XIX

Après avoir réfléchi mûrement sur les intentions probables du

trappiste, je crus devoir accorder l'entrevue demandée. Ce n'était pas

moi que Jean Mauprat pouvait espérer d'abuser par ses artifices, et je

voulus faire ce qui dépendait de moi pour éviter qu'il vînt

tourmenter de ses intrigues les derniers jours de mon grand-oncle. Je me

rendis donc dès le lendemain à la ville, vers la fin des vêpres, et

je sonnai, non sans émotion, à la porte des carmes.

La retraite choisie par le trappiste était une de ces innombrables

communautés mendiantes que la France nourrissait; celle-là, quoique

soumise à une règle austère, était riche et adonnée au plaisir. À

cette époque sceptique, le petit nombre des moines n'étant plus en

rapport avec l'étendue et la richesse des établissements fondés pour

eux, les religieux errant dans les vastes abbayes au fond des provinces,

au sein du luxe, débarrassés du contrôle de l'opinion (toujours

effacée là où l'homme s'isole), menaient la vie la plus douce et la

plus oisive qu'ils eussent jamais goûtée. Mais cette obscurité, mère

des _vices aimables_, comme on disait alors, n'était chère qu'aux

ignorants. Les chefs étaient livrés aux pénibles rêves d'une

ambition nourrie dans l'ombre, aigrie dans l'inaction. Agir, même dans

le cercle le plus restreint et à l'aide des éléments les plus nuls,

agir à tout prix, telle était l'idée fixe des prieurs et des abbés.

Le prieur des _carmes chaussés_ que j'allai voir était la vivante

image de cette impuissance agitée. Cloué par la goutte dans son grand

fauteuil, il m'offrit un étrange pendant à la vénérable figure du

chevalier, pâle et immobile comme lui, mais noble et patriarcal dans sa

mélancolie. Le prieur était court, gras et plein de pétulance. La

partie supérieure de son corps était libre, sa tête se tournait avec

vivacité à droite et à gauche; ses bras s'agitaient pour donner des

ordres; sa parole était brève et son organe voilé semblait donner un

sens mystérieux aux moindres choses. En un mot, la moitié de sa

personne paraissait lutter sans cesse pour entraîner l'autre, comme cet

homme enchanté des contes arabes, qui cachait sous sa robe son corps de

marbre jusqu'à la ceinture.

Il me reçut avec un empressement exagéré, s'irrita de ce qu'on ne

m'apportait pas un siège assez vite, étendit sa grosse main flasque

pour attirer ce siège tout près du sien, fit signe à un grand satyre

barbu, qu'il appelait son frère trésorier, de sortir; puis, après

m'avoir accablé de questions sur mon voyage, sur mon retour, sur ma

santé, sur ma famille, et dardant sur moi de petits yeux clairs et

mobiles qui soulevaient les plis des paupières, grossies et affaissées

par l'intempérance, il entra en matière.

--Je sais, mon cher enfant, dit-il, le sujet qui vous amène: vous

voulez rendre vos devoirs à votre saint parent, à ce trappiste,

modèle d'édification, que Dieu nous ramène pour servir d'exemple au

monde et faire éclater le miracle de la grâce.

--Monsieur le prieur, lui répondis-je, je ne suis pas assez bon

chrétien pour apprécier le miracle dont vous parlez. Que les âmes

dévotes en rendent grâces au ciel! pour moi, je viens ici parce que M.

Jean de Mauprat désire me faire part, a-t-il dit, de projets qui me

concernent et que je suis prêt à écouter. Si vous voulez permettre

que je me rende près de lui...

--Je n'ai pas voulu qu'il vous vît avant moi, jeune homme! s'écria le

prieur avec une affectation de franchise, et en s'emparant de mes mains,

que je ne sentais pas sans dégoût dans les siennes; j'ai une grâce à

vous demander au nom de la charité, au nom du sang qui coule dans vos

veines...

Je dégageai une de mes mains, et le prieur, voyant l'expression de mon

mécontentement, changea sur-le-champ de langage avec une souplesse

admirable.

--Vous êtes homme du monde, je le sais. Vous avez à vous plaindre de

celui qui fut Jean de Mauprat et qui s'appelle aujourd'hui l'humble

frère Jean-Népomucène. Mais, si les préceptes de notre divin maître

Jésus-Christ ne vous portent pas à la miséricorde, il est des

considérations de décence publique et d'esprit de famille qui doivent

vous faire partager mes craintes et mes efforts. Vous savez la

résolution pieuse, mais téméraire, qu'a formée frère Jean; vous

devez vous joindre à moi pour l'en détourner, et vous le ferez, je

n'en doute pas.

--Peut-être, monsieur, répondis-je froidement; mais ne pourrais-je

vous demander à quels motifs ma famille doit l'intérêt que vous

voulez bien prendre à ses affaires?

--À l'esprit de charité qui anime tous les serviteurs du Christ,

répondit le moine avec une dignité fort bien jouée.

