_Provinces italiennes comparées sous le rapport du suicide et de
l'instruction._
/*
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|1er GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |
|de | de contrats % | par |
|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Piémont. | 53,09 | 35,6 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Lombardie. | 44,29 | 40,4 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Ligurie. | 41,15 | 47,3 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Rome. | 32,61 | 41,7 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Toscane. | 24,33 | 40,6 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Moyennes. | 39,09 | 41,1 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|2e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |
|de | de contrats % | par |
|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Venise. | 19,56 | 32,0 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Émilie. | 19,31 | 62,9 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Ombrie. | 15,46 | 30,7 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Marche. | 14,46 | 34,6 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Campanie. | 12,45 | 21,6 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Sardaigne. | 10,14 | 13,3 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Moyennes. | 15,23 | 32,5 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|3e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |
|de | de contrats % | par |
|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Sicile. | 8,98 | 18,5 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Abbruzes. | 6,35 | 15,7 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Pouille. | 6,81 | 16,3 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Calabre. | 4,67 | 8,1 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Basilicate. | 4,35 | 15,0 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Moyennes. | 6,23 | 14,7 |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
*/
Non seulement les moyennes correspondent exactement, mais la concordance
se retrouve dans le détail. Il n'y a qu'une exception; c'est l'Émilie
où, sous l'influence de causes locales, les suicides sont sans rapport
avec le degré de l'instruction. On peut faire les mêmes observations en
France. Les départements où il y a le plus d'époux illettrés (au-dessus
de 20 %) sont la Corrèze, la Corse, les Côtes-du-Nord, la Dordogne, le
Finistère, les Landes, le Morbihan, la Haute-Vienne; tous sont
relativement indemnes de suicides. Plus généralement, parmi les
départements où il y a plus de 10 % d'époux ne sachant ni lire ni
écrire, il n'en est pas un seul qui appartienne à cette région du
Nord-Est qui est la terre classique des suicides français[145].
Si l'on compare les pays protestants entre eux, on retrouve le même
parallélisme. On se tue plus en Saxe qu'en Prusse; la Prusse a plus
d'illettrés que la Saxe (5,52 % au lieu de 1,3 en 1865). La Saxe
présente même cette particularité que la population des écoles y est
supérieure au chiffre légalement obligatoire. Pour 1.000 enfants en âge
scolaire, on en comptait, en 1877-78, 1.031 qui fréquentaient les
classes: c'est-à-dire que beaucoup continuaient leurs études après le
temps prescrit. Le fait ne se rencontre dans aucun autre pays[146].
Enfin, de tous les pays protestants, l'Angleterre est, nous le savons,
celui où l'on se tue le moins; c'est aussi celui qui, pour
l'instruction, se rapproche le plus des pays catholiques. En 1865, il y
avait encore 23 % des soldats de l'armée de mer qui ne savaient pas
lire et 27 % qui ne savaient pas écrire.
D'autres faits peuvent encore être rapprochés des précédents et servir à
les confirmer.
Les professions libérales et, plus généralement les classes aisées sont
certainement celles où le goût de la science est le plus vivement
ressenti et où l'on vit le plus d'une vie intellectuelle. Or, quoique la
statistique du suicide par professions et par classes ne puisse pas être
toujours établie avec une suffisante précision, il est incontestable
qu'il est exceptionnellement fréquent dans les classes les plus élevées
de la société. En France, de 1826 à 1880, ce sont les professions
libérales qui tiennent la tête; elles fournissent 550 suicides par
million de sujets du même groupe professionnel, tandis que les
domestiques, qui viennent immédiatement après, n'en ont que 290[147]. En
Italie, Morselli a pu isoler les carrières qui sont exclusivement vouées
à l'étude et il a trouvé qu'elles dépassaient de beaucoup toutes les
autres par l'importance de leur apport. Il l'estime, en effet, pour la
période 1868-76, à 482,6 par million d'habitants de la même profession;
l'armée ne vient qu'ensuite avec 404,1 et la moyenne générale du pays
n'est que de 32. En Prusse (années 1883-90), le corps des fonctionnaires
publics, qui est recruté avec grand soin et qui constitue une élite
intellectuelle, l'emporte sur toutes les autres professions avec 832
suicides; les services sanitaires et l'enseignement, tout en venant
beaucoup plus bas, ont encore des chiffres fort élevés (439 et 301). Il
en est de même en Bavière. Si on laisse de côté l'armée dont la
situation au point de vue du suicide est exceptionnelle pour des raisons
qui seront exposées plus loin, les fonctionnaires publics sont au second
rang, avec 454 suicides, et touchent presque au premier; car ils ne
sont dépassés que de bien peu par le commerce dont le taux est de 465;
les arts, la littérature et la presse suivent de près avec 416[148]. Il
est vrai qu'en Belgique et en Wurtemberg les classes instruites
paraissent moins spécialement éprouvées; mais la nomenclature
professionnelle y est trop peu précise pour qu'on puisse attribuer
beaucoup d'importance à ces deux irrégularités.
