IV.

Appliquons ces idées à la question du suicide; la solution que nous en

avons donnée au début de ce chapitre prendra plus de précision.

Il n'y a pas d'idéal moral qui ne combine, en des proportions variables

selon les sociétés, l'égoïsme, l'altruisme et une certaine anomie. Car

la vie sociale suppose à la fois que l'individu a une certaine

personnalité, qu'il est prêt, si la communauté l'exige, à en faire

l'abandon, enfin qu'il est ouvert, dans une certaine mesure, aux idées

de progrès. C'est pourquoi il n'y a pas de peuple où ne coexistent ces

trois courants d'opinion, qui inclinent l'homme dans trois directions

divergentes et même contradictoires. Là où ils se tempèrent

mutuellement, l'agent moral est dans un état d'équilibre qui le met à

l'abri contre toute idée de suicide. Mais que l'un d'eux vienne à

dépasser un certain degré d'intensité au détriment des autres, et, pour

les raisons exposées, il devient suicidogène en s'individualisant.

Naturellement, plus il est fort, et plus il y a de sujets qu'il

contamine assez profondément pour les déterminer au suicide, et

inversement. Mais cette intensité elle-même ne peut dépendre que des

trois sortes de causes suivantes: 1° la nature des individus qui

composent la société; 2° la manière dont ils sont associés, c'est-à-dire

la nature de l'organisation sociale; 3° les événements passagers qui

troublent le fonctionnement de la vie collective sans en altérer la

constitution anatomique, comme les crises nationales, économiques, etc.

Pour ce qui est des propriétés individuelles, celles-là seules peuvent

jouer un rôle qui se retrouvent chez tous. Car celles qui sont

strictement personnelles ou qui n'appartiennent qu'à de petites

minorités sont noyées dans la masse des autres; de plus, comme elles

diffèrent entre elles, elles se neutralisent et s'effacent mutuellement

au cours de l'élaboration d'où résulte le phénomène collectif. Il n'y a

donc que les caractères généraux de l'humanité qui peuvent être de

quelque effet. Or, ils sont à peu près immuables; du moins, pour qu'ils

puissent changer, ce n'est pas assez des quelques siècles que peut durer

une nation. Par conséquent, les conditions sociales dont dépend le

nombre des suicides sont les seules en fonction desquelles il puisse

varier; car ce sont les seules qui soient variables. Voilà pourquoi il

reste constant tant que la société ne change pas. Cette constance ne

vient pas de ce que l'état d'esprit, générateur du suicide, se trouve,

on ne sait par quel hasard, résider dans un nombre déterminé de

particuliers qui le transmettent, on ne sait davantage pour quelle

raison, à un même nombre d'imitateurs. Mais c'est que les causes

impersonnelles, qui lui ont donné naissance et qui l'entretiennent, sont

les mêmes. C'est que rien n'est venu modifier ni la manière dont les

unités sociales sont groupées, ni la nature de leur consensus. Les

actions et les réactions qu'elles échangent restent donc identiques; par

suite, les idées et les sentiments qui s'en dégagent ne sauraient

varier.

Toutefois, il est très rare, sinon impossible, qu'un de ces courants

parvienne à exercer une telle prépondérance sur tous les points de la

société. C'est toujours au sein de milieux restreints, où il trouve des

conditions particulièrement favorables à son développement, qu'il

atteint ce degré d'énergie. C'est telle condition sociale, telle

profession, telle confession religieuse qui le stimulent plus

spécialement. Ainsi s'explique le double caractère du suicide. Quand on

le considère dans ses manifestations extérieures, on est tenté de n'y

voir qu'une série d'événements indépendants les uns des autres; car il

se produit sur des points séparés, sans rapports visibles entre eux. Et

cependant, la somme formée par tous les cas particuliers réunis a son

unité et son individualité, puisque le taux social des suicides est un

trait distinctif de chaque personnalité collective. C'est que, si ces

milieux particuliers, où il se produit de préférence, sont distincts les

uns des autres, fragmentés de mille manières sur toute l'étendue du

territoire, pourtant, ils sont étroitement liés entre eux; car ils sont

des parties d'un même tout et comme des organes d'un même organisme.

L'état où se trouve chacun d'eux dépend donc de l'état général de la

société; il y a une intime solidarité entre le degré de virulence qu'y

atteint telle ou telle tendance et l'intensité qu'elle a dans l'ensemble

du corps social. L'altruisme est plus ou moins violent à l'armée suivant

ce qu'il est dans la population civile[306]; l'individualisme

intellectuel est d'autant plus développé et d'autant plus fécond en

suicides dans les milieux protestants qu'il est déjà plus prononcé dans

le reste de la nation, etc. Tout se tient.

Mais si, en dehors de la vésanie, il n'y a pas d'état individuel qui

puisse être regardé comme un facteur déterminant du suicide, cependant,

il semble bien qu'un sentiment collectif ne puisse pénétrer les

individus quand ils y sont absolument réfractaires. On pourrait donc

croire incomplète l'explication précédente, tant que nous n'aurons pas

montré comment, au moment et dans les milieux précis où les courants

suicidogènes se développent, ils trouvent devant eux un nombre suffisant

de sujets accessibles à leur influence.

