CHAPITRE XIV.

Détails sur la famille de Colbert.--Dot qu'il donna à ses

filles.--Ses vues sur le marquis de Seignelay, son fils

aîné.--Mémoires que Colbert écrivit pour lui.--Mémoires pour le

voyage de Rochefort et pour le voyage d'Italie.--Instruction de

Colbert à son fils pour l'initier aux devoirs de sa charge.--Rôle

politique de Paris au XVIIe siècle.--Mémoire du marquis de

Seignelay annoté par Colbert.--Le marquis de Seignelay obtient la

survivance de la charge de son père et la signature, à l'âge de

vingt-un ans.--Lettre de reproche que lui adresse Colbert.

Si jamais ministre eut quelque droit à faire participer les siens aux

avantages de sa position, à les associer à sa fortune, ce fut Colbert.

On a vu par sa lettre à Mazarin ce qu'il avait fait pour ses frères du

vivant même du cardinal. L'un d'eux, Nicolas Colbert, fut nommé évêque

de Luçon en 1661, puis d'Auxerre, où il mourut en 1676. Le marquis de

Croissy, ambassadeur en Angleterre pendant plusieurs années, devint plus

tard ministre des affaires étrangères. Son troisième frère, François

Colbert, comte de Mauleuvrier, fut chargé d'un commandement important

dans l'expédition de Candie. Je ne parle pas de son cousin Colbert du

Terron, intendant de marine à Rochefort, et de plusieurs autres membres

de sa famille auxquels il confia de hauts emplois. Quant à ses trois

soeurs, l'une d'elles, Marie Colbert, mariée à Jean Desmarets, intendant

de justice à Soissons, fut la mère de Nicolas Desmarets, dont il a déjà

été question, et qui remplit la charge de contrôleur général des

finances de 1708 à 1715. Les deux autres, Antoinette et Claire-Civile

Colbert, embrassèrent la vie religieuse, et l'on trouve dans la

collection des dépêches adressées à Colbert un grand nombre de leurs

lettres qui témoignent en même temps de l'affection et de la déférence

qu'elles avaient pour lui[430].

Vers 1650, à l'époque où le cardinal de Mazarin lui donnait les premiers

témoignages de sa faveur, Colbert, conseiller d'État à vingt-neuf ans,

avait épousé Marie Charon, fille du seigneur de Menars. Il eut de ce

mariage neuf enfants, qui, par son crédit et par leurs alliances,

parvinrent aux plus éminentes positions de l'administration, du clergé

ou de l'armée. Quand il s'agit de perdre Fouquet, Colbert avait fait un

grief au surintendant de s'être donné une importance extraordinaire,

exorbitante, en mariant ses filles aux familles les plus puissantes et

les plus titrées du royaume. Dix ans s'étaient à peine écoulés que ce

ministre, au comble de la faveur, ne trouvait plus de parti trop élevé

pour ses enfants. L'indication sommaire de leurs grades et de leurs

alliances, vers 1680, donnera une juste idée de la puissance et du

crédit de cette famille, inconnue en France trente ans auparavant.

Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, né en 1651, nommé ministre

secrétaire d'État de la marine en survivance, en 1671, mort en 1690;

Jacques-Nicolas Colbert, archevêque de Rouen, de l'Académie Française,

mort en 1707;

Antoine-Martin Colbert, colonel du régiment de Champagne, blessé à

Valcourt le 16 août 1689, mort de ses blessures le 2 septembre

suivant[431];

Armand Colbert, tué à Hochstedt le 13 août 1704;

Louis Colbert, comte de Linières: d'abord abbé de Bonport et prieur de

Nogent-le-Rotrou, il prit l'épée à la mort de son frère, Antoine-Martin

Colbert, et lui succéda dans la charge de colonel du régiment de

Champagne;

Charles Colbert, comte de Sceaux, blessé à Fleurus en 1690, mort de ses

blessures;

Joséphine-Marie-Thérèse, mariée au duc de Chevreuse le 2 février 1667;

Henriette-Louise, mariée à Paul de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, le

21 janvier 1671;

Marie-Anne, mariée à Louis de Rochechouart, duc de Mortemart, le 12

février 1679[432].

Ainsi, pour être de nouvelle noblesse, la famille de Colbert n'en payait

pas moins glorieusement sa dette à la patrie. Trois fils morts sur le

champ de bataille attestent que le sang de l'ancien marchand de Reims

n'était pas à coup sûr moins généreux que celui des plus anciennes

familles du royaume dans lesquelles les trois filles de Colbert

entrèrent par leur mariage. La dot donnée à chacune d'elles fut de

400,000 livres, ce qui, vu le nombre de ses enfants et l'époque du

premier mariage, porte sa fortune à 10 millions environ, somme à

laquelle Colbert lui-même l'estima plus tard[433].

