La théorie qui fait de la race un facteur important du penchant au
suicide admet, d'ailleurs, implicitement qu'il est héréditaire: car il
ne peut constituer un caractère ethnique qu'à cette condition. Mais
l'hérédité du suicide est-elle démontrée? La question mérite d'autant
plus d'être examinée que, en dehors des rapports qu'elle soutient avec
la précédente, elle a par elle-même son intérêt propre. Si, en effet, il
était établi que la tendance au suicide se transmet par la génération,
il faudrait reconnaître qu'elle dépend étroitement d'un état organique
déterminé.
Mais il importe d'abord de préciser le sens des mots. Quand on dit du
suicide qu'il est héréditaire, entend-on simplement que les enfants des
suicidés, ayant hérité de l'humeur de leurs parents, sont enclins à se
conduire comme eux dans les mêmes circonstances? Dans ces termes, la
proposition est incontestable, mais sans portée, car ce n'est pas alors
le suicide qui est héréditaire; ce qui se transmet, c'est simplement un
certain tempérament général qui peut, le cas échéant, y prédisposer les
sujets, mais sans les nécessiter, et qui, par conséquent, n'est pas une
explication suffisante de leur détermination. Nous avons vu, en effet,
comment la constitution individuelle qui en favorise le plus l'éclosion,
à savoir la neurasthénie sous ses différentes formes, ne rend aucunement
compte des variations que présente le taux des suicides. Mais c'est dans
un tout autre sens que les psychologues ont très souvent parlé
d'hérédité. Ce serait la tendance à se tuer qui passerait directement et
intégralement des parents aux enfants et qui, une fois transmise,
donnerait naissance au suicide avec un véritable automatisme. Elle
consisterait alors en une sorte de mécanisme psychologique, doué d'une
certaine autonomie, qui ne serait pas très différent d'une monomanie et
auquel, selon toute vraisemblance, correspondrait un mécanisme
physiologique non moins défini. Par suite, elle dépendrait
essentiellement de causes individuelles.
L'observation démontre-t-elle l'existence d'une telle hérédité?
Assurément, on voit parfois le suicide se reproduire dans une même
famille avec une déplorable régularité. Un des exemples les plus
frappants est celui que cite Gall: «Un sieur G..., propriétaire, laisse
sept enfants avec une fortune de deux millions, six enfants restent à
Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune
paternelle; quelques-uns même l'augmentent. Aucun n'éprouve de malheurs;
tous jouissent d'une bonne santé... Tous les sept frères, dans l'espace
de quarante ans, se sont suicidés[67]». Esquirol a connu un négociant,
père de six enfants, sur lesquels il y en eut quatre qui se tuèrent; un
cinquième fit des tentatives répétées[68]. Ailleurs, on voit
successivement les parents, les enfants et les petits-enfants succomber
à la même impulsion. Mais l'exemple des physiologistes doit nous
apprendre à ne pas conclure prématurément en ces questions d'hérédité
qui demandent à être traitées avec beaucoup de circonspection. Ainsi,
les cas sont certainement nombreux où la phtisie frappe des générations
successives, et cependant, les savants hésitent encore à admettre
qu'elle est héréditaire. La solution contraire semble même prévaloir.
Cette répétition de la maladie au sein d'une même famille peut être due,
en effet, non à l'hérédité de la phtisie elle-même, mais à celle d'un
tempérament général, propre à recevoir et à féconder, à l'occasion, le
bacille générateur du mal. Dans ce cas, ce qui se transmettrait, ce ne
serait pas l'affection elle-même, mais seulement un terrain de nature à
en favoriser le développement. Pour avoir le droit de rejeter
catégoriquement cette dernière explication, il faudrait avoir au moins
établi que le bacille de Koch se rencontre souvent dans le fœtus; tant
que cette démonstration n'est pas faite, le doute s'impose. La même
réserve est de rigueur dans le problème qui nous occupe. Il ne suffit
donc pas, pour le résoudre, de citer certains faits favorables à la
thèse de l'hérédité. Mais il faudrait encore que ces faits fussent en
nombre suffisant pour ne pas pouvoir être attribués à des rencontres
accidentelles--qu'ils ne comportassent pas d'autre explication--qu'ils
ne fussent contredits par aucun autre fait. Satisfont-ils à cette triple
condition?
