Enfin, un matin, M. Hubert, après déjeuner, m'emmena chez sa fille.
Quand la porte de sa chambre s'ouvrit, l'air tiède et parfumé qui me
vint au visage faillit me suffoquer. Cette chambre était simple et
charmante, tendue et meublée en toile de Perse à fond blanc, et toute
parfumée de grands vases de Chine remplis de fleurs. Il y avait des
oiseaux d'Afrique qui jouaient dans une cage dorée et qui chantaient
d'une voix douce et amoureuse. Le tapis était plus moelleux aux pieds
que la mousse des bois au mois de mars. J'étais si ému qu'à chaque
instant ma vue se troublait; mes pieds s'accrochaient gauchement l'un à
l'autre, et je heurtais tous les meubles sans pouvoir avancer. Edmée
était couchée sur une chaise longue et roulait nonchalamment un
éventail de nacre entre ses doigts. Elle me sembla encore plus belle
que je ne l'avais vue, mais si différente, que je me sentis tout glacé
de crainte au milieu de mon transport. Elle me tendit la main; je ne
savais pas que je pusse la lui baiser devant son père. Je n'entendis
pas ce qu'elle me disait; je crois que ce furent des paroles
affectueuses. Puis, comme brisée de fatigue, elle pencha sa tête en
arrière sur son oreiller et ferma les yeux.
--J'ai à travailler, me dit le chevalier, tenez-lui compagnie; mais ne
la faites pas beaucoup parler, car elle est encore bien faible.
Cette recommandation ressemblait vraiment à une raillerie; Edmée
feignait d'être assoupie pour cacher peut-être un peu d'embarras
intérieur; et, quant à moi, j'étais si incapable de combattre cette
réserve, que c'était vraiment pitié de me recommander le silence.
Le chevalier ouvrit une porte au fond de l'appartement et la referma;
mais, en l'entendant tousser de temps en temps, je compris que son
cabinet n'était séparé que par une cloison de la chambre de sa fille.
Néanmoins j'eus quelques instants de bien-être en me trouvant seul
avec elle tant qu'elle parut dormir. Elle ne me voyait pas et je la
regardais à mon aise; elle était aussi pâle et aussi blanche que son
peignoir de mousseline et que ses mules de satin garnies de cygne; sa
main fine et transparente était à mes yeux comme un bijou inconnu. Je
ne m'étais jamais douté de ce que c'était qu'une femme; la beauté,
pour moi, ç'avait été jusqu'alors la jeunesse et la santé, avec une
sorte de hardiesse virile. Edmée, en amazone, s'était un peu montrée
sous cet aspect la première fois, et je l'avais mieux comprise;
maintenant je l'étudiais de nouveau, et je ne pouvais plus concevoir
que ce fut là cette femme que j'avais tenue dans mes bras à la
Roche-Mauprat. Le lieu, la situation, mes idées elles-mêmes, qui
commençaient à recevoir du dehors un faible rayon de lumière, tout
contribuait à rendre ce second tête-à-tête bien différent du
premier.
Mais le plaisir étrange et inquiet que j'éprouvais à la contempler
fut troublé par l'arrivée d'une duègne qu'on appelait Mlle Leblanc,
et qui remplissait les fonctions de femme de chambre dans les
appartements particuliers, celles de demoiselle de compagnie au salon.
Elle avait peut-être reçu de sa maîtresse l'ordre de ne pas nous
quitter; il est certain qu'elle s'assit auprès de la chaise longue, de
manière à présenter à mon œil désappointé son dos sec et long, à
la place du beau visage d'Edmée; puis elle tira son ouvrage de sa poche
et se mit à tricoter tranquillement. Pendant ce temps, les oiseaux
gazouillaient, le chevalier toussait, Edmée dormait ou faisait semblant
de dormir, et j'étais à l'autre bout de l'appartement, la tête
penchée sur les estampes d'un livre que je tenais à l'envers.
Au bout de quelque temps, je m'aperçus qu'Edmée ne dormait pas et
qu'elle causait à voix basse avec sa suivante; je crus voir que
celle-ci me regardait en dessous de temps en temps et comme à la
dérobée. Pour éviter l'embarras de cet examen, et aussi par un
instinct de ruse qui ne m'était pas étranger, j'appuyai mon visage sur
le livre, et le livre sur la console, et, dans cette posture, je restai
comme endormi ou absorbé. Alors elles élevèrent peu à peu la voix,
et j'entendis ce qu'elles disaient de moi.
