IV

Le lendemain, à l'heure dite, la salle publique était comble et le

médecin annonça tout d'abord que Rivet continuait à prendre du mieux.

Un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines et

l'enquête commença.

Le père Louison avait été ponctuel à l'ordre du magistrat, mais il se

tenait assis, seul, dans un coin, plié en deux, les coudes sur les

genoux, et la tête dans les deux mains.

À l'appel du magistrat qui lui demanda de raconter les événements de

la veille, tout en lui disant qu'il n'était pas forcé de

s'incriminer, il se leva tranquillement et récita, les yeux baissés,

et d'une voix navrante de regret et de honte, tout ce qui s'était

passé, sans en oublier le moindre incident. Il termina par ces mots:

--Je me suis laissé emporter par un accès de colère insurmontable et

je me suis comporté comme une brute et non comme un chrétien. Je vous

en demande pardon, M. le magistrat, j'en demande pardon à Rivet et à

sa famille et j'en demande pardon à MM. les habitants du village qui

ont été témoins du grand scandale que j'ai causé par ma colère et par

ma brutalité. Je remercie Dieu d'avoir épargné la vie de Rivet, et je

suis prêt à subir le châtiment que j'ai mérité,

--Heureusement pour vous, père Louison, répondit le magistrat, que la

vie de Rivet n'est pas en danger, car il m'aurait fallu vous envoyer

en prison. Il faut cependant que votre déposition soit corroborée et

je demande aux voyageurs qui ont sauvé Rivet de raconter ce qu'ils

ont vu, ce qu'ils ont fait et ce qui s'est passé à leur connaissance,

pendant l'affaire d'hier.

Le plus âgé des voyageurs, qui était un enfant de la paroisse

revenant de passer l'hiver dans les chantiers de la Gatineau, raconta

simplement les faits du sauvetage et corrobora la déposition du père

Louison. Son compagnon, qui était aussi un homme de la soixantaine,

s'avançait pour raconter son histoire, lorsqu'il se trouva face à

face avec l'accusé qu'il n'avait pas encore vu. Il le regarda bien en

face, hésita un instant, puis d'une voix où se mêlaient la crainte et

l'étonnement:

--Louis Vanelet!

Le père Louison leva la tête dans un mouvement involontaire de

terreur et regarda l'homme qui venait de prononcer ce nom, inconnu

dans la paroisse de L...

Les regards des deux hommes s'entrecroisèrent comme deux lames

d'acier qui se choquent dans un battement d'épée préliminaire, puis

s'abaissèrent aussitôt; et le vieil _homme de cages_ raconta le

sauvetage auquel il avait pris part et le drame dont il avait été

témoin, sans faire aucune allusion à ce nom qu'il venait de jeter en

pâture à la curiosité publique.

Il était évident qu'en dépit des pénibles événements de la veille,

les sympathies de l'auditoire se portaient vers le père Louison, et

personne ne fit trop attention, si ce n'est le magistrat, à l'_a

parte_ qui venait de se produire entre le témoin et l'accusé.

D'ailleurs, on est naturellement porté à l'indulgence chez nos

habitants de la campagne, et l'enquête fut promptement terminée par

le magistrat, qui enjoignit simplement au vieux pêcheur de retourner

chez lui, de vaquer à ses occupations et de se tenir à la disposition

de la justice.

La foule se dispersa lentement et le père Louison retourna s'enfermer

dans sa cahute pour échapper aux retards curieux qui l'obsédaient.

Le magistrat, avant de s'éloigner, s'approcha du dernier témoin et

lui intima l'ordre de venir le voir chez lui, le soir même, à huit

heures. Il voulait lui causer.

V

Fidèle au rendez-vous qui lui avait été imposé, le vieux voyageur se

trouva, à l'heure dite, en présence du juge, du curé et du notaire

qui s'étaient réunis pour la circonstance.

Il se doutait bien un peu de la raison qui avait provoqué sa

convocation devant ce tribunal d'un nouveau genre. Aussi ne fut-il

pas pris par surprise lorsqu'on lui demanda à brûle-pourpoint:

--Vous connaissez le père Louison depuis longtemps et vous lui avez

donné le nom de Louis Vanelet, ce matin, à l'audience.

