Le lord et Washington partirent pour leur douloureuse mission, tout en
échangeant des idées.
--C'est toujours la même chose!
--Quoi donc, colonel?
--Il y en avait sept! Des actrices! Tout a été brûlé!
--Elles aussi?
--Oh! non, elles se sauvent toujours, mais pas une qui ait eu la
présence d'esprit de sauver ses bijoux!
--C'est curieux!
--Curieux, dites-vous? C'est bien la chose la plus extravagante en ce
bas monde! Elles n'apprennent donc rien, sinon par cœur? Parfois on
dirait que la fatalité s'en mêle! Voyez, par exemple, cette fameuse
Mme Cabotine qui joue des rôles sensationnels. Toute sa réputation
vient de ses incendies.
--Comment expliquez-vous cela?
--Sa qualité de victime a fait connaître son nom; la foule l'a retenu
et, chaque fois que l'occasion se présente, on accourt pour la voir,
sans se rappeler au juste la raison de sa célébrité. Elle a débuté
tout en bas de l'échelle théâtrale. Treize dollars par semaine et
l'obligation de fournir elle-même ses frusques.
--Ses frusques?
--Oui, ses costumes... L'hôtel où elle logeait fut dévoré par les
flammes, et elle perdit dans l'incendie pour 30 000 dollars de bijoux.
--Elle? D'où les avait-elle?
--Dieu le sait! Des cadeaux peut-être, offerts par de jeunes snobs ou
de vieux marcheurs. Les journaux ne parlaient que de cela. Elle demanda
de l'augmentation, et on la lui accorda. Puis nouvel incendie, nouvelle
perte de diamants, nouvelle augmentation. Sa renommée était faite, elle
était devenue une étoile.
--Si cela continue, c'est une renommée d'un genre plutôt risqué.
--Pas du tout! Elle est née avec de la chance; partout où il y a un
hôtel qui brûle, on la trouve parmi les voyageurs. Et si par hasard
elle n'y est pas, ses bijoux y sont. On ne peut appeler cela que de la
chance!
--C'est extraordinaire. Elle a dû perdre des barils de diamants!
--Des barils, vous dites! Des tonneaux, oui! A tel point que les
hôteliers sont devenus superstitieux: ils ne veulent plus la recevoir.
Ils craignent l'incendie. Les assurances résilient leur police. Mais
je suis sûr qu'elle était dans le Gadsby cette nuit. Et si demain un
hôtel brûle à San Francisco, elle y sera aussi, et tous ses bijoux
seront encore perdus.
--C'est extraordinaire!... C'est phénoménal!
Lorsqu'ils arrivèrent sur le lieu du désastre, le pauvre vieux lord
jeta un regard mélancolique sur cette morgue improvisée, et se détourna
vivement, accablé par la désolation du spectacle.
--Il est certain, Hawkins, fit-il, que personne ne pourra jamais
identifier ces malheureuses victimes. Cherchez à vous y reconnaître,
mon émotion m'en empêche.
--Lequel dois-je choisir, pensez-vous?
--Prenez n'importe lequel! Le moins abîmé.
Cependant les agents de service s'étaient approchés,--ils connaissaient
le lord, tout le monde le connaissait à Washington,--et ils lui firent
savoir qu'aucun de ces corps ne pouvait être celui de son infortuné
parent. Ils lui montrèrent l'endroit où celui-ci aurait dû se trouver
si le compte rendu des journaux n'était pas erroné, l'endroit où il
aurait péri si la fumée l'avait surpris dans sa chambre, et enfin un
troisième endroit où son corps aurait été consumé au cas où il se
serait dirigé vers la porte de secours.
Le colonel essuya une larme et dit à Hawkins:
--Ainsi que vous le voyez, mes prévisions étaient justes. Nous
n'emporterons d'ici que des cendres. Voudriez-vous avoir la grande
obligeance d'aller chercher deux autres paniers chez l'épicier?
Quand ils furent en possession du nombre de paniers indispensable, ils
ramassèrent des cendres aux trois endroits désignés par les agents, et
retournèrent à la maison pour convenir de la meilleure manière de les
expédier en Angleterre.
Ils placèrent les trois paniers sur la table du salon et montèrent au
grenier chercher un vieux drapeau britannique destiné à recouvrir la
table, devenue catafalque pour la circonstance. Mais lady Rossmore,
rentrant d'une course dans le quartier, survint inopinément. Elle fit
des objections sérieuses à la cérémonie intime projetée par son mari.
--Vous avez toujours de très bonnes intentions, mon cher! Vous tenez à
rendre un dernier hommage à ces restes, et personne ne trouvera rien à
redire. Pourtant, vous vous y prenez mal, et vous allez le reconnaître
vous-même. Vous ne pouvez pas vous mettre devant ces paniers en
prenant un air contrit... les circonstances sont très tristes et très
solennelles... elles n'en prêtent pas moins au ridicule. Ce serait
ridicule avec un panier, ça l'est trois fois avec trois paniers.
Abandonnez votre idée, Mulberry, et tâchez de trouver autre chose!
Il fut décidé que la famille se réunirait pour discuter la question de
savoir ce que l'on ferait des cendres.
Rossmore était d'avis de les expédier sur-le-champ à la maison
paternelle en Angleterre. Sa femme lui posa cette question:
--Auriez-vous l'intention d'envoyer les trois paniers?
