Nous partîmes de Brest sans nous faire précéder d'aucune lettre.
Lorsque nous approchâmes de la Varenne, nous mîmes pied à terre, et,
envoyant la chaise de poste par le plus long chemin, nous prîmes à
travers bois. Quand je vis les arbres du parc élever leurs têtes
vénérables au-dessus des bois taillis comme une grave phalange de
druides au milieu d'une multitude prosternée, mon cœur battit si fort,
que je fus forcé de m'arrêter.
--Eh bien! me dit Marcasse en se retournant d'un air presque sévère,
et comme s'il m'eût reproché ma faiblesse.
Mais, un instant après, je vis sa physionomie également compromise par
une émotion inattendue. Un petit glapissement plaintif et le frôlement
d'une queue de renard dans ses jambes l'ayant fait tressaillir, il jeta
un grand cri en reconnaissant Blaireau. Le pauvre animal avait senti son
maître de loin, il était accouru avec l'agilité de sa première
jeunesse pour se rouler à nos pieds. Nous crûmes un instant qu'il
allait y mourir, car il resta immobile et comme crispé sous la main
caressante de Marcasse; puis tout à coup, se relevant comme frappé
d'une idée digne d'un homme, il repartit avec la rapidité de l'éclair
et se dirigea vers la cabane de Patience.
--Oui, va avertir mon ami, brave chien! s'écria Marcasse; plus ami que
toi serait plus qu'homme.
Il se retourna vers moi, et je vis deux grosses larmes rouler sur les
joues de l'impassible hidalgo.
Nous doublâmes le pas jusqu'à la cabane. Elle avait subi de notables
améliorations; un joli jardin rustique, clos par une haie vive adossée
à des quartiers de roc, s'étendait autour de la maisonnette; nous
arrivâmes, non plus par un sentier pierreux, mais par une belle allée,
aux deux côtés de laquelle des légumes splendides s'étalaient en
lignes régulières comme une armée en ordre de marche. Un bataillon de
choux composait l'avant-garde; les carottes et les salades formaient le
corps principal, et, le long de la haie, l'oseille modeste formait le
cortège. De jolis pommiers, déjà forts, inclinaient sur ces plantes
leur parasol de verdure, et les poiriers en quenouille, alternant avec
les poiriers en éventail, les bordures de thym et de sauge baisant le
pied des tournesols et des giroflées, trahissaient dans Patience un
singulier retour à des idées d'ordre social et à des habitudes de
luxe.
Ce changement était si notable, que je croyais ne plus trouver Patience
dans cette habitation. Une inquiétude plus grave encore commençait à
me gagner; elle se changea presque en certitude, lorsque je vis deux
jeunes gens du village occupés à tailler des espaliers. Notre
traversée avait duré plus de quatre mois, et il y en avait bien six
que nous n'avions entendu parler du solitaire. Mais Marcasse ne
ressentait aucune crainte; Blaireau lui avait dit que Patience vivait,
et les traces du petit chien fraîchement marquées sur le sable de
l'allée attestaient la direction qu'il avait prise. Néanmoins, j'avais
tellement peur de voir troubler la joie d'un pareil jour, que je n'osai
pas faire une question aux jardiniers de Patience et que je suivis en
silence l'hidalgo, dont l'œil attendri se promenait sur ce nouvel
Éden, et dont la bouche discrète ne laissait échapper que le mot
_changement_, plusieurs fois répété.
Enfin l'impatience me prit: l'allée était interminable, bien que très
courte en réalité, et je me mis à courir, le cœur bondissant
d'émotion.
--Edmée, me disais-je, est peut-être là!
Elle n'y était pourtant pas, et je n'entendis que la voix du solitaire
qui disait:
--Ah çà! qu'est-ce qu'il y a donc? ce pauvre chien est-il devenu
enragé? À bas, Blaireau! Vous n'auriez pas tourmenté votre maître de
la sorte. Ce que c'est que de gâter les gens!
--Blaireau n'est pas enragé, dis-je en entrant; êtes-vous donc devenu
sourd à l'approche d'un ami, maître Patience!
Patience laissa retomber sur la table une pile d'argent qu'il était en
train de compter, et vint à moi avec son ancienne cordialité. Je
l'embrassai; il fut surpris et touché de ma joie; puis, me regardant de
la tête aux pieds, il s'émerveillait du changement opéré dans ma
personne, lorsque Marcasse parut sur le seuil de la porte.
