CHAPITRE XVII

Les travaux de Tracy n'avançaient que lentement, car ses pensées

étaient ailleurs. Bien des choses l'intriguaient. A la fin, il crut

avoir découvert la clef des divers mystères dont il se sentait entouré,

et il se dit: «Cet homme a l'esprit dérangé; j'ignore jusqu'à quel

point, mais d'un cran ou de deux, il est en train de déménager. Cela

seul peut expliquer cet enchevêtrement d'extravagances: ces chromos

hideux qu'il prend pour des tableaux de maîtres, ces portraits

grotesques qui à son esprit égaré représentent des membres de la

famille Rossmore, les armoiries, l'écusson, et aussi sa façon bizarre

de prétendre qu'il m'attendait. Comment pouvait-il s'attendre à la

visite du vicomte Berkeley dont toute la presse a annoncé la mort? De

Howard Tracy il ne saurait être question. Au diable tout cela! Son

discours prouve qu'il ignore qui il attendait, puisqu'il n'attendait

ni un Anglais, ni un peintre, et malgré cela je parais répondre à une

idée préconçue. Et il paraît très satisfait de moi. Bien sûr qu'il est

un peu braque, même pas mal, le pauvre vieux. Avec ça, il est assez

intéressant, mais je suppose que tous les gens dans sa situation le

sont... J'espère qu'il sera content de mon travail; il ne me déplairait

pas de venir ici tous les jours pour pouvoir l'étudier. Aussi, quand

j'écrirai à mon père... mais n'y songeons pas, c'est un sujet qui me

fait trop de peine... J'entends des pas... travaillons! C'est le vieux

gentleman. Il a l'air ennuyé. Peut-être mes vêtements lui paraissent

suspects... Ils le sont en effet, sur le dos d'un peintre. Si ma

conscience m'autorisait à les quitter pour d'autres... mais il ne doit

pas en être question. Je me demande pourquoi il fait tant de gestes

dans l'air avec ses mains. On dirait qu'il voudrait me magnétiser. Cela

ne me plaît qu'à moitié... c'est presque lugubre.»

Le colonel murmura: «Cela lui fait de l'effet, cela se voit. Pour

cette fois, cela doit suffire. Il n'est pas encore très solide et on

risquerait, qui sait? de le désincarner! Je vais lui poser deux ou

trois questions habiles afin d'essayer de découvrir quelle est la

demeure de son âme».

S'approchant davantage, le colonel dit avec affabilité:

--Ne vous laissez pas déranger par moi, monsieur Tracy. Je désire

seulement jeter un petit coup d'œil sur votre travail. Ah! ah! Mais

c'est fort beau, en vérité, fort beau! Vous faites cela avec élégance.

Ma fille va en être charmée. Cela ne vous gêne pas si je m'assois près

de vous?

--Je vous en prie, au contraire.

--Je ne vous gênerai pas? Je veux dire: ma présence ne va pas troubler

votre inspiration?

Tracy rit en répondant que son inspiration n'était pas d'un caractère

assez subtil pour être aussi facilement incommodée. Le colonel lui

adressa diverses questions adroites--plutôt bizarres, d'après Tracy--et

les réponses furent si satisfaisantes que le colonel, de plus en plus

fier de ce qu'il avait accompli, se dit en lui-même:

«Mon œuvre est très réussie, telle qu'elle se présente d'ores et déjà.

Il est solide, solide, et se conservera certainement, solide comme un

corps vivant. C'est merveilleux, simplement merveilleux. Je crois qu'il

ne me serait pas impossible de le pétrifier.»

Au bout de quelques instants, il demanda délicatement:

--Préférez-vous être ici... ou là-bas?

--Là-bas? Où cela?

--Eh!... là... où vous avez été.

La pensée de Tracy retourna naturellement à la pension, et il répondit

sans hésitation:

--Oh! ici... sans comparaison.

Le colonel fut hébété, et se dit: «Ses paroles ne sonnent pas faux...

il n'y a pas de doute! Ce qui nous prouve bien où il a séjourné; pauvre

âme! J'en suis bien content. Je suis bien heureux de l'avoir fait

sortir de là».

Il demeura plongé dans ses réflexions, l'œil fixé sur le pinceau. «Oui,

oui, se dit-il, cela explique pourquoi je n'ai eu aucun succès en ce

qui concerne le pauvre Berkeley; celui-là a dû aller au ciel. Tant

mieux, tant mieux. Il n'est pas à plaindre, lui!»

