III.

La théorie qui fait de la race un facteur important du penchant au

suicide admet, d'ailleurs, implicitement qu'il est héréditaire: car il

ne peut constituer un caractère ethnique qu'à cette condition. Mais

l'hérédité du suicide est-elle démontrée? La question mérite d'autant

plus d'être examinée que, en dehors des rapports qu'elle soutient avec

la précédente, elle a par elle-même son intérêt propre. Si, en effet, il

était établi que la tendance au suicide se transmet par la génération,

il faudrait reconnaître qu'elle dépend étroitement d'un état organique

déterminé.

Mais il importe d'abord de préciser le sens des mots. Quand on dit du

suicide qu'il est héréditaire, entend-on simplement que les enfants des

suicidés, ayant hérité de l'humeur de leurs parents, sont enclins à se

conduire comme eux dans les mêmes circonstances? Dans ces termes, la

proposition est incontestable, mais sans portée, car ce n'est pas alors

le suicide qui est héréditaire; ce qui se transmet, c'est simplement un

certain tempérament général qui peut, le cas échéant, y prédisposer les

sujets, mais sans les nécessiter, et qui, par conséquent, n'est pas une

explication suffisante de leur détermination. Nous avons vu, en effet,

comment la constitution individuelle qui en favorise le plus l'éclosion,

à savoir la neurasthénie sous ses différentes formes, ne rend aucunement

compte des variations que présente le taux des suicides. Mais c'est dans

un tout autre sens que les psychologues ont très souvent parlé

d'hérédité. Ce serait la tendance à se tuer qui passerait directement et

intégralement des parents aux enfants et qui, une fois transmise,

donnerait naissance au suicide avec un véritable automatisme. Elle

consisterait alors en une sorte de mécanisme psychologique, doué d'une

certaine autonomie, qui ne serait pas très différent d'une monomanie et

auquel, selon toute vraisemblance, correspondrait un mécanisme

physiologique non moins défini. Par suite, elle dépendrait

essentiellement de causes individuelles.

L'observation démontre-t-elle l'existence d'une telle hérédité?

Assurément, on voit parfois le suicide se reproduire dans une même

famille avec une déplorable régularité. Un des exemples les plus

frappants est celui que cite Gall: «Un sieur G..., propriétaire, laisse

sept enfants avec une fortune de deux millions, six enfants restent à

Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune

paternelle; quelques-uns même l'augmentent. Aucun n'éprouve de malheurs;

tous jouissent d'une bonne santé... Tous les sept frères, dans l'espace

de quarante ans, se sont suicidés[67]». Esquirol a connu un négociant,

père de six enfants, sur lesquels il y en eut quatre qui se tuèrent; un

cinquième fit des tentatives répétées[68]. Ailleurs, on voit

successivement les parents, les enfants et les petits-enfants succomber

à la même impulsion. Mais l'exemple des physiologistes doit nous

apprendre à ne pas conclure prématurément en ces questions d'hérédité

qui demandent à être traitées avec beaucoup de circonspection. Ainsi,

les cas sont certainement nombreux où la phtisie frappe des générations

successives, et cependant, les savants hésitent encore à admettre

qu'elle est héréditaire. La solution contraire semble même prévaloir.

Cette répétition de la maladie au sein d'une même famille peut être due,

en effet, non à l'hérédité de la phtisie elle-même, mais à celle d'un

tempérament général, propre à recevoir et à féconder, à l'occasion, le

bacille générateur du mal. Dans ce cas, ce qui se transmettrait, ce ne

serait pas l'affection elle-même, mais seulement un terrain de nature à

en favoriser le développement. Pour avoir le droit de rejeter

catégoriquement cette dernière explication, il faudrait avoir au moins

établi que le bacille de Koch se rencontre souvent dans le fœtus; tant

que cette démonstration n'est pas faite, le doute s'impose. La même

réserve est de rigueur dans le problème qui nous occupe. Il ne suffit

donc pas, pour le résoudre, de citer certains faits favorables à la

thèse de l'hérédité. Mais il faudrait encore que ces faits fussent en

nombre suffisant pour ne pas pouvoir être attribués à des rencontres

accidentelles--qu'ils ne comportassent pas d'autre explication--qu'ils

ne fussent contredits par aucun autre fait. Satisfont-ils à cette triple

condition?

