Un immense changement s'était opéré en moi dans le cours de six
années. J'étais un homme à peu près semblable aux autres; les
instincts étaient parvenus à s'équilibrer presque avec les
affections, et les impressions avec le raisonnement. Cette éducation
sociale s'était faite naturellement. Je n'avais eu qu'à accepter les
leçons de l'expérience et les conseils de l'amitié. Il s'en fallait
de beaucoup que je fusse un homme instruit; mais j'étais arrivé à
pouvoir acquérir rapidement une instruction solide. J'avais sur toute
chose des notions aussi claires qu'on pouvait les avoir de mon temps. Je
sais que, depuis cette époque, la science de l'homme a fait des
progrès réels; je les ai suivis de loin et je n'ai jamais songé à
les nier. Or, comme je ne vois pas tous les hommes de mon âge se
montrer aussi raisonnables, j'aime à croire que j'ai été mis de bonne
heure dans une voie assez droite, puisque je ne me suis pas arrêté
dans l'impasse des erreurs et des préjugés.
Les progrès de mon esprit et de ma raison parurent satisfaire Edmée.
--Je n'en suis pas étonnée, me dit-elle; vos lettres me l'avaient
appris; mais j'en jouis avec un orgueil maternel.
Mon bon oncle n'avait plus la force de se livrer, comme autrefois, à
d'orageuses discussions, et je crois vraiment que, s'il eût conservé
cette force, il eût un peu regretté de ne plus retrouver en moi
l'antagoniste infatigable qui l'avait tant contrarié jadis. Il fit
même quelques essais de contradiction pour m'éprouver; mais j'eusse
regardé alors comme un crime de lui donner ce dangereux plaisir. Il eut
un peu d'humeur et trouva que je le traitais trop en vieillard. Pour le
consoler, je détournai la conversation vers l'histoire du passé qu'il
avait traversé, et je l'interrogeai sur beaucoup de points ou son
expérience le servait mieux que mes lumières. De cette manière,
j'acquis de bonnes notions sur l'esprit de conduite dans les affaires
personnelles, et je satisfis pleinement son légitime amour-propre. Il
me prit en amitié par sympathie, comme il m'avait adopté par
générosité naturelle et par esprit de famille. Il ne me cacha pas que
son plus grand désir, avant de s'endormir du sommeil éternel, était
de me voir devenir l'époux d'Edmée; et, lorsque je lui répondis que
c'était l'unique pensée de ma vie, l'unique vœu de mon âme:
--Je le sais, je le sais, me dit-il; tout dépend d'elle, et je crois
qu'elle n'a plus de motifs d'hésitation. Je ne vois pas, ajouta-t-il
après un instant de silence et avec un peu d'humeur, ceux qu'elle
pourrait alléguer à présent.
D'après cette parole, la première qui lui fût échappée sur le sujet
qui m'intéressait le plus, je vis que, depuis longtemps, il était
favorable à mes désirs et que l'obstacle, s'il en existait encore un,
venait d'Edmée. La dernière réflexion de mon oncle impliquait un
doute que je n'osai pas chercher à éclaircir et qui me laissa beaucoup
d'inquiétude. La fierté chatouilleuse d'Edmée m'inspirait tant de
crainte, sa bonté ineffable m'imposait tant de respect, que je n'osai
lui demander ouvertement de se prononcer sur mon sort. Je pris le parti
d'agir comme si je n'eusse pas entretenu d'autre espérance que celle
d'être à jamais son frère et son ami.
Un événement qui fut longtemps inexplicable vint faire diversion
pendant quelques jours à mes pensées. Je m'étais d'abord refusé à
aller prendre possession de la Roche-Mauprat.
--Il faut absolument, m'avait dit mon oncle, que vous alliez voir les
améliorations que j'ai faites à votre domaine, les terres qu'on a
mises en bon état de culture, le cheptel que j'ai recomposé dans
chacune de vos métairies. Vous devez enfin vous mettre au courant de
vos affaires, montrer à vos paysans que vous vous intéressez à leurs
travaux; autrement, après ma mort, tout ira de mal en pis, vous serez
forcé d'affermer, ce qui vous rapportera peut-être davantage, mais
diminuera la valeur de votre fonds. Je suis trop vieux maintenant pour
aller surveiller votre bien. Il y a deux ans que je n'ai pu quitter
cette misérable robe de chambre; l'abbé n'y entend rien; Edmée est
une excellente tête, mais elle ne peut pas se décider à aller dans
cet endroit-là; elle dit qu'elle y a eu trop peur, ce qui est un
enfantillage.
