XI

Lorsque, accablé de lassitude, je m'éveillai le lendemain, tous les

incidents de la veille m'apparurent comme un songe. Il me sembla

qu'Edmée, en me parlant de devenir ma femme, avait voulu reculer mes

espérances indéfiniment par un leurre perfide; et, quant à l'effet

des paroles du sorcier, je ne me les rappelais pas sans une profonde

humiliation. Quoi qu'il en soit, cet effet était produit. Les émotions

de cette journée avaient laissé en moi une trace ineffaçable; je

n'étais déjà plus l'homme de la veille, et je ne devais jamais

redevenir complètement celui de la Roche-Mauprat.

Il était tard, et j'avais réparé dans la matinée seulement les

heures de mon insomnie. Je n'étais pas levé, et déjà j'entendais sur

le pavé de la cour résonner le sabot du cheval de M. de La Marche.

Tous les jours, il arrivait à cette heure; tous les jours, il voyait

Edmée aussitôt que moi, et, ce jour-là même, ce jour où elle avait

voulu me persuader de compter sur sa main, il allait poser avant moi son

fade baiser sur cette main qui m'appartenait. Cette pensée réveilla

tous mes doutes. Comment Edmée souffrait-elle ses assiduités, si elle

avait réellement l'intention d'en épouser un autre que lui? Peut-être

n'osait-elle pas l'éloigner; peut-être était-ce à moi de le faire.

Je ne savais pas les usages du monde où j'entrais. L'instinct me

conseillait de m'abandonner à mes impétueuses inspirations, et

l'instinct parlait haut.

Je m'habillai à la hâte. J'entrai au salon pâle et en désordre;

Edmée était pâle aussi. La matinée était pluvieuse et fraîche. On

avait fait du feu dans la vaste cheminée. Étendue dans sa bergère,

elle chauffait ses petits pieds en sommeillant. C'était l'attitude

nonchalante et transie qu'elle avait eue durant ses jours de maladie. M.

de La Marche lisait la gazette à l'autre bout de la chambre. En voyant

Edmée brisée plus que moi par les émotions de la veille, je sentis ma

colère tomber, et, m'approchant d'elle, je m'assis sans bruit et la

regardai avec attendrissement.

--C'est vous, Bernard? me dit-elle sans faire un mouvement et sans

ouvrir les yeux.

Elle avait les coudes appuyés sur les bras de son fauteuil et les mains

gracieusement entrelacées sous son menton. Les femmes avaient à cette

époque et presque en toute saison les bras demi-nus. J'aperçus à

celui d'Edmée une petite bande de taffetas d'Angleterre qui me fit

battre le cœur. C'était la légère blessure que je lui avais faite la

veille contre le grillage de la croisée. Je soulevai doucement la

dentelle qui retombait sur son coude, et, enhardi par son demi-sommeil,

j'appuyai mes lèvres sur cette chère blessure. M. de La Marche pouvait

me voir, et il me voyait en effet, et j'agissais à dessein. Je brûlais

d'avoir une querelle avec lui. Edmée tressaillit et devint toute rouge;

mais, reprenant aussitôt un air d'enjouement plein d'indolence:

--En vérité, Bernard, me dit-elle, vous êtes galant ce matin comme un

abbé de cour. N'auriez-vous pas fait quelque madrigal la nuit

dernière?

Je fus singulièrement mortifié de cette raillerie; mais, payant

d'assurance à mon tour:

--Oui, j'en ai fait un hier au soir à la fenêtre de la chapelle,

répondis-je; et, s'il est mauvais, cousine, c'est votre faute.

--Dites que c'est la faute de votre éducation, reprit-elle en

s'animant.

Et elle n'était jamais plus belle que lorsque sa fierté et sa

vivacité naturelles se réveillaient.

--M'est avis que j'ai beaucoup trop d'éducation, en effet,

répondis-je, et que, si j'écoutais davantage mon bon sens naturel,

vous ne me railleriez pas tant.

--Il me semble, en vérité, que vous faites assaut d'esprit et de

métaphores avec Bernard, dit M. de La Marche en pliant son journal d'un

air indifférent et en se rapprochant de nous.

--Je l'en tiens quitte, répondis-je, blessé de cette impertinence;

qu'elle garde son esprit pour vos pareils.

Je me levai pour l'affronter, mais il ne parut pas s'en apercevoir; et,

s'adossant à la cheminée avec une incroyable aisance, il dit, en se

penchant vers Edmée, d'une voix douce et presque affectueuse:

--Qu'a-t-il donc? comme s'il se fut informé de la santé de son petit

chien.

--Que sait-on? répondit Edmée du même ton.

Puis elle se leva en ajoutant:

--J'ai trop mal à la tête pour rester là. Donnez-moi le bras pour

remonter dans ma chambre.

Elle sortit appuyée sur lui; je restai stupéfait.

J'attendis, résolu à l'insulter dès qu'il serait revenu au salon;

mais l'abbé entra, et, peu après, mon oncle Hubert. Ils se mirent à

causer de sujets qui m'étaient tout à fait étrangers (et il en était

ainsi de presque tous les sujets de conversation). Je ne savais que

faire pour me venger; mais je n'osais me trahir en présence de mon

oncle. Je sentais ce que je devais au respect et aux droits de

l'hospitalité. Jamais je ne m'étais fait une telle violence à la

Roche-Mauprat. L'outrage et la colère se manifestaient spontanément;

je faillis mourir dans l'attente de ma vengeance. Plusieurs fois le

chevalier, remarquant l'altération de mes traits, me demanda avec

bonté si j'étais malade. M. de La Marche ne parut s'apercevoir ni se

douter de rien. L'abbé seul m'examinait avec attention. Je surprenais

ses yeux bleus, ou la pénétration naturelle se voilait toujours sous

une habitude de timidité, attachés sur moi avec inquiétude. L'abbé

ne m'aimait pas. Il m'était facile de voir que ses manières douces et

enjouées devenaient froides comme malgré lui dès qu'il s'adressait à

moi; je remarquais même qu'en tout temps, son visage s'attristait à

mon approche.

Me sentant près de m'évanouir, tant la contrainte que je subissais

était hors de mes habitudes et au-dessus de mes forces, j'allai me

jeter sur l'herbe du parc. C'était là mon refuge dans toutes mes

agitations. Ces grands chênes, cette mousse centenaire qui pendait à

toutes les branches, ces fleurs de bois pâles et odorantes, emblèmes

des douleurs cachées, c'étaient là les amis de mon enfance, les seuls

que j'eusse retrouvés sans altération dans la vie sociale comme dans

la vie sauvage. Je cachai mon visage dans mes mains; je ne me rappelle

pas avoir souffert davantage dans aucune des calamités de ma vie.

Pourtant j'en éprouvai de bien réelles par la suite, et, à tout

prendre, j'eusse dû m'estimer heureux, au sortir du rude et périlleux

métier de coupe-jarret, de trouver tant de biens inespérés,

affection, sollicitude, richesse, liberté, enseignement, bons conseils

et bons exemples. Mais il est certain que, pour passer d'un état de

l'âme à un état opposé, même du mal au bien, même de la douleur à

la jouissance et de la fatigue au repos, il faut que l'homme souffre, et

que, dans cet enfantement d'une nouvelle destinée, tous les ressorts de

son être se tendent jusqu'à se briser. Ainsi, à l'approche de

l'été, le ciel se couvre de sombres nuées, et la terre, frémissante,

semble prête à s'anéantir sous les coups de la tempête.

Je n'étais occupé en ce moment qu'à chercher un moyen d'assouvir ma

haine contre M. de La Marche, sans trahir et sans laisser même

soupçonner le lien mystérieux dont je me prévalais auprès d'Edmée.

Quoique rien ne fût moins en vigueur à la Roche-Mauprat que la

sainteté du serment, les seules lectures que j'eusse faites étant,

comme je vous l'ai dit, quelques ballades de chevalerie, je m'étais

pris d'un romanesque amour pour la fidélité des promesses, et c'était

à peu près la seule vertu que j'eusse acquise. Le secret dû à Edmée

me retenait donc invinciblement.

--Mais ne trouverai-je pas, me disais-je, quelque prétexte plausible

pour me jeter sur mon ennemi et pour l'étrangler?

À dire vrai, cela n'était pas facile avec un homme qui semblait avoir

un parti pris de politesse et de prévenances à mon égard.

