SUICIDES DANS L'EUROPE CENTRALE

(d'après Morselli). ]

Une autre expérience pourrait être tentée qui confirmerait,

pensons-nous, les preuves qui précèdent. Un phénomène de contagion

morale ne peut guère se produire que de deux manières: ou le fait qui

sert de modèle se répand de bouche en bouche par l'intermédiaire de ce

qu'on appelle la voix publique, ou ce sont les journaux qui le

propagent. Généralement, on s'en prend surtout à ces derniers; il n'est

pas douteux, en effet, qu'ils ne constituent un puissant instrument de

diffusion. Si donc l'imitation est pour quelque chose dans le

développement des suicides, on doit les voir varier suivant la place que

les journaux occupent dans l'attention publique.

Malheureusement, cette place est assez difficile à déterminer. Ce n'est

pas le nombre des périodiques, mais celui de leurs lecteurs, qui seul

peut permettre de mesurer l'étendue de leur action. Or, dans un pays peu

centralisé, comme la Suisse, les journaux peuvent être nombreux parce

que chaque localité a le sien, et pourtant, comme chacun d'eux est peu

lu, leur puissance de propagation est médiocre. Au contraire, un seul

journal comme le _Times_, le _New-York Herald_, le _Petit Journal_,

etc., agit sur un immense public. Même, il semble que la presse ne

puisse guère avoir l'influence dont on l'accuse sans une certaine

centralisation. Car, là où chaque région a sa vie propre, on s'intéresse

moins à ce qui se passe au delà du petit horizon où l'on borne sa vue;

les faits lointains passent davantage inaperçus et, pour cette raison

même, sont recueillis avec moins de soin. Il y a ainsi moins d'exemples

qui sollicitent l'imitation. Il en est tout autrement là où le

nivellement des milieux locaux ouvre à la sympathie et à la curiosité un

champ d'action plus étendu, et où, répondant à ces besoins, de grands

organes concentrent chaque jour tous les événements importants du pays

ou des pays voisins pour en renvoyer ensuite la nouvelle dans toutes les

directions. Alors les exemples, s'accumulant, se renforcent

mutuellement. Mais on comprend qu'il est à peu près impossible de

comparer la clientèle des différents journaux d'Europe et surtout

d'apprécier le caractère plus ou moins local de leurs informations.

Cependant, sans que nous puissions donner de notre affirmation une

preuve régulière, il nous paraît difficile que, sur ces deux points, la

France et l'Angleterre soient inférieures au Danemark, à la Saxe et même

aux différents pays d'Allemagne. Pourtant, on s'y tue beaucoup moins. De

même, sans sortir de France, rien n'autorise à supposer qu'on lise

sensiblement moins de journaux au sud de la Loire qu'au nord; or on sait

quel contraste il y a entre ces deux régions sous le rapport du suicide.

Sans vouloir attacher plus d'importance qu'il ne convient à un argument

que nous ne pouvons établir sur des faits bien définis, nous croyons

cependant qu'il repose sur d'assez fortes vraisemblances pour mériter

quelque attention.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 54 / 163 题