Retranché derrière ce prétexte, à la faveur duquel le clergé s'est

toujours immiscé dans tous les secrets de famille, il lui fut aisé de

mettre un terme à mes questions; et, sans détruire le soupçon qui

combattait contre lui dans mon esprit, il réussit à prouver à mes

oreilles que je lui devais de la reconnaissance pour le soin qu'il

prenait de l'honneur de mon nom. Il fallait bien voir où il voulait en

venir, et ce que j'avais prévu arriva. Mon oncle Jean réclamait de moi

la part qui lui revenait du fief de la Roche-Mauprat, et le prieur

était chargé de me faire entendre que j'avais à opter entre une somme

assez considérable à débourser (car on parlait du revenu arriéré de

mes sept années de jouissance, outre le fonds d'un septième de

propriété) et l'action insensée qu'il prétendait faire, et dont

l'éclat ne manquerait pas de hâter les jours du vieux chevalier et de

me créer peut-être d'étranges embarras personnels. Tout cela me fut

insinué merveilleusement sous les dehors de la plus chrétienne

sollicitude pour moi, de la plus fervente admiration pour le zèle du

trappiste, et de la plus sincère inquiétude pour les effets de cette

ferme résolution. Enfin, il me fut démontré clairement que Jean

Mauprat ne venait pas me demander des moyens d'existence, mais qu'il me

fallait le supplier humblement d'accepter la moitié de mon bien pour

l'empêcher de traîner mon nom et peut-être ma personne sur le banc

des criminels.

J'essayai une dernière objection.

--Si la résolution du frère Népomucène, comme vous l'appelez,

monsieur le prieur, est aussi bien arrêtée que vous le dites; si le

soin de son salut est le seul qu'il ait en ce monde, expliquez-moi

comment la séduction des biens temporels pourra l'en détourner? Il y a

là une inconséquence que je ne comprends guère.

Le prieur fut un peu embarrassé du regard perçant que j'attachais sur

lui; mais, se jetant au même instant dans une de ces parades de

naïveté qui sont la haute ressource des fourbes:

--Mon Dieu! mon cher fils, s'écria-t-il, vous ne savez donc pas quelles

immenses consolations la possession des biens de ce monde peut répandre

sur une âme pieuse? Autant les richesses périssables sont dignes de

mépris lorsqu'elles représentent de vains plaisirs, autant le juste

doit les réclamer avec fermeté quand elles lui assurent le moyen de

faire le bien. À la place du saint trappiste, je ne vous cache pas que

je ne céderais mes droits à personne; que je voudrais fonder une

communauté religieuse pour la propagation de la foi et la distribution

des aumônes avec les fonds qui, entre les mains d'un jeune et brillant

seigneur comme vous, ne servent qu'à entretenir à grands frais des

chevaux et des chiens. L'Église nous enseigne que, par de grands

sacrifices et de riches offrandes, nous pouvons racheter nos âmes des

plus noirs péchés. Le frère Népomucène, assiégé d'une sainte

terreur, croit qu'une expiation publique est nécessaire à son salut.

Martyr dévoué, il veut offrir son sang à l'implacable justice des

hommes. Combien ne sera-t-il pas plus doux pour vous (et plus sûr en

même temps) de lui voir élever quelque saint autel à la gloire de

Dieu et cacher dans la paix bienheureuse du cloître l'éclat funeste du

nom qu'il a déjà abjuré! Il est tellement dominé par l'esprit de la

Trappe, il a pris un tel amour de l'abnégation, de l'humilité, de la

pauvreté, qu'il me faudra bien des efforts et bien des secours d'en

haut pour le déterminer à accepter cet échange de _mérites._

--C'est donc vous, monsieur le prieur, qui vous chargez, par bonté

gratuite, de changer cette funeste résolution? J'admire votre zèle et

je vous en remercie, mais je ne pense pas que tant de négociations

soient nécessaires. M. Jean de Mauprat réclame sa part d'héritage,

rien n'est plus juste; et, lors même que la loi refuserait tout droit

civil à celui qui n'a dû son talent qu'à la fuite (ce que je ne veux

point examiner), mon parent peut être assuré qu'il n'y aurait jamais

la moindre contestation entre nous à cet égard, si j'étais libre

possesseur d'une fortune quelconque. Mais vous n'ignorez pas que je ne

dois la jouissance de cette fortune qu'à la bonté de mon grand-oncle,

le chevalier Hubert de Mauprat; qu'il a assez fait en payant les dettes

de la famille, qui absorbaient au delà du fonds; que je ne puis rien

aliéner sans sa permission, et que je ne suis réellement que le

dépositaire d'une fortune que je n'ai pas encore acceptée.

Le prieur me regarda avec surprise et comme frappé d'un coup imprévu;

puis il sourit d'un air rusé et me dit:

--Fort bien! Il paraît que je m'étais trompé et que c'est à M.