Cependant, il ne suffisait pas d'avoir acquis une grande considération

personnelle et des biens immenses. Colbert avait pu observer que

l'anéantissement des familles les plus brillantes et des plus colossales

fortunes suit de près leur éclat, si rien n'en soutient la splendeur et

n'en alimente la source. Il avait même sous ses yeux un exemple des plus

déplorables en ce genre, dans une famille aux affaires de laquelle il

avait consacré, par reconnaissance, des soins nombreux, infinis, sans

aboutir à rien, celle de Mazarin, où tout le monde semblait frappé de

folie, et qui, faute du plus simple bon sens, était en train de dissiper

une fortune de plus de 50 millions, fruit maudit en quelque sorte des

rapines du cardinal. Il fallait donc, à l'imitation de ses collègues de

Lionne et Le Tellier, se préparer un successeur parmi les siens, le

faire élever en conséquence, obtenir du roi pour lui la survivance de

ses charges, tout au moins de la plus importante, et viser ainsi à

soutenir, sinon à augmenter encore dans l'avenir le crédit et la

position qu'il aurait laissés à ses autres enfants. Naturellement, ses

vues se portèrent sur son fils aîné. On a déjà vu que cette éducation

lui causa bien des chagrins, et que, désespérant d'en venir à bout par

la douceur, il aurait, s'il faut en croire l'abbé de Choisy, administré

plus d'une fois des corrections passablement violentes au jeune marquis

de Seignelay, coupable de ne pas se prêter assez docilement et assez

vite aux grands projets qu'on avait sur lui. Doué d'un tempérament

impétueux, ardent, dont il fut la victime, à peine âgé de trente-neuf

ans, celui-ci avait peine en effet à se plonger dans l'étude de toutes

sortes de traités sur la législation, l'administration, la théologie,

que son père faisait faire exprès pour lui par les hommes les plus

remarquables du temps. Néanmoins, à mesure que les années arrivaient,

cette riante perspective d'être secrétaire d'État de la marine à vingt

ans produisit sur lui son effet inévitable, et, lorsqu'il eut atteint sa

dix-huitième année, son éducation théorique étant à peu près terminée,

Colbert résolut de la compléter par quelques voyages à Rochefort, en

Angleterre, en Hollande et en Italie.

A cet effet, toutes les fois que le marquis de Seignelay était sur le

point d'entreprendre un de ces voyages, Colbert, s'arrachant pour

quelques heures au grand courant des affaires, écrivait pour lui une

instruction détaillée, minutieuse, pour lui servir de guide,

l'accompagner de loin en quelque sorte, et lui faire connaître les

points à examiner plus particulièrement. Ces instructions, où la

prévoyance de l'homme d'État se mêle à la sollicitude paternelle la plus

ingénieuse et la plus vigilante, sont, avec le _Mémoire sur les finances

pour servir à l'histoire_, les pièces les plus importantes qui nous

soient restées de Colbert. On trouvera les plus essentielles reproduites

en entier à la fin de ce volume[434]. Il est cependant indispensable

d'en donner ici quelques extraits.

MÉMOIRE POUR MON FILS SUR CE QU'IL DOIBT OBSERVER PENDANT LE

VOYAGE QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT.

«Estant persuadé comme je le suis qu'il a pris une bonne et ferme

résolution de se rendre autant honneste homme qu'il a besoin de

l'estre, pour soutenir dignement, avec estime et réputation, mes

emplois, il est surtout nécessaire qu'il fasse toujours réflection

et s'applique avec soin au règlement de ses moeurs, et surtout qu'il

considère que la principale et seule partie d'un honneste homme est

de faire toujours bien son debvoir à l'égard de Dieu, d'autant que

ce premier devoir tire nécessairement tous les autres après soi, et

qu'il est impossible qu'il s'acquitte de tous les autres s'il

manque à ce premier. Je crois lui avoir assez parlé à ce sujet en

diverses occasions pour croire qu'il n'est pas nécessaire que je

m'y estende davantage; il doibt seulement bien faire réflection que

je lui ay cy-devant bien fait connoistre que ce premier debvoir

envers Dieu se pouvoit accommoder fort bien avec les plaisirs et

les divertissements d'un honneste homme en sa jeunesse.

