«J'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 17 de
ce mois sur le sujet des équipages des 7 bâtiments qui doivent partir du
Hâvre pour aller joindre l'armée navale, et quoique je voye bien le
nombre d'hommes qui ont été tirés du gouvernement du Hâvre, et les
raisons qu'il y auroit de descharger l'estendue de votre gouvernement de
fournir ces équipages, et de rejeter cette charge sur ceux de Dieppe et
d'Honfleur qui n'ont fait jusqu'à présent aucun devoir pour cela, je
crois qu'il suffit de vous dire en quatre mots l'état des armées navales
du Roy pour être persuadé que vous ne vous arrêterez point à toutes ces
raisons, et que vous ferez l'impossible pour faire partir ces vaisseaux.
Je vous prie donc, Monsieur, de considérer que tous les officiers de
l'armée navale ont fait des merveilles dans les deux combats qui se sont
donnés et que ces deux combats ont consommé tous les boulets et toutes
les poudres qui étaient sur les vaisseaux du Roy, en sorte que l'armée
qui est à présent retirée dans la Tamise avec celle d'Angleterre, ne se
peut plus remettre en mer si elle ne reçoit promptement les 134 milliers
de poudre et tous les boulets qui sont au Hâvre, et que si l'armée ne
les reçoit avec une diligence incroyable, nous courons risque que la
flotte hollandaise, commandée par Ruyter, qui est assurément le plus
grand capitaine qui ait été en mer, profite du vent et des marées pour
venir combattre l'armée navale, ou pour fermer la Tamise, en un mot,
pour prendre tous les avantages qui peuvent donner un très-grand
mouvement à toutes les affaires du Roy, n'y ayant rien qui puisse être
si contraire au service de Sa Majesté, ni tant éloigner la paix et tous
les avantages que le Roy peut retirer, qu'un favorable événement pour
les Hollandois sur mer qui leur remellroit le coeur et rétabliroit leur
commerce, et par conséquent leur donneroit de l'argent, et je ne puis
assez vous exprimer l'importance de ce moment dans la conjoncture
présente, et je crois qu'il n'en falloit pas tant dire pour échauffer
votre zèle et vous faire faire l'impossible. Sur ce que vous dites que
les gouverneurs de Dieppe et d'Honfleur ne font rien, je vous dirai
seulement qu'il y a de certains momens dans lesquels il n'est pas permis
de raisonner sur la faute d'autruy et que ces gouvernemens n'ont pas M.
le duc de Saint-Aignan pour gouverneur, qui joint avec sa dignité et la
principale charge de la maison et de la personne de Sa Majesté, un zèle
très-passionné pour son service et pour sa gloire; il y va de tout dans
cette conjoncture et je crois que c'est assez vous dire pour être
persuadé qu'à l'instant que vous recevrez cette lettre que je vous
envoya par un courrier exprès, vous ferez fermer toutes les portes du
Hâvre et irez et envoyerez de maison en maison prendre tous les hommes
qui ont monté en mer, et que vous ferez ensuite la même chose dans tous
les bourgs et villages de la côte et ferez partir ces vaisseaux 24
heures après, et pour vous donner des moyens de bien faire connoistre à
toute l'estendue de votre gouvernement de quelle importance et de quelle
conséquence il est de mettre lesdits bâtiments en mer, j'envoye une
ordonnance au Sr Brodart pour être publiée dans le siège de
l'amirauté, portant que, faute par les habitants du gouvernement du
Hâvre d'avoir fourni les équipages de ces vaisseaux, non-seulement les
ports seront fermés, mais mesme que tous les capitaines des vaisseaux du
Roy ont ordre de prendre en mer tous les vaisseaux appartenant aux
habitants de ladite ville et de toute la côte; et quoique je ne doute
point que cette ordonnance ne devienne inutile, je vous dirai néanmoins
que si ces bâtiments ne pouvaient être mis en mer dans une conjoncture
aussi importante et aussi pressée que celle-cy, et dans laquelle il est
question du tout, je ne fais nul doute que Sa Majesté ne prist quelque
résolution aussi désavantageuse pour les habitants du Hâvre que tout ce
qui a été fait jusqu'à présent en cette ville leur a apporté
d'avantages.....»