--C'est égal, mademoiselle a pris un drôle de page.
--Leblanc, tu me fais rire avec tes pages. Est-ce qu'on a des pages à
présent? Tu te crois toujours avec ma grand'mère. Je te dis que c'est
le fils adoptif de mon père.
--Certainement, M. le chevalier fait bien d'adopter un fils; mais ou
diable a-t-il pêché cette figure-là?
Je jetai un regard de côté, et je vis qu'Edmée riait sous son
éventail; elle s'amusait du bavardage de cette vieille fille, qui
passait pour avoir de l'esprit et à qui on laissait le droit de tout
dire. Je fus très blessé de voir que ma cousine se moquait de moi.
--Il a l'air d'un ours, d'un blaireau, d'un loup, d'un milan, de tout,
plutôt que d'un homme! continua la Leblanc. Quelles mains! quelles
jambes! et encore ce n'est rien à présent qu'il est un peu décrassé.
Il fallait le voir, le jour où il est arrivé avec son sarrau et ses
guêtres de cuir; c'était à faire trembler!
--Tu trouves? reprit Edmée. Moi, je l'aimais mieux avec son costume de
braconnier; cela allait mieux à sa figure et à sa taille.
--Il avait l'air d'un bandit; mademoiselle ne l'a donc pas regardé?
--Si fait.
Le ton dont elle prononça ce _si fait_ me fit frémir, et je ne sais
pourquoi l'impression du baiser qu'elle m'avait donné à la
Roche-Mauprat me revint sur les lèvres.
--Encore, s'il était coiffé! reprit la duègne; mais jamais on n'a pu
le faire consentir à se laisser poudrer. Saint-Jean m'a dit qu'au
moment où il avait approché la houppe de sa tête, il s'était levé
furieux en disant: «Ah! tout ce que vous voudrez, excepté cette
farine-là. Je veux pouvoir remuer la tête sans tousser et éternuer.»
Dieu! quel sauvage!
--Mais, au fond, il a bien raison: si la mode n'autorisait pas cette
absurdité-là, tout le monde s'apercevrait que c'est laid et incommode.
Regarde s'il n'est pas plus beau d'avoir de grands cheveux noirs.
--Ces grands cheveux-là? Quelle crinière! cela fait peur.
--D'ailleurs, les enfants ne portent pas de poudre, et c'est encore un
enfant que ce garçon-là.
--Un enfant? Tudieu! quel marmot! il en mangerait à son déjeuner, des
enfants! C'est un ogre. Mais d'où sort ce gaillard-là? M. le chevalier
l'aura tiré de la charrue pour l'amener ici. Est-ce qu'il s'appelle?...
Comment donc s'appelle-t-il?
--Curieuse, je t'ai dit qu'il s'appelle Bernard.
--Bernard! et rien avec?
--Rien, pour le moment. Que regardes-tu?
--Il dort comme un loir! Voyez ce balourd! Je regarde s'il ressemble à
M. le chevalier. C'est peut-être un instant d'erreur: il aura eu un
jour d'oubli avec quelque bouvière.
--Allons donc! Leblanc, vous allez trop loin...
--Eh! mon Dieu! mademoiselle, est-ce que M. le chevalier n'a pas été
jeune comme un autre? et cela empêche-t-il la vertu de venir avec
l'âge?
--Sans doute, tu sais ce qui en est par expérience. Mais écoute, ne
t'avise pas de taquiner ce jeune homme. Tu as peut-être deviné juste;
mon père exige qu'on le traite comme l'enfant de la maison.
--Eh bien, c'est agréable pour mademoiselle! Quant à moi, qu'est-ce
que cela me fait? Je n'ai pas affaire à ce monsieur-là.
--Ah! si tu avais trente ans de moins!...
--Mais est-ce que monsieur a consulté mademoiselle pour installer ce
grand brigand-là chez elle?
--Est-ce que tu en doutes? Y a-t-il au monde un meilleur père que le
mien?
