De ce chapitre se dégagent deux conclusions importantes.
En premier lieu, nous y voyons pourquoi, en général, le suicide
progresse avec la science. Ce n'est pas elle qui détermine ce progrès.
Elle est innocente et rien n'est plus injuste que de l'accuser;
l'exemple du juif est sur ce point démonstratif. Mais ces deux faits
sont des produits simultanés d'un même état général qu'ils traduisent
sous des formes différentes. L'homme cherche à s'instruire et il se tue
parce que la société religieuse dont il fait partie a perdu de sa
cohésion; mais il ne se tue pas parce qu'il s'instruit. Ce n'est même
pas l'instruction qu'il acquiert qui désorganise la religion; mais c'est
parce que la religion se désorganise que le besoin de l'instruction
s'éveille. Celle-ci n'est pas recherchée comme un moyen pour détruire
les opinions reçues, mais parce que la destruction en est commencée.
Sans doute, une fois que la science existe, elle peut combattre en son
nom et pour son compte et se poser en antagoniste des sentiments
traditionnels. Mais ses attaques seraient sans effet si ces sentiments
étaient encore vivaces; ou plutôt, elles ne pourraient même pas se
produire. Ce n'est pas avec des démonstrations dialectiques qu'on
déracine la foi; il faut qu'elle soit déjà profondément ébranlée par
d'autres causes pour ne pouvoir résister au choc des arguments.
Bien loin que la science soit la source du mal, elle est le remède et le
seul dont nous disposions. Une fois que les croyances établies ont été
emportées par le cours des choses, on ne peut pas les rétablir
artificiellement; mais il n'y a plus que la réflexion qui puisse nous
aider à nous conduire dans la vie. Une fois que l'instinct social est
émoussé, l'intelligence est le seul guide qui nous reste et c'est par
elle qu'il faut nous refaire une conscience. Si périlleuse que soit
l'entreprise, l'hésitation n'est pas permise, car nous n'avons pas le
choix. Que ceux-là donc qui n'assistent pas sans inquiétude et sans
tristesse à la ruine des vieilles croyances, qui sentent toutes les
difficultés de ces périodes critiques, ne s'en prennent pas à la science
d'un mal dont elle n'est pas la cause, mais qu'elle cherche, au
contraire, à guérir! Qu'ils se gardent de la traiter en ennemie! Elle
n'a pas l'influence dissolvante qu'on lui prête, mais elle est la seule
arme qui nous permette de lutter contre la dissolution dont elle résulte
elle-même. La proscrire n'est pas une solution. Ce n'est pas en lui
imposant silence qu'on rendra jamais leur autorité aux traditions
disparues; on ne fera que nous rendre plus impuissants à les remplacer.
Il est vrai qu'il faut se défendre avec le même soin de voir dans
l'instruction un but qui se suffit à soi-même, alors qu'elle n'est qu'un
moyen. Si ce n'est pas en enchaînant artificiellement les esprits qu'on
pourra leur faire désapprendre le goût de l'indépendance, ce n'est pas
assez de les libérer pour leur rendre l'équilibre. Encore faut-il qu'ils
emploient cette liberté comme il convient.
En second lieu, nous voyons pourquoi, d'une manière générale, la
religion a sur le suicide une action prophylactique. Ce n'est pas, comme
on l'a dit parfois, parce qu'elle le condamne avec moins d'hésitation
que la morale laïque, ni parce que l'idée de Dieu communique à ses
préceptes une autorité exceptionnelle et qui fait plier les volontés, ni
parce que la perspective d'une vie future et des peines terribles qui y
attendent les coupables donnent à ses prohibitions une sanction plus
efficace que celles dont disposent les législations humaines. Le
protestant ne croit pas moins en Dieu et en l'immortalité de l'âme que
le catholique. Il y a plus, la religion qui a le moindre penchant pour
le suicide, à savoir le judaïsme, est précisément la seule qui ne le
proscrive pas formellement, et c'est aussi celle où l'idée d'immortalité
joue le moindre rôle. La Bible, en effet, ne contient aucune disposition
qui défende à l'homme de se tuer[157] et, d'un autre côté, les croyances
relatives à une autre vie y sont très indécises. Sans doute, sur l'un et
sur l'autre point, l'enseignement rabbinique a peu à peu comblé les
lacunes du livre sacré; mais il n'en a pas l'autorité. Ce n'est donc
pas à la nature spéciale des conceptions religieuses qu'est due
l'influence bienfaisante de la religion. Si elle protège l'homme contre
le désir de se détruire, ce n'est pas parce qu'elle lui prêche, avec des
arguments _sui generis_, le respect de sa personne; c'est parce qu'elle
est une société. Ce qui constitue cette société, c'est l'existence d'un
certain nombre de croyances et de pratiques communes à tous les fidèles,
traditionnelles et, par suite, obligatoires. Plus ces états collectifs
sont nombreux et forts, plus la communauté religieuse est fortement
intégrée; plus aussi elle a de vertu préservatrice. Le détail des dogmes
et des rites est secondaire. L'essentiel, c'est qu'ils soient de nature
à alimenter une vie collective d'une suffisante intensité. Et c'est
parce que l'Église protestante n'a pas le même degré de consistance que
les autres, qu'elle n'a pas sur le suicide la même action modératrice.