I.

Voici comment les suicides se distribuent sur la carte d'Europe, selon

les différents degrés de latitude:

/*

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|Du 36e au 43e degré de latitude| 21,1 suicides par million d'hab. |

+-------------------------------+------------------------------------+

|Du 43e au 50e --- --- | 93,3 --- --- |

+-------------------------------+------------------------------------+

|Du 50e au 55e --- --- |172,5 --- --- |

+-------------------------------+------------------------------------+

|Au delà. | 88,1 --- --- |

+-------------------------------+------------------------------------+

*/

C'est donc dans le sud et au nord de l'Europe que le suicide est

_minimum_; c'est au centre qu'il est le plus développé: avec plus de

précision, Morselli a pu dire que l'espace compris entre le 47e et le

57e degré de latitude, d'une part, et le 20e et le 40e degré de

longitude, de l'autre, était le lieu de prédilection du suicide. Cette

zone coïncide assez bien avec la région la plus tempérée de l'Europe.

Faut-il voir dans cette coïncidence un effet des influences

climatériques?

C'est la thèse qu'a soutenue Morselli, non toutefois sans quelque

hésitation. On ne voit pas bien, en effet, quel rapport il peut y avoir

entre le climat tempéré et la tendance au suicide; il faudrait donc que

les faits fussent singulièrement concordants pour imposer une telle

hypothèse. Or, bien loin qu'il y ait un rapport entre le suicide et tel

ou tel climat, il est constant qu'il a fleuri sous tous les climats.

Aujourd'hui, l'Italie en est relativement exempte; mais il y fut très

fréquent au temps de l'Empire, alors que Rome était la capitale de

l'Europe civilisée. De même, sous le ciel brûlant de l'Inde, il a été, à

certaines époques, très développé[85].

La configuration même de cette zone montre bien que le climat n'est pas

la cause des nombreux suicides qui s'y commettent. La tache qu'elle

forme sur la carte n'est pas constituée par une seule bande, à peu près

égale et homogène, qui comprendrait tous les pays soumis au même climat,

mais par deux taches distinctes: l'une qui a pour centre

l'Île-de-France et les départements circonvoisins, l'autre la Saxe et la

Prusse. Elles coïncident donc, non avec une région climatérique

nettement définie, mais avec les deux principaux foyers de la

civilisation européenne. C'est, par conséquent dans la nature de cette

civilisation, dans la manière dont elle se distribue entre les

différents pays, et non dans les vertus mystérieuses du climat, qu'il

faut aller chercher la cause qui fait l'inégal penchant des peuples pour

le suicide.

On peut expliquer de même un autre fait que Guerry avait déjà signalé,

que Morselli confirme par des observations nouvelles et qui, s'il n'est

pas sans exceptions, est pourtant assez général. Dans les pays qui ne

font pas partie de la zone centrale, les régions qui en sont le plus

rapprochées, soit au Nord soit au Sud, sont aussi les plus éprouvées par

le suicide. C'est ainsi qu'en Italie il est surtout développé au Nord,

tandis qu'en Angleterre et en Belgique il l'est davantage au Midi. Mais

on n'a aucune raison d'imputer ces faits à la proximité du climat

tempéré. N'est-il pas plus naturel d'admettre que les idées, les

sentiments, en un mot, les courants sociaux qui poussent avec tant de

force au suicide les habitants de la France septentrionale et de

l'Allemagne du Nord, se retrouvent dans les pays voisins qui vivent un

peu de la même vie, mais avec une moindre intensité? Voici, d'ailleurs,

qui montre combien est grande l'influence des causes sociales sur cette

répartition du suicide. En Italie, jusqu'en 1870, ce sont les provinces

du Nord qui comptaient le plus de suicides, le Centre venait ensuite et

le Sud en troisième lieu. Mais peu à peu, la distance entre le Nord et

le Centre a diminué et les rangs respectifs ont fini par être

intervertis (Voir tableau X, ci-dessus). Le climat des différentes

régions est cependant resté le même. Ce qu'il y a eu de changé, c'est

que, par suite de la conquête de Rome en 1870, la capitale de l'Italie a

été transportée au centre du pays. Le mouvement scientifique,

artistique, économique s'est déplacé dans le même sens. Les suicides ont

suivi.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 37 / 163 题