L'immunité dont jouissent les gens mariés ne peut être attribuée qu'à
l'une des deux causes suivantes:
Ou bien elle est due à l'influence du milieu domestique. Ce serait alors
la famille qui, par son action, neutraliserait le penchant au suicide ou
l'empêcherait d'éclore.
Ou bien elle est due à ce qu'on peut appeler la sélection matrimoniale.
Le mariage, en effet, opère mécaniquement dans l'ensemble de la
population une sorte de triage. Ne se marie pas qui veut; on a peu de
chances de réussir à fonder une famille si l'on ne réunit certaines
qualités de santé, de fortune et de moralité. Ceux qui ne les ont pas, à
moins d'un concours exceptionnel de circonstances favorables, sont donc,
bon gré mal gré, rejetés dans la classe des célibataires qui se trouve
ainsi comprendre tout le déchet humain du pays. C'est là que se
rencontrent les infirmes, les incurables, les gens trop pauvres ou
notoirement tarés. Dès lors, si cette partie de la population est à ce
point inférieure à l'autre, il est naturel qu'elle témoigne de son
infériorité par une mortalité plus élevée, par une criminalité plus
considérable, enfin par une plus grande aptitude au suicide. Dans cette
hypothèse, ce ne serait donc pas la famille qui préserverait du suicide,
du crime ou de la maladie; le privilège des époux leur viendrait
simplement de ce que ceux-là seuls sont admis à la vie de famille qui
offrent déjà de sérieuses garanties de santé physique et morale.
Bertillon paraît avoir hésité entre ces deux explications et les avoir
admises concurremment. Depuis, M. Letourneau, dans son _Évolution du
mariage et de la famille_[169], a catégoriquement opté pour la seconde.
Il se refuse à voir dans la supériorité incontestable de la population
mariée une conséquence et une preuve de la supériorité de l'état de
mariage. Il aurait moins précipité son jugement s'il n'avait pas aussi
sommairement observé les faits.
Sans doute, il est assez vraisemblable que les gens mariés ont, en
général, une constitution physique et morale plutôt meilleure que les
célibataires. Il s'en faut, cependant, que la sélection matrimoniale ne
laisse arriver au mariage que l'élite de la population. Il est surtout
douteux que les gens sans fortune et sans position se marient
sensiblement moins que les autres. Ainsi qu'on l'a fait remarquer[170],
ils ont généralement plus d'enfants qu'on n'en a dans les classes
aisées. Si donc l'esprit de prévoyance ne met pas obstacle à ce qu'ils
accroissent leur famille au delà de toute prudence, pourquoi les
empêcherait-il d'en fonder une? D'ailleurs, des faits répétés prouveront
dans la suite que la misère n'est pas un des facteurs dont dépend le
taux social des suicides. Pour ce qui concerne les infirmes, outre que
bien des raisons font souvent passer sur leurs infirmités, il n'est pas
du tout prouvé que ce soit dans leurs rangs que se recrutent de
préférence les suicidés. Le tempérament organico-psychique qui
prédispose le plus l'homme à se tuer est la neurasthénie sous toutes ses
formes. Or, aujourd'hui, la neurasthénie passe plutôt pour une marque de
distinction que pour une tare. Dans nos sociétés raffinées, éprises des
choses de l'intelligence, les nerveux constituent presque une noblesse.
Seuls, les fous caractérisés sont exposés à se voir refuser l'accès du
mariage. Cette élimination restreinte ne suffit pas à expliquer
l'importante immunité des gens mariés[171].
En dehors de ces considérations un peu _a priori_, des faits nombreux
démontrent que la situation respective des mariés et des célibataires
est due à de tout autres causes.
Si elle était un effet de la sélection matrimoniale, on devrait la voir
s'accuser dès que cette sélection commence à opérer, c'est-à-dire à
partir de l'âge où garçons et filles commencent à se marier. À ce
moment, on devrait constater un premier écart, qui irait ensuite en
croissant peu à peu à mesure que le triage s'effectue, c'est-à-dire à
mesure que les gens mariables se marient et cessent ainsi d'être
confondus avec cette tourbe qui est prédestinée par sa nature à former
la classe des célibataires irréductibles. Enfin, le maximum devrait être
atteint à l'âge où le bon grain est complètement séparé de l'ivraie, où
toute la population admissible au mariage y a été réellement admise, où
il n'y a plus parmi les célibataires que ceux qui sont irrémédiablement
voués à cette condition par leur infériorité physique ou morale. C'est
entre 30 et 40 ans que ce moment doit être placé; au delà on ne se marie
plus guère.
