Le lendemain, à l'heure dite, la salle publique était comble et le
médecin annonça tout d'abord que Rivet continuait à prendre du mieux.
Un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines et
l'enquête commença.
Le père Louison avait été ponctuel à l'ordre du magistrat, mais il se
tenait assis, seul, dans un coin, plié en deux, les coudes sur les
genoux, et la tête dans les deux mains.
À l'appel du magistrat qui lui demanda de raconter les événements de
la veille, tout en lui disant qu'il n'était pas forcé de
s'incriminer, il se leva tranquillement et récita, les yeux baissés,
et d'une voix navrante de regret et de honte, tout ce qui s'était
passé, sans en oublier le moindre incident. Il termina par ces mots:
--Je me suis laissé emporter par un accès de colère insurmontable et
je me suis comporté comme une brute et non comme un chrétien. Je vous
en demande pardon, M. le magistrat, j'en demande pardon à Rivet et à
sa famille et j'en demande pardon à MM. les habitants du village qui
ont été témoins du grand scandale que j'ai causé par ma colère et par
ma brutalité. Je remercie Dieu d'avoir épargné la vie de Rivet, et je
suis prêt à subir le châtiment que j'ai mérité,
--Heureusement pour vous, père Louison, répondit le magistrat, que la
vie de Rivet n'est pas en danger, car il m'aurait fallu vous envoyer
en prison. Il faut cependant que votre déposition soit corroborée et
je demande aux voyageurs qui ont sauvé Rivet de raconter ce qu'ils
ont vu, ce qu'ils ont fait et ce qui s'est passé à leur connaissance,
pendant l'affaire d'hier.
Le plus âgé des voyageurs, qui était un enfant de la paroisse
revenant de passer l'hiver dans les chantiers de la Gatineau, raconta
simplement les faits du sauvetage et corrobora la déposition du père
Louison. Son compagnon, qui était aussi un homme de la soixantaine,
s'avançait pour raconter son histoire, lorsqu'il se trouva face à
face avec l'accusé qu'il n'avait pas encore vu. Il le regarda bien en
face, hésita un instant, puis d'une voix où se mêlaient la crainte et
l'étonnement:
--Louis Vanelet!
Le père Louison leva la tête dans un mouvement involontaire de
terreur et regarda l'homme qui venait de prononcer ce nom, inconnu
dans la paroisse de L...
Les regards des deux hommes s'entrecroisèrent comme deux lames
d'acier qui se choquent dans un battement d'épée préliminaire, puis
s'abaissèrent aussitôt; et le vieil _homme de cages_ raconta le
sauvetage auquel il avait pris part et le drame dont il avait été
témoin, sans faire aucune allusion à ce nom qu'il venait de jeter en
pâture à la curiosité publique.
Il était évident qu'en dépit des pénibles événements de la veille,
les sympathies de l'auditoire se portaient vers le père Louison, et
personne ne fit trop attention, si ce n'est le magistrat, à l'_a
parte_ qui venait de se produire entre le témoin et l'accusé.
D'ailleurs, on est naturellement porté à l'indulgence chez nos
habitants de la campagne, et l'enquête fut promptement terminée par
le magistrat, qui enjoignit simplement au vieux pêcheur de retourner
chez lui, de vaquer à ses occupations et de se tenir à la disposition
de la justice.
La foule se dispersa lentement et le père Louison retourna s'enfermer
dans sa cahute pour échapper aux retards curieux qui l'obsédaient.
Le magistrat, avant de s'éloigner, s'approcha du dernier témoin et
lui intima l'ordre de venir le voir chez lui, le soir même, à huit
heures. Il voulait lui causer.
V
Fidèle au rendez-vous qui lui avait été imposé, le vieux voyageur se
trouva, à l'heure dite, en présence du juge, du curé et du notaire
qui s'étaient réunis pour la circonstance.
Il se doutait bien un peu de la raison qui avait provoqué sa
convocation devant ce tribunal d'un nouveau genre. Aussi ne fut-il
pas pris par surprise lorsqu'on lui demanda à brûle-pourpoint:
--Vous connaissez le père Louison depuis longtemps et vous lui avez
donné le nom de Louis Vanelet, ce matin, à l'audience.