Alors Patience, avec une expression sublime, s'écria en levant sa large
main vers le ciel:
--Les paroles du Cantique! Maintenant, je puis mourir: mes yeux ont vu
celui que j'attendais.
L'hidalgo ne dit rien; il leva son chapeau comme de coutume, et,
s'asseyant sur une chaise, il devint pâle et ferma les yeux. Son chien
sauta sur ses genoux en témoignant sa tendresse par des essais de
petits cris qui se changeaient en éternuements multipliés (vous savez
qu'il était _muet de naissance_). Tout tremblant de vieillesse et de
joie, il allongea son nez pointu vers le long nez de son maître; mais
son maître ne lui répondit pas comme à l'ordinaire:
--À bas, Blaireau!
Marcasse était évanoui.
Cette âme aimante, qui ne savait pas plus que celle de Blaireau se
manifester par la parole, succombait sous le poids de son bonheur.
Patience courut lui chercher un grand pichet de vin du pays, de seconde
année, c'est-à-dire du plus vieux et du meilleur possible; il lui en
fit avaler quelques gouttes dont la verdeur le ranima. L'hidalgo excusa
sa faiblesse en l'attribuant à la fatigue et à la chaleur; il ne
voulut ou ne sut pas l'attribuer à son véritable motif. Il est des
âmes qui s'éteignent, après avoir brûlé pour tout ce qu'il y a de
beau et de grand dans l'ordre moral, sans avoir trouvé le moyen et
même sans avoir senti le besoin de se manifester aux autres.
Quand les premiers élans furent calmés chez Patience, qui était aussi
expansif que son ami l'était peu:
--Ah çà! me dit-il, je vois, mon officier, que vous n'avez pas envie
de rester ici longtemps. Allons donc vite où vous êtes pressé
d'arriver. On va être bien surpris et bien content, je vous jure.
Nous pénétrâmes dans le parc, et, en le traversant, Patience nous
expliqua le changement survenu dans son habitation et dans sa vie.
--Quant à moi, vous voyez que je n'ai pas changé, nous dit-il. Même
tenue, mêmes allures; et, si je vous ai servi du vin tout à l'heure,
je n'ai pas cessé pour cela de boire de l'eau. Mais j'ai de l'argent et
des terres, et des ouvriers, da! Eh bien, tout cela, c'est malgré moi,
comme vous allez le savoir. Il y a trois ans environ, Mlle Edmée me
parla de l'embarras où elle était de faire la charité à propos.
L'abbé était aussi malhabile qu'elle. On les trompait tous les jours
en leur tirant de l'argent pour en faire un méchant usage, tandis que
des journaliers fiers et laborieux manquaient de tout sans qu'on pût le
savoir. Elle craignait de les humilier en allant s'enquérir de leurs
besoins, et, lorsque de mauvais sujets s'adressaient à elle, elle
aimait mieux être leur dupe que de se tromper au détriment de la
charité. De cette manière elle dépensait beaucoup d'argent et faisait
peu de bien. Je lui fis alors entendre que l'argent était la chose la
moins nécessaire aux nécessiteux; que ce qui rendait les hommes
vraiment malheureux, ce n'était pas de ne pouvoir se vêtir mieux que
les autres, aller au cabaret le dimanche, étaler à la grand'messe un
bas bien blanc avec une jarretière rouge sur le genou, de ne pouvoir
dire: «Ma jument, ma vache, ma vigne, mon grenier, etc.», mais bien
d'avoir _le corps faible et la saison dure_, de ne pouvoir se préserver
du froid, du chaud, des maladies, _de la grand'soif et de la
grand'faim._ Je lui dis donc de ne pas juger de la force et de la santé
des paysans d'après moi, mais d'aller s'informer elle-même de leurs
maladies et de ce qui manquait à leur ménage. Ces gens-là ne sont pas
philosophes; ils ont de la vanité, ils aiment la braverie, mangent le
peu qu'ils gagnent pour paraître, et n'ont pas la prévoyance de se
priver d'un petit plaisir pour mettre en réserve une ressource contre
les grands besoins. Enfin ils ne savent pas gouverner l'argent; ils vous
disent qu'ils ont des dettes, et, s'il est vrai qu'ils en aient, il
n'est pas vrai qu'ils emploient à les payer l'argent que vous leur
donnez. Ils ne songent pas au lendemain, ils payent l'intérêt aussi
haut qu'on veut le leur faire payer, et ils achètent avec votre argent
une chènevière ou un mobilier, afin que les voisins s'étonnent et
soient jaloux. Cependant les dettes augmentent tous les ans, et, au bout
du compte, il faut vendre chènevière et mobilier, parce que le
créancier, qui est toujours un d'entre eux, veut son remboursement ou
de tels intérêts qu'on ne peut y suffire. Tout s'en va, le fonds
emporte le fonds; les intérêts ont emporté le revenu; on est vieux,
on ne peut plus travailler. Les enfants vous abandonnent, parce que vous
les avez mal élevés et qu'ils ont les mêmes passions et les mêmes
vanités que vous; il vous faut prendre une besace et aller de porte en
porte demander du pain, parce que vous êtes habitué au pain et ne
sauriez sans mourir manger des racines comme le sorcier Patience, rebut
de la nature, que tout le monde hait et méprise, parce qu'il ne s'est
pas fait mendiant.
