TABLEAU XIX[144].

_Provinces italiennes comparées sous le rapport du suicide et de

l'instruction._

/*

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|1er GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |

|de | de contrats % | par |

|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Piémont. | 53,09 | 35,6 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Lombardie. | 44,29 | 40,4 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Ligurie. | 41,15 | 47,3 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Rome. | 32,61 | 41,7 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Toscane. | 24,33 | 40,6 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Moyennes. | 39,09 | 41,1 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|2e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |

|de | de contrats % | par |

|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Venise. | 19,56 | 32,0 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Émilie. | 19,31 | 62,9 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Ombrie. | 15,46 | 30,7 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Marche. | 14,46 | 34,6 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Campanie. | 12,45 | 21,6 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Sardaigne. | 10,14 | 13,3 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Moyennes. | 15,23 | 32,5 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|3e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |

|de | de contrats % | par |

|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Sicile. | 8,98 | 18,5 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Abbruzes. | 6,35 | 15,7 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Pouille. | 6,81 | 16,3 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Calabre. | 4,67 | 8,1 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Basilicate. | 4,35 | 15,0 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

|Moyennes. | 6,23 | 14,7 |

+-------------+------------------------------+-----------------------+

*/

Non seulement les moyennes correspondent exactement, mais la concordance

se retrouve dans le détail. Il n'y a qu'une exception; c'est l'Émilie

où, sous l'influence de causes locales, les suicides sont sans rapport

avec le degré de l'instruction. On peut faire les mêmes observations en

France. Les départements où il y a le plus d'époux illettrés (au-dessus

de 20 %) sont la Corrèze, la Corse, les Côtes-du-Nord, la Dordogne, le

Finistère, les Landes, le Morbihan, la Haute-Vienne; tous sont

relativement indemnes de suicides. Plus généralement, parmi les

départements où il y a plus de 10 % d'époux ne sachant ni lire ni

écrire, il n'en est pas un seul qui appartienne à cette région du

Nord-Est qui est la terre classique des suicides français[145].

Si l'on compare les pays protestants entre eux, on retrouve le même

parallélisme. On se tue plus en Saxe qu'en Prusse; la Prusse a plus

d'illettrés que la Saxe (5,52 % au lieu de 1,3 en 1865). La Saxe

présente même cette particularité que la population des écoles y est

supérieure au chiffre légalement obligatoire. Pour 1.000 enfants en âge

scolaire, on en comptait, en 1877-78, 1.031 qui fréquentaient les

classes: c'est-à-dire que beaucoup continuaient leurs études après le

temps prescrit. Le fait ne se rencontre dans aucun autre pays[146].

Enfin, de tous les pays protestants, l'Angleterre est, nous le savons,

celui où l'on se tue le moins; c'est aussi celui qui, pour

l'instruction, se rapproche le plus des pays catholiques. En 1865, il y

avait encore 23 % des soldats de l'armée de mer qui ne savaient pas

lire et 27 % qui ne savaient pas écrire.

D'autres faits peuvent encore être rapprochés des précédents et servir à

les confirmer.

Les professions libérales et, plus généralement les classes aisées sont

certainement celles où le goût de la science est le plus vivement

ressenti et où l'on vit le plus d'une vie intellectuelle. Or, quoique la

statistique du suicide par professions et par classes ne puisse pas être

toujours établie avec une suffisante précision, il est incontestable

qu'il est exceptionnellement fréquent dans les classes les plus élevées

de la société. En France, de 1826 à 1880, ce sont les professions

libérales qui tiennent la tête; elles fournissent 550 suicides par

million de sujets du même groupe professionnel, tandis que les

domestiques, qui viennent immédiatement après, n'en ont que 290[147]. En

Italie, Morselli a pu isoler les carrières qui sont exclusivement vouées

à l'étude et il a trouvé qu'elles dépassaient de beaucoup toutes les

autres par l'importance de leur apport. Il l'estime, en effet, pour la

période 1868-76, à 482,6 par million d'habitants de la même profession;

l'armée ne vient qu'ensuite avec 404,1 et la moyenne générale du pays

n'est que de 32. En Prusse (années 1883-90), le corps des fonctionnaires

publics, qui est recruté avec grand soin et qui constitue une élite

intellectuelle, l'emporte sur toutes les autres professions avec 832

suicides; les services sanitaires et l'enseignement, tout en venant

beaucoup plus bas, ont encore des chiffres fort élevés (439 et 301). Il

en est de même en Bavière. Si on laisse de côté l'armée dont la

situation au point de vue du suicide est exceptionnelle pour des raisons

qui seront exposées plus loin, les fonctionnaires publics sont au second

rang, avec 454 suicides, et touchent presque au premier; car ils ne

sont dépassés que de bien peu par le commerce dont le taux est de 465;

les arts, la littérature et la presse suivent de près avec 416[148]. Il

est vrai qu'en Belgique et en Wurtemberg les classes instruites

paraissent moins spécialement éprouvées; mais la nomenclature

professionnelle y est trop peu précise pour qu'on puisse attribuer

beaucoup d'importance à ces deux irrégularités.

