Les travaux de Tracy n'avançaient que lentement, car ses pensées
étaient ailleurs. Bien des choses l'intriguaient. A la fin, il crut
avoir découvert la clef des divers mystères dont il se sentait entouré,
et il se dit: «Cet homme a l'esprit dérangé; j'ignore jusqu'à quel
point, mais d'un cran ou de deux, il est en train de déménager. Cela
seul peut expliquer cet enchevêtrement d'extravagances: ces chromos
hideux qu'il prend pour des tableaux de maîtres, ces portraits
grotesques qui à son esprit égaré représentent des membres de la
famille Rossmore, les armoiries, l'écusson, et aussi sa façon bizarre
de prétendre qu'il m'attendait. Comment pouvait-il s'attendre à la
visite du vicomte Berkeley dont toute la presse a annoncé la mort? De
Howard Tracy il ne saurait être question. Au diable tout cela! Son
discours prouve qu'il ignore qui il attendait, puisqu'il n'attendait
ni un Anglais, ni un peintre, et malgré cela je parais répondre à une
idée préconçue. Et il paraît très satisfait de moi. Bien sûr qu'il est
un peu braque, même pas mal, le pauvre vieux. Avec ça, il est assez
intéressant, mais je suppose que tous les gens dans sa situation le
sont... J'espère qu'il sera content de mon travail; il ne me déplairait
pas de venir ici tous les jours pour pouvoir l'étudier. Aussi, quand
j'écrirai à mon père... mais n'y songeons pas, c'est un sujet qui me
fait trop de peine... J'entends des pas... travaillons! C'est le vieux
gentleman. Il a l'air ennuyé. Peut-être mes vêtements lui paraissent
suspects... Ils le sont en effet, sur le dos d'un peintre. Si ma
conscience m'autorisait à les quitter pour d'autres... mais il ne doit
pas en être question. Je me demande pourquoi il fait tant de gestes
dans l'air avec ses mains. On dirait qu'il voudrait me magnétiser. Cela
ne me plaît qu'à moitié... c'est presque lugubre.»
Le colonel murmura: «Cela lui fait de l'effet, cela se voit. Pour
cette fois, cela doit suffire. Il n'est pas encore très solide et on
risquerait, qui sait? de le désincarner! Je vais lui poser deux ou
trois questions habiles afin d'essayer de découvrir quelle est la
demeure de son âme».
S'approchant davantage, le colonel dit avec affabilité:
--Ne vous laissez pas déranger par moi, monsieur Tracy. Je désire
seulement jeter un petit coup d'œil sur votre travail. Ah! ah! Mais
c'est fort beau, en vérité, fort beau! Vous faites cela avec élégance.
Ma fille va en être charmée. Cela ne vous gêne pas si je m'assois près
de vous?
--Je vous en prie, au contraire.
--Je ne vous gênerai pas? Je veux dire: ma présence ne va pas troubler
votre inspiration?
Tracy rit en répondant que son inspiration n'était pas d'un caractère
assez subtil pour être aussi facilement incommodée. Le colonel lui
adressa diverses questions adroites--plutôt bizarres, d'après Tracy--et
les réponses furent si satisfaisantes que le colonel, de plus en plus
fier de ce qu'il avait accompli, se dit en lui-même:
«Mon œuvre est très réussie, telle qu'elle se présente d'ores et déjà.
Il est solide, solide, et se conservera certainement, solide comme un
corps vivant. C'est merveilleux, simplement merveilleux. Je crois qu'il
ne me serait pas impossible de le pétrifier.»
Au bout de quelques instants, il demanda délicatement:
--Préférez-vous être ici... ou là-bas?
--Là-bas? Où cela?
--Eh!... là... où vous avez été.
La pensée de Tracy retourna naturellement à la pension, et il répondit
sans hésitation:
--Oh! ici... sans comparaison.
Le colonel fut hébété, et se dit: «Ses paroles ne sonnent pas faux...
il n'y a pas de doute! Ce qui nous prouve bien où il a séjourné; pauvre
âme! J'en suis bien content. Je suis bien heureux de l'avoir fait
sortir de là».
Il demeura plongé dans ses réflexions, l'œil fixé sur le pinceau. «Oui,
oui, se dit-il, cela explique pourquoi je n'ai eu aucun succès en ce
qui concerne le pauvre Berkeley; celui-là a dû aller au ciel. Tant
mieux, tant mieux. Il n'est pas à plaindre, lui!»