Hubert de Mauprat qu'il faut s'adresser. Je le ferai, car je ne doute

pas qu'il ne me sache très bon gré de sauver à sa famille un scandale

qui peut avoir de très bons résultats dans l'autre vie pour un de ses

parents, mais qui à coup sûr peut en avoir de très mauvais pour _un

autre parent_ dans celle-ci.

--J'entends, monsieur, répondis-je. C'est une menace; je répondrai sur

le même ton. Si M. Jean de Mauprat se permet d'obséder mon oncle et ma

cousine, c'est à moi qu'il aura affaire, et ce ne sera pas devant les

tribunaux que je l'appellerai en réparation de certains outrages que je

n'ai point oubliés. Dites-lui que je n'accorderai point l'absolution au

pénitent de la Trappe s'il ne reste fidèle au rôle qu'il a adopté.

Si M. Jean de Mauprat est sans ressource et qu'il implore ma bonté, je

pourrai lui donner, sur les revenus qui me sont accordés, les moyens

d'exister humblement et sagement, selon l'esprit de ses vœux; mais, si

l'ambition ecclésiastique s'empare de son cerveau, et qu'il compte,

avec de folles et puériles menaces, intimider assez mon oncle pour lui

arracher de quoi satisfaire ses nouveaux goûts, qu'il se détrompe,

dites-le-lui bien de ma part. La sécurité du vieillard et l'avenir de

la jeune fille n'ont que moi pour défenseur, et je saurai les

défendre, fût-ce au péril de l'honneur et de la vie.

--L'honneur et la vie sont pourtant de quelque importance à votre âge,

reprit l'abbé visiblement irrité, mais affectant des manières plus

douces que jamais; qui sait à quelle folie la ferveur religieuse peut

entraîner le trappiste? Car, entre nous soit dit, mon pauvre enfant...

voyez, moi, je suis un homme sans exagération; j'ai vu le monde dans ma

jeunesse et je n'approuve pas ces partis extrêmes, dictés plus souvent

par l'orgueil que par la piété. J'ai consenti à tempérer

l'austérité de la règle, mes religieux ont bonne mine et portent des

chemises... Croyez bien, mon cher monsieur, que je suis loin d'approuver

le dessein de votre parent et que je ferai tout au monde pour

l'entraver; mais enfin, s'il persiste, à quoi vous servira mon zèle?

Il a la permission de son supérieur et peut se livrer à une

inspiration funeste... Vous pouvez être gravement compromis dans une

affaire de ce genre; car enfin, quoique vous soyez, à ce qu'on assure,

un digne gentilhomme, bien que vous ayez abjuré les erreurs du

passé, bien que peut-être votre âme ait toujours haï l'iniquité,

vous avez trempé de fait dans bien des exactions que les lois

humaines réprouvent et châtient. Qui sait à quelles révélations

involontaires le frère Népomucène peut se voir entraîné, s'il

provoque l'instruction d'une procédure criminelle? Pourra-t-il la

provoquer contre lui-même sans la provoquer en même temps contre

vous?... Croyez-moi, je veux la paix... je suis un bon homme...

--Oui, un très bon homme, mon père, répondis-je avec ironie, je le

vois parfaitement. Mais ne vous inquiétez pas trop; car il y a un

raisonnement fort clair qui doit nous rassurer l'un et l'autre. Si une

véritable vocation religieuse pousse frère Jean le trappiste à une

réparation publique, il sera facile de lui faire entendre qu'il doit

s'arrêter devant la crainte d'entraîner un autre que lui dans

l'abîme; car l'esprit du Christ le lui défend. Mais, si ce que je

présume est certain, si M. Jean de Mauprat n'a pas la moindre envie de

se livrer entre les mains de la justice, ses menaces sont peu faites

pour m'épouvanter, et je saurai empêcher qu'elles ne fassent plus de

bruit qu'il ne convient.

--C'est donc là toute la réponse que j'aurai à lui porter? dit le

prieur en me lançant un regard où perçait le ressentiment.

--Oui, monsieur, répondis-je; à moins qu'il ne lui plaise de recevoir

cette réponse de ma propre bouche et de paraître ici. Je suis venu,

déterminé à vaincre le dégoût que sa présence m'inspire, et je

m'étonne qu'après avoir manifesté un si vif désir de m'entretenir,

il se tienne à l'écart quand j'arrive.

--Monsieur, reprit le prieur avec une ridicule majesté, mon devoir est

de faire régner en ce lieu saint la paix du Seigneur. Je m'opposerai

donc à toute entrevue qui pourrait amener des explications violentes...

--Vous êtes beaucoup trop facile à effrayer, monsieur le prieur,

répondis-je; il n'y a lieu ici à aucun emportement. Mais, comme ce

n'est pas moi qui ai provoqué ces explications et que je me suis rendu

ici par pure complaisance, je renonce de grand cœur à les pousser plus

loin et vous remercie d'avoir bien voulu servir d'intermédiaire.

Je le saluai profondément et me retirai.

Mauprat(#62787) · 第 35 / 47 题