Dans ces perplexités, j'oubliai l'heure du dîner, et, quand je vis le

soleil descendre derrière les tours du château, je me dis trop tard

que mon absence avait dû être remarquée, et que je ne pourrais

rentrer sans subir ou les brusques questions d'Edmée ou ce clair et

froid regard de l'abbé, qui me semblait toujours éviter le mien, et

que je surprenais tout à coup plongeant au plus profond de ma

conscience.

Je résolus de ne rentrer qu'à la nuit, et je m'étendis sur l'herbe,

essayant de dormir pour reposer ma tête brisée. Je m'endormis en

effet. Quand je m'éveillai, la lune montait dans le ciel, encore rouge

des feux du soir. Le bruit qui m'avait fait tressaillir était bien

léger; mais il est des sons qui frappent le cœur avant de frapper

l'oreille, et les plus subtiles émanations de l'amour pénètrent

quelquefois la plus rude organisation. La voix d'Edmée venait de

prononcer mon nom à peu de distance, derrière le feuillage. D'abord je

crus avoir rêvé; je restai immobile, je retins mon haleine et

j'écoutai. C'était elle qui se rendait chez le solitaire avec l'abbé.

Ils s'étaient arrêtés dans le sentier couvert, à cinq ou six pas de

moi, et ils causaient à demi-voix, mais de cette manière distincte

qui, dans les confidences, donne à l'attention tant de solennité.

--Je crains, disait Edmée, qu'il ne fasse un esclandre à M. de La

Marche; quelque chose de plus sérieux encore, que sait-on? Vous ne

connaissez pas Bernard.

--Il faut à tout prix l'éloigner d'ici, répondit l'abbé. Vous ne

pouvez vivre de la sorte, continuellement exposée à la brutalité d'un

brigand.

--Il est certain que ce n'est pas vivre. Depuis qu'il a mis le pied ici,

je n'ai pas eu un instant de liberté. Prisonnière dans ma chambre, ou

forcée de recourir à la protection de mes amis, je n'ose faire un pas.

C'est tout au plus si je puis descendre l'escalier, et je ne traverse

pas la galerie sans envoyer Leblanc en éclaireur. La pauvre fille, qui

m'a vue si brave, me croit folle. Cette contrainte est odieuse. Je ne

dors plus que sous les verrous. Et voyez, l'abbé, je ne marche pas sans

un poignard, ni plus ni moins qu'une héroïne de ballade espagnole.

--Et, si ce malheureux vous rencontre et vous effraye, vous vous en

frapperez le sein, n'est-ce pas? De pareilles chances ne peuvent

s'accepter. Edmée, il faut trouver le moyen de changer une position qui

n'est pas tenable. Je conçois que vous ne vouliez pas lui ôter

l'amitié de votre père, en confessant à celui-ci la monstrueuse

transaction que vous avez été forcée de faire avec ce bandit à la

Roche-Mauprat. Mais, quoi qu'il arrive... Ah! ma pauvre Edmée, je ne

suis pas un homme de sang, mais je me prends vingt fois le jour à

déplorer que mon caractère de prêtre m'empêche de provoquer cet

homme et de vous en débarrasser à jamais.

Ce charitable regret, exprimé si naïvement à mon oreille, me donna

une violente démangeaison de me montrer brusquement, ne fût-ce que

pour mettre à l'épreuve l'humeur guerrière de l'abbé; mais j'étais

enchaîné par le désir de surprendre enfin les véritables sentiments

et les véritables desseins d'Edmée à mon égard.

--Soyez donc tranquille, dit-elle d'un air dégagé; s'il lasse ma

patience, je n'hésiterai nullement à lui planter cette lame dans la

joue. Je suis bien sûre qu'une petite saignée calmera son ardeur.

Alors ils se rapprochèrent de quelques pas.

--Écoutez-moi, Edmée, dit l'abbé en s'arrêtant de nouveau; nous ne

pouvons parler de cela devant Patience; ne rompons pas cet entretien

sans conclure quelque chose. Vous arrivez avec Bernard à la crise

imminente. Il me semble, mon enfant, que vous ne faites pas tout ce que

vous devriez faire pour prévenir les malheurs qui peuvent nous frapper;

car tout ce qui vous sera funeste nous le sera à tous et nous frappera

au fond du cœur.

--Je vous écoute, mon excellent ami, répondit Edmée, grondez-moi,

conseillez-moi.

En même temps, elle s'adossa contre l'arbre au pied duquel j'étais

couché parmi les broussailles et les hautes herbes. Je pense qu'elle

eût pu me voir, car je la voyais distinctement; mais elle était loin

de soupçonner que je contemplais sa figure céleste, sur laquelle la

brise faisait passer alternativement l'ombre des feuilles agitées et

les pâles diamants que la lune sème dans les bois.

--Je dis, Edmée, reprit l'abbé en croisant ses bras sur sa poitrine et

en se frappant le front par instants, que vous ne jugez pas nettement

votre situation. Tantôt elle vous afflige au point que vous perdez

toute espérance et que vous voulez vous laisser mourir (oui, ma chère

enfant, au point que votre santé en est visiblement altérée), et

tantôt, je dois vous le dire, au risque de vous fâcher un peu, vous

envisagez vos périls avec une légèreté et un enjouement qui

m'étonnent.

--Ce dernier reproche est délicat, mon ami, répondit-elle; mais

laissez-moi me justifier. Votre étonnement vient de ce que vous ne

connaissez pas bien la race Mauprat. C'est une race indomptable,

incorrigible, et dont il ne peut sortir que des _casse-têtes_ ou des

_coupe-jarrets._ À ceux que l'éducation a le mieux rabotés, il reste

encore bien des nœuds: une fierté souveraine, une volonté de fer, un

profond mépris pour la vie. Vous voyez que, malgré sa bonté adorable,

mon père est si vif parfois, qu'il casse sa tabatière en la posant sur

la table, lorsque vos arguments l'emportent sur les siens en politique,

ou lorsque vous le gagnez aux échecs. Pour moi, je sens que mes veines

sont aussi larges que si j'étais née dans les nobles rangs du peuple,

et je ne crois pas que jamais aucun Mauprat ait brillé à la cour par

la grâce de ses manières. Comment donc voudriez-vous que je fisse

grand cas de la vie, étant née brave? Il est pourtant des instants de

faiblesse ou je me décourage de reste et m'apitoie sur mon sort comme

une vraie femme que je suis. Mais que l'on me fâche, que l'on me

menace, et le sang de la race forte se ranime; et alors, ne pouvant

briser mon ennemi, je me croise les bras et me mets à rire de pitié de

ce qu'il espère me faire peur. Tenez, l'abbé, que ceci ne vous

paraisse pas une exagération; car, demain, ce soir peut-être, ce que

je dis peut se réaliser: depuis que ce couteau de nacre, qui n'a pas

l'air bien matamore, mais qui est bon, voyez, a été affilé par don

Marcasse (qui s'y entend), je ne l'ai quitté ni jour ni nuit, et mon

parti a été pris.

«Je n'ai pas le poignet bien ferme, mais je saurais me donner un coup

de couteau aussi bien que je sais donner un coup de cravache à mon

cheval. Eh bien, cela posé, mon honneur est en sûreté: ma vie seule

tient à un fil, à un verre de vin de plus ou de moins qu'aura bu un de

ces soirs M. Bernard, à une rencontre, à un regard qu'il aura cru

surprendre entre de La Marche et moi; à rien peut-être! Qu'y faire?

Quand je me désolerais, effacerais-je le passé? Nous ne pouvons

arracher une seule page de notre vie, mais nous pouvons jeter le livre

au feu. Quand je pleurerais du soir au matin, empêcherais-je que la

destinée, dans un jour de méchante humeur, ne m'ait conduite à la

chasse, qu'elle ne m'ait égarée dans les bois et fait rencontrer un

Mauprat, qui m'a conduite dans son antre, où je n'ai échappé à

l'opprobre et peut-être à la mort qu'en liant à jamais ma vie à

celle d'un enfant sauvage qui n'avait aucun de mes principes, aucune de

mes idées, aucune de mes sympathies, et qui peut-être (et qui sans

doute, devrais-je dire) ne les aura jamais? Tout cela, c'est un malheur.

