_Comparaison des suicides militaires et des suicides civils dans les
principaux pays d'Europe._
/*
+--------------------+-----------------------------+-----------------+
| | | COEFFICIENT |
| | SUICIDES POUR | d'aggravation |
| | | des soldats |
+--------------------+-----------------------------+ par rapport |
| |1 million | 1 million de | aux civils |
| |de soldats|civils du même âge| |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Autriche (1876-90) | 1.253 | 122 | 10 |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|États-Unis (1870-84)| 680 | 80 | 8,5 |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Italie (1876-90) | 407 | 77 | 5,2 |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Angleterre (1876-90)| 209 | 79 | 2,6 |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Wurtemberg (1846-58)| 320 | 170 | 1,92 |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Saxe (1847-58) | 640 | 369 | 1,77 |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Prusse (1876-90) | 607 | 394 | 1,50 |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|France (1876-90) | 333 | 265 | 1,25 |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
*/
Le Danemark est le seul pays où le contingent des deux populations est
sensiblement le même, 388 pour un million de civils et 382 pour un
million de soldats pendant les années 1845-56. Encore les suicides
d'officiers ne sont-ils pas compris dans ce chiffre[236].
Ce fait surprend d'autant plus au premier abord que bien des causes
sembleraient devoir préserver l'armée du suicide. D'abord, les individus
qui la composent représentent, au point de vue physique, la fleur du
pays. Triés avec soin, ils n'ont pas de tares organiques qui soient
graves[237]. De plus, l'esprit de corps, la vie en commun devrait avoir
ici l'influence prophylactique qu'elle exerce ailleurs. D'où vient donc
une aussi considérable aggravation?
Les simples soldats n'étant jamais mariés, on a incriminé le célibat.
Mais d'abord, le célibat ne devrait pas avoir à l'armée d'aussi funestes
conséquences que dans la vie civile; car, comme nous venons de le dire,
le soldat n'est pas un isolé. Il est membre d'une société très fortement
constituée et qui est de nature à remplacer en partie la famille. Mais
quoiqu'il en soit de cette hypothèse, il y a un moyen d'isoler ce
facteur. Il suffit de comparer les suicides des soldats à ceux des
célibataires du même âge; le tableau XXI, dont on voit de nouveau
l'importance, nous permet cette comparaison. Pendant les années 1888-91,
on a compté, en France, 380 suicides pour un million de l'effectif; au
même moment, les garçons de 20 à 25 ans n'en donnaient que 237. Pour 100
suicides de célibataires civils, il y avait donc 160 suicides
militaires; ce qui fait un coefficient d'aggravation, égal à 1,6, tout à
fait indépendant du célibat.
Si l'on compte à part les suicides de sous-officiers, ce coefficient est
encore plus élevé. Pendant la période 1867-74, un million de
sous-officiers donnait une moyenne annuelle de 993 suicides. D'après un
recensement fait en 1866, ils avaient un âge moyen d'un peu plus de 31
ans. Nous ignorons, il est vrai, à quel chiffre montaient alors les
suicides célibataires de 30 ans; les tableaux que nous avons dressés se
rapportent à une époque beaucoup plus récente (1889-91) et ce sont les
seuls qui existent: mais en prenant pour points de repère les chiffres
qu'ils nous donnent, l'erreur que nous commettrons ne pourra avoir
d'autre effet que d'abaisser le coefficient d'aggravation des
sous-officiers au-dessous de ce qu'il était véritablement. En effet, le
nombre des suicides ayant presque doublé de l'une de ces périodes à
l'autre, le taux des célibataires de l'âge considéré a certainement
augmenté. Par conséquent, en comparant les suicides des sous-officiers
de 1867-74 à ceux des garçons de 1889-91, nous pourrons bien atténuer,
mais non pas empirer la mauvaise influence de la profession militaire.
Si donc, malgré cette erreur, nous trouvons néanmoins un coefficient
d'aggravation, nous pourrons être assurés non seulement qu'il est réel,
mais qu'il est sensiblement plus important qu'il n'apparaîtra d'après le
calcul. Or, en 1889-91, un million de célibataires de 31 ans donnait un
chiffre de suicides compris entre 394 et 627, soit environ 510. Ce
nombre est à 993 comme 100 est à 194; ce qui implique un coefficient
d'aggravation de 1,94 que l'on peut presque porter à 4 sans craindre de
dépasser la réalité[238].
