Au premier abord, un rapport plus étroit paraît exister entre la
quantité d'alcool consommé et la tendance au suicide, au moins pour ce
qui regarde notre pays. En effet, c'est dans les départements
septentrionaux qu'on boit le plus d'alcool et c'est aussi sur cette même
région que le suicide sévit avec le plus de violence. Mais d'abord, les
deux taches n'ont pas du tout, sur les deux cartes, la même
configuration. L'une a son _maximum_ de relief en Normandie et dans le
Nord et elle se dégrade à mesure qu'elle descend vers Paris; c'est celle
de la consommation alcoolique. L'autre, au contraire, a sa plus grande
intensité dans la Seine et les départements voisins; elle est déjà moins
sombre en Normandie et n'atteint pas le Nord. La première se développe
vers l'Ouest et va jusqu'au littoral de l'Océan; la seconde a une
orientation inverse. Elle est très vite arrêtée dans la direction de
l'Ouest par une limite qu'elle ne franchit pas; elle ne dépasse pas
l'Eure et l'Eure-et-Loir tandis qu'elle tend fortement vers l'Est. De
plus, la masse sombre formée au Midi par le Var et les Bouches-du-Rhône
sur la carte des suicides ne se retrouve plus du tout sur celle de
l'alcoolisme[49].
Enfin, même dans la mesure où il y a coïncidence, elle n'a rien de
démonstratif, car elle est fortuite. En effet, si l'on sort de France en
s'élevant toujours vers le Nord, la consommation de l'alcool va presque
régulièrement en croissant sans que le suicide se développe. Tandis
qu'en France, en 1873, il n'était consommé en moyenne que 2 litres 84
d'alcool par tête d'habitant, en Belgique, ce chiffre s'élevait à 8
litres 56 pour 1870, en Angleterre à 9 litres 07 (1870-71), en Hollande
à 4 litres (1870), en Suède à 10 litres 34 (1870), en Russie à 10 litres
69 (1866) et même à Saint-Pétersbourg jusqu'à 20 litres (1855). Et
cependant, tandis que, aux époques correspondantes, la France comptait
150 suicides par million d'habitants, la Belgique n'en avait que 68, la
Grande-Bretagne 70, la Suède 85, la Russie très peu. Même à
Saint-Pétersbourg, de 1864 à 1868, le taux moyen annuel n'a été que de
68,8. Le Danemark est le seul pays du Nord où il y ait à la fois
beaucoup de suicides et une grande consommation d'alcool (16 litres 51
en 1845)[50]. Si donc nos départements septentrionaux se font remarquer
à la fois par leur penchant au suicide et leur goût pour les boissons
spiritueuses, ce n'est pas que le premier dérive du second et y trouve
son explication. La rencontre est accidentelle. Dans le Nord, en
général, on boit beaucoup d'alcool parce que le vin y est rare et
cher[51], que, peut-être, une alimentation spéciale, de nature à
maintenir élevée la température de l'organisme, y est plus nécessaire
qu'ailleurs; et, d'un autre côté, il se trouve que les causes
génératrices du suicide sont spécialement accumulées dans cette même
région de notre pays.
La comparaison des différents pays d'Allemagne confirme cette
conclusion. Si, en effet, on les classe au double point de vue du
suicide et de la consommation alcoolique[52] (Voir tableau suivant), on
constate que le groupe où l'on se suicide le plus (le 3e) est un de ceux
où l'on consomme le moins d'alcool. Dans le détail on trouve même de
véritables contrastes: la province de Posen est presque de tout l'Empire
le pays le moins éprouvé par le suicide (96,4 cas pour un million
d'habitants), c'est celui où l'on s'alcoolise le plus (13 litres par
tête); en Saxe où l'on se tue presque quatre fois plus (348 pour un
million), on boit deux fois moins. Enfin, on remarquera que le quatrième
groupe, où la consommation de l'alcool est le plus faible, est composé
presque uniquement des États méridionaux. D'un autre côté, si l'on s'y
tue moins que dans le reste de l'Allemagne, c'est que la population y
est catholique ou contient de fortes minorités catholiques[53].
_Alcoolisme et suicide en Allemagne._
/*
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
| |Consommation | Moyenne des | Pays |
| |de l'alcool | suicides dans | |
| | (1884-86). | le groupe. | |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
| |13 lit. à | 206,1 p. | Posnanie, Silésie, |
|1er Groupe|10,8 par tête.| million d'hab.| Brandebourg, Poméranie. |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
| | | | Prusse orientale et |
| 2e ----- |9,2 lit. à 7,2| 208,4 --- | occidentale, Hanovre, |
| | | | province de Saxe, |
| | | | Thuringe, Westphalie. |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
| | | | Mecklembourg, |
| | | | royaume de Saxe, |
| 3e ----- |6,4 lit. à 4,5| 208,4 --- | Schleswig-Holstein, |
| | | | Alsace, province et |
| | | | grand-duché de Hesse. |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
| 4e ----- | 4 lit. et | | Provinces du Rhin, Bade, |
| | au-dessous. | 147,9 --- | Bavière, Wurtemberg. |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
Ainsi, il n'est aucun état psychopathique qui soutienne avec le suicide
une relation régulière et incontestable. Ce n'est pas parce qu'une
société contient plus ou moins de névropathes ou d'alcooliques, qu'elle
a plus ou moins de suicidés. Quoique la dégénérescence, sous ses
différentes formes, constitue un terrain psychologique éminemment propre
à l'action des causes qui peuvent déterminer l'homme à se tuer, elle
n'est pas elle-même une de ces causes. On peut admettre que, dans des
circonstances identiques, le dégénéré se tue plus facilement que le
sujet sain; mais il ne se tue pas nécessairement en vertu de son état.
La virtualité qui est en lui ne peut entrer en acte que sous l'action
d'autres facteurs qu'il nous faut rechercher.