Ils passent, il est vrai, pour n'être pas rares. Mais pour qu'on puisse

en conclure qu'il est dans la nature du suicide d'être héréditaire, ce

n'est pas assez qu'ils soient plus ou moins fréquents. Il faudrait, de

plus, pouvoir déterminer quelle en est la proportion par rapport à

l'ensemble des morts volontaires. Si, pour une fraction relativement

élevée du chiffre total des suicides, l'existence d'antécédents

héréditaires était démontrée, on serait fondé à admettre qu'il y a entre

ces deux faits un rapport de causalité, que le suicide a une tendance à

se transmettre héréditairement. Mais tant que cette preuve manque, on

peut toujours se demander si les cas que l'on cite ne sont pas dus à des

combinaisons fortuites de causes différentes. Or, les observations et

les comparaisons qui, seules, permettraient de trancher cette question

n'ont jamais été faites d'une manière étendue. On se contente presque

toujours de rapporter un certain nombre d'anecdotes intéressantes. Les

quelques renseignements que nous avons sur ce point particulier n'ont

rien de démonstratif dans aucun sens; ils sont même un peu

contradictoires. Sur 39 aliénés avec penchant plus ou moins prononcé au

suicide que le docteur Luys a eu l'occasion d'observer dans son

établissement et sur lesquels il a pu réunir des informations assez

complètes, il n'a trouvé qu'un seul cas où la même tendance se fût déjà

rencontrée dans la famille du malade[69]. Sur 265 aliénés, Brierre de

Boismont en a rencontré seulement 11, soit 4 %, dont les parents

s'étaient suicidés[70]. La proportion que donne Cazauvieilh est beaucoup

plus élevée; chez 13 sujets sur 60, il aurait constaté des antécédents

héréditaires; ce qui ferait 28 %[71]. D'après la statistique bavaroise,

la seule qui enregistre l'influence de l'hérédité, celle-ci, pendant les

années 1857-66, se serait fait sentir environ 13 fois sur 100[72].

Quelque peu décisifs que fussent ces faits, si l'on ne pouvait en rendre

compte qu'en admettant une hérédité spéciale du suicide, cette hypothèse

recevrait une certaine autorité de l'impossibilité même où l'on serait

de trouver une autre explication. Mais il y a au moins deux autres

causes qui peuvent produire le même effet, surtout par leur concours.

En premier lieu, presque toutes ces observations ont été faites par des

aliénistes et, par conséquent, sur des aliénés. Or l'aliénation mentale

est, peut-être, de toutes les maladies celle qui se transmet le plus

fréquemment. On peut donc se demander si c'est le penchant au suicide

qui est héréditaire, ou si ce n'est pas plutôt l'aliénation mentale dont

il est un symptôme fréquent, mais pourtant accidentel. Le doute est

d'autant plus fondé que, de l'aveu de tous les observateurs, c'est

surtout, sinon exclusivement, chez les aliénés suicidés que se

rencontrent les cas favorables à l'hypothèse de l'hérédité[73]. Sans

doute, même dans ces conditions, celle-ci joue un rôle important; mais

ce n'est plus l'hérédité du suicide. Ce qui est transmis, c'est

l'affection mentale dans sa généralité, c'est la tare nerveuse dont le

meurtre de soi-même est une conséquence contingente, quoique toujours à

redouter. Dans ce cas, l'hérédité ne porte pas plus sur le penchant au

suicide, qu'elle ne porte sur l'hémoptysie dans les cas de phtisie

héréditaire. Si le malheureux, qui compte à la fois dans sa famille des

fous et des suicidés se tue, ce n'est pas parce que ses parents

s'étaient tués, c'est parce qu'ils étaient fous. Aussi, comme les

désordres mentaux se transforment en se transmettant, comme, par

exemple, la mélancolie des ascendants devient le délire chronique ou la

folie instinctive chez les descendants, il peut se faire que plusieurs

membres d'une même famille se donnent la mort et que tous ces suicides,

ressortissant à des folies différentes, appartiennent, par conséquent, à

des types différents.