Enfin, le corps des officiers a donné en moyenne, de 1862 à 1878, 430
suicides par million de sujets. Leur âge moyen, qui n'a pas dû varier
beaucoup, était en 1866 de 37 ans 9 mois. Comme beaucoup d'entre eux
sont mariés, ce n'est pas aux célibataires de cet âge qu'il faut les
comparer, mais à l'ensemble de la population masculine, garçons et époux
réunis. Or, à 37 ans, en 1863-68, un million d'hommes de tout état civil
ne donnait qu'un peu plus de 200 suicides. Ce nombre est à 430, comme
100 est à 215, ce qui fait un coefficient d'aggravation de 2,15 qui ne
dépend en rien du mariage ni de la vie de famille.
Ce coefficient qui, suivant les différents degrés de la hiérarchie,
varie de 1,6 à près de 4, ne peut évidemment s'expliquer que par des
causes propres à l'état militaire. Il est vrai que nous n'en avons
directement établi l'existence que pour la France; pour les autres pays,
les données nécessaires pour isoler l'influence du célibat nous font
défaut. Mais, comme l'armée française se trouve justement être la moins
éprouvée par le suicide qui soit en Europe, à l'exception du seul
Danemark, on peut être certain que le résultat précédent est général et
même qu'il doit être encore plus marqué dans les autres États européens.
À quelle cause l'attribuer?
On a songé à l'alcoolisme qui, dit-on, sévit avec plus de violence dans
l'armée que dans la population civile. Mais d'abord, si, comme nous
l'avons montré, l'alcoolisme n'a pas d'influence définie sur le taux des
suicides en général, il ne saurait en avoir davantage sur le taux des
suicides militaires en particulier. Ensuite, les quelques années que
dure le service, trois ans en France et deux ans et demi en Prusse, ne
sauraient suffire à faire un assez grand nombre d'alcooliques invétérés
pour que l'énorme contingent que l'armée fournit au suicide put
s'expliquer ainsi. Enfin, même d'après les observateurs qui attribuent
le plus d'influence à l'alcoolisme, un dixième seulement des cas lui
serait imputable. Par conséquent, quand même les suicides alcooliques
seraient deux et même trois fois plus nombreux chez les soldats que chez
les civils du même âge, ce qui n'est pas démontré, il resterait toujours
un excédent considérable de suicides militaires auxquels il faudrait
chercher une autre origine.
La cause que l'on a le plus fréquemment invoquée est le dégoût du
service. Cette explication concorde avec la conception courante qui
attribue le suicide aux difficultés de l'existence; car les rigueurs de
la discipline, l'absence de liberté, la privation de tout confortable
font que l'on est enclin à regarder la vie de caserne comme
particulièrement intolérable. À vrai dire, il semble bien qu'il y ait
beaucoup d'autres professions plus rudes et qui, pourtant, ne
renforcent pas le penchant au suicide. Du moins, le soldat est toujours
assuré d'avoir un gîte et une nourriture suffisante. Mais, quoi que
vaillent ces considérations, les faits suivants démontrent
l'insuffisance de cette explication simpliste:
1° Il est logique d'admettre que le dégoût du métier doit être beaucoup
plus prononcé pendant les premières années de service et aller en
diminuant à mesure que le soldat prend l'habitude de la vie de caserne.