Mais, à supposer que, vraiment, ce concours soit toujours nécessaire et

qu'une tendance collective ne puisse pas s'imposer de haute lutte aux

particuliers indépendamment de toute prédisposition préalable, cette

harmonie se réalise d'elle-même; car les causes qui déterminent le

courant social agissent en même temps sur les individus et les mettent

dans les dispositions convenables pour qu'ils se prêtent à l'action

collective, il y a entre ces deux ordres de facteurs une parenté

naturelle, par cela même qu'ils dépendent d'une même cause et qu'ils

l'expriment: c'est pourquoi ils se combinent et s'adaptent mutuellement.

L'hypercivilisation qui donne naissance à la tendance anomique et à la

tendance égoïste a aussi pour effet d'affiner les systèmes nerveux, de

les rendre délicats à l'excès; par cela même, ils sont moins capables de

s'attacher avec constance à un objet défini, plus impatients de toute

discipline, plus accessibles à l'irritation violente comme à la

dépression exagérée. Inversement, la culture grossière et rude,

qu'implique l'altruisme excessif des primitifs, développe une

insensibilité qui facilite le renoncement. En un mot, comme la société

fait en grande partie l'individu, elle le fait, dans la même mesure, à

son image. La matière dont elle a besoin ne saurait donc lui manquer,

car elle se l'est, pour ainsi dire, préparée de ses propres mains.

On peut se représenter maintenant avec plus de précision quel est le

rôle des facteurs individuels dans la genèse du suicide. Si, dans un

même milieu moral, par exemple dans une même confession ou dans un même

corps de troupes ou dans une même profession, tels individus sont

atteints et non tels autres, c'est sans doute, au moins en général,

parce que la constitution mentale des premiers, telle que l'ont faite la

nature et les événements, offre moins de résistance au courant

suicidogène. Mais si ces conditions peuvent contribuer à déterminer les

sujets particuliers en qui ce courant s'incarne, ce n'est pas d'elles

que dépendent ses caractères distinctifs ni son intensité. Ce n'est pas

parce qu'il y a tant de névropathes dans un groupe social qu'on y compte

annuellement tant de suicidés. La névropathie fait seulement que ceux-ci

succombent de préférence à ceux-là. Voilà d'où vient la grande

différence qui sépare le point de vue du clinicien et celui du

sociologue. Le premier ne se trouve jamais en face que de cas

particuliers, isolés les uns des autres. Or, il constate que, très

souvent, la victime était ou un nerveux ou un alcoolique et il explique

par l'un ou l'autre de ces états psychopathiques l'acte accompli. Il a

raison en un sens; car, si le sujet s'est tué plutôt que ses voisins,

c'est fréquemment pour ce motif. Mais ce n'est pas pour ce motif que,

d'une manière générale, il y a des gens qui se tuent, _ni surtout qu'il

s'en tue, dans chaque société, un nombre défini par période de temps

déterminée_. La cause productrice du phénomène échappe nécessairement à

qui n'observe que des individus; car elle est en dehors des individus.

Pour la découvrir, il faut s'élever au-dessus des suicides particuliers

et apercevoir ce qui fait leur unité. On objectera que, s'il n'y avait

pas de neurasthéniques en suffisance, les causes sociales ne pourraient

produire tous leurs effets. Mais il n'est pas de société où les

différentes formes de la dégénérescence nerveuse ne fournissent au

suicide plus de candidats qu'il n'est nécessaire. Certains seulement

sont appelés, si l'on peut parler ainsi. Ce sont ceux qui, par suite des

circonstances, se sont trouvés plus à proximité des courants pessimistes

et ont, par suite, subi plus complètement leur action.

Mais une dernière question reste à résoudre. Puisque chaque année compte

un nombre égal de suicidés, c'est que le courant ne frappe pas d'un coup

tous ceux qu'il peut et doit frapper. Les sujets qu'il atteindra l'an

prochain existent dès maintenant; dès maintenant aussi, ils sont, pour

la plupart, mêlés à la vie collective et, par conséquent, soumis à son

influence. D'où vient qu'il les épargne provisoirement? Sans doute, on

comprend qu'un an lui soit nécessaire pour produire la totalité de son

action; car, comme les conditions de l'activité sociale ne sont pas les

mêmes suivant les saisons, il change lui aussi, aux différents moments

de l'année, et d'intensité et de direction. C'est seulement quand la

révolution annuelle est accomplie que toutes les combinaisons de

circonstances, en fonction desquelles il est susceptible de varier, ont

eu lieu. Mais puisque l'année suivante ne fait, par hypothèse, que

répéter celle qui précède et que ramener les mômes combinaisons,

pourquoi la première n'a-t-elle pas suffi? Pourquoi, pour reprendre

l'expression consacrée, la société ne paie-t-elle sa redevance que par

échéances successives?

Ce qui explique, croyons-nous, cette temporisation, c'est la manière

dont le temps agit sur la tendance au suicide. Il en est un facteur

auxiliaire, mais important. Nous savons, en effet, qu'elle croît sans

interruption de la jeunesse à la maturité[307], et qu'elle est souvent

dix fois plus forte à la fin de la vie qu'au début. C'est donc que la

force collective qui pousse l'homme à se tuer ne le pénètre que peu à

peu. Toutes choses égales, c'est à mesure qu'il avance en âge qu'il y

devient plus accessible, sans doute parce qu'il faut des expériences

répétées pour l'amener à sentir tout le vide d'une existence égoïste ou

toute la vanité des ambitions sans terme. Voilà pourquoi les suicidés ne

remplissent leur destinée que par couches successives de

générations[308].

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 107 / 163 题