Or, en fait, le coefficient de préservation évolue selon une tout autre
loi. Au point de départ, il est très souvent remplacé par un coefficient
d'aggravation. Les tout jeunes époux sont plus enclins au suicide que
les célibataires; il n'en serait pas ainsi s'ils portaient en eux-mêmes
et de naissance leur immunité. En second lieu, le maximum est réalisé
presque d'emblée. Dès le premier âge où la condition privilégiée des
gens mariés commence à s'affirmer (entre 20 et 25 ans), le coefficient
atteint un chiffre qu'il ne dépasse plus guère dans la suite. Or, à
cette période, il n'y a[172] que 148.000 époux contre 1.430.000 garçons,
et 626.000 épouses contre 1.049.000 filles (nombres ronds). Les
célibataires comprennent donc alors au milieu d'eux la majeure partie de
cette élite que l'on dit être appelée par ses qualités congénitales à
former plus tard l'aristocratie des époux; l'écart entre les deux
classes au point de vue du suicide devrait par conséquent être faible,
alors qu'il est déjà considérable. De même, à l'âge suivant (entre 25 et
30 ans), sur les 2 millions d'époux qui doivent apparaître entre 30 et
40 ans, il y en a plus d'un million qui ne sont pas encore mariés; et
pourtant, bien loin que le célibat bénéficie de leur présence dans ses
rangs, c'est alors qu'il fait la plus mauvaise figure. Jamais, pour ce
qui est du suicide, ces deux parties de la population ne sont aussi
distantes l'une de l'autre. Au contraire, entre 30 et 40 ans, alors que
la séparation est achevée, que la classe des époux a ses cadres à peu
près complets, le coefficient de préservation, au lieu d'arriver à son
apogée et d'exprimer ainsi que la sélection conjugale est elle-même
parvenue à son terme, subit une chute brusque et importante. Il passe,
pour les hommes, de 3,20 à 2,77; pour les femmes, la régression est
encore plus accentuée, 4,53 au lieu de 2,22, soit une diminution de 32
%.
D'autre part, ce triage, de quelque façon qu'il s'effectue, doit se
faire également pour les filles et pour les garçons; car les épouses ne
se recrutent pas d'une autre manière que les époux. Si donc la
supériorité morale des gens mariés est simplement un produit de la
sélection, elle doit être égale pour les deux sexes et, par suite, il en
doit être de même de l'immunité contre le suicide. Or, en réalité, les
époux sont en France sensiblement plus protégés que les épouses. Pour
les premiers, le coefficient de préservation s'élève jusqu'à 3,20, ne
descend qu'une seule fois au-dessous de 2,04 et oscille généralement
autour de 2,80, tandis que, pour les secondes, le _maximum_ ne dépasse
pas 2,22 (ou, au plus, 2,39[173]) et que le minimum est inférieur à
l'unité (0,98). Aussi est-ce à l'état de mariage que, chez nous, la
femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Voici, en effet,
quelle était, pendant les années 1887-91, la part de chaque sexe aux
suicides de chaque catégorie d'état civil:
/*
+--------------------------------------------------------------------+
| | PART DE CHAQUE SEXE |
+ +-------------------------+--------------------------+
| | sur 100 suicides | sur 100 suicides |
| | de célibataires | de mariés |
| | de chaque âge. | de chaque âge. |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 20 à 25 ans.| 70 hommes. | 30 femmes. | 65 hommes.| 35 femmes. |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 25 à 30 " | 73 " | 27 " | 65 " | 35 " |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 30 à 40 " | 84 " | 16 " | 74 " | 26 " |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 40 à 50 " | 86 " | 14 " | 77 " | 23 " |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 50 à 60 " | 88 " | 12 " | 78 " | 22 " |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 60 à 70 " | 91 " | 9 " | 81 " | 19 " |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 70 à 80 " | 91 " | 9 " | 78 " | 22 " |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|Au delà. | 90 " | 10 " | 88 " | 12 " |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
*/
Ainsi, à chaque âge[174] la part des épouses aux suicides des mariés est
de beaucoup supérieure à la part des filles aux suicides des
célibataires. Ce n'est pas, assurément, que l'épouse soit plus exposée
que la fille; les tableaux XX et XXI prouvent le contraire. Seulement,
si elle ne perd pas à se marier, elle y gagne moins que l'époux. Mais
alors, si l'immunité est à ce point inégale, c'est que la vie de famille
affecte différemment la constitution morale des deux sexes. Ce qui
prouve même péremptoirement que cette inégalité n'a pas d'autre origine,
c'est qu'on la voit naître et grandir sous l'action du milieu
domestique. Le tableau XXI montre, en effet, qu'au point de départ le
coefficient de préservation est à peine différent pour les deux sexes
(2,93 ou 2 d'un côté, 2,40 de l'autre). Puis, peu à peu, la différence
s'accentue, d'abord parce que le coefficient des épouses croît moins
que celui des époux jusqu'à l'âge du maximum, et ensuite parce que la
décroissance en est plus rapide et plus importante[175]. Si donc il
évolue ainsi à mesure que l'influence de la famille se prolonge, c'est
qu'il en dépend.