--Mademoiselle est bien bonne aussi... Il y a bien des demoiselles à
qui cela n'aurait guère convenu.
--Et pourquoi donc? ce garçon-là n'a rien de déplaisant; quand il
sera bien élevé...
--Il sera toujours laid à faire peur.
--Il s'en faut de beaucoup qu'il soit laid, ma chère Leblanc; tu es
trop vieille, tu ne t'y connais plus.
Leur conversation fut interrompue par le chevalier qui vint chercher un
livre.
--Mademoiselle Leblanc est ici? dit-il d'un air très calme. Je vous
croyais en tête à tête avec mon fils. Eh bien, avez-vous causé
ensemble, Edmée? lui avez-vous dit que vous seriez sa sœur? Es-tu
content d'elle, Bernard?
Mes réponses ne pouvaient compromettre personne; c'étaient toujours
quatre ou cinq paroles incohérentes, estropiées par la honte. M. de
Mauprat retourna à son cabinet, et je me rassis, espérant que ma
cousine allait renvoyer sa duègne et me parler. Mais elles
échangèrent quelques paroles tout bas; la duègne resta, et deux
mortelles heures s'écoulèrent sans que j'osasse bouger de ma chaise.
Je crois qu'Edmée dormait réellement. Quand la cloche sonna le dîner,
son père revint me prendre, et, avant de quitter son appartement, il
lui dit de nouveau:
--Eh bien, avez-vous causé?
--Oui, mon bon père, répondit-elle avec une assurance qui me
confondit.
Il me parut prouvé, d'après cette conduite de ma cousine, qu'elle
s'était jouée de moi et que, maintenant, elle craignait mes reproches.
Et puis l'espérance me revint lorsque je me rappelai le ton dont elle
avait parlé de moi avec Mlle Leblanc. J'en vins même à penser qu'elle
craignait les soupçons de son père, et qu'elle n'affectait une grande
indifférence que pour m'attirer plus sûrement dans ses bras quand le
moment serait venu. Dans l'incertitude, j'attendis. Mais les jours et
les nuits se succédèrent sans qu'aucune explication arrivât et sans
qu'aucun message secret m'avertît de prendre patience. Elle descendait
au salon une heure le matin; le soir, elle venait dîner et jouait au
piquet ou aux échecs avec son père. Pendant tout ce temps, elle était
si bien gardée, que je n'aurais pas même pu échanger un regard avec
elle; le reste du jour, elle était inabordable dans sa chambre.
Plusieurs fois, voyant que je m'ennuyais de l'espèce de captivité où
j'étais forcé de vivre, le chevalier me dit:
--Va causer avec Edmée, monte à sa chambre, dis-lui que c'est moi qui
t'envoie.
Mais j'avais beau frapper, sans doute on m'entendait venir et on me
reconnaissait à mon pas incertain et lourd. Jamais la porte ne
s'ouvrait pour moi; j'étais désespéré, j'étais furieux.
Il est nécessaire que j'interrompe le récit de mes impressions
personnelles pour vous dire ce qui se passait à cette époque dans la
triste famille des Mauprat. Jean et Antoine avaient réellement pris la
fuite, et, quoique les recherches eussent été sévères, il fut
impossible de s'emparer de leurs personnes. Tous leurs biens furent
saisis, et la vente du fief de la Roche-Mauprat fut décrétée par
autorité de justice. Mais on n'alla pas jusqu'au jour de
l'adjudication: M. Hubert de Mauprat fit cesser les poursuites. Il se
porta adjudicataire; les créanciers furent satisfaits, et les titres de
propriété de la Roche-Mauprat passèrent dans ses mains.
La petite garnison des Mauprat, composée d'aventuriers de bas étage,
avait subi le même sort que ses maîtres. Elle était, comme on sait,
réduite depuis longtemps à très peu d'individus. Deux ou trois
périrent; d'autres prirent la fuite: un seul fut mis en prison. On
instruisit son procès, et il paya pour tous. Il fut grandement question
d'instruire aussi par contumace contre Jean et Antoine de Mauprat, dont
la fuite paraissait prouvée; car on n'avait pas retrouvé leurs corps
après le desséchement du vivier où celui de Gaucher avait surnagé;
mais le chevalier craignit pour l'honneur de son nom une sentence
infamante, comme si cette sentence eût pu ajouter quelque chose à
l'horreur du nom de Mauprat. Il usa de tout le crédit de M. de La
Marche et du sien propre (qui était réel dans la province, surtout à
cause de sa grande moralité) pour assoupir l'affaire, et il y réussit.