J'étais dans tout l'éclat d'une heureuse destinée, j'étais l'orgueil

et la joie de mon vieux père, j'allais épouser un homme que j'estime

et qui me plaisait; aucune douleur, aucune appréhension n'avait

approché de moi; je ne connaissais ni les jours sans sécurité ni les

nuits sans sommeil. Eh bien, Dieu n'a pas voulu qu'une si belle vie

s'accomplit; que sa volonté soit faite! Il est des jours où la perte

de toutes mes espérances me semble tellement inévitable, que je me

considère comme morte et mon fiancé comme veuf. Sans mon pauvre père,

j'en rirais vraiment, car la contrariété et la peur sont si peu faites

pour moi, que je suis déjà lasse de la vie, pour le peu de temps que

je les ai connues.

--Ce courage est héroïque, mais il est affreux! s'écria l'abbé d'une

voix altérée. C'est presque la détermination au suicide, Edmée.

--Oh! je disputerai ma vie, répondit-elle avec chaleur; mais je ne

marchanderai pas avec elle un instant si mon honneur ne sort pas sain et

sauf de tous ces risques. Quant à cela, je ne suis pas assez pieuse

pour accepter jamais une vie souillée, par esprit de mortification pour

des fautes dont je n'eus jamais la pensée. Si Dieu est sévère à ce

point avec moi que j'aie à choisir entre la mort et la honte...

--Il ne peut jamais y avoir de honte pour vous, Edmée; une âme aussi

chaste, une intention aussi pure...

--Oh! n'importe, cher abbé! je ne suis peut-être pas aussi vertueuse

que vous pensez; je ne suis pas très orthodoxe en religion, ni vous non

plus, l'abbé!... Je me soucie peu du monde, je ne l'aime pas; je ne

crains ni ne méprise l'opinion, je n'aurai jamais affaire à elle. Je

ne sais pas trop quel principe de vertu serait assez puissant pour

m'empêcher de succomber, si le mauvais esprit m'entreprenait. J'ai lu

_la Nouvelle Héloïse_, et j'ai beaucoup pleuré. Mais, par la raison

que je suis une Mauprat et que j'ai un inflexible orgueil, je ne

souffrirai jamais la tyrannie de l'homme, pas plus la violence d'un

amant que le soufflet d'un mari; il n'appartient qu'à une âme vassale

et à un lâche caractère de céder à la force ce qu'elle refuse à la

prière. Sainte Solange, _la belle pastoure_, se laissa trancher la

tête plutôt que de subir le droit du seigneur. Et vous savez que, de

mère en fille, les Mauprat sont vouées au baptême sous les auspices

de la patronne du Berry.

--Oui, je sais que vous êtes fière et forte, dit l'abbé; et, parce

que je vous estime plus qu'aucune femme au monde, je veux que vous

viviez, que vous soyez libre, que vous fassiez un mariage digne de vous,

afin de remplir, dans la famille humaine, le rôle que savent encore

ennoblir les belles âmes. Vous êtes nécessaire à votre père,

d'ailleurs; votre mort le précipiterait dans la tombe, tout vert et

tout robuste qu'est encore le Mauprat. Chassez donc ces pensées

lugubres et ces résolutions extrêmes. Il est impossible que cette

aventure de la Roche-Mauprat soit autre chose qu'un rêve sinistre. Nous

avons tous eu le cauchemar dans cette nuit d'épouvante, mais il est

temps de nous éveiller; nous ne pouvons rester accablés de stupeur

comme des enfants; vous n'avez qu'un parti à prendre, celui que je vous

ai dit.

--Eh bien, l'abbé, c'est celui que je regarde comme le plus impossible

de tous. J'ai juré par tout ce qu'il y a de plus sacré dans l'univers

et dans le cœur humain.

--Un serment arraché par la menace et la violence n'engage personne,

les lois humaines l'ont décrété; les lois divines, dans des

circonstances de ce genre principalement, en délient sans nul doute la

conscience humaine. Si vous étiez orthodoxe, j'irais à Rome, et

j'irais à pied, pour vous faire relever d'un vœu si téméraire; mais

vous n'êtes pas soumise au pape, Edmée..., ni moi non plus.

--Ainsi vous voudriez que je fusse parjure?

--Votre âme ne le serait pas.

--Mon âme le serait! j'ai juré, sachant bien ce que je faisais, et

pouvant me tuer sur l'heure; car j'avais dans la main un couteau trois

fois grand comme celui-ci. J'ai voulu vivre, j'ai voulu surtout revoir

mon père et l'embrasser. Pour faire cesser l'angoisse où ma

disparition le laissait, j'eusse engagé plus que ma vie, j'eusse

engagé mon âme immortelle. Et depuis, je vous l'ai dit encore hier au

soir, j'ai renouvelé mon engagement, et bien librement encore; car il y

avait un mur entre mon _aimable_ fiancé et moi.

--Comment avez-vous pu faire une telle imprudence, Edmée? Voilà encore

où je ne vous comprends plus.

--Oh! pour cela, je le crois bien, car je ne me comprends pas moi-même,

dit Edmée avec une expression singulière.

--Ma chère enfant, il faut que vous me parliez à cœur ouvert. Je suis

le seul ici qui puisse vous porter conseil, puisque je suis le seul à

qui vous puissiez tout dire sous le sceau d'une amitié aussi sacrée

que le secret de la confession catholique peut l'être. Répondez-moi

donc. Vous ne regardez pas comme possible un mariage entre vous et

Bernard Mauprat?

--Comment ce qui est inévitable serait-il impossible? dit Edmée. Il

n'est rien de plus possible que de se jeter dans la rivière; rien de

plus possible que de se vouer au malheur et au désespoir; rien de plus

possible, par conséquent, que d'épouser Bernard Mauprat.

--Ce ne sera toujours pas moi qui prêterai mon ministère à cette

union absurde et déplorable, s'écria l'abbé. Vous, la femme et

l'esclave de ce coupe-jarret! Edmée, vous disiez tout à l'heure que

vous ne supporteriez pas plus la violence de l'amant que le soufflet du

mari.

--Vous pensez qu'il me battrait?

--S'il ne vous tuait pas!

--Oh! non, répondit-elle d'un air mutin en faisant sauter son couteau

dans sa main, je le tuerais auparavant. À Mauprat, Mauprat et demie!

--Vous riez, Edmée, ô mon Dieu! vous riez à la pensée d'un tel

hymen! Mais, quand même cet homme aurait de l'affection et des égards

pour vous, songez-vous à l'impossibilité de vous entendre, à la

grossièreté de ses idées, à la bassesse de son langage? Le cœur se

lève de dégoût à l'idée d'une telle association, et dans quelle

langue lui parleriez-vous, grand Dieu!

Je faillis encore une fois me lever et tomber sur mon panégyriste; mais

je vainquis ma colère, Edmée parlait. Je redevins tout oreilles.

--Je sais fort bien qu'au bout de trois jours, je n'aurai certainement

rien de mieux à faire que de me couper la gorge; mais puisque, d'une

manière ou de l'autre, il faut que cela arrive, pourquoi n'irais-je pas

devant moi jusqu'à l'heure inévitable? Je vous avoue que j'ai un peu

de regret à la vie. Tous ceux qui ont été à la Roche-Mauprat n'en

sont pas revenus. Moi, j'ai été, non y subir la mort, mais me fiancer

avec elle. Eh bien, j'irai jusqu'au jour de mes noces, et, si Bernard

m'est trop odieux, je me tuerai après le bal.

--Edmée, vous avez la tête pleine de romans à présent, dit l'abbé

fort impatienté. Votre père, Dieu merci, ne consentira pas à ce

mariage; il a donné sa parole à M. de La Marche, et vous aussi, vous

l'aviez donnée. C'est cette promesse-là qui seule est valide.

--Mon père souscrirait avec joie à un accord qui perpétuerait

directement son nom et sa lignée. Quant à M. de La Marche, il me

relèvera de ma parole sans que je prenne la peine de le lui demander;

dès qu'il saura que j'ai passé deux heures à la Roche-Mauprat, il ne

sera pas besoin d'autre explication.

--Il faudrait qu'il fût bien indigne de l'estime que je lui porte s'il

croyait votre nom souillé par une aventure malheureuse dont vous êtes

sortie pure.

--Grâce à Bernard! dit Edmée, car enfin je lui dois de la

reconnaissance, et, malgré ses réserves et conditions, son action est

grande et inconcevable de la part d'un coupe-jarret.