Ce qui est plus démonstratif encore, c'est que la situation relative des
sexes quant au degré de préservation dont jouissent les gens mariés
n'est pas la même dans tous les pays. Dans le grand-duché d'Oldenbourg,
ce sont les femmes qui sont favorisées et nous trouverons plus loin un
autre cas de la même inversion. Cependant, en gros, la sélection
conjugale se fait partout de la même manière. Il est donc impossible
qu'elle soit le facteur essentiel de l'immunité matrimoniale; car alors
comment produirait-elle des résultats opposés dans les différents pays?
Au contraire, il est très possible que la famille soit, dans deux
sociétés différentes, constituée de manière à agir différemment sur les
sexes. C'est donc dans la constitution du groupe familial que doit se
trouver la cause principale du phénomène que nous étudions.
Mais, si intéressant que soit ce résultat, il a besoin d'être précisé;
car le milieu domestique est formé d'éléments différents. Pour chaque
époux, la famille comprend: 1° l'autre époux; 2° les enfants. Est-ce au
premier ou aux seconds qu'est due l'action salutaire qu'elle exerce sur
le penchant au suicide? En d'autres termes, elle est composée de deux
associations différentes: il y a le groupe conjugal d'une part, de
l'autre, le groupe familial proprement dit. Ces deux sociétés n'ont ni
les mêmes origines, ni la même nature, ni, par conséquent, selon toute
vraisemblance, les mêmes effets. L'une dérive d'un contrat et
d'affinités électives, l'autre d'un phénomène naturel, la consanguinité;
la première lie entre eux deux membres d'une même génération, la
seconde, une génération à la suivante; celle-ci est aussi vieille que
l'humanité, celle-là ne s'est organisée qu'à une époque relativement
tardive. Puisqu'elles diffèrent à ce point, il n'est pas certain _a
priori_ qu'elles concourent toutes deux à produire le fait que nous
cherchons à comprendre. En tout cas, si l'une et l'autre y contribuent,
ce ne saurait être ni de la même manière ni, probablement, dans la même
mesure. Il importe donc de chercher si l'une et l'autre y ont part et,
en cas d'affirmative, quelle est la part de chacune.
On a déjà une preuve de la médiocre efficacité du mariage dans ce fait
que la nuptialité a peu changé depuis le commencement du siècle, alors
que le suicide a triplé. De 1821 à 1830, il y avait 7,8 mariages annuels
par 1.000 habitants, 8 de 1831 à 1850, 7,9 en 1851-60, 7,8 de 1861 à
1870, 8 de 1871 à 1880. Pendant ce temps, le taux des suicides par
million d'habitants passait de 54 à 180. De 1880 à 1888, la nuptialité a
légèrement fléchi (7,4 au lieu de 8), mais cette décroissance est sans
rapport avec l'énorme accroissement des suicides qui, de 1880 à 1887,
ont augmenté de plus de 16 %[176]. D'ailleurs, pendant la période
1865-88, la nuptialité moyenne de la France (7,7) est presque égale à
celle du Danemark (7,8) et de l'Italie (7,6); pourtant ces pays sont
aussi dissemblables que possible sous le rapport du suicide[177].