Ils passent, il est vrai, pour n'être pas rares. Mais pour qu'on puisse
en conclure qu'il est dans la nature du suicide d'être héréditaire, ce
n'est pas assez qu'ils soient plus ou moins fréquents. Il faudrait, de
plus, pouvoir déterminer quelle en est la proportion par rapport à
l'ensemble des morts volontaires. Si, pour une fraction relativement
élevée du chiffre total des suicides, l'existence d'antécédents
héréditaires était démontrée, on serait fondé à admettre qu'il y a entre
ces deux faits un rapport de causalité, que le suicide a une tendance à
se transmettre héréditairement. Mais tant que cette preuve manque, on
peut toujours se demander si les cas que l'on cite ne sont pas dus à des
combinaisons fortuites de causes différentes. Or, les observations et
les comparaisons qui, seules, permettraient de trancher cette question
n'ont jamais été faites d'une manière étendue. On se contente presque
toujours de rapporter un certain nombre d'anecdotes intéressantes. Les
quelques renseignements que nous avons sur ce point particulier n'ont
rien de démonstratif dans aucun sens; ils sont même un peu
contradictoires. Sur 39 aliénés avec penchant plus ou moins prononcé au
suicide que le docteur Luys a eu l'occasion d'observer dans son
établissement et sur lesquels il a pu réunir des informations assez
complètes, il n'a trouvé qu'un seul cas où la même tendance se fût déjà
rencontrée dans la famille du malade[69]. Sur 265 aliénés, Brierre de
Boismont en a rencontré seulement 11, soit 4 %, dont les parents
s'étaient suicidés[70]. La proportion que donne Cazauvieilh est beaucoup
plus élevée; chez 13 sujets sur 60, il aurait constaté des antécédents
héréditaires; ce qui ferait 28 %[71]. D'après la statistique bavaroise,
la seule qui enregistre l'influence de l'hérédité, celle-ci, pendant les
années 1857-66, se serait fait sentir environ 13 fois sur 100[72].
Quelque peu décisifs que fussent ces faits, si l'on ne pouvait en rendre
compte qu'en admettant une hérédité spéciale du suicide, cette hypothèse
recevrait une certaine autorité de l'impossibilité même où l'on serait
de trouver une autre explication. Mais il y a au moins deux autres
causes qui peuvent produire le même effet, surtout par leur concours.
En premier lieu, presque toutes ces observations ont été faites par des
aliénistes et, par conséquent, sur des aliénés. Or l'aliénation mentale
est, peut-être, de toutes les maladies celle qui se transmet le plus
fréquemment. On peut donc se demander si c'est le penchant au suicide
qui est héréditaire, ou si ce n'est pas plutôt l'aliénation mentale dont
il est un symptôme fréquent, mais pourtant accidentel. Le doute est
d'autant plus fondé que, de l'aveu de tous les observateurs, c'est
surtout, sinon exclusivement, chez les aliénés suicidés que se
rencontrent les cas favorables à l'hypothèse de l'hérédité[73]. Sans
doute, même dans ces conditions, celle-ci joue un rôle important; mais
ce n'est plus l'hérédité du suicide. Ce qui est transmis, c'est
l'affection mentale dans sa généralité, c'est la tare nerveuse dont le
meurtre de soi-même est une conséquence contingente, quoique toujours à
redouter. Dans ce cas, l'hérédité ne porte pas plus sur le penchant au
suicide, qu'elle ne porte sur l'hémoptysie dans les cas de phtisie
héréditaire. Si le malheureux, qui compte à la fois dans sa famille des
fous et des suicidés se tue, ce n'est pas parce que ses parents
s'étaient tués, c'est parce qu'ils étaient fous. Aussi, comme les
désordres mentaux se transforment en se transmettant, comme, par
exemple, la mélancolie des ascendants devient le délire chronique ou la
folie instinctive chez les descendants, il peut se faire que plusieurs
membres d'une même famille se donnent la mort et que tous ces suicides,
ressortissant à des folies différentes, appartiennent, par conséquent, à
des types différents.