--Dieu me préserve de nier les bonnes qualités que l'éducation eût

pu développer dans ce jeune homme, et c'est à cause de ce bon côté

qu'il est possible de lui faire entendre raison.

--Pour s'instruire? Jamais il n'y consentira; et, quand il s'y

prêterait, il ne le pourrait pas plus que Patience. Quand le corps est

fait à la vie animale, l'esprit ne peut plus se plier aux règles de

l'intelligence.

--Je le crois; aussi je ne parle pas de cela. Je parle d'avoir une

explication avec lui et de lui faire comprendre que son honneur l'engage

à vous rendre votre promesse et à prendre son parti sur votre mariage

avec M. de La Marche; ou ce n'est qu'une brute indigne de toute estime

et de tout ménagement, ou il sentira son crime et sa folie et

s'exécutera honnêtement et sagement. Déliez-moi du secret que vous

m'avez imposé, autorisez-moi à m'ouvrir à lui, et je vous réponds du

succès.

--Je vous réponds du contraire, moi, dit Edmée, d'ailleurs, je n'y

saurais consentir. Quel que soit Bernard, je tiens à sortir avec

honneur de mon duel avec lui, et il aurait sujet, si j'agissais comme

vous voulez, de croire que je l'ai indignement joué jusqu'ici.

--Eh bien, il est un dernier moyen: c'est de vous confier à l'honneur

et à la sagesse de M. de La Marche. Qu'il juge librement votre

situation, et qu'il en décide. Vous avez bien le droit de lui confier

votre secret, et vous êtes bien sûre de son honneur. S'il a la

lâcheté de vous abandonner dans une pareille situation, il vous reste

pour dernière ressource de vous mettre à l'abri des violences de

Bernard derrière les grilles d'un couvent. Vous y resterez quelques

années; vous ferez mine de prendre le voile. Le jeune homme vous

oubliera; on vous rendra votre liberté.

--C'est, en effet, le seul parti raisonnable, et j'y ai déjà songé;

mais il n'est pas encore temps d'y recourir.

--Sans doute. Il faut tenter l'aveu à M. de La Marche. S'il est homme

de cœur, comme je n'en doute pas, il vous prendra sous sa protection,

et il se chargera d'éloigner Bernard, soit par la persuasion, soit par

l'autorité.

--Quelle autorité, l'abbé, s'il vous plaît?

--L'autorité qu'un gentilhomme peut avoir sur son égal dans nos

mœurs, l'honneur et l'épée.

--Ah! l'abbé, vous aussi, vous êtes un homme de sang! Eh bien, voilà

ce que j'ai voulu éviter jusqu'ici, ce que j'éviterai, dût-il m'en

coûter la vie et l'honneur! Je ne veux pas de conflit entre ces deux

hommes.

--Je le conçois; l'un des deux vous est cher à juste titre. Mais

évidemment, dans ce conflit, le danger ne serait pas pour M. de La

Marche.

--Il serait donc pour Bernard! s'écria Edmée avec force. Eh bien,

j'aurais horreur de M. de La Marche s'il provoquait en duel ce pauvre

enfant, qui ne sait manier qu'un bâton ou une fronde. Comment de telles

idées peuvent-elles vous venir, à vous, l'abbé? Il faut que vous

haïssiez bien ce malheureux Bernard! Et moi qui le ferais égorger par

mon mari pour le remercier de m'avoir sauvée au péril de sa vie! Non,

non, je ne souffrirai ni qu'on le provoque, ni qu'on l'humilie, ni qu'on

l'afflige. C'est mon cousin, c'est un Mauprat, c'est presque un frère.

Je ne souffrirai pas qu'on le chasse de cette maison; j'en sortirai

plutôt moi-même.

--Voilà de très généreux sentiments, Edmée, répondit l'abbé. Mais

avec quelle chaleur vous les exprimez! J'en demeure confondu, et, si je

ne craignais de vous offenser, je vous avouerais que cette sollicitude

pour le jeune Mauprat me suggère une étrange pensée.

--Eh bien, dites-la donc, reprit Edmée avec une certaine brusquerie.

--Je la dirai si vous l'exigez; c'est que vous semblez porter à ce

jeune homme un plus vif intérêt qu'à M. de La Marche, et j'aurais

aimé à rester dans la persuasion contraire.

--Lequel a le plus besoin de cet intérêt, mauvais chrétien? dit

Edmée en souriant; n'est-ce pas le pêcheur endurci dont les yeux n'ont

pas vu la lumière?

--Mais enfin, Edmée, vous aimez M. de La Marche? Ne plaisantez pas au

nom du ciel!

--Si par _aimer_, répondit-elle d'un ton sérieux, vous entendez avoir

confiance et amitié, j'aime M. de La Marche; ou bien, si vous entendez

avoir compassion et sollicitude, j'aime Bernard. Reste à savoir

laquelle des deux affections est la plus vive. Cela vous regarde,

l'abbé; moi, je m'en inquiète peu; car je sens que je n'aime qu'une

personne avec passion, c'est mon père, et qu'une chose avec

enthousiasme, c'est mon devoir. Je regretterai peut-être les soins et

le dévouement du lieutenant général; je souffrirai du chagrin que je

serai forcée de lui faire bientôt, en lui annonçant que je ne puis

être sa femme; mais cette nécessité ne me jettera dans aucune nuance

de désespoir, parce que je sais que M. de La Marche se consolera

aisément... Je ne plaisante pas, l'abbé; M. de La Marche est un homme

léger et un peu froid.

--Si vous ne l'aimez pas plus que cela, tant mieux! c'est une souffrance

de moins parmi tant de souffrances; et pourtant je perds, en apprenant

cette indifférence, le dernier espoir que j'eusse conservé de vous

voir échapper à Bernard Mauprat.

--Allons, ami, ne vous désolez point: ou Bernard sera sensible à

l'amitié et à la loyauté, et il s'amendera, ou je lui échapperai.

--Mais par quelle issue?

--Par la porte du couvent ou par celle du cimetière.

En parlant ainsi d'un air calme, Edmée secoua sa longue chevelure

noire, qui s'était déroulée sur ses épaules, et dont une partie

couvrait son visage pâle.

--Allons, dit-elle, Dieu viendra à notre aide; c'est folie et impiété

que de douter de lui dans le danger. Sommes-nous donc des athées pour

nous décourager ainsi? Allons voir Patience, il nous dira quelque

sentence qui nous rassurera; il est le vieux oracle qui résout toute

chose sans en savoir aucune.

Ils s'éloignèrent et je demeurai consterné.

Oh! combien cette nuit fut différente de la précédente! Quel nouveau

pas je venais de faire dans la vie, non plus sur le sentier fleuri, mais

sur le roc aride! Maintenant je connaissais tout l'odieux réel de mon

rôle, et je venais de lire jusqu'au fond du cœur d'Edmée la crainte

et le dégoût que je lui inspirais. Rien ne pouvait calmer ma douleur,

car rien ne pouvait plus exciter ma colère. Elle n'aimait point M. de

La Marche, elle ne se jouait ni de lui ni de moi; elle n'aimait aucun de

nous; et comment avais-je pu croire que cette pitié généreuse envers

moi, ce dévouement sublime à la foi jurée, fussent de l'amour?

Comment, aux heures où cette présomptueuse chimère m'abandonnait,

pouvais-je croire qu'elle eût besoin, pour résister à ma passion,

d'avoir de l'amour pour un autre? Enfin, je n'avais donc plus de

ressource contre mes propres fureurs! Je ne pouvais en obtenir autre

chose que la fuite ou la mort d'Edmée! Sa mort! À cette idée, mon

sang se glaçait dans mes veines, mon cœur se serrait, et je sentais

tous les aiguillons du repentir le traverser. Cette douloureuse soirée

fut pour moi le plus énergique appel de la Providence. Je compris enfin

ces lois de la pudeur et de la liberté sainte que mon ignorance avait

outragées et blasphémées jusque-là. Elles m'étonnaient plus que

jamais, mais je les voyais; elles étaient prouvées par leur évidence.