Quant à moi, quoique j'eusse certainement trempé dans plus d'une des
exactions de mes oncles, il ne fut pas question de m'accuser même au
tribunal de l'opinion publique. Au milieu du déchaînement
qu'excitaient mes oncles, on se plut à me considérer uniquement comme
un jeune captif, victime de leurs mauvais traitements et plein
d'heureuses dispositions. Le chevalier, dans sa générosité
bienveillante et dans son désir de réhabiliter la famille, exagéra
beaucoup, à coup sûr, mes mérites, et fit partout répandre le bruit
que j'étais un ange de douceur et d'intelligence.
Le jour où M. Hubert se porta adjudicataire, il entra dès le matin
dans ma chambre, accompagné de sa fille et de l'abbé, et, me montrant
les actes par lesquels il consommait le sacrifice (la Roche-Mauprat
valait environ deux cent mille livres), il me déclara que j'allais
être mis sur-le-champ en possession, non seulement de ma part
d'héritage, qui n'était pas considérable, mais encore de la moitié
du revenu de la propriété. En même temps, la propriété totale,
fonds et produit, m'allait être assurée par testament du chevalier, le
tout à _une seule condition_: c'est que je consentirais à recevoir une
éducation _sortable à ma qualité._
Le chevalier avait fait toutes ces dispositions avec bonté et
simplicité, moitié par reconnaissance de ce qu'il savait de ma
conduite envers Edmée, moitié par orgueil de famille; mais il ne
s'attendait pas à la résistance qu'il trouva en moi au sujet de
l'éducation. Je ne saurais dire quel mécontentement souleva en moi le
mot de _condition._ Je crus y voir surtout le résultat de quelque
manœuvre d'Edmée pour se débarrasser de sa parole envers moi.
--Mon oncle, répondis-je après avoir écouté toutes ses offres
magnifiques dans un silence absolu, je vous remercie de tout ce que vous
voulez faire pour moi; mais il ne me convient pas de l'accepter. Je n'ai
pas besoin de fortune. À un homme comme moi, il ne faut que du pain, un
fusil, un chien de chasse et le premier cabaret qui se trouvera sur la
lisière du bois. Puisque vous avez la complaisance de me servir de
tuteur, payez-moi la rente de mon huitième de propriété sur le fief,
et n'exigez pas que j'apprenne vos sornettes de latin. Un gentilhomme en
sait assez, quand il peut abattre une sarcelle et signer son nom. Je ne
tiens pas à être seigneur de la Roche-Mauprat, c'est assez d'y avoir
été esclave. Vous êtes un brave homme, et, sur mon honneur, je vous
aime; mais je n'aime guère les conditions. Je n'ai jamais rien fait par
intérêt; et j'aime mieux rester ignorant que de devenir bel esprit aux
gages du prochain. Quant à ma cousine, je ne consentirai jamais à
faire une pareille brèche dans sa fortune. Je sais bien qu'elle ferait
volontiers le sacrifice d'une partie de sa dot pour se dispenser...
Edmée, qui était restée fort pâle et comme distraite jusque-là, me
lança tout à coup un regard étincelant et m'interrompit pour me dire
avec assurance:
--Pour me dispenser de quoi, s'il vous plaît, Bernard?
Je vis que, malgré son courage, elle était fort émue; car elle brisa
son éventail en le fermant. Je lui répondis, avec un regard où
l'honnête malice du campagnard devait se peindre:
--Pour vous dispenser, cousine, de tenir certaine promesse que vous
m'avez faite à la Roche-Mauprat.
Elle devint plus pâle qu'auparavant, et son visage prit une expression
de terreur que déguisait mal un sourire de mépris.
--Quelle promesse lui avez-vous donc faite, Edmée? dit le chevalier en
se tournant vers elle avec candeur.
En même temps, le curé me serra le bras à la dérobée, et je compris
que le confesseur de ma cousine était en possession de notre secret.