--C'est vrai, monsieur le juge, répondit le voyageur sans hésiter.
Dites-nous alors, où, quand et comment vous avez fait sa
connaissance?
--Oh! il y a longtemps, bien longtemps. C'était au temps de mon
premier voyage à la Gatineau. Nous faisions chantier pour les Gilmour
et Louis Vanelet et moi nous bûchions dans le même camp. C'était un
bon travaillant, un bon équarisseur et un bon garçon. Tout le monde
aimait surtout à lui entendre raconter des histoires, le soir, autour
de la cambuse. Un jour, une escouade de travailleurs nous arriva
pour partager notre chantier et il y en avait un parmi les nouveaux
arrivants qui connaissait Vanelet et qui venait de la même paroisse
que lui, aux environs de Montréal. Ils se saluèrent à peine et
il était évident qu'il y avait eu gribouille entre eux. Rien
d'extraordinaire ne vint d'abord troubler la bonne entente, jusqu'à
ce qu'un jour, Vanelet vînt me trouver et me demandât de lui servir
de témoin dans une lutte à coups de poings qu'il devait avoir le
lendemain avec son coparoissien. "Nous aimons, me dit-il, la même
fille, au pays, et comme nous ne pouvons l'épouser tous les deux,
nous voulons régler l'affaire par une partie de boxe." La proposition
me parut assez raisonnable, car on se bat volontiers et pour de bien
petites raisons dans les chantiers. J'acceptai donc et le lendemain
matin, de bonne heure, avant l'heure des travaux, les adversaires
étaient face à face dans une clairière voisine. La bataille commença
assez rondement, mais à peine les premiers coups avaient-ils été
portés que Vanelet était absolument hors de lui-même, dans un accès
de fureur noire. Plus fort et plus adroit que son adversaire, il lui
portait des coups terribles sous lesquels l'autre s'écrasait comme
sous des coups de massue. J'essayai vainement, avec l'autre témoin,
d'intervenir pour faire cesser la lutte, mais Vanelet, fou de rage
et fort comme un taureau, frappait toujours jusqu'à ce que son
adversaire, les yeux pochés et la figure ensanglantée, perdît
connaissance et ne pût se relever. Alors Vanelet le saisit et, le
balançant au bout de ses bras, le lança sur la neige durcie et glacée
qui recouvrait le sol. Le pauvre diable était sans connaissance et le
sang lui sortait par le nez et par les oreilles. Vanelet allait de
nouveau se précipiter sur sa victime lorsque nous nous jetâmes sur
lui et c'est avec la plus grande peine que nous réussîmes à empêcher
un meurtre. Jamais je n'avais vu un homme aussi fort, dans une fureur
aussi terrible. Il se calma cependant après quelques instants et
s'enfuit comme un fou à travers la forêt. Mon compagnon se rendit au
chantier pour obtenir un traîneau afin de transporter le corps
inanimé de notre camarade. Bien que nous fussions au mois de février
et en pleine forêt, très éloignés de toute habitation, Louis Vanelet
disparut du chantier. Je l'ai revu hier pour la première fois depuis
cette époque mémorable, car aucun de nous ne savait ce qu'il était
devenu. Le pauvre homme qu'il avait presque assommé resta pendant
longtemps entre la vie et la mort et nous le ramenâmes, au printemps,
dans un pitoyable état, pour le renvoyer dans sa famille. J'ai appris
depuis qu'il s'était rétabli et qu'il avait fini par épouser celle
pour qui il avait failli sacrifier sa vie.
Le magistrat, le curé et le notaire, après avoir écouté attentivement
cette histoire, se consultèrent longuement et finirent par décider
qu'en vue du caractère irascible du père Louison, de ses colères
terribles et de sa force herculéenne, il fallait en faire un exemple
et le traduire devant la Cour Criminelle qui siégeait à Sorel.
Le bailli recevrait des instructions à cet effet.