Sally Sellers fit son entrée, venant du dehors. Elle avait un air tout
à fait charmant. On lui présenta le peintre. Ce fut un véritable coup
de foudre, un cas grave d'amour réciproque à première vue, quoique ni
l'un ni l'autre peut-être ne s'en rendît un compte exact.
L'Anglais fit en lui-même cette remarque significative: «Qui sait?
après tout, il n'est peut-être pas fou du tout!»
Sally s'assit et montra beaucoup d'intérêt pour le travail de Tracy, ce
qui fit grand plaisir à celui-ci, et aussi une indulgence bienveillante
qui lui prouva la hauteur de caractère de la jeune fille. Sellers avait
hâte de faire part de ses découvertes à Hawkins; il s'esquiva en disant
que «si les deux jeunes fervents de la muse des couleurs croyaient
n'avoir aucun besoin de lui, il irait s'occuper de ses affaires». Le
peintre se dit: «Je le crois un peu original, il n'y a pas à dire,
mais c'est tout!» Il se reprocha d'ailleurs d'avoir jugé un homme trop
sévèrement sans attendre que celui-ci eût pu montrer sa véritable
nature.
Naturellement, le jeune étranger ne tarda pas à se sentir à son aise,
et à s'entretenir fort agréablement avec Gwendolen. La jeune fille
américaine possède en général d'appréciables qualités; elle est
naturelle, loyale et d'une franchise inoffensive; les conventions
lui pèsent peu. Sa présence et ses façons ne causent aucune gêne; on
se trouve rapidement en bons termes avec elle sans pouvoir dire au
juste comment cela s'est fait. Peu à peu, au cours d'une conversation
décousue, une amitié spontanée s'était établie entre eux. La cordialité
et la rapidité de ce sentiment furent rendues évidentes par ce seul
fait qu'au bout d'une demi-heure tous les deux avaient cessé de faire
attention aux vêtements singuliers dont Tracy était affublé.
Mais bientôt celui-ci se remit à y songer avec quelque gêne; il apparut
dès lors que Gwendolen avait presque cessé de s'en étonner, tandis que
Tracy regrettait fort de les porter à ce moment. Son embarras à ce
propos s'accentua lorsque Gwendolen invita le peintre à rester pour le
dîner. Il lui fallut décliner cette invitation gracieuse parce qu'il
tenait à la vie maintenant que l'existence commençait à avoir quelque
prix à ses yeux, et il serait mort de honte en prenant place à la
table de gens bien élevés dans de semblables vêtements. Il eut la joie
de s'en aller content, car il avait pu constater que Gwendolen était
désappointée.
Et où alla-t-il? Il s'en fut tout droit dans un bazar faire
l'acquisition d'un complet aussi correct que possible. Il se disait
bien qu'il avait tort vis-à-vis du cow-boy, mais il aurait eu tort
aussi en agissant autrement... et à la fin du compte il se sentit
joyeux pour la première fois sur le sol américain.
Les vieux de Rossmore Towers étaient inquiets au sujet de Gwendolen
qui à table se montra distraite et silencieuse. S'ils y avaient prêté
attention, ils auraient pu remarquer qu'elle était très suffisamment
éveillée et intéressée dès que la conversation tombait sur le peintre
et son travail. Mais ils ne le remarquaient nullement, on causait
d'autre chose et l'instant après l'un des convives s'inquiétait
de nouveau avec raison de Gwendolen, lui demandant si elle était
souffrante ou si elle avait eu des déboires inattendus dans les
affaires de la mode.
Sa mère lui proposa divers médicaments renommés, dont les réclames
dans les journaux faisaient grand cas, des toniques à base de fer ou
autres métaux éprouvés, et son père offrit d'envoyer chercher du vin,
bien qu'il fût grand maître d'une ligue anti-alcoolique du district.
Elle repoussa avec reconnaissance, mais d'une manière décidée, ces
gentillesses.
Au moment où la famille se disposait à aller goûter le repos, elle s'en
fut en cachette examiner les pinceaux, distinguant particulièrement
celui dont il s'était servi de préférence.
Le lendemain matin, Tracy sortit, revêtu de son complet neuf, et la
boutonnière garnie d'un œillet, aimable attention de Poussie. L'image
de Gwendolen Sellers emplissait son âme, et fut la source de riches
inspirations du côté art. Durant toute la matinée il travailla avec
ingéniosité à la confection de tableaux, ornant les portraits de
décorations suggestives et bien tournées pour séduire la clientèle de
l'association. Et ses associés eux-mêmes ne tarissaient pas d'éloges.
