Je fis à l'abbé, qui m'attendait chez Patience, le récit de cette
conférence, et il fut entièrement de mon avis; il pensa, comme moi,
que le prieur, loin de travailler à détourner le trappiste de ses
prétendus desseins, l'engageait de tout son pouvoir à m'épouvanter
pour m'amener à de grands sacrifices d'argent. Il était tout simple,
à ses yeux, que ce vieillard, fidèle à l'esprit monacal, voulût
mettre dans les mains d'un Mauprat moine le fruit des labeurs et des
économies d'un Mauprat séculier.
--C'est là le caractère indélébile du clergé catholique, me dit-il.
Il ne saurait vivre sans faire la guerre aux familles et sans épier
tous les moyens de les spolier. Il semble que ces biens soient sa
propriété et que toutes les voies lui soient bonnes pour les
recouvrer. Il n'est pas aussi facile que vous le pensez de se défendre
contre ce doucereux brigandage. Les moines ont l'appétit persévérant
et l'esprit ingénieux. Soyez prudent et attendez-vous à tout. Vous ne
pourrez jamais décider un trappiste à se battre; retranché sous son
capuchon, il recevra, courbé et les mains en croix, les plus sanglants
outrages; et, sachant fort bien que vous ne l'assassinerez pas, il ne
vous craindra guère. Et puis vous ne savez pas ce qu'est la justice
dans la main des hommes et de quelle manière un procès criminel est
conduit et jugé quand une des parties ne recule devant aucun moyen de
séduction et d'épouvante. Le clergé est puissant; la robe est
déclamatoire; les mots probité et intégrité résonnent depuis des
siècles sur les murs endurcis des prétoires, sans empêcher les juges
prévaricateurs et les arrêts iniques. Méfiez-vous, méfiez-vous! Le
trappiste peut lancer la meute à bonnet carré sur ses traces et la
dépister en disparaissant à point et la laissant sur les vôtres. Vous
avez blessé bien des amours-propres en faisant échouer les nombreuses
prétentions des épouseurs d'héritage. Un des plus outrés et des plus
méchants est proche parent d'un magistrat tout-puissant dans la
province. De La Marche a quitté la robe pour l'épée; mais il a pu
laisser parmi ses anciens confrères des gens portés à vous desservir.
Je suis fâché que vous n'ayez pu le joindre en Amérique et vous
mettre bien avec lui. Ne haussez pas les épaules; vous en tuerez dix,
et les choses iront de mal en pis. On se vengera, non peut-être sur
votre vie, on sait que vous en faites bon marché, mais sur votre
honneur; et votre grand-oncle mourra de chagrin... Enfin...
--Vous avez l'habitude de voir tout en noir au premier coup d'œil,
quand par hasard vous ne voyez pas le soleil en plein minuit, mon bon
abbé, lui dis-je en l'interrompant. Laissez-moi vous dire tout ce qui
doit écarter ces sombres pressentiments. Je connais Jean Mauprat de
longue main; c'est un insigne imposteur, et, de plus, le dernier des
lâches. Il rentrera sous terre à mon aspect, et, dès le premier mot,
je lui ferai avouer qu'il n'est ni trappiste, ni moine, ni dévot. Tout
ceci est un tour de chevalier d'industrie, et je lui ai entendu jadis
faire des projets qui m'empêchent de m'étonner aujourd'hui de son
impudence; je le crains donc fort peu.
--Et vous avez tort, reprit l'abbé. Il faut toujours craindre un
lâche, parce qu'il nous frappe par derrière au moment où nous
l'attendons en face. Si Jean Mauprat n'était pas trappiste, si les
papiers qu'il m'a montrés avaient menti, le prieur des carmes est trop
subtil et trop prudent pour s'y être laissé prendre. Jamais cet
homme-là n'embrassera la cause d'un séculier, et jamais il ne prendra
un séculier pour un des siens. Au reste, il faut aller aux
informations, et je vais écrire sur-le-champ au supérieur de la
Trappe; mais je suis certain qu'elles confirmeront ce que je sais
déjà. Il est même possible que Jean de Mauprat soit sincèrement
dévot. Rien ne sied mieux à un pareil caractère que certaines nuances
de l'esprit catholique. L'inquisition est l'âme de l'Église, et
l'inquisition doit sourire à Jean de Mauprat. Je crois volontiers qu'il
se livrerait au glaive séculier rien que pour le plaisir de vous perdre
avec lui, et que l'ambition de fonder un monastère avec vos deniers est
une inspiration subite dont tout l'honneur appartient au prieur des
carmes...