«Après ce premier debvoir je désire qu'il fasse réflection à ses

obligations envers moi, non-seulement pour sa naissance, qui m'est

commune avec tous les pères, et qui est le plus sensible lien de la

société humaine, mais mesme pour l'élévation dans laquelle je l'ai

mis, et par la peine et le travail que j'ai pris et que je prends

tous les jours pour son éducation, et qu'il pense que le seul moyen

de s'acquitter de ce qu'il me doibt est de m'aider à parvenir à la

fin que je souhaite, c'est-à-dire qu'il devienne autant et plus

honneste homme que moi s'il est possible, et qu'en y travaillant

comme je le souhaite il satisfasse en même temps à tous les

debvoirs envers Dieu, envers moi et envers tout le monde, et se

donne bien en même temps les moyens sûrs et infaillibles de passer

une vie douce et commode, ce qui ne se peut jamais qu'avec estime,

réputation et règlement de moeurs.»

Colbert insistait ensuite pour que son fils commençât la lecture de

toutes les ordonnances sur la marine, visitât l'arsenal et tous les

bâtiments dans le plus grand détail, se fît expliquer les fonctions de

tous les officiers, s'assurât si l'on tenait un livre pour l'entrée et

la sortie des matières, _chose indispensable pour le bon ordre_, etc.,

etc. Le mémoire se termine comme il suit:

«Après avoir dit tout ce que je crois nécessaire qu'il fasse pour

son instruction, je finirai par deux points. Le premier est que

toutes les peines que je me donne sont inutiles, si la volonté de

mon fils n'est échauffée et qu'elle ne se porte d'elle-même à

prendre plaisir à faire son debvoir; c'est ce qui le rendra

lui-même capable de faire ses instructions, parce que c'est la

volonté qui donne le plaisir à tout ce que l'on doibt faire et

c'est le plaisir qui donne l'application. Il sait que c'est ce que

je cherche depuis si lontemps. J'espère qu'à la fin je le trouveray

et qu'il me le donnera, ou, pour mieux dire, qu'il se le donnera à

lui-même, pour se donner du plaisir et de la satisfaction toute sa

vie, et me payer avec usure de toute l'amitié que j'ai pour lui et

dont je lui donne tant de marques.

«L'autre point est qu'il s'applique sur toutes choses à se faire

aimer dans tous les lieux où il se trouvera et par toutes les

personnes avec lesquelles il agira, soit supérieures, égales ou

inférieures; qu'il agisse avec beaucoup de civilité et de douceur

avec tout le monde, et qu'il fasse en sorte que ce voyage lui

concilie l'estime et l'amitié de tout ce qu'il y a de gens de mer;

en sorte que pendant toute sa vie ils se souviennent avec plaisir

du voyage qu'il aura fait et exécutent avec amour et respect les

ordres qu'il leur donnera dans toutes les fonctions de sa charge.

«Je désire que toutes les semaines il m'envoie, écrit de sa main,

le mémoire de toutes les connoissances qu'il aura prises sur chacun

des points contenus en cette instruction.»

Quelque temps après, le marquis de Seignelay fit un voyage en Angleterre

et en Hollande, et rédigea pour lui-même, suivant le désir manifesté par

Colbert, une instruction très-détaillée, concernant les points

principaux sur lesquels ses observations devraient porter dans ces deux

pays si intéressants à étudier pour lui, en raison des fonctions

auxquelles on le destinait[435]. L'année suivante, en 1671, il visita

l'Italie, et Colbert lui donna encore une instruction dans laquelle il

l'invitait surtout à se mettre au courant de la forme des divers

gouvernements de cette contrée, et des sujets de contestations qui

pourraient exister entre eux[436].

«Dans tout ce voyage, ajoutait l'instruction, il observera surtout

de se rendre civil, honneste et courtois à l'esgard de tout le

monde, en faisant toutefois distinction des personnes; surtout il

ne se mettra aucune prétention de traitement dans l'esprit et se

défendra toujours d'en recevoir, et qu'il sçache certainement dans

toute sa vie que tant plus il en refusera, tant plus on luy en

voudra rendre. Il faut aussy qu'il prenne garde que sa conduite

soit sage et modérée, n'y ayant rien qui puisse luy concilier tant

l'estime de tous les Italiens que ce point, qui doibt estre le

principal soin qu'il doibt prendre.

«Et, à l'esgard des ministres du roy, il faut bien qu'il prenne

garde de ne point prendre la main chez les ambassadeurs,

c'est-à-dire qu'il faut donner toujours la droite aux ambassadeurs

chez eux, quelques instances pressantes qu'ils luy fassent du

contraire, d'autant que le roy leur a deffendu de donner la droite

à aucun de ses subjets, et qu'ainsy ce seroit offenser le roy, s'il

en usoit autrement...