L'âme forte et sincère d'Edmée était devant moi comme la pierre du

Sinaï, où le doigt de Dieu venait de tracer la vérité immuable. Sa

vertu n'était pas feinte, son couteau était aiguisé et toujours prêt

à laver la souillure de mon amour! Je fus si effrayé du danger que

j'avais couru de la voir expirer dans mes bras, si consterné de

l'outrage que je lui avais fait en espérant vaincre sa résistance, que

je cherchai tous les moyens extrêmes de réparer mes torts et de lui

rendre le repos.

Le seul qui parût au-dessus de mes forces fut de m'éloigner; car, en

même temps que le sentiment de l'estime et du respect se révélait à

moi, mon amour, changeant pour ainsi dire de nature, grandissait dans

mon âme et s'emparait de mon être tout entier. Edmée m'apparaissait

sous un nouvel aspect. Ce n'était plus cette belle fille dont la

présence jetait le désordre dans mes sens; c'était un jeune homme de

mon âge, beau comme un séraphin, fier, courageux, inflexible sur le

point d'honneur, généreux, capable de cette amitié sublime qui

faisait les frères d'armes, mais n'ayant d'amour passionné que pour la

Divinité, comme ces paladins qui, à travers mille épreuves,

marchaient à la terre sainte sous une armure d'or.

Je sentis dès ce moment mon amour descendre des orages du cerveau dans

les saines régions du cœur, et le dévouement ne me parut plus une

énigme. Je résolus de faire dès le lendemain acte de soumission et de

tendresse. Je rentrai fort tard, accablé de lassitude, mourant de faim,

brisé d'émotions. J'entrai dans l'office, je pris un morceau de pain

et je le mangeai trempé de mes larmes. J'étais appuyé contre le

poêle éteint, à la lueur mourante d'une lampe épuisée; Edmée entra

sans me voir, prit quelques cerises dans le bahut et s'approcha

lentement du poêle; elle était pâle et absorbée. En me voyant, elle

jeta un cri et laissa tomber ses cerises.

--Edmée, lui dis-je, je vous supplie de n'avoir plus jamais peur de

moi; c'est tout ce que je puis vous dire, car je ne sais pas

m'expliquer; et pourtant j'avais résolu de vous dire bien des choses.

--Vous me direz cela une autre fois, mon bon cousin, me répondit-elle

en essayant de me sourire.

Mais elle ne pouvait dissimuler la peur qu'elle éprouvait en se

trouvant seule avec moi.

Je n'essayai pas de la retenir; je ressentais vivement la douleur et

l'humiliation de sa méfiance, et je n'avais pas le droit de m'en

plaindre; cependant jamais homme n'avait eu autant besoin d'être

encouragé.

Au moment où elle quittait l'appartement, mon cœur se brisa, et je

fondis en larmes, comme la veille, à la fenêtre de la chapelle. Edmée

s'arrêta sur le seuil, hésita un instant; puis, entraînée par la

bonté de son cœur et surmontant ses craintes, elle revint vers moi,

et, s'arrêtant à quelques pas de ma chaise:

--Bernard, vous êtes malheureux, me dit-elle; est-ce donc ma faute?

Je ne pus répondre, j'étais honteux de mes larmes; mais plus je

faisais d'efforts pour les retenir, plus ma poitrine se gonflait de

sanglots. Chez les êtres aussi physique ment forts que je l'étais, les

pleurs sont des convulsions; les miens ressemblaient à une agonie.

--Voyons! dis donc ce que tu as! s'écria Edmée avec la brusquerie de

l'amitié fraternelle.

Et elle osa poser sa main sur mon épaule. Elle me regardait d'un air

d'impatience, et une grosse larme coulait sur sa joue. Je me jetai à

genoux et j'essayai de lui parler, mais cela me fut encore impossible;

je ne pus articuler que le mot _demain_ à plusieurs reprises.

--Demain? quoi donc, demain? dit Edmée; est-ce que tu ne te plais pas

ici? est-ce que tu veux t'en aller?

--Je m'en irai si vous voulez, répondis-je; dites, voulez-vous ne me

revoir jamais?

--Je ne veux point de cela, reprit-elle; vous resterez ici, n'est-ce

pas?

--Commandez, répondis-je.

Elle me regarda avec beaucoup de surprise; je restais à genoux; elle

s'appuya sur le dos de ma chaise.

--Moi, je suis sure que tu es très bon, dit-elle, comme si elle eût

répondu à une objection intérieure; un Mauprat ne peut rien être à

demi, et, du moment que tu as un bon quart d'heure, il est certain que

tu dois avoir une noble vie.

--Je l'aurai, répondis-je.

--Vrai? dit-elle avec une joie naïve et bonne.

--Sur mon honneur, Edmée, et sur le tien! Oses-tu me donner une

poignée de main?

--Certainement, dit-elle.

Elle me tendit la main; mais elle tremblait.

--Vous avez donc pris de bonnes résolutions? me dit-elle.

--J'en ai pris de telles, que vous n'aurez jamais un reproche à me

faire, répondis-je. Et maintenant retirez-vous dans votre chambre,

Edmée, et ne tirez plus les verrous; vous n'avez plus rien à craindre

de moi; je ne voudrai jamais que ce que vous voudrez.

Elle attacha encore sur moi ses regards avec surprise, et, pressant ma

main, elle s'éloigna, se retourna plusieurs fois pour me regarder

encore, comme si elle n'eût pu croire à une si rapide conversion; puis

enfin, s'étant arrêtée sur la porte, elle me dit d'une voix

affectueuse:

--Il faut aller vous reposer aussi; vous êtes fatigué, vous êtes

triste et très changé depuis deux jours. Si vous ne voulez pas

m'affliger, vous vous soignerez, Bernard.

Elle me fit un signe de tête amical et doux. Il y avait dans ses grands

yeux, creusés déjà par la souffrance, une expression indéfinissable,

où la méfiance et l'espoir, l'affection et la curiosité, se

peignaient alternativement et parfois tous ensemble.

--Je me soignerai, je dormirai, je ne serai pas triste, répondis-je.

--Et vous travaillerez?

--Et je travaillerai... Mais vous, Edmée, vous me pardonnerez tous les

chagrins que je vous ai causés, et vous m'aimerez un peu.

--Et je vous aimerai beaucoup, répondit-elle, si vous êtes toujours

comme ce soir.

Le lendemain, dès le point du jour, j'entrai dans la chambre de

l'abbé; il était déjà levé et lisait.

--Monsieur Aubert, lui dis-je, vous m'avez proposé plusieurs fois de me

donner des leçons; je viens vous prier de mettre à exécution votre

offre obligeante.

J'avais passé une partie de la nuit à préparer cette phrase de début

et le maintien que je voulais garder vis-à-vis de l'abbé. Sans le

haïr au fond, car je sentais bien qu'il était bon et n'en voulait

qu'à mes défauts, je me sentais beaucoup d'amertume contre lui. Je

reconnaissais bien intérieurement que je méritais tout le mal qu'il

avait dit de moi à Edmée; mais il me semblait qu'il eût pu insister

un peu plus sur ce bon côté dont il n'avait dit qu'un mot en passant,

et qui n'avait pu échapper à un homme aussi sagace que lui. J'étais

donc décidé à rester très froid et très fier à son égard. Pour

cela, je pensais avec assez de logique que je devais montrer beaucoup de

docilité tant que durerait la leçon, et qu'aussitôt après, je devais

le quitter avec un remerciement très bref. En un mot, je voulais

l'humilier dans son emploi de précepteur, car je n'ignorais pas qu'il

tenait son existence de mon oncle, et qu'à moins de renoncer à cette

existence ou de se montrer ingrat, il ne pouvait se refuser à faire mon

éducation. En ceci, je raisonnais très bien, mais d'après un très

mauvais sentiment; et, par la suite, j'en eus tant de regret, que je lui

en fis une sorte de confession amicale, avec demande d'absolution.

Mais, pour ne pas anticiper sur les événements, je dirai que les

premiers jours de ma conversion me vengèrent pleinement des

préventions trop bien fondées, à beaucoup d'égards, de cet homme,

qui eût mérité le nom de juste, octroyé par Patience, si une

habitude de méfiance n'eût gêné ses premiers mouvements. Les

persécutions dont il avait été si longtemps l'objet avaient

développé en lui ce sentiment de crainte instinctive qu'il conserva

toute sa vie, et qui rendit toujours sa confiance difficile, et d'autant

plus flatteuse et plus touchante peut-être. J'ai remarqué ce

caractère, par la suite, chez beaucoup de prêtres honnêtes. Ils ont

généralement l'esprit de charité, mais non le sentiment de l'amitié.