--Je sens que je dois montrer plus de courage, lui répondis-je; et
pourtant, mon bon oncle, ce que vous me prescrivez est pour moi la chose
la plus rude qui soit au monde. Je n'ai pas mis le pied sur cette terre
maudite depuis le jour où j'en suis sorti arrachant Edmée à ses
ravisseurs. Il me semble que vous me chassez du ciel pour m'envoyer
visiter l'enfer.
Le chevalier haussa les épaules; l'abbé me conjura de prendre sur moi
de le satisfaire; c'était une véritable contrariété pour mon bon
oncle que ma résistance. Je me soumis, et, résolu à me vaincre, je
pris congé d'Edmée pour deux jours. L'abbé voulait m'accompagner pour
me distraire des tristes pensées qui allaient m'assiéger; mais je me
fis scrupule de l'éloigner d'Edmée pendant ce court espace de temps;
je savais combien il lui était nécessaire. Attachée comme elle
l'était au fauteuil du chevalier, sa vie était si grave, si retirée,
que le plus petit événement s'y faisait sentir. Chaque année avait
augmenté son isolement, et il était devenu à peu près complet depuis
que la caducité du chevalier avait chassé de sa table les chansons et
les bons mots, enfants joyeux du vin. Il avait été grand chasseur, et
la Saint-Hubert, se trouvant précisément sa fête, avait rassemblé
jadis autour de lui, à cette époque, toute la noblesse du pays.
Longtemps les cours avaient retenti des hurlements de la meute;
longtemps les écuries avaient serré deux longues files de chevaux
fringants entre leurs stalles luisantes; longtemps la voix du cor avait
plané sur les grands bois d'alentour ou sonné la fanfare sous les
fenêtres de la grande salle, à chaque toast de la brillante compagnie.
Mais ces beaux jours avaient disparu depuis longtemps; le chevalier ne
chassait plus, et l'espoir d'obtenir la main de sa fille ne retenait
plus autour de son fauteuil les jeunes gens ennuyés de sa vieillesse,
de ses attaques de goutte et des histoires qu'il redisait le soir, ne se
souvenant plus de les avoir dites le matin. Le refus obstiné d'Edmée
et le renvoi de M. de La Marche avaient causé bien de la surprise et
donné lieu à bien des recherches de curiosité. Un jeune homme
amoureux d'elle, éconduit comme les autres et poussé par un sot et
lâche orgueil à se venger de la seule femme de sa classe qui, selon
lui, eût osé le repousser, découvrit qu'Edmée avait été enlevée
par les _coupe-jarrets_, et fit courir le bruit qu'elle avait passé une
nuit d'orgie à la Roche-Mauprat. C'est tout au plus s'il daigna dire
qu'elle n'avait cédé qu'à la violence. Edmée imposait trop de
respect et d'estime pour qu'on l'accusât de complaisance avec les
brigands; mais elle passa bientôt pour avoir été victime de leur
brutalité. Marquée d'une tache ineffaçable, elle ne fut plus
recherchée de personne. Mon absence ne servit qu'à confirmer cette
opinion. Je l'avais sauvée de la mort, disait-on, mais non pas de la
honte, et je ne pouvais en faire ma femme; j'en étais amoureux, et je
la fuyais pour ne pas succomber à la tentation de l'épouser. Tout cela
avait tant de vraisemblance, qu'il eût été difficile de faire
accepter au public la véritable version. Elle le fut d'autant moins
qu'Edmée n'avait pas voulu agir en conséquence et faire cesser les
méchants bruits en donnant sa main à un homme qu'elle ne pouvait pas
aimer. Telles étaient les causes de son isolement; je ne les sus bien
que plus tard. Mais, voyant l'intérieur si austère du chevalier et la
sérénité si mélancolique d'Edmée, je craignis de faire tomber une
feuille sèche sur cette onde endormie, et je suppliai l'abbé de rester
auprès d'elle jusqu'à mon retour. Je ne pris avec moi que mon fidèle
sergent Marcasse, qu'Edmée n'avait pas voulu laisser s'éloigner de
moi, et qui partageait désormais la cabane élégante et la vie
administrative de Patience.
