XX

Je fis à l'abbé, qui m'attendait chez Patience, le récit de cette

conférence, et il fut entièrement de mon avis; il pensa, comme moi,

que le prieur, loin de travailler à détourner le trappiste de ses

prétendus desseins, l'engageait de tout son pouvoir à m'épouvanter

pour m'amener à de grands sacrifices d'argent. Il était tout simple,

à ses yeux, que ce vieillard, fidèle à l'esprit monacal, voulût

mettre dans les mains d'un Mauprat moine le fruit des labeurs et des

économies d'un Mauprat séculier.

--C'est là le caractère indélébile du clergé catholique, me dit-il.

Il ne saurait vivre sans faire la guerre aux familles et sans épier

tous les moyens de les spolier. Il semble que ces biens soient sa

propriété et que toutes les voies lui soient bonnes pour les

recouvrer. Il n'est pas aussi facile que vous le pensez de se défendre

contre ce doucereux brigandage. Les moines ont l'appétit persévérant

et l'esprit ingénieux. Soyez prudent et attendez-vous à tout. Vous ne

pourrez jamais décider un trappiste à se battre; retranché sous son

capuchon, il recevra, courbé et les mains en croix, les plus sanglants

outrages; et, sachant fort bien que vous ne l'assassinerez pas, il ne

vous craindra guère. Et puis vous ne savez pas ce qu'est la justice

dans la main des hommes et de quelle manière un procès criminel est

conduit et jugé quand une des parties ne recule devant aucun moyen de

séduction et d'épouvante. Le clergé est puissant; la robe est

déclamatoire; les mots probité et intégrité résonnent depuis des

siècles sur les murs endurcis des prétoires, sans empêcher les juges

prévaricateurs et les arrêts iniques. Méfiez-vous, méfiez-vous! Le

trappiste peut lancer la meute à bonnet carré sur ses traces et la

dépister en disparaissant à point et la laissant sur les vôtres. Vous

avez blessé bien des amours-propres en faisant échouer les nombreuses

prétentions des épouseurs d'héritage. Un des plus outrés et des plus

méchants est proche parent d'un magistrat tout-puissant dans la

province. De La Marche a quitté la robe pour l'épée; mais il a pu

laisser parmi ses anciens confrères des gens portés à vous desservir.

Je suis fâché que vous n'ayez pu le joindre en Amérique et vous

mettre bien avec lui. Ne haussez pas les épaules; vous en tuerez dix,

et les choses iront de mal en pis. On se vengera, non peut-être sur

votre vie, on sait que vous en faites bon marché, mais sur votre

honneur; et votre grand-oncle mourra de chagrin... Enfin...

--Vous avez l'habitude de voir tout en noir au premier coup d'œil,

quand par hasard vous ne voyez pas le soleil en plein minuit, mon bon

abbé, lui dis-je en l'interrompant. Laissez-moi vous dire tout ce qui

doit écarter ces sombres pressentiments. Je connais Jean Mauprat de

longue main; c'est un insigne imposteur, et, de plus, le dernier des

lâches. Il rentrera sous terre à mon aspect, et, dès le premier mot,

je lui ferai avouer qu'il n'est ni trappiste, ni moine, ni dévot. Tout

ceci est un tour de chevalier d'industrie, et je lui ai entendu jadis

faire des projets qui m'empêchent de m'étonner aujourd'hui de son

impudence; je le crains donc fort peu.

--Et vous avez tort, reprit l'abbé. Il faut toujours craindre un

lâche, parce qu'il nous frappe par derrière au moment où nous

l'attendons en face. Si Jean Mauprat n'était pas trappiste, si les

papiers qu'il m'a montrés avaient menti, le prieur des carmes est trop

subtil et trop prudent pour s'y être laissé prendre. Jamais cet

homme-là n'embrassera la cause d'un séculier, et jamais il ne prendra

un séculier pour un des siens. Au reste, il faut aller aux

informations, et je vais écrire sur-le-champ au supérieur de la

Trappe; mais je suis certain qu'elles confirmeront ce que je sais

déjà. Il est même possible que Jean de Mauprat soit sincèrement

dévot. Rien ne sied mieux à un pareil caractère que certaines nuances

de l'esprit catholique. L'inquisition est l'âme de l'Église, et

l'inquisition doit sourire à Jean de Mauprat. Je crois volontiers qu'il

se livrerait au glaive séculier rien que pour le plaisir de vous perdre

avec lui, et que l'ambition de fonder un monastère avec vos deniers est

une inspiration subite dont tout l'honneur appartient au prieur des

carmes...