Je voulais le faire souffrir, et j'y réussis. Le dépit m'inspirait; je

me conduisis en véritable gentilhomme vis-à-vis de son subalterne.

J'eus une excellente tenue, beaucoup d'attention, de politesse, et une

raideur glacée. Je ne lui laissai aucune occasion de me faire rougir de

mon ignorance; et, pour cela, je pris le parti d'aller au-devant de

toutes ses observations, en m'accusant moi-même de ne rien savoir et en

l'engageant à m'enseigner les choses à l'état le plus élémentaire.

Quand j'eus pris ma première leçon, je vis dans ses yeux pénétrants,

où j'étais arrivé à pénétrer moi-même, le désir de passer de

cette froideur à une sorte d'intimité; mais je ne m'y prêtai

nullement. Il crut me désarmer en louant mon attention et mon

intelligence.

--Vous prenez trop de soin, monsieur l'abbé, lui répondis-je; je n'ai

pas besoin d'encouragement. Je ne crois nullement à mon intelligence,

mais je suis sûr de mon attention; et, comme je ne rends service qu'à

moi-même en m'appliquant de mon mieux à l'étude, il n'y a pas de

raison pour que vous m'en fassiez compliment.

En parlant ainsi, je le saluai et me retirai dans ma chambre, où je fis

tout de suite le thème français qu'il m'avait donné.

Quand je descendis pour le déjeuner, je vis qu'Edmée était déjà

informée de l'exécution de mes promesses de la veille. Elle me tendit

sa main la première et m'appela son bon cousin à plusieurs reprises

durant le déjeuner, si bien que M. de La Marche, dont le visage

n'exprimait jamais rien, exprima de la surprise ou quelque chose

d'approchant. J'espérais qu'il chercherait l'occasion de me demander

l'explication de mes grossières paroles de la veille, et, quoique je

fusse déterminé à apporter beaucoup de modération à cet entretien,

je me sentis très blessé du soin qu'il prit de l'éviter. Cette

indifférence à une injure venant de moi impliquait une sorte de

mépris dont je souffris beaucoup; mais la crainte de déplaire à

Edmée me donna la force de me contenir.

Il est incroyable que la pensée de le supplanter ne fût pas un instant

ébranlée par cet apprentissage humiliant qu'il me fallut faire avant

d'arriver seulement à saisir les premières notions de toute chose. Un

autre que moi, pénétré comme je l'étais du repentir des maux qu'il

avait causés, n'eût pas trouvé de manière plus certaine de les

réparer qu'en s'éloignant et en rendant à Edmée sa parole, son

indépendance, son repos absolu. Ce moyen fut le seul qui ne me vint

pas; ou, s'il me vint, il fut repoussé avec mépris, comme l'aveu d'une

défection. L'obstination, alliée à la témérité, coulait dans mes

veines avec le sang des Mauprat. À peine avais-je entrevu un moyen de

conquérir celle que j'aimais, que je l'avais embrassé avec audace, et

je pense qu'il n'en eût pas été autrement lors même que ses

confidences à l'abbé dans le parc m'eussent appris qu'elle avait de

l'amour pour mon rival. Une pareille confiance de la part d'un homme qui

prenait à dix-sept ans sa première leçon de grammaire française, et

qui s'exagérait de beaucoup la longueur et la difficulté des études

nécessaires pour être l'égal de M. de La Marche, accusait, vous

l'avouerez, une certaine force morale.

Je ne sais si j'étais heureusement doué sous le rapport de

l'intelligence. L'abbé l'assura; mais je pense que je ne dois faire

honneur de mes progrès rapides qu'à mon courage. Il était tel, qu'il

me fit trop présumer de mes forces physiques. L'abbé m'avait dit

qu'avec une forte volonté on pouvait, à mon âge, en un mois,

connaître parfaitement les règles de la langue. Au bout d'un mois, je

m'exprimais avec facilité et j'écrivais purement. Edmée avait une

sorte de direction occulte sur mes études; elle voulut que l'on ne

m'enseignât pas le latin, assurant qu'il était trop tard pour

consacrer plusieurs années à une science de luxe, et que l'important

était de former mon cœur et ma raison avec des idées, au lieu d'orner

mon esprit avec des mots.

Le soir, elle prétextait le désir de relire quelque livre favori, et

elle lisait haut, alternativement avec l'abbé, des passages de

Condillac, de Fénelon, de Bernardin de Saint-Pierre, de Jean-Jacques,

de Montaigne même et de Montesquieu. Ces passages étaient certainement

choisis d'avance et appropriés à mes forces; je les comprenais assez

bien et je m'en étonnais en secret; car, si dans la journée j'ouvrais

ces mêmes livres au hasard, il m'arrivait d'être arrêté à chaque

ligne. Dans la superstition naturelle aux jeunes amours, je m'imaginais

volontiers qu'en passant par la bouche d'Edmée, les auteurs

acquéraient une clarté magique, et que mon esprit s'ouvrait

miraculeusement au son de sa voix. Du reste, Edmée ne me montrait pas

ouvertement l'intérêt qu'elle prenait à m'instruire elle-même. Elle

se trompait sans doute en pensant qu'elle devait me cacher sa

sollicitude; j'en eusse été d'autant plus stimulé et ardent au

travail. Mais en ceci elle était imbue de l'_Émile_ et mettait en

pratique les idées systématiques de son cher philosophe.

Au reste, je ne m'épargnai guère, et, mon courage ne souffrant pas la

prévoyance, je fus bientôt forcé de m'arrêter. Le changement d'air,

de régime et d'habitudes, les veilles, l'absence d'exercices violents,

la contention de l'esprit, en un mot, l'effroyable révolution que mon

être était forcé d'opérer sur lui-même pour passer de l'état

d'homme des bois à celui d'homme intelligent, me causa une maladie de

nerfs qui me rendit presque fou pendant quelques semaines, idiot ensuite

durant quelques jours, et qui enfin se dissipa, me laissant tout rompu,

tout anéanti à l'égard de mon existence passée, mais pétri pour mon

existence future.

Une nuit, à l'époque de mes plus violentes crises, dans un moment

lucide, je vis Edmée dans ma chambre. Je crus d'abord faire un songe.

La veilleuse jetait une lueur vacillante; une forme pâle, immobile,

était couchée dans une grande bergère. Je distinguai une longue

tresse noire détachée et tombant sur une robe blanche. Je me soulevai,

faible, pouvant à peine me mouvoir; j'essayai de sortir de mon lit.

Aussitôt Patience m'apparut et m'arrêta doucement. Saint-Jean dormait

dans un autre fauteuil. Toutes les nuits, deux hommes veillaient ainsi

près de moi pour me tenir de force lorsque j'étais en proie aux

fureurs du délire. Souvent c'était l'abbé, parfois le brave Marcasse,

qui, avant de quitter le Berry pour faire sa tournée annuelle dans les

provinces voisines, était revenu faire une dernière chasse dans les

greniers du château, et qui obligeamment relayait les serviteurs

fatigués dans le pénible emploi de me garder.

N'ayant pas la conscience de mon mal, il était fort naturel que la

présence inopinée du solitaire dans ma chambre me causât une grande

surprise et jetât le désordre dans mes idées. J'avais eu de si

violents accès ce soir-là, qu'il ne me restait plus de force. Je me

laissai donc aller à des divagations mélancoliques, et, prenant la

main du bonhomme, je lui demandai si c'était bien le cadavre d'Edmée

qu'il avait posé sur ce fauteuil auprès de moi.

--C'est Edmée bien vivante, me répondit-il à voix basse; mais elle

dort, mon cher monsieur, ne la réveillons pas. Si vous avez désir de

quelque chose, je suis ici pour vous soigner, et c'est de bon cœur,

oui-da!

--Mon bon Patience, tu me trompes, lui dis-je; elle est morte, et moi

aussi, et tu viens pour nous ensevelir. Il faut nous mettre dans le

même cercueil, entends-tu? car nous sommes fiancés. Où est son

anneau? Prends-le et mets-le à mon doigt; la nuit des noces est venue.

