21 juin 1675.

«J'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 17 de

ce mois sur le sujet des équipages des 7 bâtiments qui doivent partir du

Hâvre pour aller joindre l'armée navale, et quoique je voye bien le

nombre d'hommes qui ont été tirés du gouvernement du Hâvre, et les

raisons qu'il y auroit de descharger l'estendue de votre gouvernement de

fournir ces équipages, et de rejeter cette charge sur ceux de Dieppe et

d'Honfleur qui n'ont fait jusqu'à présent aucun devoir pour cela, je

crois qu'il suffit de vous dire en quatre mots l'état des armées navales

du Roy pour être persuadé que vous ne vous arrêterez point à toutes ces

raisons, et que vous ferez l'impossible pour faire partir ces vaisseaux.

Je vous prie donc, Monsieur, de considérer que tous les officiers de

l'armée navale ont fait des merveilles dans les deux combats qui se sont

donnés et que ces deux combats ont consommé tous les boulets et toutes

les poudres qui étaient sur les vaisseaux du Roy, en sorte que l'armée

qui est à présent retirée dans la Tamise avec celle d'Angleterre, ne se

peut plus remettre en mer si elle ne reçoit promptement les 134 milliers

de poudre et tous les boulets qui sont au Hâvre, et que si l'armée ne

les reçoit avec une diligence incroyable, nous courons risque que la

flotte hollandaise, commandée par Ruyter, qui est assurément le plus

grand capitaine qui ait été en mer, profite du vent et des marées pour

venir combattre l'armée navale, ou pour fermer la Tamise, en un mot,

pour prendre tous les avantages qui peuvent donner un très-grand

mouvement à toutes les affaires du Roy, n'y ayant rien qui puisse être

si contraire au service de Sa Majesté, ni tant éloigner la paix et tous

les avantages que le Roy peut retirer, qu'un favorable événement pour

les Hollandois sur mer qui leur remellroit le coeur et rétabliroit leur

commerce, et par conséquent leur donneroit de l'argent, et je ne puis

assez vous exprimer l'importance de ce moment dans la conjoncture

présente, et je crois qu'il n'en falloit pas tant dire pour échauffer

votre zèle et vous faire faire l'impossible. Sur ce que vous dites que

les gouverneurs de Dieppe et d'Honfleur ne font rien, je vous dirai

seulement qu'il y a de certains momens dans lesquels il n'est pas permis

de raisonner sur la faute d'autruy et que ces gouvernemens n'ont pas M.

le duc de Saint-Aignan pour gouverneur, qui joint avec sa dignité et la

principale charge de la maison et de la personne de Sa Majesté, un zèle

très-passionné pour son service et pour sa gloire; il y va de tout dans

cette conjoncture et je crois que c'est assez vous dire pour être

persuadé qu'à l'instant que vous recevrez cette lettre que je vous

envoya par un courrier exprès, vous ferez fermer toutes les portes du

Hâvre et irez et envoyerez de maison en maison prendre tous les hommes

qui ont monté en mer, et que vous ferez ensuite la même chose dans tous

les bourgs et villages de la côte et ferez partir ces vaisseaux 24

heures après, et pour vous donner des moyens de bien faire connoistre à

toute l'estendue de votre gouvernement de quelle importance et de quelle

conséquence il est de mettre lesdits bâtiments en mer, j'envoye une

ordonnance au Sr Brodart pour être publiée dans le siège de

l'amirauté, portant que, faute par les habitants du gouvernement du

Hâvre d'avoir fourni les équipages de ces vaisseaux, non-seulement les

ports seront fermés, mais mesme que tous les capitaines des vaisseaux du

Roy ont ordre de prendre en mer tous les vaisseaux appartenant aux

habitants de ladite ville et de toute la côte; et quoique je ne doute

point que cette ordonnance ne devienne inutile, je vous dirai néanmoins

que si ces bâtiments ne pouvaient être mis en mer dans une conjoncture

aussi importante et aussi pressée que celle-cy, et dans laquelle il est

question du tout, je ne fais nul doute que Sa Majesté ne prist quelque

résolution aussi désavantageuse pour les habitants du Hâvre que tout ce

qui a été fait jusqu'à présent en cette ville leur a apporté

d'avantages.....»

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 133 / 189 题