--Cela n'est guère probable, mon cher abbé, lui dis-je. D'ailleurs, à

quoi nous mèneront ces commentaires? Agissons. Gardons à vue le

chevalier, pour que l'animal immonde ne vienne pas empoisonner la

sérénité de ses derniers jours. Écrivons à la Trappe, offrons une

pension au misérable, et voyons-le venir, tout en épiant avec soin ses

moindres démarches. Mon sergent Marcasse est un admirable limier.

Mettons-le sur la piste, et, s'il peut parvenir à nous rapporter en

langue vulgaire ce qu'il aura vu et entendu, nous saurons bientôt ce

qui se passe dans tout le pays.

En devisant ainsi, nous arrivâmes au château à la chute du jour. Je

ne sais quelle inquiétude tendre et puérile, comme il en vient aux

mères lorsqu'elles s'éloignent un instant de leur progéniture,

s'empara de moi en entrant dans cette demeure silencieuse. Cette

sécurité éternelle que rien n'avait jamais troublée dans l'enceinte

des vieux lambris sacrés, la caducité nonchalante des serviteurs, les

portes toujours ouvertes, à tel point que les mendiants entraient

parfois dans le salon sans rencontrer personne ou sans causer d'ombrage;

toute cette atmosphère de calme, de confiance et d'isolement

contrastait avec les pensées de lutte et les soucis dont le retour de

Jean et les menaces du carme avaient rempli mon esprit durant quelques

heures. Je doublai le pas, et, saisi d'un tremblement involontaire, je

traversai la salle de billard. Il me sembla, en cet instant, voir passer

sous les fenêtres du rez-de-chaussée une ombre noire qui se glissait

parmi les jasmins, et qui disparut dans le crépuscule. Je poussai

vivement la porte du salon et m'arrêtai. Tout était silencieux et

immobile. J'allais me retirer et chercher Edmée dans la chambre de son

père, lorsque je crus voir remuer quelque chose de blanc près de la

cheminée où le chevalier se tenait toujours.

--Edmée, êtes-vous ici? m'écriai-je.

Rien ne me répondit. Mon front se couvrit d'une sueur froide et mes

genoux tremblèrent. Honteux d'une faiblesse si étrange, je m'élançai

vers la cheminée en répétant avec angoisse le nom d'Edmée.

--Est-ce vous enfin, Bernard? me répondit-elle d'une voix tremblante.

Je la saisis dans mes bras; elle était agenouillée auprès du fauteuil

de son père et pressait contre ses lèvres les mains glacées du

vieillard.

--Grand Dieu! m'écriai-je en distinguant, à la faible clarté qui

régnait dans l'appartement, la face livide et roidie du chevalier,

notre père a-t-il cessé de vivre?...

--Peut-être, me dit-elle avec un organe étouffé; peut-être évanoui

seulement, s'il plaît à Dieu! De la lumière, au nom du ciel, sonnez!

Il n'y a qu'un instant qu'il est dans cet état.

Je sonnai à la hâte; l'abbé nous rejoignit, et nous eûmes le bonheur

de rappeler mon oncle à la vie.

Mais, lorsqu'il ouvrit les yeux, son esprit semblait lutter contre les

impressions d'un rêve pénible.

--Est-il parti, est-il parti, ce misérable fantôme? s'écria-t-il à

plusieurs reprises. Holà! Saint-Jean! mes pistolets!... Mes gens! qu'on

jette ce drôle par les fenêtres!

Je soupçonnai la vérité.

--Qu'est-il donc arrivé? dis-je à Edmée à voix basse; qui donc est

venu ici durant mon absence?

--Si je vous le dis, répondit Edmée, vous le croirez à peine, et vous

nous accuserez de folie, mon père et moi; mais je vous conterai cela

tout à l'heure; occupons-nous de mon père.