«Le mendiant, au reste, n'est guère plus malheureux que le journalier,
moins peut-être. Il n'a plus ni bonne ni sotte fierté, il ne souffre
plus. Les gens du pays sont bons; aucun _besacier_ ne manque d'un gîte
et d'un souper en faisant sa ronde, les paysans lui chargent le dos de
morceaux de pain, si bien qu'il peut nourrir volaille et pourceaux dans
la petite cahute où il laisse un enfant et une vieille parente pour
soigner son bétail. Il y revient toutes les semaines passer deux ou
trois jours à ne rien faire et à compter les pièces de deux sous
qu'il a reçues. Cette pauvre monnaie lui sert souvent à satisfaire des
besoins superflus que l'oisiveté engendre. Un métayer prend bien
rarement du tabac; beaucoup de mendiants ne peuvent s'en passer et en
demandent avec plus d'avidité que du pain. Ainsi le mendiant n'est pas
plus à plaindre que le travailleur; mais il est corrompu et débauché
quand il n'est pas méchant et féroce, ce qui, du reste, est assez
rare.
«--Voici donc ce qu'il faudrait faire, disais-je à Edmée; et l'abbé
m'a dit que cela était l'avis de vos philosophes. Il faudrait que les
personnes qui font comme vous beaucoup de charités particulières les
fissent sans consulter la fantaisie de celui qui demande, mais bien
après avoir reconnu ses véritables besoins.
«Edmée m'objecta que cette connaissance-là lui serait impossible,
qu'il y faudrait passer toutes ses journées, et abandonner M. le
chevalier, qui se fait vieux, et qui ne peut plus lire ni rien faire
sans les yeux et la tête de sa fille. L'abbé aimait trop à
s'instruire pour son compte dans les livres des savants, pour avoir du
temps de reste.
«--Voilà à quoi sert toute la science de la vertu, lui dis-je, elle
fait qu'on oublie d'être vertueux.
«--Tu as bien raison, repartit Edmée; mais comment faire?