J'arrivai à la Roche-Mauprat, par une soirée brumeuse, aux premiers
jours de l'automne; le soleil était voilé, la nature s'assoupissait
dans le silence et dans la brume; les plaines étaient désertes, l'air
seul était rempli du mouvement et du bruit des grandes phalanges
d'oiseaux de passage; les grues dessinaient dans le ciel des triangles
gigantesques, et les cigognes, passant à une hauteur incommensurable,
remplissaient les nuées de cris mélancoliques qui planaient sur les
campagnes attristées comme le chant funèbre des beaux jours. Pour la
première fois de l'année, je sentis le froid de l'atmosphère, et je
crois que tous les hommes sont saisis d'une tristesse instinctive à
l'approche de la saison rigoureuse. Il y a dans les premiers frimas
quelque chose qui rappelle à l'homme la prochaine dispersion des
éléments de son être.
Nous avions traversé les bois et les bruyères, mon compagnon et moi,
sans nous dire une seule parole; nous avions fait un long détour pour
éviter la tour Gazeau, que je ne me sentais pas la force de revoir. Le
soleil se couchait dans des voiles gris quand nous franchîmes la herse
de la Roche-Mauprat. Cette herse était brisée; le pont ne se levait
plus et ne donnait plus passage qu'à de paisibles troupeaux et à leurs
insouciants _pâtours._ Les fossés étaient à demi comblés, et déjà
l'oseraie bleuâtre étendait ses rameaux flexibles sur les basses eaux;
l'ortie croissait au pied des tours écroulées, et les traces du feu
semblaient encore fraîches sur les murs. Les bâtiments de ferme
étaient tous renouvelés, et la basse-cour, pleine de bétail, de
volailles, d'enfants, de chiens de berger et d'instruments aratoires,
contrastait avec cette sombre enceinte, où je croyais encore voir
monter la flamme rouge des assaillants et couler le sang noir des
Mauprat.
Je fus reçu avec la cordialité tranquille et un peu froide des paysans
du Berry. On n'essaya pas de me plaire, mais on ne me laissa manquer de
rien. Je fus installé dans le seul des anciens bâtiments qui n'eût
pas été endommagé lors du siège du donjon, ou abandonné depuis
cette époque à l'action du temps. C'était un corps de logis dont
l'architecture massive remontait au Xe siècle; la porte était plus
petite que les fenêtres, et les fenêtres elles-mêmes donnaient si peu
de jour, qu'il fallut allumer des flambeaux pour y pénétrer, quoique
le soleil fût à peine couché. Ce bâtiment avait été restauré
provisoirement pour servir de pied à terre au nouveau seigneur ou à
ses mandataires. Mon oncle Hubert y était venu souvent surveiller mes
intérêts tant que ses forces le lui avaient permis, et on me conduisit
à la chambre qu'il s'était réservée et qui s'appelait désormais la
chambre du maître. On y avait transporté tout ce qu'on avait sauvé de
mieux de l'ancien ameublement; et, comme elle était froide et humide
malgré tous les soins qu'on avait pris pour la rendre habitable, la
servante du métayer me précéda, un tison dans une main et un fagot
dans l'autre.
Aveuglé par la fumée dont elle promenait le nuage autour de moi,
trompé par la nouvelle porte qu'on avait percée sur un autre point de
la cour et par certains corridors qu'on avait murés pour se dispenser
de les entretenir, je parvins jusqu'à cette chambre sans rien
reconnaître; il m'eut même été impossible de dire dans quelle partie
des anciens bâtiments je me trouvais, tant le nouvel aspect de la cour
déroutait mes souvenirs, tant mon âme assombrie et troublée était
peu frappée des objets extérieurs.
On alluma le feu tandis que, me jetant sur une chaise et cachant ma
tête dans mes mains, je me laissais aller à de tristes rêveries.
Cette situation n'était pourtant pas sans charme, tant le passé se
revêt naturellement de formes embellies ou adoucies dans le cerveau des
jeunes gens, maîtres présomptueux de l'avenir. Quand, à force de
souffler sur son tison, la servante eut rempli la chambre d'une épaisse
fumée, elle sortit pour aller chercher de la braise et me laissa seul.
Marcasse était resté à l'écurie pour soigner nos chevaux. Blaireau
m'avait suivi; couché devant l'âtre, il me regardait de temps en temps
d'un air mécontent, comme pour me demander raison d'un si méchant
gîte et d'un si pauvre feu.