Cependant, cette première cause ne suffit pas à expliquer tous les

faits. Car, d'une part, il n'est pas prouvé que le suicide ne se répète

jamais que dans les familles d'aliénés; de l'autre, il reste toujours

cette particularité remarquable que, dans certaines de ces familles, le

suicide paraît être à l'état endémique, quoique l'aliénation mentale

n'implique pas nécessairement une telle conséquence. Tout fou n'est pas

porté à se tuer. D'où vient donc qu'il y ait des souches de fous qui

semblent prédestinées à se détruire? Ce concours de cas semblables

suppose évidemment un facteur autre que le précédent. Mais on peut en

rendre compte sans l'attribuera l'hérédité. La puissance contagieuse de

l'exemple suffit à le produire.

Nous verrons, en effet, dans un prochain chapitre que le suicide est

éminemment contagieux. Cette contagiosité se fait surtout sentir chez

les individus que leur constitution rend plus facilement accessibles à

toutes les suggestions en général et aux idées de suicide en

particulier; car non seulement ils sont portés à reproduire tout ce qui

les frappe, mais ils sont surtout enclins à répéter un acte pour lequel

ils ont déjà quelque penchant. Or, cette double condition est réalisée

chez les sujets aliénés ou simplement neurasthéniques, dont les parents

se sont suicidés. Car leur faiblesse nerveuse les rend hypnotisables, en

même temps qu'elle les prédispose à accueillir facilement l'idée de se

donner la mort. Il n'est donc pas étonnant que le souvenir ou le

spectacle de la fin tragique de leurs proches devienne pour eux la

source d'une obsession ou d'une impulsion irrésistible.

Non seulement cette explication est tout aussi satisfaisante que celle

qui fait appel à l'hérédité, mais il y a des faits qu'elle seule fait

comprendre. Il arrive souvent que, dans les familles où s'observent des

faits répétés de suicide, ceux-ci se reproduisent presque identiquement

les uns les autres. Non seulement ils ont lieu au même âge, mais encore

ils s'exécutent de la même manière. Ici, c'est la pendaison qui est en

honneur, ailleurs c'est l'asphyxie ou la chute d'un lieu élevé. Dans un

cas souvent cité, la ressemblance est encore poussée plus loin; c'est

une même arme qui a servi à toute une famille, et cela à plusieurs

années de distance[74]. On a voulu voir dans ces similitudes une preuve

de plus en faveur de l'hérédité. Cependant, s'il y a de bonnes raisons

pour ne pas faire du suicide une entité psychologique distincte, combien

il est plus difficile d'admettre qu'il existe une tendance au suicide

par la pendaison ou par le pistolet! Ces faits ne démontrent-ils pas

plutôt combien grande est l'influence contagieuse qu'exercent sur

l'esprit des survivants les suicides qui ont ensanglanté déjà l'histoire

de leur famille? Car il faut que ces souvenirs les obsèdent et les

persécutent pour les déterminer à reproduire, avec une aussi exacte

fidélité, l'acte de leurs devanciers.

Ce qui donne à cette explication encore plus de vraisemblance, c'est que

de nombreux cas où il ne peut être question d'hérédité et où la

contagion est l'unique cause du mal, présentent le même caractère. Dans

les épidémies dont il sera reparlé plus loin, il arrive presque toujours

que les différents suicides se ressemblent avec la plus étonnante

uniformité. On dirait qu'ils sont la copie les uns des autres. Tout le

monde connaît l'histoire de ces quinze invalides qui, en 1772, se

pendirent successivement et en peu de temps à un même crochet, sous un

passage obscur de l'hôtel. Le crochet enlevé, l'épidémie prit fin. De

même au camp de Boulogne, un soldat se fait sauter la cervelle dans une

guérite; en peu de jours, il a des imitateurs dans la même guérite;

mais, dès que celle-ci fut brûlée, la contagion s'arrêta. Dans tous ces

faits, l'influence prépondérante de l'obsession est évidente puisqu'ils

cessent aussitôt qu'a disparu l'objet matériel qui en évoquait l'idée.

Quand donc des suicides, manifestement issus les uns des autres,

semblent tous reproduire un même modèle, il est légitime de les

attribuer à cette même cause, d'autant plus qu'elle doit avoir son

_maximum_ d'action dans ces familles où tout concourt à en accroître la

puissance.