«Je promis d'y songer, et voici ce que j'imaginai. Je me promenai tous
les jours du côté des terres, au lieu de me promener comme d'habitude
du côté des bois. Cela me coûta beaucoup; j'aime à être seul, et
partout je fuyais l'homme depuis tant d'années, que je n'en sais plus
le compte. Enfin, c'était un devoir, je le fis. J'approchai des
maisons, m'enquis d'abord par-dessus la haie et puis jusque dans
l'intérieur des habitations, et comme par manière de conversation, de
ce que je voulais savoir. D'abord on me reçut comme un chien perdu en
temps de sécheresse, et je vis, avec un chagrin que j'eus bien de la
peine à cacher, la haine et la méfiance sur toutes ces figures. Je
n'avais pas voulu vivre avec les hommes, mais je les aimais; je les
savais plus malheureux que méchants; j'avais passé tout mon temps à
m'affliger de leurs maux, à m'indigner contre ceux qui les causaient;
et, quand pour la première fois j'entrevoyais la possibilité de faire
quelque chose pour quelques-uns, ceux-là fermaient bien vite leur porte
du plus loin qu'ils m'apercevaient, et leurs enfants, de beaux enfants
que j'aime tant! se cachaient dans les fossés pour n'avoir pas la
fièvre que je donnais, disait-on, avec le regard. Cependant, comme on
savait l'amitié qu'Edmée avait pour moi, on n'osa pas me repousser
ouvertement, et je vins à bout de savoir ce qui nous intéressait. Elle
apporta remède à tous les maux que je lui fis connaître. Une maison
était lézardée, et, tandis que la jeune fille portait un tablier de
cotonnade à quatre livres l'aune, la pluie tombait sur le lit de la
grand'mère et sur le berceau des petits enfants: on fit réparer les
toits et les murailles, les matériaux furent fournis et les ouvriers
payés par nous; mais plus d'argent pour les beaux tabliers. Ailleurs,
une vieille femme était réduite à mendier, parce qu'elle n'avait
écouté que son cœur en donnant son bien à ses enfants, qui la
mettaient à la porte ou lui rendaient la vie si dure à la maison
qu'elle aimait mieux vagabonder. Nous nous fîmes les avocats de la
vieille, avec menace de porter, à nos frais, l'affaire devant les
tribunaux, et nous obtînmes pour elle une pension que nous augmentâmes
de nos deniers quand elle ne suffisait pas. Nous amenâmes plusieurs
vieillards, qui se trouvaient dans la même position, à s'associer et
à se mettre en pension chez l'un d'entre eux, à qui nous fîmes un
petit fonds, et qui, ayant de l'industrie et de l'ordre, fit de bonnes
affaires, à tel point que ses enfants vinrent faire leur paix et
demander à l'aider dans son établissement.
«Nous fîmes bien d'autres choses encore dont le détail serait trop
long et que vous verrez de reste. Je dis _nous_, parce que peu à peu,
quoique je ne voulusse me mêler de rien au delà de ce que j'avais
fait, je fus entraîné et forcé à faire davantage, à me mêler de
beaucoup de choses, et finalement de tout. Bref, c'est moi qui prends
les informations, qui dirige les travaux et qui fais les négociations.
Mlle Edmée a voulu qu'il y eût de l'argent dans mes mains, que je
pusse en disposer sans la consulter d'avance; c'est ce que je ne me suis
jamais permis, et aussi jamais elle ne m'a contredit une seule fois dans
mes idées. Mais tout cela, voyez-vous, m'a donné bien de la fatigue et
bien du souci. Depuis que les habitants savent que je suis un _petit
Turgot_, ils se sont mis ventre à terre devant moi, et cela m'a fait de
la peine. J'ai donc des amis dont je ne me soucie pas, et j'ai aussi des
ennemis dont je me passerais bien. Les _faux besogneux_ m'en veulent de
ne pas être leur dupe; il y a des indiscrets et des gens sans vertu qui
trouvent qu'on fait toujours trop pour les autres, jamais assez pour
eux. Au milieu de ce bruit et de ces tracasseries, je ne me promène
plus la nuit, je ne dors plus le jour; je suis _monsieur_ Patience, et
non plus le sorcier de la tour Gazeau, mais je ne suis plus le
solitaire; et, croyez-moi, je voudrais de tout mon cœur être né
égoïste, et jeter là le collier pour retourner à ma vie sauvage et
à ma liberté.»
Patience nous ayant fait ce récit, nous lui fîmes compliment; mais
nous nous permîmes une objection contre sa prétendue abnégation
personnelle; ce jardin magnifique attestait une transaction avec les
_nécessités superflues_ dont il avait toute sa vie déploré l'usage
chez les autres.
--Cela? dit-il en allongeant le bras du côté de son enclos. Cela ne me
regarde pas; ils l'ont fait malgré moi; mais, comme c'étaient de
braves gens et que mon refus les affligeait, j'ai été forcé de le
souffrir. Sachez que, si j'ai fait bien des ingrats, j'ai fait aussi
quelques heureux reconnaissants. Or deux ou trois familles auxquelles
j'ai rendu service ont cherché tous les moyens possibles de me faire
plaisir; et, comme je refusais tout, on a imaginé de me surprendre. Une
fois, j'avais été passer plusieurs jours à la Berthenoux pour une
affaire de confiance dont on m'avait chargé; car on est venu à me
supposer un grand esprit, tant les gens sont portés à passer d'une
extrémité à l'autre. Quand je revins, je trouvai ce jardin tracé,
planté et fermé comme vous l'avez vu. J'eus beau me fâcher, dire que
je ne voulais pas travailler, que j'étais trop vieux, et que le plaisir
de manger quelques fruits de plus ne valait pas la peine que ce jardin
allait me coûter à l'entretenir; on n'en tint compte et on l'acheva,
en me déclarant que je n'aurais rien à y faire, parce qu'on se
chargeait de le cultiver pour moi. En effet, depuis deux ans, les braves
gens n'ont pas manqué de venir, tantôt celui-ci, tantôt celui-là,
passer dans chaque saison le temps nécessaire à son parfait entretien.