Cependant Gwendolen perdait entièrement sa matinée et, de ce fait, un
certain nombre de dollars. Elle supposait que Tracy reviendrait assez
tôt dans la journée, et à chaque instant elle quittait sa chambre pour
descendre au salon, ranger les pinceaux, mettre quelque chose en ordre
et voir s'il était arrivé. Le temps qu'elle passait assise devant son
propre travail n'était guère profitable, bien au contraire, ce dont
elle s'aperçut avec beaucoup de chagrin. Elle avait occupé ses loisirs
dernièrement à dessiner une robe des plus séduisantes pour elle-même;
elle eut l'idée d'en achever le dessin au cours de la matinée et le
gâcha irrémédiablement.
En voyant ce qu'elle venait de faire, elle entrevit aussi la cause et
la signification de sa maladresse, et, renonçant à travailler, elle
se plia dès lors aux circonstances. A partir de ce moment, elle ne
se donna plus la peine de remonter dans sa chambre, mais s'installa
définitivement dans le salon en attendant le peintre.
Après le lunch, elle recommença à attendre, et une heure entière se
passa. Enfin une grande joie fit affluer tout son sang à son cœur:
elle venait de l'apercevoir dans la rue. Elle se précipita dans sa
chambre où elle s'enferma, comptant bien qu'on l'appellerait pour aider
à retrouver le pinceau le plus nécessaire qui avait été égaré... elle
seule savait comment et où.
En effet, les uns après les autres furent appelés et personne ne put
trouver le pinceau; on envoya chercher Gwendolen, et elle ne put le
retrouver davantage jusqu'à ce que, enfin, lorsque les autres se furent
décidés à porter leurs investigations ailleurs, qui dans la cuisine,
qui dans la cave, qui dans la remise au bois, elle réussit à le
dénicher.
Elle le remit à Tracy en faisant observer qu'elle aurait dû mieux
veiller à ce que tout ce dont il avait besoin se trouvât prêt, mais
qu'elle ne l'avait pas fait parce qu'elle ne l'attendait que plus
tard... Elle s'arrêta un peu brusquement, étonnée de ce qu'elle
venait d'avancer. De son côté, il se sentit honteux à la pensée
que son impatience l'avait poussé à se présenter plus tôt qu'on ne
l'attendait. «Elle ne se ferait pas faute d'en deviner la raison, se
disait-il; je me suis trahi, elle devine tout ce qui se passe en moi,
et naturellement elle se moque de moi en secret!»
Gwendolen était très contente en un sens, en un autre beaucoup moins.
Elle remarquait avec plaisir les nouveaux vêtements et le changement
favorable qu'ils produisaient, avec un plaisir mitigé l'œillet dans
sa boutonnière. L'œillet de la veille n'avait que fort peu attiré
son attention; celui-ci était presque semblable, mais il lui laissa
une impression certaine et durable. Elle s'ingénia à découvrir une
méthode d'apparence anodine pour en connaître l'histoire, et risqua
finalement une faible tentative.
--Quel que soit l'âge d'un homme, fit-elle, il lui est facile de
paraître plus jeune de plusieurs années en ornant sa boutonnière
d'une fleur riche en couleur. Je l'ai souvent remarqué. Mais ce n'est
peut-être pas cela qui vous donne l'idée d'en porter?
--J'imagine que non; mais ce serait certainement une raison suffisante.
C'est la première fois que j'en entends parler.
--Vous paraissez avoir une préférence pour les œillets. Est-ce à cause
de leur aspect ou de leur parfum?
--Pas du tout, répondit-il avec simplicité, c'est parce qu'on me les
donne... Je n'ai aucune préférence, je crois.
«On les lui offre, se dit-elle, non sans un sentiment plutôt glacial
à l'égard de cet œillet. Je me demande qui cela peut être, et comment
elle est.»
La fleur commençait à jouer un rôle important. Elle s'imposait à
l'attention à tout propos, elle empêchait toute conversation agréable,
elle devenait à chaque instant plus encombrante et plus ennuyeuse.
«Je me demande s'il l'aime», songeait Gwendolen; et cette pensée lui
donnait un chagrin non équivoque.