«S'il veut s'appliquer à former son goust sur l'architecture, la

sculpture et la peinture, il faut qu'il observe d'en faire

discourir devant luy, interroge souvent, se fasse expliquer les

raisons pour lesquelles ce qui est beau et excellent est trouvé et

estimé tel; qu'il parle peu et fasse beaucoup parler.

«C'est tout ce que je crois nécessaire de luy dire pour ce voyage.

Je finirai priant Dieu qu'il l'assiste de ses saintes gardes et

bénédictions, et qu'il retourne en aussy bonne santé et aussy

honneste homme que je le souhaite.»

Lorsque le marquis de Seignelay fut de retour, Colbert jugea à propos de

l'initier à la connaissance des affaires, et il en demanda

l'autorisation au roi, qui la lui accorda. C'est alors que le grand

ministre rédigea pour son fils une nouvelle instruction, pièce

essentielle, par laquelle seulement on apprend à le bien connaître, et

dont il importe de donner des extraits un peu plus étendus.

INSTRUCTION POUR MON FILS POUR BIEN FAIRE LA 1re COMMISSION DE MA

CHARGE[437].

«Comme il n'y a que le plaisir que les hommes prennent à ce qu'ils

font ou à ce qu'ils doibvent faire qui leur donne de l'application,

et qu'il n'y a que l'application qui fasse acquérir du mérite,

d'où vient l'estime et la réputation qui est la seule chose

nécessaire à un homme qui a de l'honneur, il est nécessaire que mon

fils cherche en luy-mesme et au dehors tout ce qui peut luy donner

du plaisir dans les fonctions de ma charge.

«Pour cet effect, il doibt bien penser et faire souvent réflection

sur ce que sa naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas

bény mon travail et sy ce travail n'avoit pas esté extrême. Il est

donc nécessaire, pour se préparer une vie pleine de satisfaction,

qu'il ayt toujours dans l'esprit et devant les yeux ces deux

obligations sy essentielles et sy considérables, l'une envers Dieu

et l'autre envers moy, affin qu'y satisfaisant par les marques

d'une véritable reconnoissance, il puisse se préparer une

satisfaction solide et essentielle pour toute sa vie, et ces deux

debvoirs peuvent servir de fondement et de base de tout le plaisir

qu'il se peut donner par son travail et par son application.

«Pour augmenter encore ce mesme plaisir, il doibt bien considérer

qu'il sert le plus grand roy du monde et qu'il est destiné à le

servir dans une charge la plus belle de toutes celles qu'un homme

de ma condition puisse avoir et qui l'approche le plus près de sa

personne; et ainsy il est certain que, s'il a du mérite et de

l'application, il peut avoir le plus bel establissement qu'il

puisse désirer, et, par conséquent, je l'ay mis en estat de n'avoir

plus rien à souhaiter pendant toute sa vie.

«Mais encore que je sois persuadé qu'il ne soit pas nécessaire

d'autre raison pour le porter à bien faire, il est pourtant bon

qu'il considère bien particulièrement cette prodigieuse application

que le roy donne à ses affaires, n'y ayant point de jour qu'il ne

soit enfermé cinq à six heures pour y travailler; qu'il considère

bien la prodigieuse prospérité que ce travail luy attire, la

vénération et le respect que tous les estrangers ont pour luy, et

qu'il connoisse par comparaison que, s'il veut se donner de

l'estime et de la réputation dans sa condition, il faut qu'il imite

et suive ce grand exemple qu'il a toujours devant luy.

«Il peut et doibt encore tirer une conséquence bien certaine, qui

est qu'il est impossible de s'advancer dans les bonnes grâces d'un

prince laborieux et appliqué, sy l'on n'est soy-mesme et laborieux

et appliqué, et que comme le but et la fin qu'il doibt se proposer

et poursuivre est de se mettre en estat d'obtenir de la bonté du

roy de tenir ma charge, il est impossible qu'il puisse y parvenir

qu'en faisant connoistre à Sa Majesté qu'il est capable de la

faire, par son application et par son assiduité, qui seront les

seules mesures ou du retardement ou de la proximité de cette grâce.

«Sur toutes ces raisons je ne sçaurois presque doubter qu'il ne

prenne une bonne et forte résolution de s'appliquer tout de bon et

faire connoistre par ce moyen au roy qu'il sera bientost capable de

le bien servir.