Cependant, cette première cause ne suffit pas à expliquer tous les
faits. Car, d'une part, il n'est pas prouvé que le suicide ne se répète
jamais que dans les familles d'aliénés; de l'autre, il reste toujours
cette particularité remarquable que, dans certaines de ces familles, le
suicide paraît être à l'état endémique, quoique l'aliénation mentale
n'implique pas nécessairement une telle conséquence. Tout fou n'est pas
porté à se tuer. D'où vient donc qu'il y ait des souches de fous qui
semblent prédestinées à se détruire? Ce concours de cas semblables
suppose évidemment un facteur autre que le précédent. Mais on peut en
rendre compte sans l'attribuera l'hérédité. La puissance contagieuse de
l'exemple suffit à le produire.
Nous verrons, en effet, dans un prochain chapitre que le suicide est
éminemment contagieux. Cette contagiosité se fait surtout sentir chez
les individus que leur constitution rend plus facilement accessibles à
toutes les suggestions en général et aux idées de suicide en
particulier; car non seulement ils sont portés à reproduire tout ce qui
les frappe, mais ils sont surtout enclins à répéter un acte pour lequel
ils ont déjà quelque penchant. Or, cette double condition est réalisée
chez les sujets aliénés ou simplement neurasthéniques, dont les parents
se sont suicidés. Car leur faiblesse nerveuse les rend hypnotisables, en
même temps qu'elle les prédispose à accueillir facilement l'idée de se
donner la mort. Il n'est donc pas étonnant que le souvenir ou le
spectacle de la fin tragique de leurs proches devienne pour eux la
source d'une obsession ou d'une impulsion irrésistible.
Non seulement cette explication est tout aussi satisfaisante que celle
qui fait appel à l'hérédité, mais il y a des faits qu'elle seule fait
comprendre. Il arrive souvent que, dans les familles où s'observent des
faits répétés de suicide, ceux-ci se reproduisent presque identiquement
les uns les autres. Non seulement ils ont lieu au même âge, mais encore
ils s'exécutent de la même manière. Ici, c'est la pendaison qui est en
honneur, ailleurs c'est l'asphyxie ou la chute d'un lieu élevé. Dans un
cas souvent cité, la ressemblance est encore poussée plus loin; c'est
une même arme qui a servi à toute une famille, et cela à plusieurs
années de distance[74]. On a voulu voir dans ces similitudes une preuve
de plus en faveur de l'hérédité. Cependant, s'il y a de bonnes raisons
pour ne pas faire du suicide une entité psychologique distincte, combien
il est plus difficile d'admettre qu'il existe une tendance au suicide
par la pendaison ou par le pistolet! Ces faits ne démontrent-ils pas
plutôt combien grande est l'influence contagieuse qu'exercent sur
l'esprit des survivants les suicides qui ont ensanglanté déjà l'histoire
de leur famille? Car il faut que ces souvenirs les obsèdent et les
persécutent pour les déterminer à reproduire, avec une aussi exacte
fidélité, l'acte de leurs devanciers.
Ce qui donne à cette explication encore plus de vraisemblance, c'est que
de nombreux cas où il ne peut être question d'hérédité et où la
contagion est l'unique cause du mal, présentent le même caractère. Dans
les épidémies dont il sera reparlé plus loin, il arrive presque toujours
que les différents suicides se ressemblent avec la plus étonnante
uniformité. On dirait qu'ils sont la copie les uns des autres. Tout le
monde connaît l'histoire de ces quinze invalides qui, en 1772, se
pendirent successivement et en peu de temps à un même crochet, sous un
passage obscur de l'hôtel. Le crochet enlevé, l'épidémie prit fin. De
même au camp de Boulogne, un soldat se fait sauter la cervelle dans une
guérite; en peu de jours, il a des imitateurs dans la même guérite;
mais, dès que celle-ci fut brûlée, la contagion s'arrêta. Dans tous ces
faits, l'influence prépondérante de l'obsession est évidente puisqu'ils
cessent aussitôt qu'a disparu l'objet matériel qui en évoquait l'idée.
Quand donc des suicides, manifestement issus les uns des autres,
semblent tous reproduire un même modèle, il est légitime de les
attribuer à cette même cause, d'autant plus qu'elle doit avoir son
_maximum_ d'action dans ces familles où tout concourt à en accroître la
puissance.