Au bout d'un certain temps, il doit se produire un acclimatement, soit
par l'effet de l'accoutumance, soit que les sujets les plus réfractaires
aient déserté ou se soient tués; et cet acclimatement doit devenir
d'autant plus complet que le séjour sous les drapeaux se prolonge
davantage. Si donc c'était le changement d'habitudes et l'impossibilité
de se faire à leur nouvelle existence qui déterminaient l'aptitude
spéciale des soldats pour le suicide, on devrait voir le coefficient
d'aggravation diminuer à mesure qu'ils sont depuis plus longtemps sous
les armes. Or il n'en est rien, comme le prouve le tableau qui suit:
/*
+----------------------------------+---------------------------------+
| ARMÉE FRANÇAISE | ARMÉE ANGLAISE |
+------------------+---------------+----------+----------------------+
| |Sous-officiers | Âge. | Suicides par |
| | et soldats. | | 100.000 sujets. |
| | Suicides | | |
| | annuels pour | | |
| |100.000 sujets | | |
| | (1862-69). | | |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|Ayant moins d'un | | | Dans | Dans |
|an de service. | 28 | |la métropole| l'Inde. |
| | +----------+------------+---------+
| | |20-25 ans.| 20 | 13 |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|De 1 an à 3. | 27 |25-30 --- | 39 | 39 |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|De 3 ans à 5 | 40 |30-35 --- | 51 | 84 |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|De 5 ans à 7. | 48 |35-40 --- | 71 | 103 |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|De 7 ans à 10. | 76 | | | |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
*/
En France, en moins de 10 ans de service, le taux des suicides a presque
triplé, tandis que, pour les célibataires civils, il passe seulement
pendant ce même temps de 237 à 394. Dans les armées anglaises de l'Inde,
il devient, en 20 ans, huit fois plus élevé; jamais le taux des civils
ne progresse aussi vite. C'est la preuve que l'aggravation propre à
l'armée n'est pas localisée dans les premières années.
Il semble bien qu'il en est de même en Italie. Nous n'avons pas, il est
vrai, les chiffres proportionnels rapportés à l'effectif de chaque
contingent. Mais les chiffres bruts sont sensiblement les mêmes pour
chacune des trois années de service, 15,1 pour la première, 14,8 pour la
seconde, 14,3 pour la troisième. Or, il est bien certain que l'effectif
diminue d'année en année, par suite des morts, des réformes, des mises
en congé, etc. Les chiffres absolus n'ont donc pu se maintenir au même
niveau que si les chiffres proportionnels se sont sensiblement accrus.
Il n'est pourtant pas invraisemblable que, dans quelques pays, il y ait
au début du service un certain nombre de suicides qui soient réellement
dus au changement d'existence. On rapporte, en effet, qu'en Prusse les
suicides sont exceptionnellement nombreux pendant les six premiers mois.
De même en Autriche, sur 1.000 suicides, il y en a 156 accomplis pendant
les trois premiers mois[239], ce qui est certainement un chiffre très
considérable. Mais ces faits n'ont rien d'inconciliable avec ceux qui
précèdent. Car il est très possible que, en dehors de l'aggravation
temporaire qui se produit pendant cette période de perturbation, il y en
ait une autre qui tienne à de tout autres causes et qui aille en
croissant d'après une loi analogue à celle que nous avons observée en
France et en Angleterre. Du reste, en France même, le taux de la seconde
et de la troisième année est légèrement inférieur à celui de la
première; ce qui, pourtant, n'empêche pas la progression
ultérieure[240].
2° La vie militaire est beaucoup moins pénible, la discipline moins rude
pour les officiers et les sous-officiers, que pour les simples soldats.
Le coefficient d'aggravation des deux premières catégories devrait donc
être inférieur à celui de la troisième. Or, c'est le contraire qui a
lieu: nous l'avons établi déjà pour la France; le même fait se rencontre
dans les autres pays. En Italie, les officiers présentaient pendant les
années 1871-75 une moyenne annuelle de 565 cas pour un million tandis
que la troupe n'en comptait que 230 (Morselli). Pour les sous-officiers,
le taux est encore plus énorme, il dépasse 1.000 pour un million. En
Prusse, tandis que les simples soldats ne donnent que 560 suicides pour
un million, les sous-officiers en fournissent 1.140. En Autriche, il y a
un suicide d'officier pour neuf suicides de simples soldats, alors qu'il
y a évidemment beaucoup plus de neuf hommes de troupe par officier. De
même, quoiqu'il n'y ait pas un sous-officier pour deux soldats, il y a
un suicide des premiers pour 2,5 des seconds.
3° Le dégoût de la vie militaire devrait être moindre chez ceux qui la
choisissent librement et par vocation. Les engagés volontaires et les
rengagés devraient donc présenter une moindre aptitude au suicide. Tout
au contraire, elle est exceptionnellement forte.
