II.

Mais le fait ainsi défini intéresse-t-il le sociologue? Puisque le

suicide est un acte de l'individu qui n'affecte que l'individu, il

semble qu'il doive exclusivement dépendre de facteurs individuels et

qu'il ressortisse, par conséquent, à la seule psychologie. En fait,

n'est-ce pas par le tempérament du suicidé, par son caractère, par ses

antécédents, par les événements de son histoire privée que l'on explique

d'ordinaire sa résolution?

Nous n'avons pas à rechercher pour l'instant dans quelle mesure et sous

quelles conditions il est légitime d'étudier ainsi les suicides, mais ce

qui est certain, c'est qu'ils peuvent être envisagés sous un tout autre

aspect. En effet, si, au lieu de n'y voir que des événements

particuliers, isolés les uns des autres et qui demandent à être examinés

chacun à part, on considère l'ensemble des suicides commis dans une

société donnée pendant une unité de temps donnée, on constate que le

total ainsi obtenu n'est pas une simple somme d'unités indépendantes, un

tout de collection, mais qu'il constitue par lui-même un fait nouveau et

_sui generis_, qui a son unité et son individualité, sa nature propre

par conséquent, et que, de plus, cette nature est éminemment sociale. En

effet, pour une même société, tant que l'observation ne porte pas sur

une période trop étendue, ce chiffre est à peu près invariable, comme le

prouve le tableau I (V. ci-dessous). C'est que, d'une année à la

suivante, les circonstances au milieu desquelles se développe la vie des

peuples restent sensiblement les mêmes. Il se produit bien parfois des

variations plus importantes; mais elles sont tout à fait l'exception. On

peut voir, d'ailleurs, qu'elles sont toujours contemporaines de quelque

crise qui affecte passagèrement l'état social[4].