Mais nous avons un moyen beaucoup plus décisif de mesurer exactement
l'influence propre de l'association conjugale sur le suicide; c'est de
l'observer là où elle est réduite à ses seules forces, c'est-à-dire,
dans les ménages sans enfants.
Pendant les années 1887-1891, un million d'époux sans enfants a donné
annuellement _644_ suicides[178]. Pour savoir dans quelle mesure l'état
de mariage, à lui seul et abstraction faite de la famille, préserve du
suicide, il n'y a qu'à comparer ce chiffre à celui que donnent les
célibataires du même âge moyen. C'est cette comparaison que notre
tableau XXI va nous permettre de faire, et ce n'est pas un des moindres
services qu'il nous rendra. L'âge moyen des hommes mariés était alors,
comme aujourd'hui, de 46 ans 8 mois 1/3. Un million de célibataires de
cet âge produit environ _975_ suicides. Or, 644 est à 975 comme 100 est
à 150, c'est-à-dire que les époux stériles ont un coefficient de
préservation de _1,5_ seulement; ils ne se tuent qu'un tiers de fois
moins que les célibataires du même âge. Il en est tout autrement quand
il existe des enfants. Un million d'époux avec enfants produisait
annuellement pendant cette même période _336_ suicides seulement. Ce
nombre est à _975_ comme 100 est à 290; c'est-à-dire que, quand le
mariage est fécond, le coefficient de préservation est presque doublé
(_2,90_ au lieu de _1,5_).
La société conjugale n'est donc que pour une faible part dans l'immunité
des hommes mariés. Encore, dans le calcul précédent, avons-nous fait
cette part un peu plus grande qu'elle n'est en réalité. Nous avons
supposé, en effet, que les époux sans enfants ont le même âge moyen que
les époux en général, alors qu'ils sont certainement moins âgés. Car ils
comptent dans leurs rangs tous les époux les plus jeunes, qui n'ont pas
d'enfants, non parce qu'ils sont irrémédiablement stériles, mais parce
que, mariés trop récemment, ils n'ont pas encore eu le temps d'en avoir.
En moyenne, c'est seulement à 34 ans que l'homme a son premier
enfant[179], et pourtant c'est vers 28 ou 29 ans qu'il se marie, La
partie de la population mariée qui a de 28 à 34 ans se trouve donc
presque tout entière comprise dans la catégorie des époux sans enfants,
ce qui abaisse l'âge moyen de ces derniers; par suite, en l'estimant à
46 ans, nous l'avons certainement exagéré. Mais alors, les célibataires
auxquels il eût fallu les comparer ne sont pas ceux de 46 ans, mais de
plus jeunes qui, par conséquent, se tuent moins que les précédents. Le
coefficient de 1,5 doit donc être un peu trop élevé; si nous
connaissions exactement l'âge moyen des maris sans enfants, on verrait
que leur aptitude au suicide se rapproche de celle des célibataires plus
encore que ne l'indiquent les chiffres précédents.
Ce qui montre bien, d'ailleurs, l'influence restreinte du mariage, c'est
que les veufs avec enfants sont encore dans une meilleure situation que
les époux sans enfants. Les premiers, en effet, donnent 937 suicides par
million. Or ils ont un âge moyen de 61 ans 8 mois et 1/3. Le taux des
célibataires du même âge (V. tableau XXI) est compris entre 1.434 et
1.768, soit environ 1.504. Ce nombre est à 937, comme 160 est à 100. Les
veufs, quand ils ont des enfants, ont donc un coefficient de
préservation d'au moins 1,6, supérieur par conséquent à celui des époux
sans enfants. Et encore, en le calculant ainsi, l'avons-nous plutôt
atténué qu'exagéré. Car les veufs qui ont de la famille ont certainement
un âge plus élevé que les veufs en général. En effet, parmi ces
derniers, sont compris tous ceux dont le mariage n'est resté stérile que
pour avoir été prématurément rompu, c'est-à-dire les plus jeunes. C'est
donc à des célibataires au-dessus de 62 ans (qui, en vertu de leur âge,
ont une plus forte tendance au suicide), que les veufs avec enfants
devraient être comparés. Il est clair que, de cette comparaison, leur
immunité ne pourrait ressortir que renforcée[180].