--Certainement, tous les trois!
--En même temps?
--Songez donc un peu! A l'adresse du malheureux père de cet infortuné
jeune homme! C'est impossible! Le coup serait trop rude. Non, un panier
à la fois, pour qu'il se fasse peu à peu à l'idée cruelle.
--Vous croyez obtenir ce résultat ainsi, papa? demanda Gwendolen.
--Mais oui, ma fille! Rappelez-vous que vous êtes jeune, et qu'il est
vieux, lui. Il ne pourrait guère supporter de recevoir tout d'un seul
coup. Un panier à la fois, avec des intervalles reposants entre chaque
envoi, voilà qui adoucirait sa peine. Il s'y habituerait avant d'avoir
tout reçu. D'autre part, il sera plus prudent d'avoir recours à trois
navires différents: sait-on jamais si une tempête, un naufrage...
--Votre idée ne me satisfait guère, papa! Si j'étais ce père, je
trouverais cela terrible de le voir revenir ainsi, parcelle par
parcelle. Puis c'est une chose effroyablement triste d'attendre
indéfiniment le jour des obsèques...
--Oh! non, ma chère enfant. Vous vous trompez. Le vieillard ne
pourrait, en effet, supporter de tels délais. Il y aura évidemment
trois obsèques.
Lady Rossmore releva la tête:
--Est-ce là ce qui, selon vous, adoucirait sa peine? Vous faites un
raisonnement erroné: je suis certaine qu'il doit être enterré en une
fois.
--C'est aussi mon avis, murmura Hawkins.
--Et le mien également, ajouta la jeune fille.
--C'est vous qui vous trompez, tous, déclara le lord. Vous vous en
apercevrez tout de suite, si vous vous donnez la peine de réfléchir un
instant. Les restes de ce pauvre jeune homme sont contenus dans un seul
de ces trois paniers.
--Alors c'est bien facile, s'écria lady Rossmore; il faudra faire des
funérailles pour ce panier-là!
--C'est cela même, fit lady Gwendolen.
--C'est loin d'être aussi facile que vous le supposez, répliqua le
lord, pour la bonne raison que nous ignorons dans lequel de ces paniers
il se trouve. Nous savons qu'il est dans l'un d'eux, mais c'est tout ce
que nous savons. Vous vous rendez compte à présent que c'est moi qui
ai raison: il faudra célébrer les funérailles trois fois, il n'y a pas
d'autre solution!
--Et il faudra aussi trois tombes, trois monuments et trois
inscriptions? demanda la jeune fille.
--Eh!... mon Dieu... oui... pour bien faire. C'est du moins à cette
solution que je m'arrêterais, moi, en pareil cas.
--Mais cela ne se peut pas, papa! Chacune des inscriptions
mentionnerait le même nom, relaterait les mêmes pénibles
circonstances, et l'on en inférerait que le mort repose sous les trois
monuments, ce qui ne se peut en aucune façon.
Le lord commençait à se décontenancer. Il répondit:
--Je reconnais que c'est là une objection des plus sérieuse! Je ne vois
vraiment pas de solution!
Il y eut un silence qui menaçait de se prolonger. Hawkins prit enfin la
parole:
--Il me semble que si nous mélangions ces trois sortes de cendres...
Le lord lui prit la main et se mit à la secouer avec une effusion
pleine de gratitude.
--Voilà qui vient à point pour résoudre le problème. Un navire, une
cérémonie, une tombe, un monument, c'est admirable dans sa logique!
Votre proposition vous fait grand honneur, commandant Hawkins; elle m'a
tiré d'un pénible et considérable embarras, et elle évitera à ce pauvre
père affligé beaucoup de souffrance. Donc, c'est entendu, il sera
embarqué en un seul panier.
--Quand pensez-vous l'expédier? demanda sa femme.
--Demain, tout de suite, naturellement!
--A votre place, j'attendrais, Mulberry!
--Attendre? Pourquoi?
--_Vous_ ne tenez pas personnellement à faire de la peine à ce
malheureux vieillard là-bas?
--Dieu sait que non.
--En ce cas, attendez qu'il vous réclame les restes de son fils. De
cette façon, vous lui éviterez, pour quelque temps au moins, le chagrin
le plus violent qu'un père puisse ressentir: la _certitude_ de son
malheur. Il ne les réclamera sans doute jamais.
--Pourquoi pas?
--Parce que cela lui enlèverait du même coup ce qu'il garde de plus
précieux ici-bas: l'incertitude, le vague espoir que peut-être, après
tout, son enfant aura échappé au désastre, et qu'un jour il le reverra.
--Cependant, Polly, il saura par les journaux que son fils a péri dans
les flammes.
--Il se gardera, lui-même, de croire entièrement en ce que diront les
journaux; il trouvera des arguments pour se prouver envers et contre
tout que son fils est encore en vie, et il ne cessera d'espérer jusqu'à
sa mort. Tandis que s'il reçoit les cendres de celui-ci, s'il peut les
voir, les toucher, son désespoir sera sans remède.
--Oh! mon Dieu! Jamais il ne les verra, Polly! Vous m'avez empêché
de commettre un véritable crime, et je vous en bénirai toute ma vie.
Nous savons enfin ce que nous devons faire. Nous mettrons de côté ces
cendres avec toute la déférence due, et le père n'en saura jamais rien.