Elle parvint, par ses douces paroles et ses tendres soins, à rendre le

calme au vieillard. Nous le portâmes à son appartement, et il

s'endormit tranquille. Quand Edmée eut retiré légèrement sa main de

la sienne et abaissé le rideau ouaté sur sa tête, elle s'approcha de

l'abbé et de moi, et nous raconta qu'un quart d'heure avant notre

retour, un frère quêteur était entré dans le salon où elle brodait

selon sa coutume, près de son père assoupi. Peu surprise d'un incident

qui arrivait quelquefois, elle s'était levée pour prendre sa bourse

sur la cheminée, tout en adressant au moine des paroles de

bienveillance. Mais, au moment où elle se retournait par lui tendre son

aumône, le chevalier, éveillé en sursaut, s'était écrié en toisant

le moine d'un air à la fois courroucé et effrayé:

--Par le diable! monsieur, que venez-vous faire ici sous ce harnais-là?

Edmée avait alors regardé le visage du moine, et elle avait reconnu...

--Ce que vous n'imagineriez jamais, dit-elle, l'affreux Jean Mauprat! Je

ne l'avais vu qu'une heure dans ma vie, mais cette figure repoussante

n'était jamais sortie de ma mémoire, et jamais je n'ai eu le moindre

accès de fièvre sans qu'elle se présentât devant mes yeux. Je ne pus

retenir un cri.

«--N'ayez pas peur, nous dit-il avec un effroyable sourire, je viens

ici non en ennemi, mais en suppliant.»

Et il se mit à genoux si près de mon père, que, ne sachant ce qu'il

voulait faire, je me jetai entre eux et je poussai violemment le

fauteuil à roulettes qui recula jusqu'à la muraille. Alors le moine,

parlant d'une voix lugubre, qui rendait encore plus effrayante

l'approche de la nuit, se mit à nous déclamer je ne sais quelle

formule lamentable de confession, demandant grâce pour ses crimes et se

disant déjà couvert du voile noir des parricides lorsqu'ils montent à

l'échafaud.

«--Ce malheureux est devenu fou», dit mon père en tirant le cordon de

la sonnette.

Mais Saint-Jean est sourd et il ne vint pas. Il nous fallut donc

entendre, dans une angoisse inexprimable, les discours étranges de cet

homme qui se dit trappiste et qui prétend qu'il vient se livrer au

glaive séculier en expiation de ses forfaits. Il voulait, auparavant,

demander à mon père son pardon et sa dernière bénédiction. En

disant cela, il se traînait sur ses genoux et parlait avec véhémence.

Il y avait de l'insulte et de la menace dans le son de cette voix qui

proférait les paroles d'une extravagante humilité. Comme il se

rapprochait toujours de mon père et que l'idée des sales caresses

qu'il semblait vouloir lui adresser me remplissait de dégoût, je lui

ordonnai d'un ton assez impérieux de se lever et de parler

convenablement. Mon père, courroucé, lui commanda de se taire et de se

retirer; et, comme en cet instant il s'écriait: «Non! vous me

laisserez embrasser vos genoux!» je le repoussai pour l'empêcher de

toucher à mon père. Je frémis d'horreur en songeant que mon gant a

effleuré ce froc immonde. Il se retourna vers moi, et, quoiqu'il

affectât toujours le repentir et l'humilité, je vis la colère briller

dans ses yeux. Mon père fit un violent effort pour se lever, et il se

leva en effet comme par miracle; mais aussitôt il retomba évanoui sur

son siège; des pas se firent entendre dans le billard, et le moine

sortit par la porte vitrée avec la rapidité de l'éclair. C'est alors

que vous m'avez trouvée demi-morte et glacée d'épouvante aux pieds de

mon père anéanti.

[Figure 08]

--L'abominable lâche n'a pas perdu de temps, vous le voyez, l'abbé!

m'écriai-je; il voulait effrayer mon oncle et sa fille: il y a réussi;

mais il a compté sans moi, et je jure que, fallût-il le traiter à la

mode de la Roche-Mauprat... s'il ose jamais se présenter ici de

nouveau...

--Taisez-vous, Bernard, dit Edmée, vous me faites frémir; parlez

sagement, et dites-moi tout ce que cela signifie.

Quand je l'eus mise au fait de ce qui était arrivé à l'abbé et à

moi, elle nous blâma de ne pas l'avoir prévenue.

--Si j'avais su à quoi je devais m'attendre, nous dit-elle, je n'aurais

pas été effrayée, et j'eusse pris des précautions pour ne jamais

rester seule à la maison avec mon père et Saint-Jean, qui n'est guère

plus ingambe. Maintenant, je ne crains plus rien, et je me tiendrai sur

mes gardes. Mais le plus sûr, mon cher Bernard, est d'éviter tout

contact avec cet homme odieux et de lui faire l'aumône aussi largement

que possible pour nous en débarrasser. L'abbé a raison; il peut être

redoutable. Il sait que notre parenté avec lui nous empêchera toujours

de nous mettre à l'abri de ses persécutions en invoquant les lois; et,

s'il ne peut nous nuire aussi sérieusement qu'il s'en flatte, il peut

du moins nous susciter mille dégoûts que je répugne à braver.