Sally Sellers fit son entrée, venant du dehors. Elle avait un air tout

à fait charmant. On lui présenta le peintre. Ce fut un véritable coup

de foudre, un cas grave d'amour réciproque à première vue, quoique ni

l'un ni l'autre peut-être ne s'en rendît un compte exact.

L'Anglais fit en lui-même cette remarque significative: «Qui sait?

après tout, il n'est peut-être pas fou du tout!»

Sally s'assit et montra beaucoup d'intérêt pour le travail de Tracy, ce

qui fit grand plaisir à celui-ci, et aussi une indulgence bienveillante

qui lui prouva la hauteur de caractère de la jeune fille. Sellers avait

hâte de faire part de ses découvertes à Hawkins; il s'esquiva en disant

que «si les deux jeunes fervents de la muse des couleurs croyaient

n'avoir aucun besoin de lui, il irait s'occuper de ses affaires». Le

peintre se dit: «Je le crois un peu original, il n'y a pas à dire,

mais c'est tout!» Il se reprocha d'ailleurs d'avoir jugé un homme trop

sévèrement sans attendre que celui-ci eût pu montrer sa véritable

nature.

Naturellement, le jeune étranger ne tarda pas à se sentir à son aise,

et à s'entretenir fort agréablement avec Gwendolen. La jeune fille

américaine possède en général d'appréciables qualités; elle est

naturelle, loyale et d'une franchise inoffensive; les conventions

lui pèsent peu. Sa présence et ses façons ne causent aucune gêne; on

se trouve rapidement en bons termes avec elle sans pouvoir dire au

juste comment cela s'est fait. Peu à peu, au cours d'une conversation

décousue, une amitié spontanée s'était établie entre eux. La cordialité

et la rapidité de ce sentiment furent rendues évidentes par ce seul

fait qu'au bout d'une demi-heure tous les deux avaient cessé de faire

attention aux vêtements singuliers dont Tracy était affublé.

Mais bientôt celui-ci se remit à y songer avec quelque gêne; il apparut

dès lors que Gwendolen avait presque cessé de s'en étonner, tandis que

Tracy regrettait fort de les porter à ce moment. Son embarras à ce

propos s'accentua lorsque Gwendolen invita le peintre à rester pour le

dîner. Il lui fallut décliner cette invitation gracieuse parce qu'il

tenait à la vie maintenant que l'existence commençait à avoir quelque

prix à ses yeux, et il serait mort de honte en prenant place à la

table de gens bien élevés dans de semblables vêtements. Il eut la joie

de s'en aller content, car il avait pu constater que Gwendolen était

désappointée.

Et où alla-t-il? Il s'en fut tout droit dans un bazar faire

l'acquisition d'un complet aussi correct que possible. Il se disait

bien qu'il avait tort vis-à-vis du cow-boy, mais il aurait eu tort

aussi en agissant autrement... et à la fin du compte il se sentit

joyeux pour la première fois sur le sol américain.

Les vieux de Rossmore Towers étaient inquiets au sujet de Gwendolen

qui à table se montra distraite et silencieuse. S'ils y avaient prêté

attention, ils auraient pu remarquer qu'elle était très suffisamment

éveillée et intéressée dès que la conversation tombait sur le peintre

et son travail. Mais ils ne le remarquaient nullement, on causait

d'autre chose et l'instant après l'un des convives s'inquiétait

de nouveau avec raison de Gwendolen, lui demandant si elle était

souffrante ou si elle avait eu des déboires inattendus dans les

affaires de la mode.

Sa mère lui proposa divers médicaments renommés, dont les réclames

dans les journaux faisaient grand cas, des toniques à base de fer ou

autres métaux éprouvés, et son père offrit d'envoyer chercher du vin,

bien qu'il fût grand maître d'une ligue anti-alcoolique du district.

Elle repoussa avec reconnaissance, mais d'une manière décidée, ces

gentillesses.

Au moment où la famille se disposait à aller goûter le repos, elle s'en

fut en cachette examiner les pinceaux, distinguant particulièrement

celui dont il s'était servi de préférence.

Le lendemain matin, Tracy sortit, revêtu de son complet neuf, et la

boutonnière garnie d'un œillet, aimable attention de Poussie. L'image

de Gwendolen Sellers emplissait son âme, et fut la source de riches

inspirations du côté art. Durant toute la matinée il travailla avec

ingéniosité à la confection de tableaux, ornant les portraits de

décorations suggestives et bien tournées pour séduire la clientèle de

l'association. Et ses associés eux-mêmes ne tarissaient pas d'éloges.