/*
+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
| | | TAUX | AGE | TAUX des | COEFFICIENT |
| | |des suicides| moyen |célibataires|d'aggravation|
| | | pour |probable| civils du | |
| | | 1 million. | | même âge | |
| | | | | (1889-91). | |
+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
|Années |Engagés | 670 | 25 ans.| Entre | 2,12 |
|1875-78|volontaires| | | 237 et 394,| |
| | | | | soit 315. | |
+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
| |Rengagés. | 1.300 | 30 ans.| Entre | 2,54 |
| | | | | 394 et 627,| |
| | | | | soit 510. | |
+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
*/
Pour les raisons que nous avons données, ces coefficients, calculés par
rapport aux célibataires de 1889-91, sont certainement au-dessous de la
réalité. L'intensité du penchant que manifestent les rengagés est
surtout remarquable, puisqu'ils restent à l'armée après avoir fait
l'expérience de la vie militaire.
Ainsi, les membres de l'armée qui sont le plus éprouvés par le suicide
sont aussi ceux qui ont le plus la vocation de cette carrière, qui sont
le mieux faits à ses exigences et le plus à l'abri des ennuis et des
inconvénients qu'elle peut avoir. C'est donc que le coefficient
d'aggravation qui est spécial à cette profession a pour cause, non la
répugnance qu'elle inspire, mais, au contraire, l'ensemble d'états,
habitudes acquises ou prédispositions naturelles, qui constituent
l'esprit militaire. Or, la première qualité du soldat est une sorte
d'impersonnalité que l'on ne rencontre nulle part, au même degré, dans
la vie civile. Il faut qu'il soit exercé à faire peu de cas de sa
personne, puisqu'il doit être prêt à en faire le sacrifice dès qu'il en
a reçu l'ordre. Même en dehors de ces circonstances exceptionnelles, en
temps de paix et dans la pratique quotidienne du métier, la discipline
exige qu'il obéisse sans discuter et même, parfois, sans comprendre.
Mais pour cela, une abnégation intellectuelle est nécessaire qui n'est
guère compatible avec l'individualisme. Il faut ne tenir que faiblement
à son individualité pour se conformer aussi docilement à des impulsions
extérieures. En un mot, le soldat a le principe de sa conduite en dehors
de lui-même; ce qui est la caractéristique de l'état d'altruisme. De
toutes les parties dont sont faites nos sociétés modernes, l'armée est,
d'ailleurs, celle qui rappelle le mieux la structure des sociétés
inférieures. Elle aussi consiste en un groupe massif et compact qui
encadre fortement l'individu et l'empêche de se mouvoir d'un mouvement
propre. Puisque donc cette constitution morale est le terrain naturel du
suicide altruiste, il y a tout lieu de supposer que le suicide militaire
a ce même caractère et provient de la même origine.
On s'expliquerait ainsi d'où vient que le coefficient d'aggravation
augmente avec la durée du service; c'est que cette aptitude au
renoncement, ce goût de l'impersonnalité se développe par suite d'un
dressage plus prolongé. De même, comme l'esprit militaire est
nécessairement plus fort chez les rengagés et chez les gradés que chez
les simples soldats, il est naturel que les premiers soient plus
spécialement enclins au suicide que les seconds. Cette hypothèse permet
même de comprendre la singulière supériorité que les sous-officiers ont,
à cet égard, sur les officiers. S'ils se tuent davantage, c'est qu'il
n'est pas de fonction qui exige au même degré l'habitude de la
soumission et de la passivité. Quelque discipliné que soit l'officier,
il doit être, dans une certaine mesure, capable d'initiative; il a un
champ d'action plus étendu, par suite, une individualité plus
développée. Les conditions favorables au suicide altruiste sont donc
moins complètement réalisées chez lui que chez le sous-officier; ayant
un plus vif sentiment de ce que vaut sa vie, il est moins porté à s'en
défaire.
Non seulement cette explication rend compte des faits qui ont été
antérieurement exposés, mais elle est, en outre, confirmée par ceux qui
suivent.