Au reste, quoique je n'aie rien changé à ma manière de vivre, le
produit de ce jardin m'a été utile: j'ai pu nourrir pendant l'hiver
plusieurs pauvres avec mes légumes; les fruits me servent à gagner
l'amitié des petits enfants, qui ne crient plus _au loup_ quand ils me
voient, et qui s'enhardissent jusqu'à venir embrasser le sorcier. On
m'a aussi forcé d'accepter du vin et de temps en temps du pain blanc et
des fromages de vache; mais tout cela ne me sert qu'à faire politesse
aux anciens du village, quand ils viennent m'exposer les besoins de
l'endroit et me charger d'en informer le château. Ces honneurs ne me
tournent pas la tête, voyez-vous; et même je puis dire que, quand
j'aurai fait à peu près tout ce que j'ai à faire, je laisserai là
les soucis de la grandeur et je retournerai à la vie du philosophe,
peut-être à la tour Gazeau, qui sait?
Nous touchions au terme de notre marche. En mettant le pied sur le
perron du château, je joignis les mains, et, saisi d'un sentiment
religieux, j'invoquai le ciel avec une sorte de terreur. Je ne sais quel
vague effroi se réveilla; j'imaginai tout ce qui pouvait m'empêcher
d'être heureux, et j'hésitai à franchir le seuil de la maison, puis
je m'élançai. Un nuage passa devant mes yeux, un bourdonnement remplit
mes oreilles. Je rencontrai Saint-Jean, qui, ne me reconnaissant pas,
fit un grand cri et se jeta devant moi pour m'empêcher d'entrer sans
être annoncé; je le poussai hors de mon chemin, et il tomba consterné
sur une chaise dans l'antichambre, tandis que je gagnais la porte du
salon avec impétuosité. Mais, au moment de la pousser brusquement, je
m'arrêtai saisi d'un nouvel effroi et j'ouvris si timidement,
qu'Edmée, occupée à broder au métier, ne leva pas les yeux, croyant
reconnaître dans ce léger bruit la manière respectueuse de
Saint-Jean. Le chevalier dormait et ne s'éveilla pas. Ce vieillard,
grand et maigre comme tous les Mauprat, était affaissé sur lui-même,
et sa tête pâle et ridée, que l'insensibilité du tombeau semblait
avoir déjà enveloppée, ressemblait à une des figures anguleuses, en
chêne sculpté, qui ornaient le dossier de son grand fauteuil. Il avait
les pieds allongés devant un feu de sarment, quoique le soleil fût
chaud et qu'un clair rayon tombât sur sa tête blanche et la fît
briller comme l'argent. Comment vous peindrais-je ce que me fit
éprouver l'attitude d'Edmée? Elle était penchée sur sa tapisserie,
et de temps en temps elle levait les yeux sur son père pour interroger
les moindres mouvements de son sommeil. Mais que de patience et de
résignation dans tout son être! Edmée n'aimait pas les travaux
d'aiguille; elle avait l'esprit trop sérieux pour attacher de
l'importance à l'effet d'une nuance à côté d'une nuance et à la
régularité d'un point pressé contre un autre point. D'ailleurs, elle
avait le sang impétueux; et, quand son esprit n'était pas absorbé par
le travail de l'intelligence, il lui fallait de l'exercice et le grand
air. Mais, depuis que son père, en proie aux infirmités de la
vieillesse, ne quittait presque plus son fauteuil, elle ne quittait plus
son père un seul instant; et, ne pouvant toujours lire et vivre par
l'esprit, elle avait senti la nécessité d'adopter ces occupations
féminines, «qui sont, disait-elle, les amusements de la captivité».
