IV.

De ce chapitre se dégagent deux conclusions importantes.

En premier lieu, nous y voyons pourquoi, en général, le suicide

progresse avec la science. Ce n'est pas elle qui détermine ce progrès.

Elle est innocente et rien n'est plus injuste que de l'accuser;

l'exemple du juif est sur ce point démonstratif. Mais ces deux faits

sont des produits simultanés d'un même état général qu'ils traduisent

sous des formes différentes. L'homme cherche à s'instruire et il se tue

parce que la société religieuse dont il fait partie a perdu de sa

cohésion; mais il ne se tue pas parce qu'il s'instruit. Ce n'est même

pas l'instruction qu'il acquiert qui désorganise la religion; mais c'est

parce que la religion se désorganise que le besoin de l'instruction

s'éveille. Celle-ci n'est pas recherchée comme un moyen pour détruire

les opinions reçues, mais parce que la destruction en est commencée.

Sans doute, une fois que la science existe, elle peut combattre en son

nom et pour son compte et se poser en antagoniste des sentiments

traditionnels. Mais ses attaques seraient sans effet si ces sentiments

étaient encore vivaces; ou plutôt, elles ne pourraient même pas se

produire. Ce n'est pas avec des démonstrations dialectiques qu'on

déracine la foi; il faut qu'elle soit déjà profondément ébranlée par

d'autres causes pour ne pouvoir résister au choc des arguments.

Bien loin que la science soit la source du mal, elle est le remède et le

seul dont nous disposions. Une fois que les croyances établies ont été

emportées par le cours des choses, on ne peut pas les rétablir

artificiellement; mais il n'y a plus que la réflexion qui puisse nous

aider à nous conduire dans la vie. Une fois que l'instinct social est

émoussé, l'intelligence est le seul guide qui nous reste et c'est par

elle qu'il faut nous refaire une conscience. Si périlleuse que soit

l'entreprise, l'hésitation n'est pas permise, car nous n'avons pas le

choix. Que ceux-là donc qui n'assistent pas sans inquiétude et sans

tristesse à la ruine des vieilles croyances, qui sentent toutes les

difficultés de ces périodes critiques, ne s'en prennent pas à la science

d'un mal dont elle n'est pas la cause, mais qu'elle cherche, au

contraire, à guérir! Qu'ils se gardent de la traiter en ennemie! Elle

n'a pas l'influence dissolvante qu'on lui prête, mais elle est la seule

arme qui nous permette de lutter contre la dissolution dont elle résulte

elle-même. La proscrire n'est pas une solution. Ce n'est pas en lui

imposant silence qu'on rendra jamais leur autorité aux traditions

disparues; on ne fera que nous rendre plus impuissants à les remplacer.

Il est vrai qu'il faut se défendre avec le même soin de voir dans

l'instruction un but qui se suffit à soi-même, alors qu'elle n'est qu'un

moyen. Si ce n'est pas en enchaînant artificiellement les esprits qu'on

pourra leur faire désapprendre le goût de l'indépendance, ce n'est pas

assez de les libérer pour leur rendre l'équilibre. Encore faut-il qu'ils

emploient cette liberté comme il convient.

En second lieu, nous voyons pourquoi, d'une manière générale, la

religion a sur le suicide une action prophylactique. Ce n'est pas, comme

on l'a dit parfois, parce qu'elle le condamne avec moins d'hésitation

que la morale laïque, ni parce que l'idée de Dieu communique à ses

préceptes une autorité exceptionnelle et qui fait plier les volontés, ni

parce que la perspective d'une vie future et des peines terribles qui y

attendent les coupables donnent à ses prohibitions une sanction plus

efficace que celles dont disposent les législations humaines. Le

protestant ne croit pas moins en Dieu et en l'immortalité de l'âme que

le catholique. Il y a plus, la religion qui a le moindre penchant pour

le suicide, à savoir le judaïsme, est précisément la seule qui ne le

proscrive pas formellement, et c'est aussi celle où l'idée d'immortalité

joue le moindre rôle. La Bible, en effet, ne contient aucune disposition

qui défende à l'homme de se tuer[157] et, d'un autre côté, les croyances

relatives à une autre vie y sont très indécises. Sans doute, sur l'un et

sur l'autre point, l'enseignement rabbinique a peu à peu comblé les

lacunes du livre sacré; mais il n'en a pas l'autorité. Ce n'est donc

pas à la nature spéciale des conceptions religieuses qu'est due

l'influence bienfaisante de la religion. Si elle protège l'homme contre

le désir de se détruire, ce n'est pas parce qu'elle lui prêche, avec des

arguments _sui generis_, le respect de sa personne; c'est parce qu'elle

est une société. Ce qui constitue cette société, c'est l'existence d'un

certain nombre de croyances et de pratiques communes à tous les fidèles,

traditionnelles et, par suite, obligatoires. Plus ces états collectifs

sont nombreux et forts, plus la communauté religieuse est fortement

intégrée; plus aussi elle a de vertu préservatrice. Le détail des dogmes

et des rites est secondaire. L'essentiel, c'est qu'ils soient de nature

à alimenter une vie collective d'une suffisante intensité. Et c'est

parce que l'Église protestante n'a pas le même degré de consistance que

les autres, qu'elle n'a pas sur le suicide la même action modératrice.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 67 / 163 题