4° Il ressort du tableau XXIII que le coefficient d'aggravation
militaire est d'autant plus élevé que l'ensemble de la population civile
a un moindre penchant au suicide, et inversement, Le Danemark est la
terre classique du suicide, les soldats ne s'y tuent pas plus que le
reste des habitants. Les États les plus féconds en suicides sont ensuite
la Saxe, la Prusse et la France; l'armée n'y est pas très éprouvée, le
coefficient d'aggravation y varie entre 1,25 et 1,77. Il est, au
contraire, très considérable pour l'Autriche, l'Italie, les États-Unis
et l'Angleterre, pays où les civils se tuent très peu. Rosenfeld, dans
l'article déjà cité, ayant procédé à un classement des principaux pays
d'Europe au point de vue du suicide militaire, sans songer d'ailleurs à
tirer de ce classement aucune conclusion théorique, est arrivé aux mêmes
résultats. Voici, en effet, dans quel ordre il range les différents
États avec les coefficients calculés par lui:
/*
+-----------+----------------------------------+---------------------+
| | COEFFICIENT D'AGGRAVATION |TAUX DE LA POPULATION|
| |des soldats par rapport aux civils| civile par million. |
| | de 20-30 ans. | |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|France. | 1,3 | 150 (1871-75) |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|Prusse. | 1,8 | 133 (1871-75) |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|Angleterre.| 2,2 | 73 (1876) |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|Italie. | entre 3 et 4 | 37 (1874-77) |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|Autriche. | 8 | 72 (1864-72) |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
*/
Sauf que l'Autriche devrait venir avant l'Italie, l'inversion est
absolument régulière[241].
Elle s'observe d'une manière encore plus frappante à l'intérieur de
l'empire austro-hongrois. Les corps d'armée qui ont le coefficient
d'aggravation le plus élevé sont ceux qui tiennent garnison dans les
régions où les civils jouissent de la plus forte immunité, et
inversement:
/*
+------------------+-----------------------------+-------------------+
| TERRITOIRES | COEFFICIENT D'AGGRAVATION | SUICIDES |
| MILITAIRES. | des soldats par | des civils |
| | rapport aux civils | au delà de 20 ans |
| | | pour 1 million. |
+------------------+-----------------------------+-------------------+
|Vienne (Autriche | 1,42 | 660 |
|inférieure et | | |
|supérieure. | | |
|Salzbourg). | | |
+------------------+---------------+-------------+--------+----------+
|Bruno (Moravie | 2,41 | | 580 | |
|et Silésie). | | | | |
+------------------+---------------+ +--------+ |
|Prague (Bohème). | 2,58 | Moyenne | 620 | Moyenne |
+------------------+---------------+ +--------+ |
|Innsbruck (Tyrol, | 2,41 | 2,46 | 240 | 480 |
| Vorarlberg). | | | | |
+------------------+---------------+-------------+--------+----------+
|Zara (Dalmatie). | 3,48 | | 250 | |
+------------------+---------------+ +--------+ |
|Graz (Steiermarck,| | Moyenne | | Moyenne |
|Carinthie, | 3,58 | | 290 | |
|Carniole). | | 3,82 | | 283 |
+------------------+---------------+ +--------+ |
|Cracovie (Galicie | 4,41 | | 310 | |
|et Bukovine). | | | | |
+------------------+-----------------------------+-------------------+
*/
Il n'y a qu'une exception, c'est celle du territoire d'Innsbruck où le
taux des civils est faible et où le coefficient d'aggravation n'est que
moyen.
De même, en Italie, Bologne est de tous les districts militaires celui
où les soldats se tuent le moins (180 suicides pour 1.000.000); c'est
aussi celui où les civils se tuent le plus (89,5). Les Pouilles et les
Abbruzzes, au contraire, comptent beaucoup de suicides militaires (370
et 400 pour un million) et seulement 15 ou 16 suicides civils. On peut
faire en France des remarques analogues. Le gouvernement militaire de
Paris avec 260 suicides pour un million est bien au-dessous du corps
d'armée de Bretagne qui en a 440. Même, à Paris, le coefficient
d'aggravation doit être insignifiant puisque, dans la Seine, un million
de célibataires de 20 à 25 ans donne 214 suicides.
Ces faits prouvent que les causes du suicide militaire sont, non
seulement différentes, mais en raison inverse de celles qui contribuent
le plus à déterminer les suicides civils. Or, dans les grandes sociétés
européennes, ces derniers sont surtout dus à cette individuation
excessive qui accompagne la civilisation. Les suicides militaires
doivent donc dépendre de la disposition contraire, à savoir d'une
individuation faible ou de ce que nous avons appelé l'état d'altruisme.