Jetez-lui de l'or, et qu'il s'en aille; mais ne me quittez plus,

Bernard. Voyez, vous m'êtes nécessaire absolument; soyez consolé du

mal que vous prétendez m'avoir fait.

Je pressai sa main dans les miennes et jurai de ne jamais m'éloigner

d'elle, fut-ce par son ordre, tant que ce trappiste n'aurait pas

délivré le pays de sa présence.

L'abbé se chargea des négociations avec le couvent. Il se rendit à la

ville le lendemain et porta, de ma part, au trappiste l'assurance

expresse que je le ferais sauter par les fenêtres s'il s'avisait jamais

de reparaître au château de Sainte-Sévère. Je lui proposai en même

temps de subvenir à ses besoins, largement même, à condition qu'il se

retirerait sur-le-champ, soit à sa chartreuse, soit dans toute autre

retraite séculière ou religieuse, à son choix, et qu'il ne remettrait

jamais les pieds en Berry.

Le prieur reçut l'abbé avec tous les témoignages d'un profond dédain

et d'une sainte aversion pour son état d'hérésie; loin de le cajoler

comme moi, il lui dit qu'il voulait rester étranger à toute cette

affaire, qu'il s'en lavait les mains et qu'il se bornerait à

transmettre les décisions de part et d'autre, et à donner asile au

frère Népomucène, autant par charité chrétienne que pour édifier

ses religieux par l'exemple d'un homme vraiment saint. À l'en croire,

le frère Népomucène serait le second du nom placé au premier rang de

la milice céleste, en vertu des canons de l'Église.

Le jour suivant, l'abbé, rappelé au couvent par un message

particulier, eut une entrevue avec le trappiste. À sa grande surprise,

il trouva que l'ennemi avait changé de tactique. Il refusait avec

indignation toute espèce de secours, se retranchant derrière son vœu

de pauvreté et d'humilité, et blâmant avec emphase son cher hôte le

prieur d'avoir osé proposer, sans son aveu, l'échange des biens

éternels contre les biens périssables. Il refusait de s'expliquer sur

le reste et se renfermait dans des réponses ambiguës et boursouflées;

Dieu l'inspirerait, disait-il, et il comptait, à la prochaine fête de

la Vierge, à l'heure auguste et sublime de la sainte communion,

entendre la voix de Jésus parler à son cœur et lui dicter la conduite

qu'il aurait à tenir. L'abbé dut craindre de montrer de l'inquiétude

en insistant pour percer _ce saint mystère_, et il vint me rendre cette

réponse, qui était moins faite que toute autre pour me rassurer.

Cependant les jours et les semaines s'écoulèrent sans que le trappiste

donnât le moindre signe de volonté sur quoi que ce soit. Il ne reparut

ni au château ni dans les environs, et se tint tellement enfermé aux

carmes que peu de personnes virent son visage. Cependant on sut

bientôt, et le prieur mit grand soin à en répandre la nouvelle, que

Jean de Mauprat, converti à la plus ardente et à la plus exemplaire

piété, était de passage, comme pénitent de la Trappe, au couvent des

carmes. Chaque matin on fit circuler un nouveau trait de vertu, un

nouvel acte d'austérité de ce saint personnage. Les dévotes, avides

du merveilleux, voulurent le voir et lui portèrent mille petits

présents qu'il refusa avec obstination. Quelquefois il se cachait si

bien, qu'on le disait parti pour la Trappe; mais, au moment où nous

nous flattions d'en être débarrassés, nous apprenions qu'il venait de

s'infliger, dans la cendre et sous le cilice, des mortifications

épouvantables; ou bien il avait été, pieds nus, dans les endroits les

plus déserts et les plus incultes de la Varenne, accomplir des

pèlerinages. On alla jusqu'à dire qu'il faisait des miracles; si le

prieur n'était pas guéri de la goutte, c'est que, par esprit de

pénitence, il ne voulait pas guérir.

Cette incertitude dura près de deux mois.

Mauprat(#62787) · 第 36 / 47 题