Bien des sujets ont, d'ailleurs, le sentiment qu'en faisant comme leurs
parents, ils cèdent au prestige de l'exemple. C'est le cas d'une famille
observée par Esquirol: «Le plus jeune (frère) âgé de 26 à 27 ans devient
mélancolique et se précipite du toit de sa maison; un second frère, qui
lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de
suicide et meurt un an après des suites d'une abstinence prolongée et
répétée... Un quatrième frère, médecin, qui, deux ans avant, m'avait
répété avec un désespoir effrayant qu'il n'échapperait pas à son sort,
se tue[75]». Moreau cite le fait suivant. Un aliéné, dont le frère et
l'oncle paternel s'étaient tués, était affecté de penchant au suicide.
Un frère qui venait lui rendre visite à Charenton était désespéré des
idées horribles qu'il en rapportait et ne pouvait se défendre de la
conviction que lui aussi finirait par succomber[76]. Un malade vient
faire à Brierre de Boismont la confession suivante: «Jusqu'à 53 ans, je
me suis bien porté; je n'avais aucun chagrin, mon caractère était assez
gai lorsque, il y a trois ans, j'ai commencé à avoir des idées noires...
Depuis trois mois, elles ne me laissent plus de repos et, à chaque
instant, je suis poussé à me donner la mort. Je ne vous cacherai pas que
mon frère s'est tué à 60 ans; jamais je ne m'en étais préoccupé d'une
manière sérieuse, mais en atteignant ma cinquante-sixième année, ce
souvenir s'est présenté avec plus de vivacité à mon esprit et,
maintenant, il est toujours présent.» Mais un des faits les plus
probants est celui que rapporte Falret. Une jeune fille de 19 ans
apprend «qu'un oncle du côté paternel s'était volontairement donné la
mort. Cette nouvelle l'affligea beaucoup: elle avait ouï-dire que la
folie était héréditaire, l'idée qu'elle pourrait un jour tomber dans ce
triste état usurpa bientôt son attention... Elle était dans cette triste
position lorsque son père mit volontairement un terme à son existence.
Dès lors, (elle) se croit tout à fait vouée à une mort violente. Elle
ne s'occupe plus que de sa fin prochaine et mille fois elle répète: «Je
dois périr comme mon père et comme mon oncle! mon sang est donc
corrompu!» Et elle commet une tentative. Or, l'homme qu'elle croyait
être son père ne l'était réellement pas. Pour la débarrasser de ses
craintes, sa mère lui avoue la vérité et lui ménage une entrevue avec
son père véritable. La ressemblance physique était si grande que la
malade vit tous ses doutes se dissiper à l'instant même. Dès lors, elle
renonce à toute idée de suicide; sa gaieté revient progressivement et sa
santé se rétablit[77].»
Ainsi, d'une part, les cas les plus favorables à l'hérédité du suicide
ne suffisent pas à en démontrer l'existence, de l'autre, ils se prêtent
sans peine à une autre explication. Mais il y a plus. Certains faits de
statistique, dont l'importance semble avoir échappé aux psychologues,
sont inconciliables avec l'hypothèse d'une transmission héréditaire
proprement dite. Ce sont les suivants:
1° S'il existe un déterminisme organico-psychique, d'origine
héréditaire, qui prédestine les hommes à se tuer, il doit sévir à peu
près également sur les deux sexes. Car, comme le suicide n'a, par
soi-même, rien de sexuel, il n'y a pas de raison pour que la génération
grève les garçons plutôt que les filles. Or, en fait, nous savons que
les suicides féminins sont en très petit nombre et ne représentent
qu'une faible fraction des suicides masculins. Il n'en serait pas ainsi
si l'hérédité avait la puissance qu'on lui attribue.
Dira-t-on que les femmes héritent, tout comme les hommes, du penchant au
suicide, mais qu'il est neutralisé, la plupart du temps, par les
conditions sociales qui sont propres au sexe féminin? Mais que faut-il
penser d'une hérédité qui, dans la majeure partie des cas, reste
latente, sinon qu'elle consiste en une bien vague virtualité dont rien
n'établit l'existence?