«Pour luy bien faire connoistre ce qu'il doibt faire pour cela, il

doibt sçavoir par coeur en quoy consiste le département de ma

charge,

«Sçavoir:

«La maison du roy et tout ce qui en dépend;

«Paris, l'Isle de France et tout le gouvernement d'Orléans;

«Les affaires générales du clergé;

«La marine, partout où elle s'estend;

«Les galères;

«Le commerce, tant au dedans qu'au dehors du royaume;

«Les consulats;

«Les Compagnies des Indes orientales et occidentales, et les pays

de leurs concessions;

«Le restablissement des haras dans tout le royaume.

«Pour bien s'acquitter de toutes ces fonctions, il faut s'appliquer

à des choses générales et particulières....

«.... Après avoir parlé de tout ce qui concerne la maison du roy,

il faut voir ce qui est à faire dans ma charge pour la ville de

Paris.

«Paris estant la capitale du royaume et le séjour des roy, il est

certain qu'elle donne le mouvement à tout le reste du royaume; que

toutes les affaires du dedans commencent par elle, c'est-à-dire que

tous les édits, déclarations et autres grandes affaires commencent

toujours par les Compagnies de Paris et sont ensuite envoyées dans

toutes les autres du royaume, et que les mesmes grandes affaires

finissent aussy par la mesme ville, d'autant que, dès lors que les

volontés du roy y sont exécutées, il est certain qu'elles le sont

partout, et que toutes les difficultés qui naissent dans leur

exécution naissent toujours dans les Compagnies de Paris; c'est ce

qui doibt obliger mon fils à bien sçavoir l'ordre général de cette

grande ville, n'y ayant presque aucun jour de Conseil où il ne soit

nécessaire d'en parler et de faire paroistre si l'on sçait quelque

chose ou non.»

Cette appréciation du rôle politique de Paris, vers la fin du XVIIe

siècle, par un homme aussi bien initié que Colbert à toutes les

difficultés du gouvernement, et si bien placé pour en démêler les

causes, mérite d'être remarquée. Ainsi il y a bientôt deux cents ans,

_dès lors que les volontés du roy étaient exécutées à Paris, elles

l'étaient partout!_ La toute-puissance, l'omnipotence actuelle de Paris

ne sont donc, comme on affecte de le dire, ni un fait nouveau, ni, par

conséquent, le résultat de la centralisation. Autrefois, comme

aujourd'hui, toutes les difficultés sérieuses que rencontrait le

gouvernement dans les moments de crise avaient aussi leur source à

Paris. Seulement, au lieu de lui être suscitées par les Chambres ou par

le peuple, elles venaient des _Compagnies_, c'est-à-dire du Parlement.

Ce passage de l'instruction de Colbert prouve donc suffisamment que

l'influence politique de Paris était déjà, de son temps, à peu près la

même que de nos jours.

_A l'esgard des affaires du clergé._

«Il est nécessaire d'estre fort instruit de ces grandes questions

généralles qui arrivent si souvent dans le cours de la vie, de la

différence des jurisdictions laïque et ecclésiastique; qu'il lise

avec soin les traités qui en ont été faits pour luy, et mesme il

seroit bien nécessaire qu'il lust dans la suite des temps, et le

plus tost qu'il seroit possible, les traités de feu M. de

Marca[438], et des autres qui ont traité de ces matières, et même

qu'il lust quelquefois quelques livres de l'histoire

ecclésiastique, d'autant que de toutes ces sources il puisera une

infinité de belles connoissances qui le feront paroistre habile en

toutes occasions....

_Pour la marine._

«Cette matière estant d'une très-vaste et très-grande estendue et

nouvellement attachée à mon département, et qui donne plus de

rapport au roy qu'aucun autre, il faut aussi plus d'application et

de connoissance pour s'en bien acquitter; et commencer, comme dans

les autres matières, par les choses généralles avant que de

descendre aux particulières.

«Si j'ay parlé de la lecture des ordonnances dans les autres

matières, il n'y en a point où il soit sy nécessaire de les lire

soigneusement que dans celle-cy....

«Il doibt sçavoir les noms des 120 vaisseaux de guerre que le roy

veut avoir toujours dans sa marine, avec 30 frégates, 20 bruslots

et 20 bastiments de charge;

«Sçavoir exactement, et toujours par coeur, les lieux et arsenaux où

ils sont distribués;

«Lorsqu'ils seront en mer, avoir toujours dans sa pochette le

nombre des escadres, les lieux où elles sont et les officiers qui

les commandent;

«Connoistre les officiers de marine, tant des arsenaux que de

guerre, et examiner continuellement leur mérite et les actions

qu'ils sont capables d'exécuter....