Il voulut en vain combattre cette hallucination; je persistai à croire

qu'Edmée était morte, et je déclarai que je ne m'endormirais pas dans

mon linceul tant que je n'aurais pas l'anneau de ma femme. Edmée, qui

avait passé plusieurs nuits à me veiller, était si accablée, qu'elle

ne m'entendait pas. D'ailleurs, je parlais bas, comme Patience, par un

instinct d'imitation qui ne se rencontre que chez les enfants ou chez

les idiots. Je m'obstinai dans ma fantaisie, et Patience, qui craignait

qu'elle ne se changeât en fureur, alla prendre doucement une bague de

cornaline qu'Edmée avait au doigt et la passa au mien. Aussitôt que je

l'eus, je la portai à mes lèvres, puis je croisai mes mains sur ma

poitrine dans l'attitude qu'on donne aux cadavres dans le cercueil, et

je m'endormis profondément.

Le lendemain, quand on voulut me reprendre la bague, j'entrai en fureur,

et on y renonça. Je m'endormis de nouveau, et l'abbé me l'ôta pendant

mon sommeil. Mais, quand j'ouvris les yeux, je m'aperçus du rapt et je

recommençai à divaguer. Aussitôt Edmée, qui était dans la chambre,

accourut à moi et me passa l'anneau au doigt en adressant quelques

reproches à l'abbé. Je me calmai sur-le-champ et dis en levant sur

elle des yeux éteints:

--N'est-ce pas que tu es ma femme après ta mort comme pendant ta vie?

--Certainement, me dit-elle; dors en paix.

--L'éternité est longue, lui dis-je, et je voudrais l'occuper du

souvenir de tes caresses. Mais j'ai beau chercher, je ne retrouve pas la

mémoire de ton amour.

Elle se pencha sur moi et me donna un baiser.

[Figure 06]

--Vous avez tort, Edmée, dit l'abbé: de tels remèdes se changent en

poison.

--Laissez-moi, l'abbé, lui répondit-elle avec impatience en s'asseyant

près de mon lit; laissez-moi, je vous en prie.

Je m'endormis une main dans les siennes, et lui répétant par

intervalles:

--On est bien dans la tombe; on est heureux d'être mort, n'est-ce pas?

Durant ma convalescence, Edmée fut beaucoup moins expansive, mais tout

aussi assidue. Je lui racontai mes rêves et j'appris d'elle ce qu'il y

avait de réel parmi mes souvenirs; sans cette confirmation, j'aurais

toujours cru que j'avais tout rêvé. Je la suppliai de me laisser la

bague, et elle y consentit. J'aurais dû ajouter, pour reconnaître tant

de bontés, que je gardais cet anneau comme un gage d'amitié et non

comme un anneau de fiançailles; mais l'idée d'une telle abnégation

était au-dessus de mes forces.

Un jour, je demandai des nouvelles de M. de La Marche. Ce fut seulement

à Patience que j'osai adresser cette question.

--Parti, répondit-il.

--Comment! parti? repris-je; pour longtemps?

--Pour toujours, s'il plaît à Dieu! Je n'en sais rien, je ne fais pas

de questions; mais j'étais dans le jardin par hasard quand il a fait

ses adieux, et tout cela était froid comme une nuit de décembre. On

s'est pourtant dit de part et d'autre: «Au revoir!» mais, quoique

Edmée eût l'air bon et franc qu'elle a toujours, l'autre avait la

figure d'un fermier qui voit venir la gelée en avril. Mauprat, Mauprat,

on dit que vous êtes devenu _grand étudiant_ et _grand bon sujet._

Souvenez-vous de ce que je vous ai dit: quand vous serez vieux, il n'y

aura peut-être plus de titres ni de seigneuries. Peut-être qu'on vous

appellera le père Mauprat, comme on m'appelle le père Patience, bien

que je n'aie jamais été ni moine ni père de famille.

--Eh bien, où veux-tu en venir?

--Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, répéta-t-il; il y a bien des

manières d'être sorcier, et on peut connaître l'avenir sans s'être

donné au diable; moi, je donne ma voix à votre mariage avec la

cousine. Continuez à vous bien conduire. Vous voilà savant; on dit que

vous lisez couramment dans le premier livre venu. Qu'est-ce qu'il faut

de plus? Il y a ici tant de livres, que la sueur me coule du front rien

qu'à les voir; il me semble que je recommence _à ne pouvoir pas

apprendre à lire._ Vous voilà bientôt guéri. Si M. Hubert voulait

m'en croire, on ferait la noce à la Saint-Martin.

--Tais-toi, Patience! lui dis-je, tu me fais de la peine; ma cousine ne

m'aime pas.

--Je vous dis que si, moi; vous mentez par la gorge! comme disent les

nobles. Je sais comme elle vous a soigné, et Marcasse, étant sur le

toit, l'a vue à travers sa fenêtre, qui était à genoux au milieu de

sa chambre à cinq heures du matin, le jour que vous étiez si mal.

Les imprudentes assertions de Patience, les tendres soins d'Edmée, le

départ de M. de La Marche, et, plus que tout le reste, la faiblesse de

mon cerveau, furent cause que je me persuadai ce que je désirais; mais,

à mesure que je repris mes forces, Edmée rentra dans les bornes de

l'amitié tranquille et prudente. Jamais personne ne recouvra la santé

avec moins de plaisir que moi; car chaque jour rendait les visites

d'Edmée plus courtes, et, quand je pus sortir de ma chambre, je n'eus

plus que quelques heures par jour à passer près d'elle, comme avant ma

maladie. Elle avait eu l'art merveilleux de me témoigner la plus tendre

affection sans jamais se laisser amener à une explication nouvelle sur

nos mystérieuses fiançailles. Si je n'avais pas encore la grandeur

d'âme de renoncer à mes droits, du moins j'avais acquis assez

d'honneur pour ne plus les rappeler, et je me retrouvai précisément

dans les mêmes termes avec elle qu'au moment où j'étais tombé

malade. M. de La Marche était à Paris; mais, selon elle, il y avait

été appelé par les devoirs de sa charge, et il devait revenir à la

fin de l'hiver où nous entrions. Rien dans les discours du chevalier ou

de l'abbé ne témoignait qu'il y eût rupture entre les fiancés. On

parlait rarement du lieutenant général, mais on en parlait

naturellement et sans répugnance; je retombai dans mes incertitudes et

n'y trouvai d'autre remède que de ressaisir l'empire de ma volonté.

«Je la forcerai à me préférer», me disais-je en levant les yeux de

dessus mon livre et en regardant les grands yeux impénétrables

d'Edmée attachés avec calme sur les lettres de M. de La Marche, que

son père recevait de temps en temps, et qu'il lui remettait après les

avoir lues. Je me replongeai dans l'étude. Je souffris longtemps

d'atroces douleurs à la tête, mais je les surmontai avec stoïcisme;

Edmée reprit le cours d'études qu'elle faisait pour moi indirectement

durant les soirs d'hiver. J'étonnai de nouveau l'abbé par mon aptitude

et la rapidité de mes triomphes. Les soins qu'il avait eus de moi dans

ma maladie m'avaient désarmé, et, quoique je ne pusse encore l'aimer

cordialement, sachant bien qu'il ne me servait pas auprès de ma

cousine, je lui témoignai beaucoup plus de confiance et d'égards que

par le passé. Ses longs entretiens me furent aussi utiles que mes

lectures: on m'associa aux promenades du parc et aux visites

philosophiques à la cabane couverte de neige de Patience. Ce fut un

moyen de voir Edmée plus souvent et plus longtemps. Ma conduite fut

telle que toute sa méfiance se dissipa et qu'elle ne craignit plus de

se trouver seule avec moi. Mais je n'eus guère l'occasion de prouver

là mon héroïsme; car l'abbé, dont rien ne pouvait endormir la

prudence, était toujours sur nos talons. Je ne souffrais plus de cette

surveillance; au contraire, elle me satisfaisait; car, malgré toutes

mes résolutions, l'orage bouleversait mes sens dans le mystère, et,

une fois ou deux, m'étant trouvé en tête-à-tête avec Edmée, je la

quittai brusquement et la laissai seule pour lui cacher mon trouble.

Notre vie était donc tranquille et douce en apparence, et pendant

quelque temps elle le fut en effet; mais bientôt je la troublai plus

que jamais par un vice que l'éducation développa en moi, et qui

jusque-là était resté enfoui sous des vices plus choquants, mais

moins funestes; ce vice, qui fit le désespoir de mes nouvelles années,

fut la vanité.