Bien des sujets ont, d'ailleurs, le sentiment qu'en faisant comme leurs

parents, ils cèdent au prestige de l'exemple. C'est le cas d'une famille

observée par Esquirol: «Le plus jeune (frère) âgé de 26 à 27 ans devient

mélancolique et se précipite du toit de sa maison; un second frère, qui

lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de

suicide et meurt un an après des suites d'une abstinence prolongée et

répétée... Un quatrième frère, médecin, qui, deux ans avant, m'avait

répété avec un désespoir effrayant qu'il n'échapperait pas à son sort,

se tue[75]». Moreau cite le fait suivant. Un aliéné, dont le frère et

l'oncle paternel s'étaient tués, était affecté de penchant au suicide.

Un frère qui venait lui rendre visite à Charenton était désespéré des

idées horribles qu'il en rapportait et ne pouvait se défendre de la

conviction que lui aussi finirait par succomber[76]. Un malade vient

faire à Brierre de Boismont la confession suivante: «Jusqu'à 53 ans, je

me suis bien porté; je n'avais aucun chagrin, mon caractère était assez

gai lorsque, il y a trois ans, j'ai commencé à avoir des idées noires...

Depuis trois mois, elles ne me laissent plus de repos et, à chaque

instant, je suis poussé à me donner la mort. Je ne vous cacherai pas que

mon frère s'est tué à 60 ans; jamais je ne m'en étais préoccupé d'une

manière sérieuse, mais en atteignant ma cinquante-sixième année, ce

souvenir s'est présenté avec plus de vivacité à mon esprit et,

maintenant, il est toujours présent.» Mais un des faits les plus

probants est celui que rapporte Falret. Une jeune fille de 19 ans

apprend «qu'un oncle du côté paternel s'était volontairement donné la

mort. Cette nouvelle l'affligea beaucoup: elle avait ouï-dire que la

folie était héréditaire, l'idée qu'elle pourrait un jour tomber dans ce

triste état usurpa bientôt son attention... Elle était dans cette triste

position lorsque son père mit volontairement un terme à son existence.

Dès lors, (elle) se croit tout à fait vouée à une mort violente. Elle

ne s'occupe plus que de sa fin prochaine et mille fois elle répète: «Je

dois périr comme mon père et comme mon oncle! mon sang est donc

corrompu!» Et elle commet une tentative. Or, l'homme qu'elle croyait

être son père ne l'était réellement pas. Pour la débarrasser de ses

craintes, sa mère lui avoue la vérité et lui ménage une entrevue avec

son père véritable. La ressemblance physique était si grande que la

malade vit tous ses doutes se dissiper à l'instant même. Dès lors, elle

renonce à toute idée de suicide; sa gaieté revient progressivement et sa

santé se rétablit[77].»

Ainsi, d'une part, les cas les plus favorables à l'hérédité du suicide

ne suffisent pas à en démontrer l'existence, de l'autre, ils se prêtent

sans peine à une autre explication. Mais il y a plus. Certains faits de

statistique, dont l'importance semble avoir échappé aux psychologues,

sont inconciliables avec l'hypothèse d'une transmission héréditaire

proprement dite. Ce sont les suivants:

1° S'il existe un déterminisme organico-psychique, d'origine

héréditaire, qui prédestine les hommes à se tuer, il doit sévir à peu

près également sur les deux sexes. Car, comme le suicide n'a, par

soi-même, rien de sexuel, il n'y a pas de raison pour que la génération

grève les garçons plutôt que les filles. Or, en fait, nous savons que

les suicides féminins sont en très petit nombre et ne représentent

qu'une faible fraction des suicides masculins. Il n'en serait pas ainsi

si l'hérédité avait la puissance qu'on lui attribue.

Dira-t-on que les femmes héritent, tout comme les hommes, du penchant au

suicide, mais qu'il est neutralisé, la plupart du temps, par les

conditions sociales qui sont propres au sexe féminin? Mais que faut-il

penser d'une hérédité qui, dans la majeure partie des cas, reste

latente, sinon qu'elle consiste en une bien vague virtualité dont rien

n'établit l'existence?