«Examiner avec soin et application particulière toutes les

consommations, et faire en sorte de bien connoistre tous les abus

qui s'y peuvent commettre, pour trouver et mettre en pratique les

moyens de les retrancher;

«Observer qu'il y ait toujours une quantité de bois suffisante

dans chacun des arsenaux, non-seulement pour les radoubs de tous

les vaisseaux, mais mesme pour en construire toujours huit ou

dix-neufs, pour s'en pouvoir servir selon les occasions;

«Observer surtout, et tenir maxime de laquelle on ne se desparte

jamais, de prendre dans le royaume toutes les marchandises

nécessaires pour la marine, cultiver avec soin les establissements

des manufactures qui en ont été faites, et s'appliquer à les

perfectionner, en sorte qu'elles deviennent meilleures que dans les

pays estrangers;

«Acheter tous les chanvres dans le royaume, au lieu qu'on les

faisoit venir ci-devant de Riga, et prendre soin qu'il en soit semé

dans tout le royaume, ce qui arrivera infailliblement, si l'on

continue à n'en point acheter des estrangers;

«Cultiver avec soin la Compagnie des Pyrénées, et la mettre en

estat, s'il est possible, de fournir tout ce à quoy elle s'est

obligée, ce qui sera d'un grand avantage pour le royaume, vu que

l'argent pour cette nature de marchandise ne se reportera point

dans les pays estrangers;

«Cultiver avec le mesme soin la recherche des masts dans le

royaume, estant important de se passer pour cela des pays

estrangers. Pour cet effet, il faut en faire toujours chercher, et

prendre soin que ceux qui en cherchent en Auvergne, Dauphiné,

Provence et les Pyrénées, soient protégés, et qu'ils reçoivent

toutes les assistances qui leur sont nécessaires pour l'exécution

de leurs marchés;

«Examiner avec le mesme soin et application toutes les autres

marchandises et manufactures qui ne sont point encore establies

dans le royaume, en cas qu'il y en ait, et chercher tous les moyens

possibles pour les y establir....[439]

«Entre tous les moyens que son application et ses fréquents

voyages, pourront luy suggérer, celuy de faire faire le marché de

toutes les marchandises publiquement et en trois remises

consécutives, la première au bout de huit jours, et les autres de

quatre en quatre jours, en présence de tous les officiers, et après

avoir mis deux ou trois mois auparavant des affiches publiques

dans toutes les villes de commerce pour inviter les marchands à s'y

trouver.

«Il y auroit un autre moyen a pratiquer pour faire fournir toutes

les marchandises de marine, comme chanvre, gouldron, fer de toutes

sortes, toiles à voiles, bois, masts, etc., etc.; ce seroit, tous

les ans, après avoir examiné la juste valeur de toutes les

marchandises, de fixer un prix de chacune, en sorte que les

marchands y trouvassent quelque bénéfice, et faire sçavoir en

suitte, par des affiches publiques dans toutes les villes du

royaume, que ces marchandises seroient payées au prix fixé, en les

fournissant de bonne qualité, dans les arsenaux.

«Il est de plus nécessaire de sçavoir toutes les fonctions des

officiers qui seront dans les ports et arsenaux, leur faire des

instructions bien claires sur tout ce qu'ils ont à faire, les

redresser toutes les fois qu'ils manquent, faire des règlements sur

tout ce qui se doibt faire dans lesdits arsenaux, et travailler

incessamment à les bien policer.

«A l'esgard de la guerre de mer, encore que ce soit plustost le

fait des vice-amiraux et autres officiers qui commandent les

vaisseaux du roy, il est toutes fois bien nécessaire que le

secrétaire d'Estat en soit bien informé, pour se rendre capable de

faire tous les règlements et ordonnances nécessaires pour le bien

du service du roy, et pour éviter tous les inconvénients qui

peuvent arriver.

«Pour cet effet, il faut qu'il sçache bien toutes les manoeuvres des

vaisseaux lorsqu'ils sont en mer, les fonctions de tous les

officiers qui sont préposez pour les commander, tous les ordres qui

sont donnez par les officiers généraux et par les officiers

particuliers de chaque vaisseau, ce qui s'observe pour la garde

d'un vaisseau, et généralement toutes les fonctions de tous les

officiers, matelots et soldats qui sont sur un vaisseau, dans les

rades, en pleine mer, entrant dans une rivière ou dans un port, en

paix, en guerre, et en tous lieux et occasions où un vaisseau peut

se rencontrer.