Cependant Gwendolen perdait entièrement sa matinée et, de ce fait, un

certain nombre de dollars. Elle supposait que Tracy reviendrait assez

tôt dans la journée, et à chaque instant elle quittait sa chambre pour

descendre au salon, ranger les pinceaux, mettre quelque chose en ordre

et voir s'il était arrivé. Le temps qu'elle passait assise devant son

propre travail n'était guère profitable, bien au contraire, ce dont

elle s'aperçut avec beaucoup de chagrin. Elle avait occupé ses loisirs

dernièrement à dessiner une robe des plus séduisantes pour elle-même;

elle eut l'idée d'en achever le dessin au cours de la matinée et le

gâcha irrémédiablement.

En voyant ce qu'elle venait de faire, elle entrevit aussi la cause et

la signification de sa maladresse, et, renonçant à travailler, elle

se plia dès lors aux circonstances. A partir de ce moment, elle ne

se donna plus la peine de remonter dans sa chambre, mais s'installa

définitivement dans le salon en attendant le peintre.

Après le lunch, elle recommença à attendre, et une heure entière se

passa. Enfin une grande joie fit affluer tout son sang à son cœur:

elle venait de l'apercevoir dans la rue. Elle se précipita dans sa

chambre où elle s'enferma, comptant bien qu'on l'appellerait pour aider

à retrouver le pinceau le plus nécessaire qui avait été égaré... elle

seule savait comment et où.

En effet, les uns après les autres furent appelés et personne ne put

trouver le pinceau; on envoya chercher Gwendolen, et elle ne put le

retrouver davantage jusqu'à ce que, enfin, lorsque les autres se furent

décidés à porter leurs investigations ailleurs, qui dans la cuisine,

qui dans la cave, qui dans la remise au bois, elle réussit à le

dénicher.

Elle le remit à Tracy en faisant observer qu'elle aurait dû mieux

veiller à ce que tout ce dont il avait besoin se trouvât prêt, mais

qu'elle ne l'avait pas fait parce qu'elle ne l'attendait que plus

tard... Elle s'arrêta un peu brusquement, étonnée de ce qu'elle

venait d'avancer. De son côté, il se sentit honteux à la pensée

que son impatience l'avait poussé à se présenter plus tôt qu'on ne

l'attendait. «Elle ne se ferait pas faute d'en deviner la raison, se

disait-il; je me suis trahi, elle devine tout ce qui se passe en moi,

et naturellement elle se moque de moi en secret!»

Gwendolen était très contente en un sens, en un autre beaucoup moins.

Elle remarquait avec plaisir les nouveaux vêtements et le changement

favorable qu'ils produisaient, avec un plaisir mitigé l'œillet dans

sa boutonnière. L'œillet de la veille n'avait que fort peu attiré

son attention; celui-ci était presque semblable, mais il lui laissa

une impression certaine et durable. Elle s'ingénia à découvrir une

méthode d'apparence anodine pour en connaître l'histoire, et risqua

finalement une faible tentative.

--Quel que soit l'âge d'un homme, fit-elle, il lui est facile de

paraître plus jeune de plusieurs années en ornant sa boutonnière

d'une fleur riche en couleur. Je l'ai souvent remarqué. Mais ce n'est

peut-être pas cela qui vous donne l'idée d'en porter?

--J'imagine que non; mais ce serait certainement une raison suffisante.

C'est la première fois que j'en entends parler.

--Vous paraissez avoir une préférence pour les œillets. Est-ce à cause

de leur aspect ou de leur parfum?

--Pas du tout, répondit-il avec simplicité, c'est parce qu'on me les

donne... Je n'ai aucune préférence, je crois.

«On les lui offre, se dit-elle, non sans un sentiment plutôt glacial

à l'égard de cet œillet. Je me demande qui cela peut être, et comment

elle est.»

La fleur commençait à jouer un rôle important. Elle s'imposait à

l'attention à tout propos, elle empêchait toute conversation agréable,

elle devenait à chaque instant plus encombrante et plus ennuyeuse.

«Je me demande s'il l'aime», songeait Gwendolen; et cette pensée lui

donnait un chagrin non équivoque.

Le cochon dans les trèfles · 第 33 / 40 题