Il est vrai que ce coefficient de 1,6 est sensiblement inférieur à celui
des époux avec enfants, 2,9; la différence en moins est de 45 %. On
pourrait donc croire que, à elle seule, la société matrimoniale a plus
d'action que nous ne lui en avons reconnue, puisque, quand elle prend
fin, l'immunité de l'époux survivant est à ce point diminuée. Mais cette
perte n'est imputable que pour une faible part à la dissolution du
mariage. La preuve en est que, là où il n'y a pas d'enfants, le veuvage
produit de bien moindres effets. Un million de veufs sans enfants donne
1.258 suicides, nombre qui est à 1.504, contingent des célibataires de
62 ans, comme 100 est à 119. Le coefficient de préservation est donc
encore de 1,2 environ, peu au-dessous par conséquent de celui des époux
également sans enfants 1,5. Le premier de ces nombres n'est inférieur
au second que de 20 %. Ainsi, quand la mort d'un époux n'a d'autre
résultat que de rompre le lien conjugal, elle n'a pas sur la tendance au
suicide du veuf de bien fortes répercussions. Il faut donc que le
mariage, tant qu'il existe, ne contribue que faiblement à contenir cette
tendance, puisqu'elle ne s'accroît pas davantage quand il cesse d'être.
Quant à la cause qui rend le veuvage relativement plus malfaisant quand
le ménage a été fécond, c'est dans la présence des enfants qu'il faut
aller la chercher. Sans doute, en un sens, les enfants rattachent le
veuf à la vie, mais, en même temps, ils rendent plus aiguë la crise
qu'il traverse. Car les relations conjugales ne sont plus seules
atteintes; mais, précisément parce qu'il existe cette fois une société
domestique, le fonctionnement en est entravé. Un rouage essentiel fait
défaut et tout le mécanisme en est déconcerté. Pour rétablir l'équilibre
troublé, il faudrait que l'homme remplît une double tâche et s'acquittât
de fonctions pour lesquelles il n'est pas fait. Voilà pourquoi il perd
tant des avantages dont il jouissait pendant la durée du mariage. Ce
n'est pas parce qu'il n'est plus marié, c'est parce que la famille dont
il est le chef est désorganisée. Ce n'est pas la disparition de
l'épouse, mais de la mère qui cause ce désarroi.
Mais c'est surtout à propos de la femme que se manifeste avec éclat la
faible efficacité du mariage, quand il ne trouve pas dans les enfants
son complément naturel. Un million d'épouses sans enfants donne _221_
suicides; un million de filles du même âge (entre 42 et 43 ans) _150_
seulement. Le premier de ces nombres est au second comme 100 est à 67;
le coefficient de préservation tombe donc au-dessous de l'unité, il est
égal à _0,67_, c'est-à-dire qu'il y a, en réalité, aggravation. _Ainsi,
en France, les femmes mariées sans enfants se tuent moitié plus que les
célibataires du même sexe et du même âge._ Déjà, nous avions constaté
que, d'une manière générale, l'épouse profite moins de la vie de famille
que l'époux. Nous voyons maintenant quelle en est la cause; c'est que,
par elle-même, la société conjugale nuit à la femme et aggrave sa
tendance au suicide.
Si, néanmoins, la généralité des épouses nous a paru jouir d'un
coefficient de préservation, c'est que les ménages stériles sont
l'exception et que, par conséquent, dans la majorité des cas, la
présence des enfants corrige et atténue la mauvaise action du mariage.
Encore celle-ci n'est-elle qu'atténuée. Un million de femmes avec
enfants donne _79_ suicides; si l'on rapproche ce chiffre de celui qui
exprime le taux des filles de 42 ans, soit _150_, on trouve que
l'épouse, alors même qu'elle est aussi mère, ne bénéficie que d'un
coefficient de préservation de _1,89_, inférieur par conséquent de 35 %
à celui des époux qui sont dans la même condition[181]. On ne saurait
donc, pour ce qui est du suicide, souscrire à cette proposition de
Bertillon: «Quand la femme entre sous la raison conjugale, elle gagne
plus que l'homme à cette association; mais elle déchoit nécessairement
plus que l'homme quand elle en sort[182]».