«Sur toutes ces choses il faut faire toute sorte de diligences pour

estre informé de ce qui se pratique par les officiers généraux et

particuliers de marine, en Hollande et en Angleterre, et conférer

continuellement avec nos meilleurs officiers de marine pour

s'instruire toujours de plus en plus.

«Toutes les fois qu'il conviendra changer les commissaires de

marine qui servent dans les ports, il faudra observer d'y mettre

des gens fidèles et asseurés, d'autant que le secrétaire d'Estat

doibt voir par leurs yeux tout ce qui se passe dans les ports,

outre le rapport continuel qu'il doibt avoir avec les

intendants....

«Tenir soigneusement et seurement la main à ce que les édits

concernant les duels soient exécutés dans toutes les dépendances de

la marine, n'y ayant rien en quoy l'on puisse rien faire qui soit

plus agréable au roy....

Pour ce qui regarde sa conduite journalière.

«Il est nécessaire qu'il fasse estat de tenir le cabinet, soit le

matin, soit le soir, cinq à six heures par jour, et, outre cela,

donner un jour entier par semaine à expédier toutes les lettres et

donner tous les ordres.

«Pour tout ce qui concerne ma charge, il faut premièrement qu'il

pense à bien régler sa conduite particulière.

«Qu'il tienne pour maxime certaine et indubitable, et qui ne doibt

jamais recevoir ni atteinte ni changement, pour quelque cause et

soubz quelque prétexte que ce soit ou puisse estre, de ne jamais

rien expédier qui n'ayt esté ordonné par le roy; c'est-à-dire qu'il

faut faire des mémoires de tout ce qui sera demandé, les mettre sur

ma table et attendre que j'aye pris les ordres de Sa Majesté, et

que j'en aye donné la résolution par escrit; et lorsque, par son

assiduité et par son travail, il pourra luy-mesme prendre les

ordres du roy, il doibt observer religieusement pendant toute sa

vie de ne jamais rien expédier qu'il n'en ayt pris l'ordre de Sa

Majesté.

«Comme le souverain but qu'il doibt avoir est de se rendre agréable

au roy, il doibt travailler avec grande application pendant toute

sa vie à bien connoistre ce qui peut estre agréable à Sa Majesté,

s'en faire une étude particulière, et, comme l'assiduité auprès de

sa personne peut assurément beaucoup contribuer à ce dessein, il

faut se captiver et faire en sorte de ne le jamais quitter, s'il

est possible.

«Pour tout le reste de la cour, il faut estre toujours civil,

honneste, et se rendre agréable à tout le monde, autant qu'il sera

possible; mais il faut en mesme temps se tenir toujours extrêmement

sur ses gardes pour ne point tomber dans aucun des inconvénients de

jeu extraordinaire, d'amourettes et d'autres fautes qui flétrissent

un homme pour toute sa vie.

«Il faut aymer surtout à faire plaisir quand l'occasion se trouve,

sans préjudicier au service que l'on doibt au roy et à l'exécution

de ses ordres, et le principal de ce point consiste à faire

agréablement et promptement tout ce que le roy ordonne pour les

particuliers. Pour cet effect, il faut se faire à soy-mesme une loy

inviolable de travailler tous les soirs à expédier tous les ordres

qui auront esté donnés pendant le jour, et à faire un extrait de

tous les mémoires qui auront esté donnés, et le lendemain

m'apporter de bonne heure, toutes les expéditions résolues, et les

mémoires de ce qui est à résoudre, pour en parler au roy et ensuite

expédier....

«Le roy m'ayant donné tous les vendredis après le midi pour luy

rendre compte des affaires de la marine, et Sa Majesté ayant déjà

eu la bonté d'agréer que mon fils y fust présent, il faut observer

avec soin cet ordre.

«Aussitost que j'auray vu toutes les despesches à mesure qu'elles

arriveront, je les enverray à mon fils pour les voir, en faire

promptement et exactement l'extrait, lequel sera mis de sa main

sur le dos de la lettre et remis en mesme temps sur ma table; je

mettray un mot de ma main sur chaque article de l'extrait,

contenant la réponse qu'il faudra faire; aussitost il faudra que

mon fils fasse les responses de sa main, que je les voye ensuite et

les corrige, et quand le tout sera disposé, le vendredi, nous

porterons au roy toutes ces lettres; nous luy en lirons les

extraits et en mesme temps les responses; si Sa Majesté y ordonne

quelque changement, il sera fait; sinon, les responses seront mises

au net, signées et envoyées, et ainsy, en observant cet ordre

régulier avec exactitude, sans s'en despartir jamais, il est

certain que mon fils se mettra en estat d'acquérir de l'estime dans

l'esprit du roy....