Je haussai les épaules; leurs craintes me faisaient injure et pitié.
--Elle m'a promis, repris-je en souriant, de me regarder toujours comme
son frère et son ami. Ne sont-ce pas là vos paroles, Edmée, et
croyez-vous que cela se prouve avec de l'argent?
Elle se leva avec vivacité, et, me tendant la main, elle me dit d'une
voix émue:
--Vous avez raison, Bernard, vous êtes un grand cœur, et je ne me
pardonnerais pas si j'en doutais un instant.
Je vis une larme au bord de sa paupière, et je serrai sa main un peu
trop fort sans doute, car elle laissa échapper un petit cri accompagné
d'un charmant sourire. Le chevalier m'embrassa, et l'abbé dit à
plusieurs reprises en s'agitant sur sa chaise:
--C'est beau! c'est noble! c'est très beau! On n'a pas besoin
d'apprendre cela dans les livres, ajouta-t-il en s'adressant au
chevalier. Dieu écrit sa parole et répand son esprit dans le cœur de
ses enfants.
--Vous verrez, dit le chevalier vivement attendri, que ce Mauprat
relèvera l'honneur de la famille. Maintenant, mon cher Bernard, je ne
te parlerai plus d'affaires. Je sais comment je dois agir, et tu ne peux
pas m'empêcher de faire ce que bon me semblera pour que mon nom soit
réhabilité dans ta personne. La seule réhabilitation véritable m'est
garantie par tes nobles sentiments; mais il en est encore une autre que
tu ne refuseras pas de tenter: c'est celle des talents et des lumières.
Tu t'y prêteras par affection pour nous, je l'espère; mais ce n'est
pas encore le temps d'en parler. Je respecte ta fierté et veux assurer
ton existence _sans condition._ Venez, l'abbé, vous allez m'accompagner
à la ville chez mon procureur. La voiture est prête. Vous, enfants,
vous allez déjeuner ensemble. Allons, Bernard, donne le bras à ta
cousine, ou, pour mieux dire, à ta sœur. Apprends la courtoisie des
manières, puisque, avec elle, c'est l'expression de ton cœur.
--Vous dites vrai, mon oncle, répondis-je en m'emparant un peu rudement
du bras d'Edmée pour descendre l'escalier.
Elle tremblait; mais ses joues avaient repris leur incarnat, et un
sourire affectueux errait sur ses lèvres.
Quand nous fûmes vis-à-vis l'un de l'autre à table, notre bon accord
se refroidit en peu d'instants. Nous redevînmes embarrassés tous les
deux; si nous eussions été seuls, je me serais tiré d'affaire par une
de ces brusques sorties que je savais m'imposer à moi-même quand
j'étais trop honteux de ma timidité; mais la présence de Saint-Jean,
qui nous servait, me condamnait au silence sur le point principal. Je
pris le parti de parler de Patience et de demander à Edmée comment il
se faisait qu'elle fût si bien avec lui, et ce que je devais penser du
prétendu sorcier. Elle me raconta en gros l'histoire du philosophe
rustique et me dit que c'était l'abbé Aubert qui l'avait menée à la
tour Gazeau. Elle avait été frappée de l'intelligence et de la
sagesse du cénobite stoïcien, et prenait à causer avec lui un plaisir
extrême. De son côté, Patience avait conçu pour elle tant d'amitié,
que, depuis quelque temps, il s'était relâché de ses habitudes et
venait assez souvent lui rendre visite en même temps qu'à l'abbé.
Vous pensez bien qu'elle eut quelque peine à rendre ces explications
intelligibles pour moi. Je fus très frappé des éloges qu'elle donnait
à Patience et de la sympathie qu'elle éprouvait pour ses idées
révolutionnaires. C'était la première fois que j'entendais parler
d'un paysan comme d'un homme. En outre, j'avais considéré jusque-là
le sorcier de la tour Gazeau comme bien au-dessous d'un paysan
ordinaire, et voilà qu'Edmée le plaçait au-dessus de la plupart des
hommes qu'elle connaissait, et prenait parti pour lui contre la
noblesse. Je réussis à en tirer cette conclusion, que l'éducation
n'était pas si nécessaire que le chevalier et l'abbé voulaient bien
me le faire croire.
