SUICIDES EN FRANCE, PAR ARRONDISSEMENTS (1887-91). ]

Et l'arrondissement de Meaux n'était pas seul dans ce cas. _Le même

auteur nous fait connaître les noms de 166 communes du même département

où l'on se tuait à cette époque plus qu'à Paris._ Singulier foyer qui

serait à ce point inférieur aux foyers secondaires qu'il est censé

alimenter! Pourtant, la Seine mise de côté, il est impossible

d'apercevoir un autre centre de rayonnement. Car il est encore plus

difficile de faire graviter Paris autour de Corbeil ou de Pontoise.

Un peu plus au Nord, on aperçoit une autre tache, moins égale, mais

d'une nuance encore très foncée; elle correspond à la Normandie. Si donc

elle était due à un mouvement d'expansion contagieuse, c'est de Rouen,

capitale de la province et ville particulièrement importante, qu'elle

devrait partir. Or les deux points de cette région où le suicide sévit

le plus sont l'arrondissement de Neufchâtel (509 suicides) et celui de

Pont-Audemer (537 par million d'habitants); et ils ne sont même pas

contigus. Pourtant, ce n'est certainement pas à leur influence que peut

être due la constitution morale de la province.

Tout à fait au Sud-Est, le long des côtes de la Méditerranée, nous

trouvons une bande de territoire qui va des limites extrêmes des

Bouches-du-Rhône jusqu'à la frontière italienne et où les suicides sont

également très nombreux. Il s'y trouve une véritable métropole,

Marseille et, à l'autre extrémité, un grand centre de vie mondaine,

Nice. Or les arrondissements les plus éprouvés sont ceux de Toulon et de

Forcalquier. Personne ne dira pourtant que Marseille soit à leur

remorque. De même, sur la côte ouest, Rochefort est seul à se détacher

par une couleur assez sombre de la masse continue que forment les deux

Charentes et où se trouve cependant une ville beaucoup plus

considérable, Angoulême. Plus généralement, il y a un très grand nombre

de départements où ce n'est pas l'arrondissement chef-lieu qui tient la

tête. Dans les Vosges, c'est Remiremont et non Épinal; dans la

Haute-Saône c'est Gray, ville morte ou en train de mourir, et non

Vesoul; dans Je Doubs, c'est Dôle et Poligny, non Besançon; dans la

Gironde, ce n'est pas Bordeaux, mais La Réole et Bazas; dans le

Maine-et-Loire, c'est Saumur au lieu d'Angers; dans la Sarthe,

Saint-Calais au lieu de Le Mans; dans le Nord, Avesnes, au lieu de

Lille, etc. Pourtant, dans aucun de ces cas, l'arrondissement qui prend

ainsi le pas sur le chef-lieu, ne renferme la ville la plus importante

du département.

On voudrait pouvoir poursuivre cette comparaison, non seulement

d'arrondissement à arrondissement, mais de commune à commune.

Malheureusement, une carte communale des suicides est impossible à

construire pour toute l'étendue du pays. Mais, dans son intéressante

monographie, le Dr Leroy a fait ce travail pour le département de

Seine-et-Marne. Or, après avoir classé toutes les communes de ce

département d'après leur taux de suicides, en commençant par celles où

il est le plus élevé, il a trouvé les résultats suivants: «La

Ferté-sous-Jouarre (4.482 h.), la première ville importante de la liste,

est au n° 124; Meaux (10.762 h.), vient au n° 130; Provins (7.547 h.),

au n° 135; Coulommiers (4.628 h.), au n° 438. Le rapprochement des

numéros d'ordre de ces villes est même curieux en ce qu'il laisse

supposer une influence régnant la même sur toutes[119]. Lagny (3.468 h.)

et si près de Paris ne vient qu'au n° 219; Montereau-Faut-Yonne (6.247

h.), au n° 245; Fontainebleau (11.939 h.), au n° 247... Enfin Melun

(11.170 h.), chef-lieu du département ne vient qu'au 279e rang. Par

contre, si l'on examine les 25 communes qui occupent la tête de la

liste, on verra qu'à l'exception de 2, ce sont des communes ayant une

population peu considérable[120]».