--Cela n'est guère probable, mon cher abbé, lui dis-je. D'ailleurs, à
quoi nous mèneront ces commentaires? Agissons. Gardons à vue le
chevalier, pour que l'animal immonde ne vienne pas empoisonner la
sérénité de ses derniers jours. Écrivons à la Trappe, offrons une
pension au misérable, et voyons-le venir, tout en épiant avec soin ses
moindres démarches. Mon sergent Marcasse est un admirable limier.
Mettons-le sur la piste, et, s'il peut parvenir à nous rapporter en
langue vulgaire ce qu'il aura vu et entendu, nous saurons bientôt ce
qui se passe dans tout le pays.
En devisant ainsi, nous arrivâmes au château à la chute du jour. Je
ne sais quelle inquiétude tendre et puérile, comme il en vient aux
mères lorsqu'elles s'éloignent un instant de leur progéniture,
s'empara de moi en entrant dans cette demeure silencieuse. Cette
sécurité éternelle que rien n'avait jamais troublée dans l'enceinte
des vieux lambris sacrés, la caducité nonchalante des serviteurs, les
portes toujours ouvertes, à tel point que les mendiants entraient
parfois dans le salon sans rencontrer personne ou sans causer d'ombrage;
toute cette atmosphère de calme, de confiance et d'isolement
contrastait avec les pensées de lutte et les soucis dont le retour de
Jean et les menaces du carme avaient rempli mon esprit durant quelques
heures. Je doublai le pas, et, saisi d'un tremblement involontaire, je
traversai la salle de billard. Il me sembla, en cet instant, voir passer
sous les fenêtres du rez-de-chaussée une ombre noire qui se glissait
parmi les jasmins, et qui disparut dans le crépuscule. Je poussai
vivement la porte du salon et m'arrêtai. Tout était silencieux et
immobile. J'allais me retirer et chercher Edmée dans la chambre de son
père, lorsque je crus voir remuer quelque chose de blanc près de la
cheminée où le chevalier se tenait toujours.
--Edmée, êtes-vous ici? m'écriai-je.
Rien ne me répondit. Mon front se couvrit d'une sueur froide et mes
genoux tremblèrent. Honteux d'une faiblesse si étrange, je m'élançai
vers la cheminée en répétant avec angoisse le nom d'Edmée.
--Est-ce vous enfin, Bernard? me répondit-elle d'une voix tremblante.
Je la saisis dans mes bras; elle était agenouillée auprès du fauteuil
de son père et pressait contre ses lèvres les mains glacées du
vieillard.
--Grand Dieu! m'écriai-je en distinguant, à la faible clarté qui
régnait dans l'appartement, la face livide et roidie du chevalier,
notre père a-t-il cessé de vivre?...
--Peut-être, me dit-elle avec un organe étouffé; peut-être évanoui
seulement, s'il plaît à Dieu! De la lumière, au nom du ciel, sonnez!
Il n'y a qu'un instant qu'il est dans cet état.
Je sonnai à la hâte; l'abbé nous rejoignit, et nous eûmes le bonheur
de rappeler mon oncle à la vie.
Mais, lorsqu'il ouvrit les yeux, son esprit semblait lutter contre les
impressions d'un rêve pénible.
--Est-il parti, est-il parti, ce misérable fantôme? s'écria-t-il à
plusieurs reprises. Holà! Saint-Jean! mes pistolets!... Mes gens! qu'on
jette ce drôle par les fenêtres!
Je soupçonnai la vérité.
--Qu'est-il donc arrivé? dis-je à Edmée à voix basse; qui donc est
venu ici durant mon absence?
--Si je vous le dis, répondit Edmée, vous le croirez à peine, et vous
nous accuserez de folie, mon père et moi; mais je vous conterai cela
tout à l'heure; occupons-nous de mon père.
