/*
+---------------------+------------------+---------------------------+
| | PART | PART PROPORTIONNELLE |
| |de chaque jour sur| de chaque sexe. |
| | 1.000 suicides | | |
| | hebdomadaires. | Hommes. | Femmes. |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Lundi | 15,20 | 69 % | 31 % |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Mardi | 15,71 | 68 | 32 |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Mercredi | 14,90 | 68 | 32 |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Jeudi | 15,68 | 67 | 33 |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Vendredi | 13,74 | 67 | 33 |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Samedi | 11,19 | 69 | 31 |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Dimanche | 13,57 | 64 | 36 |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
*/
de fer est, ce jour, beaucoup moins active que les autres. On hésite à
nouer des relations et à entreprendre des affaires en cette journée de
mauvais augure. Le samedi, dès l'après-midi, un commencement de détente
commence à se produire; dans certains pays, le chômage est assez étendu;
peut-être aussi la perspective du lendemain exerce-t-elle par avance une
influence calmante sur les esprits. Enfin, le dimanche, l'activité
économique cesse complètement. Si des manifestations d'un autre genre ne
remplaçaient alors celles qui disparaissent, si les lieux de plaisir ne
se remplissaient au moment où les ateliers, les bureaux et les magasins
se vident, on peut penser que l'abaissement du suicide, le dimanche,
serait encore plus accentué. On remarquera que ce même jour est celui où
la part relative de la femme est le plus élevée; or c'est aussi en ce
jour qu'elle sort le plus de cet intérieur où elle est comme retirée le
reste de la semaine et qu'elle vient se mêler un peu à la vie
commune[98].
Tout concourt donc à prouver que si le jour est le moment de la journée
qui favorise le plus le suicide, c'est que c'est aussi celui où la vie
sociale est dans toute son effervescence. Mais alors nous tenons une
raison qui nous explique comment le nombre des suicides s'élève à mesure
que le soleil reste plus longtemps au-dessus de l'horizon. C'est que le
seul allongement des jours ouvre, en quelque sorte, une carrière plus
vaste à la vie collective. Le temps du repos commence pour elle plus
tard et finit plus tôt. Elle a plus d'espace pour se développer. Il est
donc nécessaire que les effets qu'elle implique se développent au même
moment et, puisque le suicide est l'un d'eux, qu'il s'accroisse.
Mais cette première cause n'est pas la seule. Si l'activité publique est
plus intense en été qu'au printemps et au printemps qu'en automne et
qu'en hiver, ce n'est pas seulement parce que le cadre extérieur, dans
lequel elle se déroule, s'élargit à mesure qu'on avance dans l'année;
c'est qu'elle est directement excitée pour d'autres raisons.
L'hiver est pour la campagne une époque de repos qui va jusqu'à la
stagnation. Toute la vie est comme arrêtée; les relations sont rares et
à cause de l'état de l'atmosphère et parce que le ralentissement des
affaires leur enlève leur raison d'être. Les habitants sont plongés dans
un véritable sommeil. Mais, dès le printemps, tout commence à se
réveiller: les occupations reprennent, les rapports se nouent, les
échanges se multiplient, il se produit de véritables mouvements de
population pour satisfaire aux besoins du travail agricole. Or, ces
conditions particulières de la vie rurale ne peuvent manquer d'avoir une
grande influence sur la distribution mensuelle des suicides, puisque la
campagne fournit plus de la moitié du chiffre total des morts
volontaires; en France, de 1873 à 1878, elle avait à son compte 18.470
cas sur un ensemble de 36.365. Il est donc naturel qu'ils deviennent
plus nombreux à mesure qu'on s'éloigne de la mauvaise saison. Ils
atteignent leur _maximum_ en juin ou en juillet, c'est-à-dire à l'époque
où la campagne est en pleine activité. En août, tout commence à
s'apaiser, les suicides diminuent. La diminution n'est rapide qu'à
partir d'octobre et surtout de novembre; c'est peut-être parce que
plusieurs récoltes n'ont lieu qu'en automne.
Les mêmes causes agissent, d'ailleurs, quoiqu'à un moindre degré, sur
l'ensemble du territoire. La vie urbaine est, elle aussi, plus active
pendant la belle saison. Parce-que les communications sont alors plus
faciles, on se déplace plus volontiers et les rapports intersociaux
deviennent plus nombreux. Voici, en effet, comment se répartissent par
saisons les recettes de nos grandes lignes, pour la grande vitesse
seulement (année 1887)[99]:
/*
+--------------------------------------+-----------------------------+
| Hiver | 71,9 millions de francs |
+--------------------------------------+-----------------------------+
| Printemps | 86,7 --- --- |
+--------------------------------------+-----------------------------+
| Été | 105,1 --- --- |
+--------------------------------------+-----------------------------+
| Automne | 98,1 --- --- |
+--------------------------------------+-----------------------------+
*/
Le mouvement intérieur de chaque ville passe par les mêmes phases.
Pendant cette même année 1887, le nombre des voyageurs transportés d'un
point de Paris à l'autre a crû régulièrement de janvier (655.791
voyageurs) à juin (848.831) pour décroître à partir de cette époque
jusqu'en décembre (659.960) avec la même continuité[100].
Une dernière expérience va confirmer cette interprétation des faits. Si,
pour les raisons qui viennent d'être indiquées, la vie urbaine doit être
plus intense en été et au printemps que dans le reste de l'année,
cependant, l'écart entre les différentes saisons y doit être moins
marqué que dans les campagnes. Car les affaires commerciales et
industrielles, les travaux artistiques et scientifiques, les rapports
mondains ne sont pas suspendus en hiver au même degré que l'exploitation
agricole. Les occupations des citadins peuvent se poursuivre à peu près
également toute l'année. La plus ou moins longue durée des jours doit
avoir surtout peu d'influence dans les grands centres, parce que
l'éclairage artificiel y restreint plus qu'ailleurs la période
d'obscurité. Si donc les variations mensuelles ou saisonnières du
suicide dépendent de l'inégale intensité de la vie collective, elles
doivent être moins prononcées dans les grandes villes que dans
l'ensemble du pays. Or les faits sont rigoureusement conformes à notre
déduction. Le tableau XVI (V. ci-dessous) montre, en effet, que si en
France, en Prusse, en Autriche, en Danemark il y a entre le minimum et
le maximum un accroissement de 52, 45, et même 68 %, à Paris, à Berlin,
à Hambourg, etc., cet écart est en moyenne de 20 à 25 % et descend même
jusqu'à 12 % (Francfort).
On voit de plus que, dans les grandes villes, contrairement à ce qui se
passe dans le reste de la société, c'est généralement au printemps qu'a
lieu le maximum. Alors même que le printemps est dépassé par l'été
(Paris et Francfort), l'avance de cette dernière saison est légère.
C'est que, dans les centres importants, il se produit pendant la belle
saison un véritable exode des principaux agents de la vie publique qui,
par suite, manifeste une légère tendance au ralentissement[101].