Si nous sortons de France, nous pourrons faire des constatations

identiques. La partie de l'Europe où l'on se tue le plus est celle qui

comprend le Danemark et l'Allemagne centrale. Or, dans cette vaste zone,

le pays qui, de beaucoup, l'emporte sur tous les autres, c'est la

Saxe-Royale; elle a 311 suicides par million d'habitants. Le duché de

Saxe-Altenbourg vient immédiatement après (303 suicides) tandis que le

Brandebourg n'en a que 204. Il s'en faut pourtant que l'Allemagne ait

les yeux fixés sur ces deux petits États. Ce n'est ni Dresde ni

Altenbourg qui donnent le ton à Hambourg et à Berlin. De même, de toutes

les provinces italiennes, c'est Bologne et Livourne qui ont

proportionnellement le plus de suicides (88 et 84); Milan, Gênes, Turin

et Rome, d'après les moyennes établies par Morselli pour les années

1864-1876, ne viennent que beaucoup plus loin.

En définitive, ce que nous montrent toutes les cartes, c'est que le

suicide, loin de se disposer plus ou moins concentriquement autour de

certains foyers à partir desquels il irait en se dégradant

progressivement, se présente, au contraire, par grandes masses à peu

près homogènes (mais à peu près seulement) et dépourvues de tout noyau

central. Une telle configuration n'a donc rien qui décèle l'influence de

l'imitation. Elle indique seulement que le suicide ne tient pas à des

circonstances locales, variables d'une ville à l'autre, mais que les

conditions qui le déterminent sont toujours d'une certaine généralité.

Il n'y a ici ni imitateurs ni imités, mais identité relative dans les

effets due à une identité relative dans les causes. Et on s'explique

aisément qu'il en soit ainsi si, comme tout ce qui précède le fait déjà

prévoir, le suicide dépend essentiellement de certains états du milieu

social. Car ce dernier garde généralement la même constitution sur

d'assez larges étendues de territoire. Il est donc naturel que, partout

où il est le même, il ait les mêmes conséquences sans que la contagion y

soit pour rien. C'est pourquoi il arrive le plus souvent que, dans une

même région, le taux des suicides se soutient à peu près au même niveau.

Mais d'un autre côté, comme jamais les causes qui le produisent n'y

peuvent être réparties avec une parfaite homogénéité, il est inévitable

que, d'un point à l'autre, d'un arrondissement à l'arrondissement

voisin, il présente parfois des variations plus ou moins importantes,

comme celles que nous avons constatées.

Ce qui prouve que cette explication est fondée, c'est qu'on le voit se

modifier brusquement et du tout au tout chaque fois que le milieu social

change brusquement. Jamais celui-ci n'étend son action au delà de ses

limites naturelles. Jamais un pays que des conditions particulières

prédisposent spécialement au suicide n'impose, par le seul prestige de

l'exemple, son penchant aux pays voisins, si ces mêmes conditions ou

d'autres semblables ne s'y trouvent pas au même degré. Ainsi, le suicide

est à l'état endémique en Allemagne et l'on a pu voir déjà avec quelle

violence il y sévit; nous montrerons plus loin que le protestantisme est

la cause principale de cette aptitude exceptionnelle. Cependant, trois

régions font exception à la règle générale; ce sont les provinces

rhénanes avec la Westphalie, la Bavière et surtout la Souabe bavaroise,

enfin la Posnanie. Ce sont les seules de toute l'Allemagne qui comptent

moins de 100 suicides par million d'habitants. Sur la carte[121], elles

apparaissent comme trois îlots perdus et les taches claires qui les

représentent contrastent avec les teintes foncées qui les environnent.

C'est qu'elles sont toutes trois catholiques. Ainsi, le courant

suicidogène si intense qui circule autour d'elles ne parvient pas à les

entamer; il s'arrête à leurs frontières par cela seul qu'il ne trouve

pas au delà les conditions favorables à son développement. De même, en

Suisse, le Sud est tout entier catholique; tous les éléments protestants

sont au Nord. Or, à voir comme ces deux pays s'opposent l'un à l'autre

sur la carte des suicides[122], on pourrait croire qu'ils assortissent à

des sociétés différentes. Quoiqu'ils se touchent de tous les côtés,

qu'ils soient en relations constantes, chacun conserve au point de vue

du suicide son individualité. La moyenne est aussi basse d'un côté

qu'élevée de l'autre. De même, à l'intérieur de la Suisse

septentrionale, Lucerne, Uri, Unterwald, Schwyz et Zug, cantons

catholiques, comptent au plus 100 suicides par million, quoiqu'ils

soient entourés de cantons protestants qui en ont bien davantage.

[Illustration:

Planche III.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 53 / 163 题