En fait, les peuples où l'armée est le plus portée au suicide, sont
aussi ceux qui sont le moins avancés et dont les mœurs se rapprochent le
plus de celles qu'on observe dans les sociétés inférieures. Le
traditionnalisme, cet antagoniste par excellence de l'esprit
individualiste, est beaucoup plus développé en Italie, en Autriche et
même en Angleterre qu'en Saxe, en Prusse et en France. Il est plus
intense à Zara, à Cracovie, qu'à Graz et qu'à Vienne, dans les Pouilles
qu'à Rome ou à Bologne, dans la Bretagne que dans la Seine. Comme il
préserve du suicide égoïste, on comprend sans peine que, là où il est
encore puissant, la population civile compte peu de suicides. Seulement,
il n'a cette influence prophylactique que s'il reste modéré. S'il
dépasse un certain degré d'intensité, il devient lui-même une source
originale de suicides. Mais l'armée, comme nous le savons, tend
nécessairement à l'exagérer, et elle est d'autant plus exposée à excéder
la mesure que son action propre est davantage aidée et renforcée par
celle du milieu ambiant. L'éducation qu'elle donne a des effets d'autant
plus violents qu'elle se trouve être plus conforme aux idées et aux
sentiments de la population civile elle-même; car, alors, elle n'est
plus contenue par rien. Au contraire, là où l'esprit militaire est sans
cesse et énergiquement contredit par la morale publique, il ne saurait
être aussi fort que là où tout concourt à incliner le jeune soldat dans
la même direction. On s'explique donc que, dans les pays où l'état
d'altruisme est suffisant pour protéger dans une certaine mesure
l'ensemble de la population, l'armée le porte facilement à un tel point
qu'il y devient la cause d'une notable aggravation[242].
2° Dans toutes les armées, les troupes d'élite sont celles où le
coefficient d'aggravation est le plus élevé.
/*
+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
| |AGE MOYEN |SUICIDES | COEFFICIENT |
| |réel ou |pour 1 | D'AGGRAVATION. |
| |probable. |million. | |
+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
| | | | |Par rapport à la |
|Corps spéciaux |De 30 à 35.|570 (1862-78).| 2,45 |population civile |
|de Paris. | | | |masculine, de 35 |
+---------------+-----------+--------------+------|ans, tout état |
|Gendarmerie. | -- |570 (1873). | 2,45 |civil réuni[243]. |
+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
|Vétérans | | | |Par rapport aux |
|(supprimés |De 45 à 55.|2.860 |2,37 |célibataires du |
|en 1872). | | | |même âge, des |
| | | | |années 1889-91. |
+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
*/
Ce dernier chiffre, ayant été calculé par rapport aux célibataires de
1889-91, est beaucoup trop faible, et pourtant il est bien supérieur à
celui des troupes ordinaires. De même, dans l'armée d'Algérie, qui passe
pour être l'école des vertus militaires, le suicide a donné pendant la
période 1872-78 une mortalité double de celle qu'ont fournie, au même
moment, les troupes stationnées en France (570 suicides pour 1 million
au lieu de 280). Au contraire, les armes les moins éprouvées sont les
pontonniers, le génie, les infirmiers, les ouvriers d'administration,
c'est-à-dire celles dont le caractère militaire est le moins accusé. De
même, en Italie, tandis que l'armée, en général, pendant les années
1878-81 donnait seulement 430 cas pour un million, les bersagliers en
avaient 580, les carabiniers 800, les écoles militaires et les
bataillons d'instruction 1.010.
Or, ce qui distingue les troupes d'élite, c'est le degré intense auquel
y atteint l'esprit d'abnégation et de renoncement militaire. Le suicide
dans l'armée varie donc comme cet état moral.
