Et l'arrondissement de Meaux n'était pas seul dans ce cas. _Le même
auteur nous fait connaître les noms de 166 communes du même département
où l'on se tuait à cette époque plus qu'à Paris._ Singulier foyer qui
serait à ce point inférieur aux foyers secondaires qu'il est censé
alimenter! Pourtant, la Seine mise de côté, il est impossible
d'apercevoir un autre centre de rayonnement. Car il est encore plus
difficile de faire graviter Paris autour de Corbeil ou de Pontoise.
Un peu plus au Nord, on aperçoit une autre tache, moins égale, mais
d'une nuance encore très foncée; elle correspond à la Normandie. Si donc
elle était due à un mouvement d'expansion contagieuse, c'est de Rouen,
capitale de la province et ville particulièrement importante, qu'elle
devrait partir. Or les deux points de cette région où le suicide sévit
le plus sont l'arrondissement de Neufchâtel (509 suicides) et celui de
Pont-Audemer (537 par million d'habitants); et ils ne sont même pas
contigus. Pourtant, ce n'est certainement pas à leur influence que peut
être due la constitution morale de la province.
Tout à fait au Sud-Est, le long des côtes de la Méditerranée, nous
trouvons une bande de territoire qui va des limites extrêmes des
Bouches-du-Rhône jusqu'à la frontière italienne et où les suicides sont
également très nombreux. Il s'y trouve une véritable métropole,
Marseille et, à l'autre extrémité, un grand centre de vie mondaine,
Nice. Or les arrondissements les plus éprouvés sont ceux de Toulon et de
Forcalquier. Personne ne dira pourtant que Marseille soit à leur
remorque. De même, sur la côte ouest, Rochefort est seul à se détacher
par une couleur assez sombre de la masse continue que forment les deux
Charentes et où se trouve cependant une ville beaucoup plus
considérable, Angoulême. Plus généralement, il y a un très grand nombre
de départements où ce n'est pas l'arrondissement chef-lieu qui tient la
tête. Dans les Vosges, c'est Remiremont et non Épinal; dans la
Haute-Saône c'est Gray, ville morte ou en train de mourir, et non
Vesoul; dans Je Doubs, c'est Dôle et Poligny, non Besançon; dans la
Gironde, ce n'est pas Bordeaux, mais La Réole et Bazas; dans le
Maine-et-Loire, c'est Saumur au lieu d'Angers; dans la Sarthe,
Saint-Calais au lieu de Le Mans; dans le Nord, Avesnes, au lieu de
Lille, etc. Pourtant, dans aucun de ces cas, l'arrondissement qui prend
ainsi le pas sur le chef-lieu, ne renferme la ville la plus importante
du département.
On voudrait pouvoir poursuivre cette comparaison, non seulement
d'arrondissement à arrondissement, mais de commune à commune.
Malheureusement, une carte communale des suicides est impossible à
construire pour toute l'étendue du pays. Mais, dans son intéressante
monographie, le Dr Leroy a fait ce travail pour le département de
Seine-et-Marne. Or, après avoir classé toutes les communes de ce
département d'après leur taux de suicides, en commençant par celles où
il est le plus élevé, il a trouvé les résultats suivants: «La
Ferté-sous-Jouarre (4.482 h.), la première ville importante de la liste,
est au n° 124; Meaux (10.762 h.), vient au n° 130; Provins (7.547 h.),
au n° 135; Coulommiers (4.628 h.), au n° 438. Le rapprochement des
numéros d'ordre de ces villes est même curieux en ce qu'il laisse
supposer une influence régnant la même sur toutes[119]. Lagny (3.468 h.)
et si près de Paris ne vient qu'au n° 219; Montereau-Faut-Yonne (6.247
h.), au n° 245; Fontainebleau (11.939 h.), au n° 247... Enfin Melun
(11.170 h.), chef-lieu du département ne vient qu'au 279e rang. Par
contre, si l'on examine les 25 communes qui occupent la tête de la
liste, on verra qu'à l'exception de 2, ce sont des communes ayant une
population peu considérable[120]».