Tout à coup, en jetant les yeux autour de moi, il me sembla que ma
mémoire se réveillait. Le feu, après avoir fait crier le bois vert,
envoya un jet de flamme dans la cheminée, et toute la chambre fut
éclairée d'une lueur brillante, mais agitée, qui donnait aux objets
une apparence douteuse et bizarre. Blaireau se releva, tourna le dos au
feu et s'assit entre mes jambes, comme s'il se fût attendu à quelque
chose d'étrange et d'imprévu.
[Figure 07]
Je reconnus alors que ce lieu n'était autre que la chambre à coucher
de mon grand-père Tristan, occupée depuis, pendant plusieurs années,
par son fils aîné, le détestable Jean, mon plus cruel oppresseur, le
plus fourbe et le plus lâche des coupe-jarrets. Je fus saisi d'un
mouvement de terreur et de dégoût en reconnaissant les meubles et
jusqu'au lit à colonnes enroulées, où mon grand-père avait rendu à
Dieu son âme criminelle dans les tortures d'une lente agonie. Le
fauteuil sur lequel j'étais assis était celui où Jean _le Tors_
(comme il prenait plaisir, dans ses jours facétieux, à se nommer
lui-même) s'asseyait pour méditer ses scélératesses ou pour rendre
ses odieux arrêts. Je crus voir passer, en cet instant, les spectres de
tous les Mauprat avec leurs mains sanglantes et leurs yeux hébétés
par le vin. Je me levai et j'allais céder à l'horreur que j'éprouvais
en prenant la fuite, lorsque, tout à coup, je vis se dresser devant moi
une figure si distincte, si reconnaissable, si différente, par toutes
les apparences de la réalité, des chimères dont je venais d'être
assiégé, que je retombai sur mon siège, tout baigné d'une sueur
froide. Jean Mauprat était debout auprès du lit. Il venait d'en
sortir, car il tenait encore un pan du rideau entr'ouvert. Il me sembla
le même qu'autrefois; seulement il était encore plus maigre, plus
pâle et plus hideux; sa tête était rasée et son corps enveloppé
d'un suaire de couleur sombre. Il me lança un regard infernal; un
sourire haineux et méprisant effleura sa lèvre mince et flétrie. Il
resta immobile, son œil étincelant attaché sur moi, et il semblait
tout prêt à m'adresser la parole. J'étais convaincu, en cet instant,
que ce que je voyais était un être vivant, un homme de chair et d'os;
il est donc incroyable que je me sentisse glacé d'une terreur aussi
puérile. Mais je le nierais en vain, et je n'ai jamais pu ensuite me
l'expliquer à moi-même, j'étais enchaîné par la peur. Son regard me
pétrifiait, ma langue était paralysée. Blaireau s'élança sur lui;
alors il agita les plis de son lugubre vêtement, semblable a un linceul
souillé de l'humidité du sépulcre, et je m'évanouis.
Lorsque je revins à moi-même, Marcasse était auprès de moi et me
relevait avec inquiétude. J'étais étendu à terre et raide comme un
cadavre. J'eus beaucoup de peine à rassembler mes idées; mais,
aussitôt que je pus me tenir sur mes jambes, je saisis Marcasse par le
corps, et je l'entraînai précipitamment hors de la chambre maudite. Je
faillis tomber plusieurs fois en descendant l'escalier à vis, et ce ne
fut qu'en respirant dans la cour l'air du soir et la saine odeur des
étables que je recouvrai l'usage de ma raison.
Je n'hésitai pas à attribuer ce qui venait de se passer à une
hallucination de mon cerveau. J'avais fait mes preuves de courage à la
guerre, en présence de mon brave sergent; je ne rougissais pas devant
lui d'avouer la vérité. Je répondis sincèrement à ses questions, et
je lui peignis mon horrible vision avec de tels détails, qu'il en fut
frappé à son tour comme d'une chose réelle, et répéta plusieurs
fois d'un air pensif, en se promenant avec moi dans la cour:
--Singulier, singulier!... étonnant!
--Non, cela n'est pas étonnant, lui dis-je quand je me sentis tout à
fait remis. J'ai éprouvé la sensation la plus douloureuse en venant
ici; depuis plusieurs jours, je luttais pour surmonter la répugnance
que j'éprouvais à revoir la Roche-Mauprat. J'ai eu le cauchemar la
nuit dernière, et j'étais si fatigué et si triste en m'éveillant,
que, si je n'eusse craint de montrer de la mauvaise volonté à mon
oncle, j'aurais encore différé ce voyage désagréable. En entrant
ici, j'ai senti le froid me gagner; ma poitrine était oppressée, je ne
respirais pas. Peut-être aussi l'âcre fumée dont la chambre était
remplie m'a-t-elle troublé le cerveau. Enfin, après les fatigues et
les périls de notre malheureuse traversée, dont nous sommes à peine
remis l'un et l'autre, est-il étonnant que j'aie éprouvé une crise
nerveuse à la première émotion pénible?