3° Une dernière preuve de cette loi, c'est que le suicide militaire est
partout en décadence. En France, en 1862, il y avait 630 cas pour un
million; en 1890 il n'y en a plus que 280. On a prétendu que cette
décroissance était due aux lois qui ont réduit la durée du service. Mais
ce mouvement de régression est bien, antérieur à la nouvelle loi sur le
recrutement. Il est continu depuis 1862, sauf un relèvement assez
important de 1882 à 1888[244]. On le retrouve d'ailleurs partout. Les
suicides militaires sont passés, en Prusse, de 716 pour un million, en
1877, à 457 en 1893; dans l'ensemble de l'Allemagne, de 707 en 1877, à
550 en 1890; en Belgique, de 391 en 1885, à 185 en 1891; en Italie, de
431 en 1876, à 389 en 1892. En Autriche et en Angleterre la diminution
est peu sensible, mais il n'y a pas accroissement (1.209, en 1892, dans
le premier de ces pays, et 210 dans le second en 1890, au lieu de 1.277
et 217 en 1876).
Or, si notre explication est fondée, c'est bien ainsi que les choses
devaient se passer. En effet, il est constant que, pendant le même
temps, il s'est produit dans tous ces pays un recul du vieil esprit
militaire. À tort ou à raison, ces habitudes d'obéissance passive, de
soumission absolue, en un mot d'impersonnalisme, si l'on veut nous
permettre ce barbarisme, se sont trouvées de plus en plus en
contradiction avec les exigences de la conscience publique. Elles ont,
par conséquent, perdu du terrain. Pour donner satisfaction aux
aspirations nouvelles, la discipline est devenue moins rigide, moins
compressive de l'individu[245]. Il est d'ailleurs remarquable que, dans
ces mêmes sociétés et pendant le même temps, les suicides civils n'ont
fait qu'augmenter. C'est une nouvelle preuve que la cause dont ils
dépendent est de nature contraire à celle qui fait le plus généralement
l'aptitude spécifique des soldats.
Tout prouve donc que le suicide militaire n'est qu'une forme du suicide
altruiste. Assurément, nous n'entendons pas dire que tous les cas
particuliers qui se produisent dans les régiments ont ce caractère et
cette origine. Le soldat, en revêtant l'uniforme, ne devient pas un
homme entièrement nouveau; les effets de l'éducation qu'il a reçue, de
l'existence qu'il a menée jusque-là ne disparaissent pas comme par
enchantement; et d'ailleurs, il n'est pas tellement séparé du reste de
la société qu'il ne participe pas à la vie commune. Il peut donc se
faire que le suicide qu'il commet soit quelquefois civil par ses causes
et par sa nature. Mais une fois qu'on a éliminé ces cas épars, sans
liens entre eux, il reste un groupe compact et homogène, qui comprend la
plupart des suicides dont l'armée est le théâtre et qui dépend de cet
état d'altruisme sans lequel il n'y a pas d'esprit militaire. C'est le
suicide des sociétés inférieures qui survit parmi nous parce que la
morale militaire est elle-même, par certains côtés, une survivance de la
morale primitive[246]. Sous l'influence de cette prédisposition, le
soldat se tue pour la moindre contrariété, pour les raisons les plus
futiles, pour un refus de permission, pour une réprimande, pour une
punition injuste, pour un arrêt dans l'avancement, pour une question de
point d'honneur, pour un accès de jalousie passagère ou même, tout
simplement, parce que d'autres suicides ont eu lieu sous ses yeux ou à
sa connaissance. Voilà, en effet, d'où proviennent ces phénomènes de
contagion que l'on a souvent observés dans les armées et dont nous
avons, plus haut, rapporté des exemples. Ils sont inexplicables si le
suicide dépend essentiellement de causes individuelles. On ne peut
admettre que le hasard ait justement réuni dans tel régiment, sur tel
point du territoire, un aussi grand nombre d'individus prédisposés à
l'homicide de soi-même par leur constitution organique. D'autre part, il
est encore plus inadmissible qu'une telle propagation imitative puisse
avoir lieu en dehors de toute prédisposition. Mais tout s'explique
aisément quand on a reconnu que la carrière des armes développe une
constitution morale qui incline puissamment l'homme à se défaire de
l'existence. Car il est naturel que cette constitution se trouve, à des
degrés divers, chez la plupart de ceux qui sont ou qui ont passé sous
les drapeaux, et, comme elle est pour les suicides un terrain éminemment
favorable, il faut peu de chose pour faire passer à l'acte le penchant à
se tuer qu'elle recèle; l'exemple suffit pour cela. C'est pourquoi il se
répand comme une traînée de poudre chez des sujets ainsi préparés à le
suivre.