Nomination des quatre généraux pour commander l'armée carliste: Ellio,
Dorregaray, Lissarraga et de Valdespina.--Entrée de don Carlos en
Espagne.--Appel aux armes.--Le château de la duchesse de M***.--Le
journalisme espagnol.--Succès remportés par les carlistes.--Situation
actuelle.--Comment pourra se terminer ta guerre civile; solution
probable.
C'est vers le courant du mois de juin, alors que les bandes nombreuses
disséminées en Biscaye, dans le Guipuzcoa et la Navarre, avaient étendu
partout leurs opérations, que la junte de guerre, qui venait de réaliser
un nouvel emprunt en Angleterre, jugea à propos de les former en trois
corps d'armée placés sous les commandements de Dorregaray, Lissarraga et
de Valdespina. Je dois constater que ce fut la première organisation
sérieuse qui ait été faite de l'insurrection carliste. Le général Ellio
fut placé, en qualité de major-général, à la tête de ces trois corps
d'armée.
Un mot sur ces quatre chefs.
Ellio est un vieux général bien connu, qui a fait ses preuves pendant la
guerre de Sept ans. Ami et compagnon de Cabrera et de Zumalacarregui, il
a été un des plus braves adversaires du général Espartero, commandant en
chef des troupes de la reine Christine, et l'a battu dans plusieurs
rencontres, notamment à la bataille livrée aux environs de Vitoria.
Pendant sept ans, à la tête des bandes navarraises, il a parcouru toutes
les provinces du Nord, franchi l'Ebre et fait trembler la régente jusque
sur son trône. Il connaît donc tout le pays envahi encore aujourd'hui
par les carlistes, et nul ne peut mieux que lui savoir tirer un bon
parti de sa topographie. Aussi, les mouvements stratégiques que les
troupes carlistes effectuent en ce moment s'exécutent-ils d'après le
plan qu'il a tracé lui-même. Ellio est donc, à l'heure qu'il est, l'âme
et l'inspirateur de l'insurrection carliste.
Dorregaray, que don Carlos a investi du commandement de la Navarre, est
un officier très-distingué, d'origine basque, et connaissant, lui aussi,
parfaitement la carte du pays, théâtre actuel de la guerre civile. Il
l'a prouvé, au reste, d'une manière incontestable, à la bataille
d'Eraül, où en faisant mouvoir savamment ses troupes à travers les
montagnes, il parvint à couper la brigade de Novarro de celle de
Cabrinetti; ce qui décida de la bataille qu'il gagna. On sait que la
bataille d'Eraül passe, à juste titre, pour un des plus beaux faits
d'armes de l'insurrection actuelle.
Lissarraga est un ancien lieutenant-colonel de l'armée régulière, sous
le règne d'Isabelle II. Après la révolution de septembre 1868, qui
détrôna cette reine, il embrassa le parti de don Carlos. Nommé au
commandement de la Biscaye, il a su concentrer habilement les bandes
qui, disséminées sur divers points, opéraient sans ordre et sans but
déterminé d'avance. Il en forma un corps d'armée qui a fait, pendant
plus d'un mois, le blocus de Bilbao, un instant sur le point de tomber
au pouvoir des carlistes.
Quant au marquis de Valdespina, un des plus riches propriétaires du
Guipuzcoa et dont le château, situé aux environs de Loyola, passe à bon
droit pour une merveille d'architecture; il est très-aimé dans la
contrée. Distingué par la noblesse de son caractère, la sincérité de ses
convictions royalistes, sa bravoure et sa loyauté, de Valdespina jouit
de l'estime de tous les habitants des quatre provinces, même de celle de
ses adversaires politiques. La meilleure preuve qu'on puisse en donner,
c'est le respect qu'ont eu les libéraux et les troupes régulières pour
son château qui, quoique placé au centre de l'insurrection, et par
conséquent du mouvement des brigades républicaines, n'a éprouvé, de leur
part, aucun dégât. J'ajouterai, en outre, qu'il est un des chefs les
plus actifs et celui qui exerce le plus d'influence sur l'esprit des
populations des provinces insurgées.
Ces quatre chefs, qui connaissent la contrée et ses montagnes dans tous
leurs recoins, ont une grande supériorité de stratégie sur les généraux
du gouvernement, dont la plupart n'ont pas la moindre notion
géographique du terrain sur lequel ils font mouvoir leurs troupes. Ce
qui explique combien il sera difficile à la république de Castelar, en
supposant même qu'elle puisse disposer de forces suffisantes, d'étouffer
l'insurrection. J'estime donc que, dans le cas où elle ne triompherait
pas, l'insurrection peut durer encore bien des années.
Un mois après les opérations vigoureuses entreprises par ces quatre
commandants, la situation du parti carliste parut être si florissante
que les chefs de l'insurrection crurent pouvoir engager don Carlos, qui
habitait toujours le château de Peyrolhade, de venir se mettre à la tête
des «troupes libératrices de l'Espagne». En conséquence, le 18 du mois
de juillet dernier, le prétendant, escorté d'un brillant état-major,
partit du camp de _Pena-Plata_, franchit la frontière et se rendit à
Vera, où il fut reçu avec le plus grand enthousiasme de la part des
populations et de ses troupes accourues sur son passage. Les cloches des
églises sonnèrent à toute volée et les curés des paroisses que
traversait le cortège vinrent processionnellement lui présenter leurs
hommages. Jamais aucun souverain de l'Espagne n'avait été accueilli avec
autant de démonstrations sympathiques.