--Dites-moi, reprit Marcasse toujours pensif, avez-vous remarqué
Blaireau dans ce moment-là? Qu'a fait Blaireau?
--J'ai cru voir Blaireau s'élancer sur le fantôme au moment où il a
disparu; mais j'ai rêvé cela comme le reste.
--Hum! dit le sergent, quand je suis entré, Blaireau était tout en
feu. Il venait à vous, flairait, pleurait à sa manière, allait du
côté du lit, grattait le mur, venait à moi, allait à vous.
Singulier, cela! Étonnant, capitaine, étonnant, cela!
Après quelques instants de silence:
--Pas de revenants, s'écria-t-il en secouant la tête, jamais de
revenants; d'ailleurs, pourquoi mort, Jean? Pas mort! Deux Mauprat
encore. Qui le sait? Où diable? Pas de revenants; et mon maître, fou?
Jamais. Malade? Non.
Après ce colloque, le sergent alla chercher de la lumière, tira du
fourreau son inséparable épée, siffla Blaireau, et reprit bravement
la corde qui servait de rampe à l'escalier, m'engageant à rester en
bas. Quelle que fût ma répugnance à remonter dans cette chambre, je
n'hésitai pas à suivre Marcasse, malgré ses recommandations, et notre
premier soin fut de visiter le lit; mais, pendant que nous causions dans
la cour, la servante avait mis des draps blancs et elle achevait de
lisser les couvertures.
--Qui donc avait couché là? lui dit Marcasse avec sa prudence
accoutumée.
--Personne autre, répondit-elle, que M. le chevalier ou M. l'abbé
Aubert, du temps qu'ils y venaient.
--Mais, aujourd'hui ou hier, par exemple? reprit Marcasse.
--Oh! hier et aujourd'hui, personne, monsieur; car il y a bien deux ans
que M. le chevalier n'est venu, et, pour M. l'abbé, il n'y couche
jamais depuis qu'il y vient tout seul. Il arrive le matin, déjeune chez
nous et s'en retourne le soir.
--Mais le lit était défait, dit Marcasse en la regardant fixement.
--Ah! dame! monsieur, répondit-elle, ça se peut; je ne sais comment on
l'a laissé la dernière fois qu'on y a couché; je n'y ai pas fait
attention en mettant les draps; tout ce que je sais, c'est qu'il y avait
le manteau à M. Bernard dessus.
--Mon manteau? m'écriai-je. Il est resté à l'écurie.
--Et le mien aussi, dit Marcasse; je viens de les rouler tous les deux
et de les placer sur le coffre à l'avoine.
--Vous en aviez donc deux? reprit la servante; car je suis sûre d'en
avoir ôté un de dessus le lit, un manteau tout noir et pas neuf!
Le mien était précisément doublé de rouge et bordé d'un galon d'or.
Celui de Marcasse était gris clair. Ce n'était donc pas un de nos
manteaux apportés un instant et rapportés à l'écurie par le garçon.
--Mais qu'en avez-vous fait? dit le sergent.
--Ma foi, monsieur, je l'ai mis là sur le fauteuil, répondit la grosse
fille; mais vous l'avez donc repris pendant que j'allais chercher de la
chandelle? car je ne le vois plus.
Nous cherchâmes dans toute la chambre, le manteau fut introuvable. Nous
feignîmes d'en avoir besoin, ne niant pas qu'il fût le nôtre. La
servante défit le lit, retourna les matelas en notre présence, alla
demander au garçon ce qu'il en avait fait. Il ne se trouva rien dans le
lit ni dans la chambre; le garçon n'était même pas monté. Toute la
ferme fut en émoi, craignant que quelqu'un ne fût accusé de vol. Nous
demandâmes si un étranger n'était pas venu à la Roche-Mauprat et n'y
était pas encore. Quand nous nous fûmes assurés que ces braves gens
n'avaient logé ni vu personne, nous les rassurâmes sur le manteau
perdu en leur disant que Marcasse l'avait roulé par mégarde dans les
deux autres, et nous nous enfermâmes dans la chambre, afin de
l'explorer à notre aise; car il était à peu près évident, dès
lors, que je n'avais point vu un spectre, mais Jean Mauprat lui-même ou
un homme qui lui ressemblait et que j'avais pris pour lui.