Elle parvint, par ses douces paroles et ses tendres soins, à rendre le
calme au vieillard. Nous le portâmes à son appartement, et il
s'endormit tranquille. Quand Edmée eut retiré légèrement sa main de
la sienne et abaissé le rideau ouaté sur sa tête, elle s'approcha de
l'abbé et de moi, et nous raconta qu'un quart d'heure avant notre
retour, un frère quêteur était entré dans le salon où elle brodait
selon sa coutume, près de son père assoupi. Peu surprise d'un incident
qui arrivait quelquefois, elle s'était levée pour prendre sa bourse
sur la cheminée, tout en adressant au moine des paroles de
bienveillance. Mais, au moment où elle se retournait par lui tendre son
aumône, le chevalier, éveillé en sursaut, s'était écrié en toisant
le moine d'un air à la fois courroucé et effrayé:
--Par le diable! monsieur, que venez-vous faire ici sous ce harnais-là?
Edmée avait alors regardé le visage du moine, et elle avait reconnu...
--Ce que vous n'imagineriez jamais, dit-elle, l'affreux Jean Mauprat! Je
ne l'avais vu qu'une heure dans ma vie, mais cette figure repoussante
n'était jamais sortie de ma mémoire, et jamais je n'ai eu le moindre
accès de fièvre sans qu'elle se présentât devant mes yeux. Je ne pus
retenir un cri.
«--N'ayez pas peur, nous dit-il avec un effroyable sourire, je viens
ici non en ennemi, mais en suppliant.»
Et il se mit à genoux si près de mon père, que, ne sachant ce qu'il
voulait faire, je me jetai entre eux et je poussai violemment le
fauteuil à roulettes qui recula jusqu'à la muraille. Alors le moine,
parlant d'une voix lugubre, qui rendait encore plus effrayante
l'approche de la nuit, se mit à nous déclamer je ne sais quelle
formule lamentable de confession, demandant grâce pour ses crimes et se
disant déjà couvert du voile noir des parricides lorsqu'ils montent à
l'échafaud.
«--Ce malheureux est devenu fou», dit mon père en tirant le cordon de
la sonnette.
Mais Saint-Jean est sourd et il ne vint pas. Il nous fallut donc
entendre, dans une angoisse inexprimable, les discours étranges de cet
homme qui se dit trappiste et qui prétend qu'il vient se livrer au
glaive séculier en expiation de ses forfaits. Il voulait, auparavant,
demander à mon père son pardon et sa dernière bénédiction. En
disant cela, il se traînait sur ses genoux et parlait avec véhémence.
Il y avait de l'insulte et de la menace dans le son de cette voix qui
proférait les paroles d'une extravagante humilité. Comme il se
rapprochait toujours de mon père et que l'idée des sales caresses
qu'il semblait vouloir lui adresser me remplissait de dégoût, je lui
ordonnai d'un ton assez impérieux de se lever et de parler
convenablement. Mon père, courroucé, lui commanda de se taire et de se
retirer; et, comme en cet instant il s'écriait: «Non! vous me
laisserez embrasser vos genoux!» je le repoussai pour l'empêcher de
toucher à mon père. Je frémis d'horreur en songeant que mon gant a
effleuré ce froc immonde. Il se retourna vers moi, et, quoiqu'il
affectât toujours le repentir et l'humilité, je vis la colère briller
dans ses yeux. Mon père fit un violent effort pour se lever, et il se
leva en effet comme par miracle; mais aussitôt il retomba évanoui sur
son siège; des pas se firent entendre dans le billard, et le moine
sortit par la porte vitrée avec la rapidité de l'éclair. C'est alors
que vous m'avez trouvée demi-morte et glacée d'épouvante aux pieds de
mon père anéanti.
[Figure 08]
--L'abominable lâche n'a pas perdu de temps, vous le voyez, l'abbé!
m'écriai-je; il voulait effrayer mon oncle et sa fille: il y a réussi;
mais il a compté sans moi, et je jure que, fallût-il le traiter à la
mode de la Roche-Mauprat... s'il ose jamais se présenter ici de
nouveau...
--Taisez-vous, Bernard, dit Edmée, vous me faites frémir; parlez
sagement, et dites-moi tout ce que cela signifie.
Quand je l'eus mise au fait de ce qui était arrivé à l'abbé et à
moi, elle nous blâma de ne pas l'avoir prévenue.