«Pour finir, il faut que mon fils se mette fortement dans l'esprit

qu'il doibt faire en sorte que le roy retire des avantages

proportionnez à la dépense qu'il fait pour la marine. Pour cela, il

faut avoir toute l'application nécessaire pour faire sortir toutes

les escadres des ports au jour précis que Sa Majesté aura donné;

que les escadres demeurent en mer jusqu'au dernier jour de leurs

vivres ou le plus près qu'il se pourra; donner par toutes sortes de

moyens de l'émulation aux officiers pour faire quelque chose

d'extraordinaire, les exciter par l'exemple des Anglois et des

Hollandois, et généralement mettre en pratique tous les moyens

imaginables pour donner de la réputation aux armes maritimes du roy

et de la satisfaction à Sa Majesté.

«Je demande sur toutes choses à mon fils qu'il prenne plaisir et se

donne de l'application, qu'il ayt de l'exactitude et de la

ponctualité dans tout ce qu'il voudra et aura résolu de faire, et,

comme il se peut faire que la longueur de ce mémoire l'estonnera,

je ne prétends pas le contraindre ni le genner en aucune façon;

qu'il voye dans tout ce mémoire ce qu'il croira et voudra faire.

Comme il se peut facilement diviser en autant de parcelles qu'il

voudra, il peut examiner et choisir; par exemple, dans toute la

marine, il peut choisir un port ou un arsenal, comme Toulon et

Rochefort, et ainsi du reste; pourvu qu'il soit exact et ponctuel

sur ce qu'il aura résolu de faire, il suffit, et je me chargeray

facilement du surplus.»

Telle est cette instruction dont je n'ai reproduit toutefois ici que les

parties principales. C'est un des manuscrits les plus considérables que

l'on ait de Colbert. En le lisant, en étudiant le sens de ces lignes si

fines, si difficiles à déchiffrer, et qui renferment les conseils en

même temps les plus paternels et les plus patriotiques, on éprouve une

émotion involontaire. Le lecteur aura fait, à l'occasion de plusieurs

passages de cet écrit, les réflexions qu'ils comportent, et il ne se

sera nullement étonné, par exemple, que Colbert invitât son fils à

rapporter toutes ses actions au roi, à ne rien faire qu'en vue d'être

agréable au roi. A cette époque, on le sait de reste, le roi, c'était la

personnification de la France, et il y aurait rigueur aujourd'hui à

blâmer un de ses ministres d'avoir subi l'influence commune. Bien que

l'instruction dont il s'agit ne soit pas datée, il est certain qu'elle

est de 1671. Le marquis de Seignelay avait alors vingt ans. Il est

curieux de connaître comment ce jeune homme, que la fortune prenait

ainsi par la main, répondit aux desseins de son père. Le mémoire suivant

jette sur ce point une vive lumière et prouve l'influence des grands

exemples, lorsque cette influence est aidée toutefois par une éducation

intelligente et par une heureuse nature. Ce mémoire fut écrit en entier

par le marquis de Seignelay; les observations en marge sont de la main

de Colbert. C'est une pièce des plus intéressantes, très-peu connue

encore, et qui ne saurait être omise dans la biographie de ce ministre.

On me saura gré de la reproduire ici textuellement.

MÉMOIRE DE CE QUE JE ME PROPOSE DE FAIRE TOUTES LES SEMAINES POUR

EXÉCUTER LES ORDRES DE MON PÈRE ET ME RENDRE CAPABLE DE LE

SOULAGER[440].

_Premièrement_.

[Bon.]

Le lundi sera employé Aux reponces à faire à M. de Terron et aux lettres

de l'ordinaire de La Rochelle et de Bordeaux[441];

[Mais il ne faut rien oublier, et surtout qu je le voie bien pour

redresser ce qui ne sera pas bien fait, et prendre garde que rien ne

s'oublie.]

A se préparer pour le Conseil du soir et examiner ce qui sera à faire

pour le bien remplir[442].

[Bon. Il faut lire, et ne jamais sortir ce jour-là.]

Je m'appliqueray principalement à bien digérer les choses dont j'auray à

parler au roy, à les bien relire, en rendre compte à mon père lorsqu'il

aura le temps, et j'employray l'après-disner à bien lire et examiner la

liasse du Conseil.

[C'est là le principe de toute chose, et jamais ma charge ne se peut

bien tenir sans cela.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 45 / 189 题