On peut mieux comprendre maintenant quel intérêt il y avait à donner une
définition objective du suicide et à y rester fidèle.
Parce que le suicide altruiste, tout en présentant les traits
caractéristiques du suicide, se rapproche, surtout dans ses
manifestations les plus frappantes, de certaines catégories d'actes que
nous sommes habitués à honorer de notre estime et même de notre
admiration, on a souvent refusé de le considérer comme un homicide de
soi-même. On se rappelle que, pour Esquirol et Falret, la mort de Caton
et celle des Girondins n'étaient pas des suicides. Mais alors, si les
suicides qui ont pour cause visible et immédiate l'esprit de renoncement
et d'abnégation ne méritent pas cette qualification, elle ne saurait
davantage convenir à ceux qui procèdent de la même disposition morale,
quoique d'une manière moins apparente; car les seconds ne diffèrent des
premiers que par quelques nuances. Si l'habitant des îles Canaries qui
se précipite dans un gouffre pour honorer son Dieu n'est pas un
suicidé, comment donner ce nom au sectateur de Jina qui se tue pour
rentrer dans le néant; au primitif qui, sous l'influence du même état
mental, renonce à l'existence pour une légère offense qu'il a subie ou
simplement pour manifester son mépris de la vie, au failli qui aime
mieux ne pas survivre à son déshonneur, enfin à ces nombreux soldats qui
viennent tous les ans grossir le contingent des morts volontaires? Car
tous ces cas ont pour racine ce même état d'altruisme qui est également
la cause de ce qu'on pourrait appeler le suicide héroïque. Les
mettra-t-on seuls au rang des suicides et n'exclura-t-on que ceux dont
le mobile est particulièrement pur? Mais d'abord, d'après quel critérium
fera-t-on le partage? Quand un motif cesse-t-il d'être assez louable
pour que l'acte qu'il détermine puisse être qualifié de suicide? Puis,
en séparant radicalement l'une de l'autre ces deux catégories de faits,
on se condamne à en méconnaître la nature. Car c'est dans le suicide
altruiste obligatoire que les caractères essentiels du type sont le
mieux marqués. Les autres variétés n'en sont que des formes dérivées.
Ainsi, ou bien on tiendra comme non avenu un groupe considérable de
phénomènes instructifs, ou bien, si on ne les rejette pas tous, outre
que l'on ne pourra faire entre eux qu'un choix arbitraire, on se mettra
dans l'impossibilité d'apercevoir la souche commune à laquelle se
rattachent ceux que l'on aura retenus. Tels sont les dangers auxquels on
s'expose quand on fait dépendre la définition du suicide des sentiments
subjectifs qu'il inspire.
D'ailleurs, même les raisons de sentiment par lesquelles on croit
justifier cette exclusion, ne sont pas fondées. On s'appuie sur ce fait
que les mobiles dont procèdent certains suicides altruistes se
retrouvent, sous une forme à peine différente, à la base d'actes que
tout le monde regarde comme moraux. Mais en est-il autrement du suicide
égoïste? Le sentiment de l'autonomie individuelle n'a-t-il pas sa
moralité comme le sentiment contraire? Si celui-ci est la condition d'un
certain courage, s'il affermit les cœurs et va même jusqu'à les
endurcir, l'autre les attendrit et les ouvre à la pitié. Si, là où règne
le suicide altruiste, l'homme est toujours prêt à donner sa vie, en
revanche, il ne fait pas plus de cas de celle d'autrui. Au contraire, là
où il met tellement haut la personnalité individuelle qu'il n'aperçoit
plus aucune fin qui la dépasse, il la respecte chez les autres. Le culte
qu'il a pour elle fait qu'il souffre de tout ce qui peut la diminuer
même chez ses semblables. Une plus large sympathie pour la souffrance
humaine succède aux dévouements fanatiques des temps primitifs. Chaque
sorte de suicide n'est donc que la forme exagérée ou déviée d'une vertu.
Mais alors la manière dont ils affectent la conscience morale ne les
différencie pas assez pour qu'on ait le droit d'en faire autant de
genres séparés.