--Si j'avais su à quoi je devais m'attendre, nous dit-elle, je n'aurais
pas été effrayée, et j'eusse pris des précautions pour ne jamais
rester seule à la maison avec mon père et Saint-Jean, qui n'est guère
plus ingambe. Maintenant, je ne crains plus rien, et je me tiendrai sur
mes gardes. Mais le plus sûr, mon cher Bernard, est d'éviter tout
contact avec cet homme odieux et de lui faire l'aumône aussi largement
que possible pour nous en débarrasser. L'abbé a raison; il peut être
redoutable. Il sait que notre parenté avec lui nous empêchera toujours
de nous mettre à l'abri de ses persécutions en invoquant les lois; et,
s'il ne peut nous nuire aussi sérieusement qu'il s'en flatte, il peut
du moins nous susciter mille dégoûts que je répugne à braver.
Jetez-lui de l'or, et qu'il s'en aille; mais ne me quittez plus,
Bernard. Voyez, vous m'êtes nécessaire absolument; soyez consolé du
mal que vous prétendez m'avoir fait.
Je pressai sa main dans les miennes et jurai de ne jamais m'éloigner
d'elle, fut-ce par son ordre, tant que ce trappiste n'aurait pas
délivré le pays de sa présence.
L'abbé se chargea des négociations avec le couvent. Il se rendit à la
ville le lendemain et porta, de ma part, au trappiste l'assurance
expresse que je le ferais sauter par les fenêtres s'il s'avisait jamais
de reparaître au château de Sainte-Sévère. Je lui proposai en même
temps de subvenir à ses besoins, largement même, à condition qu'il se
retirerait sur-le-champ, soit à sa chartreuse, soit dans toute autre
retraite séculière ou religieuse, à son choix, et qu'il ne remettrait
jamais les pieds en Berry.
Le prieur reçut l'abbé avec tous les témoignages d'un profond dédain
et d'une sainte aversion pour son état d'hérésie; loin de le cajoler
comme moi, il lui dit qu'il voulait rester étranger à toute cette
affaire, qu'il s'en lavait les mains et qu'il se bornerait à
transmettre les décisions de part et d'autre, et à donner asile au
frère Népomucène, autant par charité chrétienne que pour édifier
ses religieux par l'exemple d'un homme vraiment saint. À l'en croire,
le frère Népomucène serait le second du nom placé au premier rang de
la milice céleste, en vertu des canons de l'Église.
Le jour suivant, l'abbé, rappelé au couvent par un message
particulier, eut une entrevue avec le trappiste. À sa grande surprise,
il trouva que l'ennemi avait changé de tactique. Il refusait avec
indignation toute espèce de secours, se retranchant derrière son vœu
de pauvreté et d'humilité, et blâmant avec emphase son cher hôte le
prieur d'avoir osé proposer, sans son aveu, l'échange des biens
éternels contre les biens périssables. Il refusait de s'expliquer sur
le reste et se renfermait dans des réponses ambiguës et boursouflées;
Dieu l'inspirerait, disait-il, et il comptait, à la prochaine fête de
la Vierge, à l'heure auguste et sublime de la sainte communion,
entendre la voix de Jésus parler à son cœur et lui dicter la conduite
qu'il aurait à tenir. L'abbé dut craindre de montrer de l'inquiétude
en insistant pour percer _ce saint mystère_, et il vint me rendre cette
réponse, qui était moins faite que toute autre pour me rassurer.
Cependant les jours et les semaines s'écoulèrent sans que le trappiste
donnât le moindre signe de volonté sur quoi que ce soit. Il ne reparut
ni au château ni dans les environs, et se tint tellement enfermé aux
carmes que peu de personnes virent son visage. Cependant on sut
bientôt, et le prieur mit grand soin à en répandre la nouvelle, que
Jean de Mauprat, converti à la plus ardente et à la plus exemplaire
piété, était de passage, comme pénitent de la Trappe, au couvent des
carmes. Chaque matin on fit circuler un nouveau trait de vertu, un
nouvel acte d'austérité de ce saint personnage. Les dévotes, avides
du merveilleux, voulurent le voir et lui portèrent mille petits
présents qu'il refusa avec obstination. Quelquefois il se cachait si
bien, qu'on le disait parti pour la Trappe; mais, au moment où nous
nous flattions d'en être débarrassés, nous apprenions qu'il venait de
s'infliger, dans la cendre et sous le cilice, des mortifications
épouvantables; ou bien il avait été, pieds nus, dans les endroits les
plus déserts et les plus incultes de la Varenne, accomplir des
pèlerinages. On alla jusqu'à dire qu'il faisait des miracles; si le
prieur n'était pas guéri de la goutte, c'est que, par esprit de
pénitence, il ne voulait pas guérir.
Cette incertitude dura près de deux mois.