En second lieu, nous avons vu que, dans tous les pays du monde, la femme
se suicide beaucoup moins que l'homme. Or elle est aussi beaucoup moins
instruite. Essentiellement traditionnaliste, elle règle sa conduite
d'après les croyances établies et n'a pas de grands besoins
intellectuels. En Italie, pendant les années 1878-79, sur 10.000 époux,
il y en avait 4.808 qui ne pouvaient pas signer leur contrat de mariage;
sur 10,000 épouses, il y en avait 7,029[149]. En France, le rapport
était en 1879 de 199 époux et de 310 épouses pour 1.000 mariages. En
Prusse, on retrouve le même écart entre les deux sexes, tant chez les
protestants que chez les catholiques[150]. En Angleterre, il est bien
moindre que dans les autres pays d'Europe. En 1879, on comptait 138
époux illettrés pour mille contre 185 épouses et, depuis 1851, la
proportion est sensiblement la même[151]. Mais l'Angleterre est aussi le
pays où la femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Pour
1.000 suicides féminins, on comptait 2.546 suicides masculins en
1858-60, 2.745 en 1863-67, 2.861 en 1872-76, alors que, partout
ailleurs[152], la femme se tue quatre, cinq ou six fois moins que
l'homme. Enfin, aux États-Unis, les conditions de l'expérience sont
presque renversées; ce qui la rend particulièrement instructive. Les
femmes nègres ont, paraît-il, une instruction égale et même supérieure à
celle de leurs maris. Or, plusieurs observateurs rapportent[153]
qu'elles ont aussi une très forte prédisposition au suicide qui irait
même parfois jusqu'à dépasser celle des femmes blanches. La proportion
serait, dans certains endroits, de 350 %.
Il y a cependant un cas où il pourrait sembler que notre loi ne se
vérifie pas.
De toutes les confessions religieuses, le judaïsme est celle où l'on se
tue le moins; et pourtant, il n'en est pas où l'instruction soit plus
répandue. Déjà sous le rapport des connaissances élémentaires, les juifs
sont pour le moins au même niveau que les protestants. En effet, en
Prusse (1871), sur 1.000 juifs de chaque sexe, il y avait 66 hommes
illettrés et 125 femmes; du côté des protestants, les nombres étaient
presque identiquement les mêmes, 66 d'une part et 114 de l'autre. Mais
c'est surtout à l'enseignement secondaire et supérieur que les juifs
participent proportionnellement plus que les membres des autres cultes;
c'est ce que prouvent les chiffres suivants que nous empruntons à la
statistique prussienne (années 1875-76)[154].
/*
+-----------------------------------+------------+------------+------+
| |CATHOLIQUES.|PROTESTANTS.|JUIFS.|
+-----------------------------------+------------+------------+------+
|Part de chaque culte sur 100 | 33,8 | 64,9 | 1,3 |
|habitants en général. | | | |
+-----------------------------------+------------+------------+------+
|Part de chaque culte sur 100 élèves| 17,3 | 73,1 | 9,6 |
|de l'enseignement secondaire. | | | |
+-----------------------------------+------------+------------+------+
*/
En tenant compte des différences de population, les juifs fréquentent
les Gymnases, _Realschulen_, etc., environ 44 fois plus que les
catholiques et 7 fois plus que les protestants. Il en est de même dans
l'enseignement supérieur. Sur 1.000 jeunes catholiques qui fréquentent
les établissements scolaires de tout degré, il y en a seulement 1,3 à
l'Université; sur 1.000 protestants, il y en a 2,5; pour les juifs, la
proportion s'élève à 16[155].
Mais si le juif trouve le moyen d'être à la fois très instruit et très
faiblement enclin au suicide, c'est que la curiosité dont il fait preuve
a une origine toute spéciale. C'est une loi générale que les minorités
religieuses, pour pouvoir se maintenir plus sûrement contre les haines
dont elles sont l'objet ou simplement par suite d'une sorte d'émulation,
s'efforcent d'être supérieures en savoir aux populations qui les
entourent. C'est ainsi que les protestants eux-mêmes montrent d'autant
plus dégoût pour la science qu'ils sont une moindre partie de la
population générale[156]. Le juif cherche donc à s'instruire, non pour
remplacer par des notions réfléchies ses préjugés collectifs, mais
simplement pour être mieux armé dans la lutte. C'est pour lui un moyen
de compenser la situation désavantageuse que lui fait l'opinion et,
quelquefois, la loi. Et comme, par elle-même, la science ne peut rien
sur la tradition qui a gardé toute sa vigueur, il superpose cette vie
intellectuelle à son activité coutumière sans que la première entame la
seconde. Voilà d'où vient la complexité de sa physionomie. Primitif par
certains côtés, c'est, par d'autres, un cérébral et un raffiné. Il joint
ainsi les avantages de la forte discipline qui caractérise les petits
groupements d'autrefois aux bienfaits de la culture intense dont nos
grandes sociétés actuelles ont le privilège. Il a toute l'intelligence
des modernes sans partager leur désespérance.
Si donc, dans ce cas, le développement intellectuel n'est pas en rapport
avec le nombre des morts volontaires, c'est qu'il n'a pas la même
origine ni la même signification que d'ordinaire. Ainsi, l'exception
n'est qu'apparente; elle ne fait même que confirmer la loi. Elle prouve,
en effet, que si, dans les milieux instruits, le penchant au suicide est
aggravé, cette aggravation est bien due, comme nous l'avons dit, à
l'affaiblissement des croyances traditionnelles et à l'état
d'individualisme moral qui en résulte; car elle disparaît quand
l'instruction a une autre cause et réponde d'autres besoins.