--C'est vrai, monsieur le juge, répondit le voyageur sans hésiter.

Dites-nous alors, où, quand et comment vous avez fait sa

connaissance?

--Oh! il y a longtemps, bien longtemps. C'était au temps de mon

premier voyage à la Gatineau. Nous faisions chantier pour les Gilmour

et Louis Vanelet et moi nous bûchions dans le même camp. C'était un

bon travaillant, un bon équarisseur et un bon garçon. Tout le monde

aimait surtout à lui entendre raconter des histoires, le soir, autour

de la cambuse. Un jour, une escouade de travailleurs nous arriva

pour partager notre chantier et il y en avait un parmi les nouveaux

arrivants qui connaissait Vanelet et qui venait de la même paroisse

que lui, aux environs de Montréal. Ils se saluèrent à peine et

il était évident qu'il y avait eu gribouille entre eux. Rien

d'extraordinaire ne vint d'abord troubler la bonne entente, jusqu'à

ce qu'un jour, Vanelet vînt me trouver et me demandât de lui servir

de témoin dans une lutte à coups de poings qu'il devait avoir le

lendemain avec son coparoissien. "Nous aimons, me dit-il, la même

fille, au pays, et comme nous ne pouvons l'épouser tous les deux,

nous voulons régler l'affaire par une partie de boxe." La proposition

me parut assez raisonnable, car on se bat volontiers et pour de bien

petites raisons dans les chantiers. J'acceptai donc et le lendemain

matin, de bonne heure, avant l'heure des travaux, les adversaires

étaient face à face dans une clairière voisine. La bataille commença

assez rondement, mais à peine les premiers coups avaient-ils été

portés que Vanelet était absolument hors de lui-même, dans un accès

de fureur noire. Plus fort et plus adroit que son adversaire, il lui

portait des coups terribles sous lesquels l'autre s'écrasait comme

sous des coups de massue. J'essayai vainement, avec l'autre témoin,

d'intervenir pour faire cesser la lutte, mais Vanelet, fou de rage

et fort comme un taureau, frappait toujours jusqu'à ce que son

adversaire, les yeux pochés et la figure ensanglantée, perdît

connaissance et ne pût se relever. Alors Vanelet le saisit et, le

balançant au bout de ses bras, le lança sur la neige durcie et glacée

qui recouvrait le sol. Le pauvre diable était sans connaissance et le

sang lui sortait par le nez et par les oreilles. Vanelet allait de

nouveau se précipiter sur sa victime lorsque nous nous jetâmes sur

lui et c'est avec la plus grande peine que nous réussîmes à empêcher

un meurtre. Jamais je n'avais vu un homme aussi fort, dans une fureur

aussi terrible. Il se calma cependant après quelques instants et

s'enfuit comme un fou à travers la forêt. Mon compagnon se rendit au

chantier pour obtenir un traîneau afin de transporter le corps

inanimé de notre camarade. Bien que nous fussions au mois de février

et en pleine forêt, très éloignés de toute habitation, Louis Vanelet

disparut du chantier. Je l'ai revu hier pour la première fois depuis

cette époque mémorable, car aucun de nous ne savait ce qu'il était

devenu. Le pauvre homme qu'il avait presque assommé resta pendant

longtemps entre la vie et la mort et nous le ramenâmes, au printemps,

dans un pitoyable état, pour le renvoyer dans sa famille. J'ai appris

depuis qu'il s'était rétabli et qu'il avait fini par épouser celle

pour qui il avait failli sacrifier sa vie.

Le magistrat, le curé et le notaire, après avoir écouté attentivement

cette histoire, se consultèrent longuement et finirent par décider

qu'en vue du caractère irascible du père Louison, de ses colères

terribles et de sa force herculéenne, il fallait en faire un exemple

et le traduire devant la Cour Criminelle qui siégeait à Sorel.

Le bailli recevrait des instructions à cet effet.

La chasse galerie: Légendes Canadiennes · 第 23 / 24 题