Elle avait donc vaincu son caractère d'une manière héroïque. Dans
une de ces luttes obscures qui s'accomplissent souvent sous nos yeux
sans que nous en soupçonnions le mérite, elle avait fait plus que de
dompter son caractère, elle avait changé jusqu'à la circulation de
son sang. Je la trouvai maigrie, et son teint avait perdu cette
première fleur de la jeunesse, qui est comme la fraîche vapeur que
l'haleine du matin dépose sur les fruits et qui s'enlève au moindre
choc extérieur, bien que l'ardeur du soleil l'ait respectée. Mais il y
avait dans cette pâleur précoce et dans cette maigreur un peu maladive
un charme indéfinissable; son regard, plus enfoncé et toujours
impénétrable, avait moins de fierté et plus de mélancolie
qu'autrefois; sa bouche, plus mobile, avait le sourire plus fin et moins
dédaigneux. Lorsqu'elle me parla, il me sembla voir deux personnes en
elle, l'ancienne et la nouvelle; et, au lieu d'avoir perdu de sa
beauté, je trouvai qu'elle avait complété l'idéal de la perfection.
J'ai pourtant ouï dire alors à plusieurs personnes qu'elle avait
_beaucoup changé_; ce qui voulait dire, selon elles, qu'elle avait
beaucoup perdu. Mais la beauté est comme un temple dont les profanes ne
voient que les richesses extérieures. Le divin mystère de la pensée
de l'artiste ne se relève qu'aux grandes sympathies, et le moindre
détail de l'œuvre sublime renferme une inspiration qui échappe à
l'intelligence du vulgaire. Un de vos modernes écrivains a dit cela, je
crois, en d'autres termes et beaucoup mieux. Quant à moi, dans aucun
moment de sa vie je n'ai trouvé Edmée moins belle que dans un autre
moment; jusque dans les heures de souffrance où la beauté semble
effacée dans le sens matériel, la sienne se divinisait à mes yeux et
me révélait une nouvelle beauté morale dont le reflet éclairait son
visage. Au reste, je suis doué médiocrement sous le rapport des arts,
et, si j'avais été peintre, je n'aurais pu reproduire qu'un seul type,
celui dont mon âme était remplie; car une seule femme m'a semblé
belle dans le cours de ma longue vie: ce fut Edmée.
Je restai quelques instants à la regarder, pâle et touchante, triste,
mais calme, vivante image de la piété filiale, de la force enchaînée
par l'affection; puis je m'élançai et tombai à ses pieds sans pouvoir
dire un mot. Elle ne fit pas un cri, pas une exclamation; mais elle
entoura ma tête dans ses deux bras et la tint longtemps serrée contre
sa poitrine. Dans cette forte étreinte, dans cette joie muette, je
reconnus le sang de ma race, je sentis ma sœur. Le bon chevalier,
réveillé en sursaut, l'œil fixe, le coude appuyé sur son genou et le
corps plié en avant, nous regardait en disant:
--Eh bien, qu'est-ce donc que cela?
Il ne pouvait voir mon visage caché dans le sein d'Edmée; elle me
poussa vers lui, et il me serra dans ses bras affaissés avec un élan
de tendresse généreuse qui lui rendit un instant la vigueur de la
jeunesse.
Vous pouvez imaginer les questions dont on m'accabla et les soins qui me
furent prodigués. Edmée était pour moi une mère véritable. Cette
bonté expansive et confiante avait tant de sainteté, que, pendant
toute cette journée, je n'eus pas auprès d'elle d'autres pensées que
celles que j'aurais eues si j'avais été réellement son fils.
Je fus vivement touché du soin qu'on prit d'enjoliver à l'abbé la
surprise de mon retour; j'y vis une preuve certaine de la joie qu'il en
devait ressentir. On me fit cacher sous le métier d'Edmée et on me
couvrit de la grande toile verte dont elle enveloppait son ouvrage.
L'abbé s'assit tout près de moi, et je lui fis faire un cri en lui
prenant les jambes. C'était une plaisanterie que j'avais l'habitude de
lui faire autrefois; et, lorsque je sortis de ma cachette, en renversant
brusquement le métier et en faisant rouler tous les pelotons de laine
sur le parquet, il y eut sur son visage une expression de joie et de
terreur tout à fait bizarre.
Mais je vous tiens quittes de toutes ces scènes d'intérieur, sur
lesquelles ma mémoire se reporte malgré moi avec trop de complaisance.