--Je ne sais guère mieux lire que Patience, ajoutai-je, et je voudrais
bien que vous eussiez autant de plaisir dans ma société que dans la
sienne; mais il n'y parait guère, cousine, car, depuis que je suis
ici...
Comme nous quittions alors la table et que je me réjouissais de me
trouver enfin seul avec elle, j'allais devenir beaucoup plus explicite,
lorsqu'on entrant dans le salon, nous y trouvâmes M. de La Marche, qui
venait d'arriver et qui entrait par la porte opposée. Je le donnai,
dans mon cœur, à tous les diables.
M. de La Marche était un jeune seigneur tout à fait à la mode de son
époque. Épris de philosophie nouvelle, grand voltairien, grand
admirateur de Franklin, plus honnête qu'intelligent, comprenant moins
ses oracles qu'il n'avait le désir et la prétention de les comprendre;
assez mauvais logicien, car il trouva ses idées beaucoup moins bonnes
et ses espérances politiques beaucoup moins douces le jour où la
nation française se mit en tête de les réaliser; au demeurant, plein
de bons sentiments, se croyant beaucoup plus confiant et romanesque
qu'il ne l'était en effet; un peu plus fidèle à ses préjugés de
caste et beaucoup plus sensible à l'opinion du monde qu'il ne se
flattait et ne se piquait de l'être: voilà tout l'homme. Sa figure
était charmante; mais je la trouvais excessivement fade, car j'avais
contre lui la plus ridicule animosité. Ses manières gracieuses me
semblaient serviles auprès d'Edmée; j'eusse rougi de les imiter, et
pourtant je n'étais occupé qu'à renchérir sur les petits services
qu'il pouvait lui rendre. Nous sortîmes dans le parc, qui était
considérable et coupé par l'Indre, qui n'est là qu'un joli ruisseau.
Chemin faisant, il se rendit agréable de mille manières; il
n'apercevait pas une violette, qu'il ne la cueillît pour l'offrir à ma
cousine. Mais, quand nous arrivâmes au bord du ruisseau, nous
trouvâmes la planche sur laquelle on le traversait en cet endroit
rompue et emportée par les orages des jours précédents. Alors je pris
Edmée dans mes bras sans lui en demander la permission, et je traversai
tranquillement. J'avais de l'eau jusqu'à la ceinture, et je portais ma
cousine à bras tendus avec tant de force et de précision, qu'elle ne
mouilla pas un de ses rubans. M. de La Marche, ne voulant pas paraître
plus délicat que moi, n'hésita pas à mouiller ses beaux habits et à
me suivre avec des éclats de rire un peu forcés; mais, quoiqu'il ne
portât aucun fardeau, il trébucha plusieurs fois sur les pierres dont
le lit de la rivière était encombré et ne nous rejoignit qu'avec
peine. Edmée ne riait pas; je crois qu'en faisant malgré elle cette
épreuve de ma force et de ma hardiesse, elle fut très effrayée de
songer à l'amour qu'elle m'inspirait. Elle était même irritée et me
dit, lorsque je la déposai doucement sur le rivage:
[Figure 04]
--Bernard, je vous prie de ne jamais recommencer de pareilles
plaisanteries.
--Ah! bon, lui dis-je, vous ne vous en fâcheriez pas de la part de
l'autre.
--Il ne se le permettrait pas, reprit-elle.
--Je le crois bien, répondis-je, il s'en garderait! Regardez comme le
voilà fait... Et, moi, je ne vous ai pas dérangé un cheveu. Il
ramasse très bien les violettes; mais, croyez-moi, dans un danger, ne
lui donnez pas la préférence.
M. de La Marche me fit de grands compliments sur cet exploit. J'avais
espéré qu'il serait jaloux; il ne parut pas seulement y songer et prit
son parti gaiement sur le pitoyable état de sa toilette. Il faisait
extrêmement chaud, et nous étions séchés avant la fin de la
promenade; mais Edmée demeura triste et préoccupée. Il me sembla
qu'elle faisait effort pour me montrer autant d'amitié que pendant le
déjeuner. J'en fus affecté; car je n'étais pas seulement amoureux
d'elle, je l'aimais. Il m'eût été impossible de faire cette
distinction; mais les deux sentiments étaient en moi: la passion et la
tendresse.