Marcasse, ayant excité Blaireau de la voix et du geste, observa tous
ses mouvements.
--Soyez tranquille, me dit-il avec orgueil; le vieux chien n'a pas
oublié le vieux métier; s'il y a un trou, un trou grand comme la main,
n'ayez peur... À toi, vieux chien!... N'ayez peur!...
Blaireau, en effet, ayant flairé partout, s'obstina à gratter la
muraille à l'endroit où j'avais vu l'apparition; il tressaillait
chaque fois que son nez pointu rencontrait une certaine partie du
lambris; puis il agitait sa queue de renard d'un air satisfait, revenait
vers son maître et semblait lui dire de fixer là son attention. Le
sergent se mit alors à examiner la muraille et la boiserie, il essaya
d'insinuer son épée dans quelque fente; rien ne céda. Néanmoins une
porte pouvait se trouver là, car les rinceaux de la boiserie sculptée
pouvaient cacher une coulisse adroitement pratiquée. Il fallait trouver
le ressort qui faisait jouer cette coulisse; mais cela nous fut
impossible, malgré tous les efforts que nous fîmes pendant deux
grandes heures. Nous essayâmes vainement d'ébranler le panneau, il
rendait le même son que les autres; tous étaient sonores et
indiquaient que la boiserie n'était pas posée immédiatement sur la
maçonnerie; mais elle pouvait n'en être éloignée que de quelques
lignes. Enfin, Marcasse, baigné de sueur, s'arrêta et me dit:
--Nous sommes bien fous; quand nous chercherions jusqu'à demain, nous
ne trouverions pas un ressort, s'il n'y en a pas; et, quand nous
cognerions, nous n'enfoncerions pas la porte, s'il y a derrière de
grosses barres de fer, comme j'en ai vu déjà dans d'autres vieux
manoirs.
--Nous pourrions, lui dis-je, trouver l'issue, s'il en existe une, en
nous servant de la cognée; mais pourquoi, sur la simple indication de
ton chien qui gratte le mur, t'obstiner à croire que Jean Mauprat, ou
l'homme qui lui ressemble, n'est pas entré et sorti par la porte?
--Entré, tant que vous voudrez, répondit Marcasse, mais sorti! non,
sur mon honneur! car, comme la servante descendait, j'étais sur
l'escalier, brossant mes souliers; quand j'entendis tomber quelque chose
ici, je montai vite trois marches, voilà tout, et me voilà près de
vous. Vous mort, allongé sur le carreau et bien malade; personne dedans
ni dehors, sur mon honneur!
--En ce cas, j'ai rêvé de mon diable d'oncle, et la servante a rêvé
d'un manteau noir; car, à coup sûr, il n'y a pas ici de porte
secrète; et, quand il y en aurait une, et que tous les Mauprat, vivants
et morts, en auraient la clef, que nous fait cela? Sommes-nous attachés
à la police pour nous enquérir de ces misérables? et, si nous les
trouvions cachés quelque part, ne les aiderions-nous pas à fuir
plutôt que de les livrer à la justice? Nous avons nos armes, nous ne
craignons pas qu'ils nous assassinent cette nuit; et, s'ils s'amusent à
nous faire peur, ma foi, malheur à eux! je ne connais ni parents ni
alliés quand on me réveille en sursaut. Ainsi donc, faisons-nous
servir l'omelette que les braves gens du domaine nous préparent; car,
si nous continuons à frapper et à gratter les murailles, ils vont nous
croire fous.
Marcasse se rendit par obéissance plutôt que par conviction; je ne
sais quelle importance il attachait à découvrir ce mystère, ni quelle
inquiétude le tourmentait, car il ne voulait pas me laisser seul dans
la chambre enchantée. Il prétendait que je pouvais encore me trouver
malade et tomber en convulsion.
--Oh! cette fois, lui dis-je, je ne serai pas si poltron. Le manteau m'a
guéri de la peur des revenants, et je ne conseille à personne de se
frotter à moi.