Cette entrée triomphale et inattendue de don Carlos sur le territoire
espagnol surprit le gouvernement de Madrid, qui ne s'attendait pas à le
voir de sitôt se mettre à la tête des troupes insurrectionnelles. On
avait répandu tant de faux bruits sur le compte du prétendant, que les
uns faisaient voyager à l'étranger et dont les autres avaient annoncé
tant de fois la mort, qu'il était bien permis à Figueras, chef du
pouvoir exécutif, d'avoir été pris au dépourvu par cette audacieuse
entreprise. Mais ce qui déconcerta le plus les membres du gouvernement
républicain, c'est que don Carlos faisait coïncider précisément son
entrée sur le territoire espagnol avec les insurrections
internationalistes, fédérales, cantonales et autres qui agitaient
Barcelone, Cadix, Carthagène, Grenade, Séville, et les principales
villes du Midi et du Centre de la Péninsule.
J'étais à Pampelune lorsque la nouvelle de l'entrée du roi en Espagne se
répandit dans le public. Dans cette ville, entièrement carliste, elle
fut accueillie avec des transports d'allégresse par tous les habitants
qui manifestaient ouvertement la joie et la satisfaction qu'elle leur
faisait éprouver. On l'avait affichée sur tous les murs de la ville
d'une manière tellement ostensible, qu'on n'aurait jamais cru se trouver
dans une cité soumise au régime républicain. Pour ma part, j'en fus
étrangement surpris, quoique habitué, depuis longtemps, aux bizarreries
et aux contradictions du caractère espagnol en matière politique. Il est
à remarquer que Pampelune, capitale de la Navarre, est une place forte
de première classe, possédant une population d'environ seize mille
habitants et une garnison ordinairement assez nombreuse. Celle-ci, dont
l'effectif s'élevait à cinq ou six mille hommes de toutes armes, parut
rester complètement indifférente à toutes ces manifestations politiques.
Tandis que don Carlos s'avançait ainsi dans l'intérieur de la Navarre, à
la tête de son état-major, et qu'il allait établir son quartier général
à San-Estaban, ses émissaires faisaient publier par les _alcaldes_
(maires) et placarder dans les villages et les localités importantes
l'ordonnance suivante, qui n'est autre qu'un appel aux armes, dont je
reproduis la traduction comme étant à la fois un document et une
curiosité historiques.
«Ordonnance de Sa Majesté le roi Carlos _settimo_, que Dieu garde!
«Mes fidèles et aimés sujets des provinces de la Navarre, du Guipuzcoa,
de la Biscaye et de l'Alava, je vous ordonne par la présente patente de
prendre les armes et de marcher à la défense de mes droits sacrés, qui
sont aussi les vôtres, afin de reconquérir _vos fueros_, vos privilèges
et toutes vos immunités que vous ont octroyés mes ancêtres et que les
gouvernements usurpateurs vous ont ravis.
«Sur le vu de la présente, scellée de mon sceau royal, tout Basque âgé
de vingt à quarante ans s'enrôlera sous ma noble bannière. Il obéira aux
ordres des braves et vaillants _cabecillos_ que j'ai investis de mon
autorité. Des armes et des munitions seront fournies à tous. Avec l'aide
de Dieu et le secours de mon épée, nous triompherons des usurpateurs et
nous rétablirons le trône de mon auguste aïeul Philippe V. Que mes
fidèles sujets des quatre provinces restées attachées à ma cause se le
tiennent pour dit!--MOI, _le roi Carlos settimo_.»
Un exemplaire de cette ordonnance me fut donné, le lendemain même de sa
publication, dans un des principaux cercles de Pampelune, où elle
circulait de main en main. On se la communiquait sur la place de la
Constitution, dans les promenades, et jusque sur les marchés publics,
comme s'il se fût agi d'un acte officiel du gouvernement établi; avec
plus d'empressement encore, car les actes officiels de ce dernier
étaient loin de recevoir de la part des Pampelunais un accueil aussi
empressé.
J'avais fait connaissance, pendant le peu de temps que je séjournai dans
la capitale de la Navarre, de deux jeunes gens fort distingués qui
avaient fait leurs études à Paris, fils d'un magistrat du tribunal
supérieur de la ville. Quel ne fut pas mon étonnement, lorsque, le
lendemain de la publication de la susdite ordonnance, les deux frères
vinrent me trouver à l'hôtel pour me faire leurs adieux.
--Où allez-vous donc? leur dis-je, étonné de leur départ précipité, dont
ils ne m'avaient rien dit la veille.
--Nous allons rejoindre l'armée du roi, me dit l'aîné, à peine âgé de
vingt et un ans; voyez l'ordre qui nous enjoint de partir, ajouta-t-il
en me montrant la fameuse ordonnance dont j'avais un exemplaire entre
les mains.
--Comment, lui dis-je, vous allez quitter votre famille, vous séparer de
votre digne père qui vous adore, pour aller affronter à travers les
montagnes les hasards de la guerre de partisans? Ce n'est pas possible.
Le premier de vos devoirs, ce me semble, est de rester auprès de vos
parents; c'est, au surplus, le conseil que je vous donne en véritable
ami.
--Le roi a parlé, me répondit-il gravement, nous n'avons plus à hésiter.
Notre valise est prête, et dans une heure nous serons sur la route qui
conduit au quartier général de Sa Majesté, Adieu et au revoir!
Et les deux frères me quittèrent pleins de cette foi ou de ce fanatisme
politiques qui animaient les peuples du temps des croisades, et dont les
Basques et les Navarrais semblent avoir conservé, seuls, la tradition.
Quinze jours après leur départ, le plus jeune tomba mortellement blessé
à l'attaque de Tolosa, et l'aîné a été tué, il y a quelques jours, au
siège d'Estella, soutenu contre les troupes de Moriones, qui furent
forcées d'abandonner leurs positions.
H. Castillon (d'Aspet).
(La suite prochainement.)