Malgré leur système, l'abbé et ma cousine commirent la faute de me

savoir trop de gré de mes progrès. Ils s'étaient si peu attendus à

ma persévérance, qu'ils en firent tout l'honneur à mes hautes

facultés. Peut-être aussi y eut-il de leur part un peu de triomphe

personnel à voir avec exagération le succès de leurs idées

philosophiques appliquées à mon développement. Ce qu'il y a de

certain, c'est que je me laissai facilement persuader que j'avais une

haute, intelligence et que j'étais un homme très au-dessus du commun.

Bientôt mes chers instituteurs recueillirent le triste fruit de leur

imprudence, et déjà il était trop tard pour arrêter l'essor de cet

amour démesuré de moi-même.

Peut-être aussi cette passion funeste, comprimée par les mauvais

traitements que j'avais subis dans mon enfance, ne fit-elle que se

réveiller. Il est à croire que nous portons en nous, dès nos premiers

ans, le germe des vertus et des vices que l'action de la vie extérieure

féconde avec le temps. Quant à moi, je n'avais pas encore trouvé

d'aliment à ma vanité; car de quoi aurais-je pu me pavaner dans les

premiers jours que je passai auprès d'Edmée? Mais, dès que cet

aliment fut trouvé, la vanité souffrante se leva dans son triomphe et

m'inspira autant de présomption qu'elle m'avait suggéré de mauvaise

honte et de farouche retenue. J'étais, en outre, aussi charmé de

pouvoir enfin communiquer facilement ma pensée que le jeune faucon qui

sort du nid et essaye ses ailes nouvellement poussées. Je devins donc

aussi bavard que j'avais été silencieux. On se plut trop à mon babil.

Je n'eus pas le bon sens de voir qu'on l'écoutait comme celui d'un

enfant gâté; je me crus un homme, et, qui plus est, un homme

remarquable. Je devins outrecuidant et souverainement ridicule.

Mon oncle le chevalier, qui ne s'était point mêlé de mon éducation

et qui avait seulement souri avec une bonté paternelle à mes premiers

pas dans la carrière, fut le premier aussi qui s'aperçut de la fausse

voie où je m'engageais. Il trouva déplacé que j'élevasse le ton

aussi haut que lui, et en fit la remarque à sa fille. Elle m'avertit

avec douceur et me dit, pour me faire supporter ses remontrances, que

j'avais raison dans la discussion, mais que son père n'était pas

d'âge à être converti aux idées nouvelles, et que je devais à sa

dignité patriarcale le sacrifice de mes assertions enthousiastes. Je

promis de ne plus recommencer, mais je ne tins pas parole.

Le fait est que le chevalier était imbu de beaucoup de préjugés. Il

avait reçu une très bonne éducation pour son temps et pour un noble

campagnard; mais le siècle avait marché plus vite que lui. Edmée,

ardente et romanesque; l'abbé, sentimental et systématique, avaient

marché plus vite encore que le siècle; et si l'immense désaccord qui

se trouvait entre eux et le patriarche ne se faisait guère sentir,

c'était grâce au respect qu'il inspirait ajuste titre et à la

tendresse qu'il avait pour sa fille. Je me jetai à plein collier, comme

vous pouvez croire, dans les idées d'Edmée; mais je n'eus pas, comme

elle, la délicatesse de me taire à point. La violence de mon

caractère trouvant une issue dans la politique et dans la philosophie,

je goûtais un plaisir indicible à ces orageuses disputes qui

préludaient alors en France, dans toutes les réunions et jusque dans

le sein des familles, aux tempêtes révolutionnaires. Je pense qu'il

n'était pas une maison, palais ou cabane, qui ne nourrît alors son

orateur, âpre, bouillant, absolu, et prêt à descendre dans la lice

parlementaire. J'étais donc l'orateur du château de Sainte-Sévère,

et mon bon oncle, habitué à une apparence d'autorité qui l'empêchait

de voir la révolte réelle des esprits, ne put souffrir une

contradiction aussi ingénue que la mienne. Il était fier et bouillant,

et, de plus, il avait une difficulté à s'exprimer qui augmentait son

impatience naturelle, et qui lui donnait de l'humeur contre les autres,

à force de lui en donner contre lui-même. Il frappait du pied sur les

bûches enflammées de son foyer. Il mettait en pièces ses verres de

lunettes, il répandait son tabac à grands flots sur le parquet et

faisait retentir des éclats de sa voix sonore les hauts plafonds de son

manoir. Tout cela me divertissait cruellement; car, d'un mot tout

fraîchement épelé dans mes livres, je renversais le fragile

échafaudage des idées de toute sa vie. C'était une grande sottise et

un fort sot orgueil de ma part; mais ce besoin de lutte, ce plaisir de

déployer intellectuellement l'énergie qui manquait à ma vie physique,

m'emportaient sans cesse. En vain Edmée toussait pour m'avertir de me

taire et s'efforçait, pour sauver l'amour-propre de son père, de

trouver, contre sa propre conscience, quelque raison en sa faveur; la

tiédeur de son assistance et l'espèce de concession qu'elle semblait

me commander irritaient de plus en plus mon adversaire.

--Laissez-le donc dire, s'écriait-il; Edmée, ne vous mêlez pas de

cela; je veux le battre sur tous les points. Si vous nous interrompez

toujours, je ne pourrai jamais lui prouver son absurdité.

Et alors la bourrasque soufflait en _crescendo_ de part et d'autre,

jusqu'à ce que le chevalier, profondément blessé, sortît de

l'appartement et allât passer sa mauvaise humeur sur son piqueur ou sur

ses chiens de chasse.

Ce qui contribuait à ramener ces querelles déplacées et à nourrir

mon obstination ridicule, c'était la bonté extrême elle rapide retour

de mon oncle. Au bout d'une heure, il ne se souvenait plus de mes torts

ni de sa contrariété; il me parlait comme de coutume et s'enquérait

de tous mes désirs et de tous mes besoins avec cette inquiétude

paternelle qui le tenait toujours en haleine de générosité. Cet homme

incomparable n'eût pas dormi tranquille, s'il n'eût, avant de se

coucher, embrassé tous les siens, et s'il n'eût réparé, par une

parole ou un regard bienveillant, les vivacités dont le dernier de ses

valets avait eu à souffrir dans la journée. Cette bonté eût dû me

désarmer et me fermer la bouche à jamais; j'en faisais le serment

chaque soir; mais chaque matin, je retournais, comme dit l'Écriture, à

_mon vomissement._

Edmée souffrait chaque jour davantage du caractère qui se développait

en moi, et elle chercha le moyen de m'en corriger. S'il n'y eut jamais

de fiancée plus forte et plus réservée, jamais il n'y eut de mère

plus tendre qu'elle. Après beaucoup de conférences avec l'abbé, elle

résolut de décider son père à rompre un peu l'habitude de notre vie

et à transporter notre établissement à Paris pendant les dernières

semaines du carnaval. Le séjour de la campagne, le grand isolement où

la position de Sainte-Sévère et le mauvais état des chemins nous

laissaient depuis l'hiver, l'uniformité des habitudes, tout contribuait

à entretenir notre fastidieux ergotage; mon caractère s'y corrompait

de plus en plus; mon oncle y prenait encore plus de plaisir que moi,

mais sa santé en souffrait, et ces puériles émotions journalières

hâtaient sa caducité. L'ennui avait gagné l'abbé; Edmée était

triste, soit par suite de notre genre de vie, soit par suite de causes

cachées. Elle désira partir, et nous partîmes; car son père, inquiet

de sa mélancolie, n'avait d'autre volonté que la sienne. Je

tressaillais de joie à l'idée de connaître Paris; et tandis qu'Edmée

se flattait de voir le commerce du monde adoucir les aspérités de mon

pédantisme, je me rêvais une attitude de conquérant dans ce monde

décrit avec tant de dénigrement par nos philosophes. Nous nous mîmes

en route par une belle matinée de mars, le chevalier avec sa fille et

Mlle Leblanc dans une chaise de poste; moi dans une autre avec l'abbé,

qui dissimulait mal sa joie de voir la capitale pour la première fois

de sa vie, et mon valet de chambre Saint-Jean, qui faisait de profonds

saluts à tous les passants pour ne pas perdre ses habitudes de

politesse.

Mauprat(#62787) · 第 27 / 47 题