L'hidalgo fut forcé de me laisser seul. J'amorçai mes pistolets et je
les plaçai à portée de ma main sur la table; mais ces précautions
furent en pure perte: rien ne troubla le silence de la chambre, et les
lourds rideaux de soie rouge, aux coins armoriés d'argent noirci, ne
furent pas agités par le plus léger souffle. Marcasse revint, et,
joyeux de me trouver aussi gai qu'il m'avait laissé, prépara notre
souper avec autant de soins que si nous fussions venus à la
Roche-Mauprat avec la seule intention de faire un bon repas. Il
plaisanta sur le chapon qui chantait encore à la broche, et sur le vin
qui faisait reflet d'une brosse dans le gosier. Mais le métayer vint
augmenter sa bonne humeur en nous apportant quelques bouteilles
d'excellent madère que le chevalier lui avait confiées autrefois, et
dont il aimait à boire un verre ou deux lorsqu'il mettait le pied à
l'étrier. Pour récompense, nous invitâmes le digne homme à souper
avec nous, pour causer d'affaires le moins ennuyeusement possible.
--À la bonne heure, nous dit-il, ce sera donc comme autrefois, les
manants mangeaient à la table des seigneurs de la Roche-Mauprat; vous
faites de même, monsieur Bernard, et c'est bien.
--Oui, monsieur, lui répondis-je très froidement; mais je le fais avec
ceux qui me doivent de l'argent, et non avec ceux à qui j'en dois.
Cette réponse et le mot de _monsieur_ l'intimidèrent tellement, qu'il
fit beaucoup de façons pour se mettre à table; mais j'insistai,
voulant sur-le-champ lui donner la mesure de mon caractère. Je le
traitai comme un homme que j'élevais à moi, non comme un homme vers
qui je voulais descendre. Je le forçai d'être chaste dans ses
plaisanteries, et je lui permis d'être expansif et facétieux dans les
limites d'une honnête gaieté. C'était un homme jovial et franc. Je
l'examinais avec attention pour voir s'il n'aurait pas quelque
accointance avec le fantôme qui laissait traîner son manteau sur les
lits; mais cela n'était aucunement probable, et il avait au fond tant
d'aversion pour les coupe-jarrets, que, sans son respect pour ma
parenté, il les eut de bon cœur habillés, en ma présence, comme ils
méritaient de l'être. Mais je ne pus souffrir aucune liberté de sa
part sur ce sujet, et je l'engageai à me rendre compte de mes affaires,
ce qu'il fit avec intelligence, exactitude et loyauté.
Quand il se retira, je m'aperçus que le madère lui avait fait beaucoup
d'effet, car ses jambes étaient avinées et s'accrochaient à tous les
meubles; néanmoins il avait eu assez d'empire sur son cerveau pour
raisonner juste. J'ai toujours remarqué que le vin agissait beaucoup
plus sur les muscles des paysans que sur leurs nerfs; qu'ils divaguaient
difficilement, et qu'au contraire les excitants produisaient en eux une
béatitude que nous ne connaissons pas, et qui fait de leur ivresse un
plaisir tout différent du nôtre et très supérieur à notre
exaltation fébrile.
Quand nous nous trouvâmes seuls, Marcasse et moi, quoique nous ne
fussions pas gris, nous nous aperçûmes que le vin nous avait donné
une gaieté, une insouciance que nous n'aurions pas eues à la
Roche-Mauprat, même sans l'aventure du fantôme. Habitués à une
franchise mutuelle, nous en fîmes la réflexion, et nous convînmes que
nous étions beaucoup mieux disposés qu'avant souper à recevoir tous
les loups-garous de la Varenne.
Ce mot de loup-garou me rappela l'aventure qui m'avait mis en relation
très peu sympathique avec Patience, à l'âge de treize ans. Marcasse
la connaissait; mais il ne connaissait guère le caractère que j'avais
à cette époque, et je m'amusai à lui raconter ma course effarée à
travers champs, après avoir été fustigé par le sorcier.
--Cela me fait penser, lui dis-je en terminant, que j'ai l'imagination
facile à exalter et que je ne suis pas inaccessible à la peur des
choses surnaturelles. Ainsi le fantôme de tantôt...
--N'importe, n'importe, dit Marcasse en examinant l'amorce de mes
pistolets et en les posant sur ma table de nuit; n'oubliez pas que tous
les coupe-jarrets ne sont pas morts; que si Jean est de ce monde, il
fera du mal jusqu'à ce qu'il soit enterré, enfermé à triple tour
chez le diable.