2° Parlant de l'hérédité de la phtisie, M. Grancher s'exprime en ces
termes: «Que l'on admette l'hérédité dans un cas de ce genre (il s'agit
d'une phtisie déclarée chez un enfant de trois mois), tout nous y
autorise... Il est déjà moins certain que la tuberculose date de la vie
intra-utérine, quand elle éclate quinze ou vingt mois après la
naissance, alors que rien ne pouvait faire soupçonner l'existence d'une
tuberculose latente... Que dirons-nous maintenant des tuberculoses qui
apparaissent quinze, vingt ou trente ans après la naissance? En
supposant même qu'une lésion aurait existé au commencement de la vie,
cette lésion au bout d'un temps si long, n'aurait-elle pas perdu sa
virulence? Est-il naturel d'accuser de tout le mal ces microbes fossiles
plutôt que les bacilles bien vivants... que le sujet est exposé à
rencontrer sur son chemin[78]». En effet, pour avoir le droit de
soutenir qu'une affection est héréditaire, à défaut de la preuve
péremptoire qui consiste à en faire voir le germe dans le fœtus ou dans
le nouveau-né, à tout le moins faudrait-il établir qu'elle se produit
fréquemment chez les jeunes enfants. Voilà pourquoi on a fait de
l'hérédité la cause fondamentale de cette folie spéciale qui se
manifeste dès la première enfance et que l'on a appelée, pour cette
raison, folie héréditaire. Koch a même montré que, dans les cas où la
folie, sans être créée de toutes pièces par l'hérédité, ne laisse pas
d'en subir l'influence, elle a une tendance beaucoup plus marquée à la
précocité que là où il n'y a pas d'antécédents connus[79].
On cite, il est vrai, des caractères qui sont regardés comme
héréditaires et qui, pourtant, ne se montrent qu'à un âge plus ou moins
avancé: tels la barbe, les cornes, etc. Mais ce retard n'est explicable
dans l'hypothèse de l'hérédité que s'ils dépendent d'un état organique
qui ne peut lui-même se constituer qu'au cours de l'évolution
individuelle; par exemple, pour tout ce qui concerne les fonctions
sexuelles, l'hérédité ne peut évidemment produire d'effets ostensibles
qu'à la puberté. Mais si la propriété transmise est possible à tout
âge, elle devrait se manifester d'emblée. Par conséquent, plus elle met
de temps à apparaître, plus aussi on doit admettre qu'elle ne tient de
l'hérédité qu'une faible incitation à être. Or, on ne voit pas pourquoi
la tendance au suicide serait solidaire de telle phase du développement
organique plutôt que de telle autre. Si elle constitue un mécanisme
défini, qui peut se transmettre tout organisé, il devrait donc entrer en
jeu dès les premières années.
Mais, en fait, c'est le contraire qui se passe. Le suicide est
extrêmement rare chez les enfants. En France, d'après Legoyt, sur 1
million d'enfants au-dessous de 16 ans, il y avait, pendant la période
1861-75, 4,3 suicides de garçons, 1,8 suicides de filles. En Italie,
d'après Morselli, les chiffres sont encore plus faibles: ils ne
s'élèvent pas au-dessus de 1,25 pour un sexe et de 0,33 pour l'autre
(période 1866-75), et la proportion est sensiblement la même dans tous
les pays. Les suicides les plus jeunes se commettent à cinq ans et ils
sont tout à fait exceptionnels. Encore n'est-il pas prouvé que ces faits
extraordinaires doivent être attribués à l'hérédité. Il ne faut pas
oublier, en effet, que l'enfant, lui aussi, est placé sous l'action des
causes sociales et qu'elles peuvent suffire à le déterminer au suicide.
Ce qui démontre leur influence même dans ce cas, c'est que les suicides
d'enfants varient selon le milieu social. Ils ne sont nulle part aussi
nombreux que dans les grandes villes[80]. C'est que, nulle part aussi,
la vie sociale ne commence aussitôt pour l'enfant, comme le prouve la
précocité qui distingue le petit citadin. Initié plus tôt et plus
complètement au mouvement de la civilisation, il en subit plus tôt et
plus complètement les effets. C'est aussi ce qui fait que, dans les pays
cultivés, le nombre des suicides infantiles s'accroît avec une
déplorable régularité[81].
Il y a plus. Non seulement le suicide est très rare pendant l'enfance,
mais c'est seulement avec la vieillesse qu'il arrive à son apogée et,
dans l'intervalle, il croît régulièrement d'âge en âge.