Si nous sortons de France, nous pourrons faire des constatations
identiques. La partie de l'Europe où l'on se tue le plus est celle qui
comprend le Danemark et l'Allemagne centrale. Or, dans cette vaste zone,
le pays qui, de beaucoup, l'emporte sur tous les autres, c'est la
Saxe-Royale; elle a 311 suicides par million d'habitants. Le duché de
Saxe-Altenbourg vient immédiatement après (303 suicides) tandis que le
Brandebourg n'en a que 204. Il s'en faut pourtant que l'Allemagne ait
les yeux fixés sur ces deux petits États. Ce n'est ni Dresde ni
Altenbourg qui donnent le ton à Hambourg et à Berlin. De même, de toutes
les provinces italiennes, c'est Bologne et Livourne qui ont
proportionnellement le plus de suicides (88 et 84); Milan, Gênes, Turin
et Rome, d'après les moyennes établies par Morselli pour les années
1864-1876, ne viennent que beaucoup plus loin.
En définitive, ce que nous montrent toutes les cartes, c'est que le
suicide, loin de se disposer plus ou moins concentriquement autour de
certains foyers à partir desquels il irait en se dégradant
progressivement, se présente, au contraire, par grandes masses à peu
près homogènes (mais à peu près seulement) et dépourvues de tout noyau
central. Une telle configuration n'a donc rien qui décèle l'influence de
l'imitation. Elle indique seulement que le suicide ne tient pas à des
circonstances locales, variables d'une ville à l'autre, mais que les
conditions qui le déterminent sont toujours d'une certaine généralité.
Il n'y a ici ni imitateurs ni imités, mais identité relative dans les
effets due à une identité relative dans les causes. Et on s'explique
aisément qu'il en soit ainsi si, comme tout ce qui précède le fait déjà
prévoir, le suicide dépend essentiellement de certains états du milieu
social. Car ce dernier garde généralement la même constitution sur
d'assez larges étendues de territoire. Il est donc naturel que, partout
où il est le même, il ait les mêmes conséquences sans que la contagion y
soit pour rien. C'est pourquoi il arrive le plus souvent que, dans une
même région, le taux des suicides se soutient à peu près au même niveau.
Mais d'un autre côté, comme jamais les causes qui le produisent n'y
peuvent être réparties avec une parfaite homogénéité, il est inévitable
que, d'un point à l'autre, d'un arrondissement à l'arrondissement
voisin, il présente parfois des variations plus ou moins importantes,
comme celles que nous avons constatées.
Ce qui prouve que cette explication est fondée, c'est qu'on le voit se
modifier brusquement et du tout au tout chaque fois que le milieu social
change brusquement. Jamais celui-ci n'étend son action au delà de ses
limites naturelles. Jamais un pays que des conditions particulières
prédisposent spécialement au suicide n'impose, par le seul prestige de
l'exemple, son penchant aux pays voisins, si ces mêmes conditions ou
d'autres semblables ne s'y trouvent pas au même degré. Ainsi, le suicide
est à l'état endémique en Allemagne et l'on a pu voir déjà avec quelle
violence il y sévit; nous montrerons plus loin que le protestantisme est
la cause principale de cette aptitude exceptionnelle. Cependant, trois
régions font exception à la règle générale; ce sont les provinces
rhénanes avec la Westphalie, la Bavière et surtout la Souabe bavaroise,
enfin la Posnanie. Ce sont les seules de toute l'Allemagne qui comptent
moins de 100 suicides par million d'habitants. Sur la carte[121], elles
apparaissent comme trois îlots perdus et les taches claires qui les
représentent contrastent avec les teintes foncées qui les environnent.
C'est qu'elles sont toutes trois catholiques. Ainsi, le courant
suicidogène si intense qui circule autour d'elles ne parvient pas à les
entamer; il s'arrête à leurs frontières par cela seul qu'il ne trouve
pas au delà les conditions favorables à son développement. De même, en
Suisse, le Sud est tout entier catholique; tous les éléments protestants
sont au Nord. Or, à voir comme ces deux pays s'opposent l'un à l'autre
sur la carte des suicides[122], on pourrait croire qu'ils assortissent à
des sociétés différentes. Quoiqu'ils se touchent de tous les côtés,
qu'ils soient en relations constantes, chacun conserve au point de vue
du suicide son individualité. La moyenne est aussi basse d'un côté
qu'élevée de l'autre. De même, à l'intérieur de la Suisse
septentrionale, Lucerne, Uri, Unterwald, Schwyz et Zug, cantons
catholiques, comptent au plus 100 suicides par million, quoiqu'ils
soient entourés de cantons protestants qui en ont bien davantage.
[Illustration:
Planche III.