/*

TABLEAU I

_Constance du suicide dans les principaux pays d'Europe (Chiffres absolus)._

+--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+

| | | | | | | |

| ANNÉES.| FRANCE. | PRUSSE. | ANGLE- | SAXE. | BAVIÈRE. | DANEMARK. |

| | | | TERRE | | | |

+--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+

| | | | | | | |

| 1841 | 2.814 | 1.630 | | 290 | | 337 |

| 1842 | 2.866 | 1.598 | | 318 | | 317 |

| 1843 | 3.020 | 1.720 | | 420 | | 301 |

| 1844 | 2.973 | 1.575 | | 335 | 244 | 285 |

| 1845 | 3.082 | 1.700 | | 338 | 250 | 290 |

| 1846 | 3.102 | 1.707 | | 373 | 220 | 376 |

| 1847 | (3.647) | (1.852) | | 377 | 217 | 345 |

| 1848 | (3.301) | (1.649) | | 398 | 215 | (305) |

| 1849 | 3.583 | (1.527) | | (328) | (189) | 337 |

| 1850 | 3.596 | 1.736 | | 390 | 250 | 340 |

| 1851 | 3.598 | 1.809 | | 402 | 260 | 401 |

| 1852 | 3.676 | 2.073 | | 530 | 226 | 426 |

| 1853 | 3.415 | 1.942 | | 431 | 263 | 419 |

| 1854 | 3.700 | 2.198 | | 547 | 318 | 363 |

| 1855 | 3.810 | 2.351 | | 568 | 307 | 399 |

| 1856 | 4.189 | 2.377 | | 550 | 318 | 426 |

| 1857 | 3.967 | 2.038 | 1.349 | 485 | 286 | 427 |

| 1858 | 3.903 | 2.126 | 1.275 | 491 | 329 | 457 |

| 1859 | 3.899 | 2.146 | 1.248 | 507 | 387 | 451 |

| 1860 | 4.050 | 2.105 | 1.365 | 548 | 339 | 468 |

| 1861 | 4.454 | 2.185 | 1.347 | (643) | | |

| 1862 | 4.770 | 2.112 | 1.317 | 557 | | |

| 1863 | 4.613 | 2.374 | 1.315 | 643 | | |

| 1864 | 4.521 | 2.203 | 1.340 | (545) | | 411 |

| 1865 | 4.946 | 2.361 | 1.392 | 619 | | 451 |

| 1866 | 5.119 | 2.485 | 1.329 | 704 | 410 | 443 |

| 1867 | 5.011 | 3.625 | 1.316 | 752 | 471 | 469 |

| 1868 | (5.547) | 3.658 | 1.508 | 800 | 453 | 498 |

| 1869 | 5.114 | 3.544 | 1.588 | 710 | 425 | 462 |

| 1870 | | 3.270 | 1.554 | | | 486 |

| 1871 | | 3.135 | 1.495 | | | |

| 1872 | | 3.467 | 1.514 | | | |

| | | | | | | |

+--------------------------------------------------------------------+

*/

C'est ainsi qu'en 1848 une baisse brusque a eu lieu dans tous les États

européens.

Si l'on considère un plus long intervalle de temps, on constate des

changements plus graves. Mais alors ils deviennent chroniques; ils

témoignent donc simplement que les caractères constitutionnels de la

société ont subi, au même moment, de profondes modifications. Il est

intéressant de remarquer qu'ils ne se produisent pas avec l'extrême

lenteur que leur ont attribuée un assez grand nombre d'observateurs;

mais ils sont à la fois brusques et progressifs. Tout à coup, après une

série d'années où les chiffres ont oscillé entre des limites très

rapprochées, une hausse se manifeste qui, après des hésitations en sens

contraires, s'affirme, s'accentue et enfin se fixe. C'est que toute

rupture de l'équilibre social, si elle éclate soudainement, met toujours

du temps à produire toutes ses conséquences. L'évolution du suicide est

ainsi composée d'ondes de mouvement, distinctes et successives, qui ont

lieu par poussées, se développent pendant un temps, puis s'arrêtent pour

recommencer ensuite. On peut voir sur le tableau précédent qu'une de ces

ondes s'est formée presque dans toute l'Europe au lendemain des

événements de 1848, c'est-à-dire vers les années 1850-1853 selon les

pays; une autre a commencé en Allemagne après la guerre de 1866, en

France un peu plus tôt, vers 1860, à l'époque qui marque l'apogée du

gouvernement impérial, en Angleterre vers 1868, c'est-à-dire après la

révolution commerciale que déterminèrent alors les traités de commerce.

Peut-être est-ce à la même cause qu'est due la nouvelle recrudescence

que l'on constate chez nous vers 1865. Enfin, après la guerre de 1870 un

nouveau mouvement en avant a commencé qui dure encore et qui est à peu

près général en Europe[5].

Chaque société a donc, à chaque moment de son histoire, une aptitude

définie pour le suicide. On mesure l'intensité relative de cette

aptitude en prenant le rapport entre le chiffre global des morts

volontaires et la population de tout âge et de tout sexe. Nous

appellerons cette donnée numérique _taux de la mortalité-suicide propre

à la société considérée_. On le calcule généralement par rapport à un

million ou à cent mille habitants.

Non seulement ce taux est constant pendant de longues périodes de temps,

mais l'invariabilité en est même plus grande que celle des principaux

phénomènes démographiques. La mortalité générale, notamment, varie

beaucoup plus souvent d'une année à l'autre et les variations par

lesquelles elle passe sont beaucoup plus importantes. Pour s'en assurer,

il suffit de comparer, pendant plusieurs périodes, la manière dont

évoluent l'un et l'autre phénomène. C'est ce que nous avons fait au

tableau II (V. ci-dessous). Pour faciliter le rapprochement, nous avons,

tant pour les décès que pour les suicides, exprimé le taux de chaque

année en fonction du taux moyen de la période, ramené à 100. Les écarts

d'une année à l'autre ou par rapport au taux moyen sont ainsi rendus

comparables dans les deux colonnes. Or, il résulte de cette comparaison

qu'à chaque période l'ampleur des variations est beaucoup plus

considérable du côté de la mortalité générale que du côté des suicides;

elle est, en moyenne, deux fois plus grande. Seul, l'écart _minimum_

entre deux années consécutives est sensiblement de même importance de

part et d'autre pendant les deux dernières périodes. Seulement, ce

_minimum_ est une exception dans la colonne des décès, alors qu'au

contraire les variations annuelles des suicides ne s'en écartent

qu'exceptionnellement. On s'en aperçoit en comparant les écarts

moyens[6].

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 11 / 163 题