A ce cri d’un mot gavroche,
Les mots crièrent: «Eh bien,
Puisque notre fin approche,
Puisque l’homme, n’aimant rien,
«Laisse nos cris sans réponse;
Puisqu’un siècle où meurt le Beau
De la cuvette de Ponce
A fait un grand lavabo;
«Puisque entre les blanches marges
Où nous aimons nous tenir
On ne verra que nos charges
Grimacer vers l’Avenir;
«Puisqu’on nous offre, au lieu d’ailes,
Ce _desinit in piscem_;
Que les œuvres immortelles
Seront nos Albums de Sem;
«Que, sur les plus nobles pages,
D’affreux signes inconnus
Auront l’air de tatouages
Sur l’épaule de Vénus;
«Puisque avec l’aiguille et l’encre,
Muse! on brode sur ta peau
Les barbarismes du cancre,
Les coquilles du typo;
«Puisqu’il faut, Beauté fossile!
Rendre, par le temps qui court,
Le calembour plus facile,
Le télégramme plus court;
«Puisqu’on nous tordra la patte
Selon l’heure et les endroits,
Et que l’oreille auvergnate
A le droit d’avoir des droits;
«Puisque le cas d’orthographe
Ira, pour être arbitré,
Consulter le phonographe
Plutôt que monsieur Littré;
«Puisque--horreur dont on frissonne!--
Les _c_ devenant des _k_,
Kaen, Kahors et Karkassonne
Auront l’air en Kamtchatka;
«Puisque sur nous tu te livres,
Réforme! à des jeux obscurs
D’où résulteront des livres
Rédigés comme des murs;
«Puisqu’on fait de nous, pygmées.
Des monstres de mardi gras,
Tous, désertons les armées
De ces Gullivers ingrats!
«Nous avons servi leur rêve
Mieux qu’Ariel et que Puck...
C’est bien! Mettons-nous en grève:
Laissons-leur le volapük!...
«Fuyons!... Sortons des chefs-d’œuvre!
C’est, d’ailleurs, les respecter!
--Puis-je, moi, sans la couleuvre
D’une _s_ à mon front, rester
«Parmi les fureurs d’Oreste?...
Non!...--Et moi, je suis pied-bot.
Et vous voulez que je reste
Comme ça dans _Salammbô_?...
«Non!--Qu’on m’arrache de terre
Comme un mauvais agaric.
Moi qui semble dans Voltaire
Être mis par Frédéric!
--«Et moi, traînant ma carcasse
De mot bancroche et bancal,
Je veux, si je suis cocasse,
Ne pas l’être dans Pascal!
--«Il faut quitter l’églantine
Lorsqu’on n’est plus papillon!
Ne souffrons pas Lamartine
Imprimé par Boquillon!
«Qu’un grand’effort nous délivre!
--Ouvrons le livre!--Essayons
De nous évader du livre!...»
Alors, sur tous les rayons,
Je compris que tous les tomes,
Qui sentaient en eux souffrir
Tous ces chers petits fantômes,
Ne demandaient qu’à s’ouvrir!
Ils poussaient contre les vitres
En bombant sous les rideaux
Leurs dos chamarrés de litres;
Et quand l’effort de leurs dos
Eut vaincu les vitres blêmes,
Dans un grincement de cuir
Ils s’ouvrirent tous d’eux-mêmes
Pour laisser les mots s’enfuir!
Et les mots, les mots sans nombre
D’Art, de Science, et d’Amour,
Tous! les mots qui font de l’ombre
Et les mots qui font du jour,
Les mots d’Histoire et d’Épée,
De Roman et de Frisson,
Tous! les grands mots d’Épopée,
Les petits mots de Chanson,
Ceux que fixait l’armature
D’un sonnet ou d’un rondel,
Tous s’enfuirent, en rupture
De basane ou de bradel!
La chambre engouffra l’haleine
De tout un peuple qui fuit:
«Par ici, ceux de Verlaine!...»
On s’appelait dans la nuit,
«Par ici, ceux de Valmore!»
Et je m’aperçus soudain
Que la nuit sentait l’aurore
Et la chambre le jardin!
«Quittons les pages natales!
Allons être laids... ailleurs!
--Où?...--Sur les cartes postales!...»
Ricanaient les mots railleurs!
--«Non! criaient les mots sublimes,
Evaporons-nous! Fuyons,
Pour devenir, sur les cimes,
De la brume et des rayons!
«Oui, tous, de splendeur avides,
Fuyons, en essaims tremblants;
Laissons sous les fronts des vides
Et sur les feuillets des blancs!
--«J’ai plusieurs voyelles vertes,
Disait un mot de Rimbaud;
Les fenêtres sont ouvertes!
Envolons-nous! Il fait beau!
--«Fuyons! Devenons les choses
Dont nous n’étions que les noms!
Devenons de l’air... des roses...
Du ciel... du soir... devenons...»
A travers de vagues treilles
Leurs voix semblaient s’éloigner...
«Oui... devenons des abeilles!...»
Disaient les mots de Chénier.