Le chevalier et l'abbé rentrèrent à l'heure du dîner. Ils
s'entretinrent à voix basse avec M. de La Marche du règlement de mes
affaires, et, au peu de mots que j'entendis malgré moi, je compris
qu'ils venaient d'assurer mon existence dans les conditions brillantes
qui m'avaient été annoncées le matin. J'eus la mauvaise honte de ne
point en témoigner naïvement ma reconnaissance. Cette générosité me
troublait, je n'y comprenais rien; je m'en méfiais presque comme d'une
embûche qu'on me tendait pour m'éloigner de ma cousine. Je n'étais
pas sensible aux avantages de la fortune. Je n'avais pas les besoins de
la civilisation, et les préjugés nobiliaires étaient chez moi un
point d'honneur, nullement une vanité sociale.
Voyant qu'on ne me parlait pas ouvertement, je pris le parti peu
gracieux de feindre une complète ignorance.
Edmée devint toujours plus triste. Je remarquai que ses regards se
portaient alternativement sur M. de La Marche et sur moi avec une
inquiétude vague. Toutes les fois que je lui adressais la parole, ou
même que j'élevais la voix en parlant aux autres personnes, elle
tressaillait, puis elle fronçait légèrement le sourcil, comme si ma
voix lui eût causé une douleur physique. Elle se retira aussitôt
après le dîner; son père la suivit avec inquiétude.
--Ne remarquez-vous pas, dit l'abbé en les voyant s'éloigner et en
s'adressant à M. de La Marche, que Mlle de Mauprat est bien changée
depuis ces derniers temps?
--Elle est maigrie, répondit le lieutenant général; mais je crois
qu'elle n'en est que plus belle.
--Oui; mais je crains qu'elle ne soit plus malade qu'elle ne l'avoue,
repartit l'abbé. Son caractère est aussi changé que sa figure; elle
est triste.
--Triste? Mais il me semble qu'elle n'a jamais été aussi gaie que ce
matin; n'est-il pas vrai, monsieur Bernard? C'est depuis la promenade
seulement qu'elle s'est plainte d'avoir un peu de migraine.
--Je vous dis qu'elle est triste, reprit l'abbé. Quand elle est gaie,
maintenant, elle l'est plus que de raison; il y a en elle quelque chose
d'étrange alors et de forcé, qui n'est pas du tout dans sa manière
d'être accoutumée. Puis, un instant après, elle retombe dans une
mélancolie que je n'avais jamais remarquée avant la fameuse nuit de la
forêt. Soyez sûr que les émotions de cette nuit ont été graves.
--Elle a été témoin, en effet, d'une scène affreuse à la tour
Gazeau, dit M. de La Marche; et puis cette course de son cheval à
travers la forêt, lorsqu'elle a été emportée loin de la chasse, a
dû la fatiguer et l'effrayer beaucoup. Cependant elle est douée d'un
courage si admirable!... Dites-moi, cher monsieur Bernard, lorsque vous
la rencontrâtes dans la forêt, vous parut-elle très épouvantée?
--Dans la forêt? repris-je. Je ne l'ai point rencontrée dans la
forêt.
--Non, c'est dans la Varenne que vous l'avez rencontrée, dit l'abbé
avec précipitation... À propos, monsieur Bernard, voulez-vous bien me
permettre de vous dire un mot d'affaires en particulier sur votre
propriété de...
Il m'entraîna hors du salon et me dit à voix basse:
--Il ne s'agit pas d'affaires; je vous supplie de ne laisser soupçonner
à qui que ce soit, pas même à M. de La Marche, que Mlle de Mauprat
ait été seulement l'espace d'une seconde à la Roche-Mauprat...
--Et pourquoi donc? demandai-je, n'y a-t-elle pas été sous ma
protection? n'en est-elle pas sortie pure, grâce à moi? et peut-on
ignorer dans le pays qu'elle y ait passé deux heures?