2° Parlant de l'hérédité de la phtisie, M. Grancher s'exprime en ces

termes: «Que l'on admette l'hérédité dans un cas de ce genre (il s'agit

d'une phtisie déclarée chez un enfant de trois mois), tout nous y

autorise... Il est déjà moins certain que la tuberculose date de la vie

intra-utérine, quand elle éclate quinze ou vingt mois après la

naissance, alors que rien ne pouvait faire soupçonner l'existence d'une

tuberculose latente... Que dirons-nous maintenant des tuberculoses qui

apparaissent quinze, vingt ou trente ans après la naissance? En

supposant même qu'une lésion aurait existé au commencement de la vie,

cette lésion au bout d'un temps si long, n'aurait-elle pas perdu sa

virulence? Est-il naturel d'accuser de tout le mal ces microbes fossiles

plutôt que les bacilles bien vivants... que le sujet est exposé à

rencontrer sur son chemin[78]». En effet, pour avoir le droit de

soutenir qu'une affection est héréditaire, à défaut de la preuve

péremptoire qui consiste à en faire voir le germe dans le fœtus ou dans

le nouveau-né, à tout le moins faudrait-il établir qu'elle se produit

fréquemment chez les jeunes enfants. Voilà pourquoi on a fait de

l'hérédité la cause fondamentale de cette folie spéciale qui se

manifeste dès la première enfance et que l'on a appelée, pour cette

raison, folie héréditaire. Koch a même montré que, dans les cas où la

folie, sans être créée de toutes pièces par l'hérédité, ne laisse pas

d'en subir l'influence, elle a une tendance beaucoup plus marquée à la

précocité que là où il n'y a pas d'antécédents connus[79].

On cite, il est vrai, des caractères qui sont regardés comme

héréditaires et qui, pourtant, ne se montrent qu'à un âge plus ou moins

avancé: tels la barbe, les cornes, etc. Mais ce retard n'est explicable

dans l'hypothèse de l'hérédité que s'ils dépendent d'un état organique

qui ne peut lui-même se constituer qu'au cours de l'évolution

individuelle; par exemple, pour tout ce qui concerne les fonctions

sexuelles, l'hérédité ne peut évidemment produire d'effets ostensibles

qu'à la puberté. Mais si la propriété transmise est possible à tout

âge, elle devrait se manifester d'emblée. Par conséquent, plus elle met

de temps à apparaître, plus aussi on doit admettre qu'elle ne tient de

l'hérédité qu'une faible incitation à être. Or, on ne voit pas pourquoi

la tendance au suicide serait solidaire de telle phase du développement

organique plutôt que de telle autre. Si elle constitue un mécanisme

défini, qui peut se transmettre tout organisé, il devrait donc entrer en

jeu dès les premières années.

Mais, en fait, c'est le contraire qui se passe. Le suicide est

extrêmement rare chez les enfants. En France, d'après Legoyt, sur 1

million d'enfants au-dessous de 16 ans, il y avait, pendant la période

1861-75, 4,3 suicides de garçons, 1,8 suicides de filles. En Italie,

d'après Morselli, les chiffres sont encore plus faibles: ils ne

s'élèvent pas au-dessus de 1,25 pour un sexe et de 0,33 pour l'autre

(période 1866-75), et la proportion est sensiblement la même dans tous

les pays. Les suicides les plus jeunes se commettent à cinq ans et ils

sont tout à fait exceptionnels. Encore n'est-il pas prouvé que ces faits

extraordinaires doivent être attribués à l'hérédité. Il ne faut pas

oublier, en effet, que l'enfant, lui aussi, est placé sous l'action des

causes sociales et qu'elles peuvent suffire à le déterminer au suicide.

Ce qui démontre leur influence même dans ce cas, c'est que les suicides

d'enfants varient selon le milieu social. Ils ne sont nulle part aussi

nombreux que dans les grandes villes[80]. C'est que, nulle part aussi,

la vie sociale ne commence aussitôt pour l'enfant, comme le prouve la

précocité qui distingue le petit citadin. Initié plus tôt et plus

complètement au mouvement de la civilisation, il en subit plus tôt et

plus complètement les effets. C'est aussi ce qui fait que, dans les pays

cultivés, le nombre des suicides infantiles s'accroît avec une

déplorable régularité[81].

Il y a plus. Non seulement le suicide est très rare pendant l'enfance,

mais c'est seulement avec la vieillesse qu'il arrive à son apogée et,

dans l'intervalle, il croît régulièrement d'âge en âge.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 34 / 163 题