Le vin déliait la langue de l'hidalgo, qui ne manquait pas d'esprit
lorsqu'il se permettait ces rares infractions à sa sobriété
habituelle. Il ne voulut pas me quitter et fit son lit à côté du
mien. Mes nerfs étaient excités par les émotions de la journée; je
me laissai donc aller à parler d'Edmée, non de manière à mériter de
sa part l'ombre d'un reproche si elle eût entendu mes paroles, et
cependant plus que je n'aurais dû me le permettre avec un homme qui
n'était encore que mon subalterne et non mon ami, comme il le devint
plus tard. Je ne sais pas positivement ce que je lui dis de mes
chagrins, de mes espérances et de mes inquiétudes; toutefois ces
confidences eurent un effet terrible, ainsi que vous le verrez bientôt.
Nous nous endormîmes tout en causant, Blaireau sur les pieds de son
maître, l'épée en travers à côté du chien sur les genoux de
l'hidalgo, la lumière entre nous deux, mes pistolets au bout de mon
bras, mon couteau de chasse sous mon oreiller et les verrous tirés.
Rien ne troubla notre repos; et, quand le soleil nous éveilla, les coqs
chantaient joyeusement dans la cour, et les _boirons_ échangeaient des
facéties rustiques en _liant_[7] leurs bœufs sous nos fenêtres.
--C'est égal, il y a quelque chose là-dessous!
Telle fut la première parole de Marcasse en ouvrant les yeux et en
reprenant la conversation où il l'avait laissée la veille.
--As-tu vu ou entendu quelque chose cette nuit? lui dis-je.
--Rien du tout, répondit-il; mais c'est égal, Blaireau n'a pas bien
dormi, mon épée est tombée par terre; et puis rien de ce qui s'est
passé ici n'est expliqué.
--L'explique qui voudra, répondis-je; je ne m'en occuperai certainement
pas.
--Tort, tort, vous avez tort!
--Cela se peut, mon bon sergent; mais je n'aime pas du tout cette
chambre, et elle me semble si laide au grand jour, que j'ai besoin
d'aller bien loin respirer un air pur.
--Eh bien, moi, je vous conduirai, mais je reviendrai. Je ne veux pas
laisser aller cela au hasard. Je sais de quoi Jean Mauprat est capable
et pas vous.
--Je ne veux pas le savoir, et s'il y a quelque danger ici pour moi ou
les miens, je ne veux pas que tu y reviennes.
Marcasse secoua la tête et ne répondit rien. Nous fîmes encore un
tour à la métairie avant de partir. Marcasse fut très frappé d'une
chose que je n'eusse pas remarquée. Le métayer voulut me présenter à
sa femme; mais elle ne voulut jamais me voir et alla se cacher dans sa
chènevière. J'attribuais cette timidité à la sauvagerie de la
jeunesse.
--Belle jeunesse, ma foi! dit Marcasse; une jeunesse comme moi,
cinquante ans passés! Il y a quelque chose là-dessous, quelque chose
là-dessous, je vous dis.
--Et que diable peut-il y avoir?
--Hum! elle a été bien dans son temps avec Jean Mauprat. Elle a
trouvé ce _tortu_ à son gré. Je sais cela, moi; je sais encore bien
des choses, bien des choses, soyez sûr!
--Tu me les diras quand nous reviendrons ici, lui répondis-je; et ce ne
sera pas de sitôt, car mes affaires vont beaucoup mieux que si je m'en
mêlais, et je n'aimerais pas à prendre l'habitude de boire du madère
pour ne pas avoir peur de mon ombre. Si tu veux m'obliger, Marcasse, tu
ne parleras à personne de ce qui s'est passé. Tout le monde n'a pas
pour ton capitaine la même estime que toi.
--Celui-là est un imbécile qui n'estime pas mon capitaine, répondit
l'hidalgo d'un ton doctoral; mais, si vous me l'ordonnez, je ne dirai
rien.
Il me tint parole. Pour rien au monde, je n'eusse voulu troubler
l'esprit d'Edmée de cette sotte histoire. Mais je ne pus empêcher
Marcasse d'exécuter son projet; dès le lendemain matin, il avait
disparu, et j'appris de Patience qu'il était retourné à la
Roche-Mauprat sous prétexte d'y avoir oublié quelque chose.
[Note 7: Les bouviers lient le joug avec des courroies aux cornes d'une
paire de bœufs de travail.]