En second lieu, nous avons vu que, dans tous les pays du monde, la femme

se suicide beaucoup moins que l'homme. Or elle est aussi beaucoup moins

instruite. Essentiellement traditionnaliste, elle règle sa conduite

d'après les croyances établies et n'a pas de grands besoins

intellectuels. En Italie, pendant les années 1878-79, sur 10.000 époux,

il y en avait 4.808 qui ne pouvaient pas signer leur contrat de mariage;

sur 10,000 épouses, il y en avait 7,029[149]. En France, le rapport

était en 1879 de 199 époux et de 310 épouses pour 1.000 mariages. En

Prusse, on retrouve le même écart entre les deux sexes, tant chez les

protestants que chez les catholiques[150]. En Angleterre, il est bien

moindre que dans les autres pays d'Europe. En 1879, on comptait 138

époux illettrés pour mille contre 185 épouses et, depuis 1851, la

proportion est sensiblement la même[151]. Mais l'Angleterre est aussi le

pays où la femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Pour

1.000 suicides féminins, on comptait 2.546 suicides masculins en

1858-60, 2.745 en 1863-67, 2.861 en 1872-76, alors que, partout

ailleurs[152], la femme se tue quatre, cinq ou six fois moins que

l'homme. Enfin, aux États-Unis, les conditions de l'expérience sont

presque renversées; ce qui la rend particulièrement instructive. Les

femmes nègres ont, paraît-il, une instruction égale et même supérieure à

celle de leurs maris. Or, plusieurs observateurs rapportent[153]

qu'elles ont aussi une très forte prédisposition au suicide qui irait

même parfois jusqu'à dépasser celle des femmes blanches. La proportion

serait, dans certains endroits, de 350 %.

Il y a cependant un cas où il pourrait sembler que notre loi ne se

vérifie pas.

De toutes les confessions religieuses, le judaïsme est celle où l'on se

tue le moins; et pourtant, il n'en est pas où l'instruction soit plus

répandue. Déjà sous le rapport des connaissances élémentaires, les juifs

sont pour le moins au même niveau que les protestants. En effet, en

Prusse (1871), sur 1.000 juifs de chaque sexe, il y avait 66 hommes

illettrés et 125 femmes; du côté des protestants, les nombres étaient

presque identiquement les mêmes, 66 d'une part et 114 de l'autre. Mais

c'est surtout à l'enseignement secondaire et supérieur que les juifs

participent proportionnellement plus que les membres des autres cultes;

c'est ce que prouvent les chiffres suivants que nous empruntons à la

statistique prussienne (années 1875-76)[154].

/*

+-----------------------------------+------------+------------+------+

| |CATHOLIQUES.|PROTESTANTS.|JUIFS.|

+-----------------------------------+------------+------------+------+

|Part de chaque culte sur 100 | 33,8 | 64,9 | 1,3 |

|habitants en général. | | | |

+-----------------------------------+------------+------------+------+

|Part de chaque culte sur 100 élèves| 17,3 | 73,1 | 9,6 |

|de l'enseignement secondaire. | | | |

+-----------------------------------+------------+------------+------+

*/

En tenant compte des différences de population, les juifs fréquentent

les Gymnases, _Realschulen_, etc., environ 44 fois plus que les

catholiques et 7 fois plus que les protestants. Il en est de même dans

l'enseignement supérieur. Sur 1.000 jeunes catholiques qui fréquentent

les établissements scolaires de tout degré, il y en a seulement 1,3 à

l'Université; sur 1.000 protestants, il y en a 2,5; pour les juifs, la

proportion s'élève à 16[155].

Mais si le juif trouve le moyen d'être à la fois très instruit et très

faiblement enclin au suicide, c'est que la curiosité dont il fait preuve

a une origine toute spéciale. C'est une loi générale que les minorités

religieuses, pour pouvoir se maintenir plus sûrement contre les haines

dont elles sont l'objet ou simplement par suite d'une sorte d'émulation,

s'efforcent d'être supérieures en savoir aux populations qui les

entourent. C'est ainsi que les protestants eux-mêmes montrent d'autant

plus dégoût pour la science qu'ils sont une moindre partie de la

population générale[156]. Le juif cherche donc à s'instruire, non pour

remplacer par des notions réfléchies ses préjugés collectifs, mais

simplement pour être mieux armé dans la lutte. C'est pour lui un moyen

de compenser la situation désavantageuse que lui fait l'opinion et,

quelquefois, la loi. Et comme, par elle-même, la science ne peut rien

sur la tradition qui a gardé toute sa vigueur, il superpose cette vie

intellectuelle à son activité coutumière sans que la première entame la

seconde. Voilà d'où vient la complexité de sa physionomie. Primitif par

certains côtés, c'est, par d'autres, un cérébral et un raffiné. Il joint

ainsi les avantages de la forte discipline qui caractérise les petits

groupements d'autrefois aux bienfaits de la culture intense dont nos

grandes sociétés actuelles ont le privilège. Il a toute l'intelligence

des modernes sans partager leur désespérance.

Si donc, dans ce cas, le développement intellectuel n'est pas en rapport

avec le nombre des morts volontaires, c'est qu'il n'a pas la même

origine ni la même signification que d'ordinaire. Ainsi, l'exception

n'est qu'apparente; elle ne fait même que confirmer la loi. Elle prouve,

en effet, que si, dans les milieux instruits, le penchant au suicide est

aggravé, cette aggravation est bien due, comme nous l'avons dit, à

l'affaiblissement des croyances traditionnelles et à l'état

d'individualisme moral qui en résulte; car elle disparaît quand

l'instruction a une autre cause et réponde d'autres besoins.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 66 / 163 题