--On l'ignore entièrement, répondit-il; au moment où elle en sortait,
la Roche-Mauprat tombait sous les coups des assiégeants, et aucun de
ses hôtes ne reviendra du sein de la tombe ou du fond de l'exil pour
raconter ce fait. Quand vous connaîtrez davantage le monde, vous
comprendrez de quelle importance il est pour la réputation d'une jeune
personne qu'on ne puisse pas supposer que l'ombre d'un danger ait
seulement passé sur son honneur. En attendant, je vous adjure, au nom
de son père, au nom de l'amitié que vous avez pour elle, et que vous
lui avez exprimée ce matin d'une manière si noble et si touchante!...
--Vous êtes très adroit, monsieur l'abbé, dis-je en l'interrompant;
toutes vos paroles ont un sens caché que je comprends fort bien, tout
grossier que je suis. Dites à ma cousine qu'elle se rassure. Je n'ai
pas sujet de nier sa vertu, très certainement, et je ne suis,
d'ailleurs, pas capable de faire manquer le mariage qu'elle désire.
Dites-lui que je ne réclame d'elle qu'une chose, c'est cette promesse
d'_amitié_ qu'elle m'a faite à la Roche-Mauprat.
--Cette promesse a donc à vos yeux une singulière solennité? dit
l'abbé. Et quelle méfiance peut-elle vous laisser en ce cas?
Je le regardai fixement, et, comme il me semblait troublé, je pris
plaisir à le tourmenter, espérant qu'il rapporterait mes paroles à
Edmée.
--Aucune, répondis-je; seulement, je vois qu'on craint l'abandon de M.
de La Marche au cas où l'aventure de la Roche-Mauprat viendrait à se
découvrir. Si ce monsieur est capable de soupçonner Edmée et de lui
faire outrage à la veille de ses noces, il me semble qu'il y a un moyen
bien simple de raccommoder tout cela.
--Et lequel, selon vous?
--C'est de le provoquer et de le tuer.
--Je pense que vous ferez tout pour épargner cette dure nécessité et
ce péril affreux au respectable M. Hubert.
--Je les lui épargnerai de reste en me chargeant de venger ma cousine.
C'est mon droit, monsieur l'abbé; je connais les devoirs d'un
gentilhomme tout aussi bien que si j'avais appris le latin. Vous pouvez
le lui dire de ma part. Qu'elle dorme en paix; je me tairai, et, si cela
ne sert à rien, je me battrai.
--Mais, Bernard, reprit l'abbé d'un ton insinuant et doux, songez-vous
à l'attachement de votre cousine pour M. de La Marche?
--Eh bien, raison de plus, m'écriai-je, saisi d'un mouvement de rage.
Et je lui tournai le dos brusquement.
L'abbé rapporta toute cette conversation à sa pénitente. Le rôle de
ce digne prêtre était fort embarrassant; il avait reçu sous le sceau
de la confession une confidence à laquelle il ne pouvait que faire des
allusions très détournées, en s'entretenant avec moi. Cependant il
espérait, au moyen de ces délicates allusions, me faire comprendre le
crime de mon obstination et m'amener à y renoncer loyalement. Il
augurait trop bien de moi; tant de vertu était au-dessus de mes forces,
comme elle était au-dessus de mon intelligence.
X
Quelques jours se passèrent dans un calme apparent. Edmée se disait
souffrante et sortait peu de sa chambre; M. de La Marche venait presque
tous les jours, son château étant situé à peu de distance. Je le
prenais de plus en plus en aversion, malgré les politesses dont il me
comblait. Je ne comprenais rien à ses affectations de philosophie, et
je le combattais avec toute la grossièreté de préjugés et
d'expressions dont j'étais susceptible. Ce qui me consolait un peu de
mes souffrances secrètes, c'était de voir qu'il n'était pas reçu
plus que moi dans les appartements d'Edmée.
Le seul événement de cette semaine fut l'installation de Patience dans
une cabane voisine du château. Depuis que l'abbé Aubert avait trouvé
auprès du chevalier une existence à l'abri des persécutions
ecclésiastiques, il n'y avait plus pour lui de nécessité à voir
secrètement son ami le cénobite. Il l'avait donc vivement engagé à
quitter le séjour des bois et à se rapprocher de lui. Patience
s'était fait beaucoup prier. Tant d'années passées dans la solitude
l'avaient tellement attaché à sa tour Gazeau, qu'il hésitait à lui
préférer la société de son ami. En outre, il disait que l'abbé
allait se corrompre dans le _commerce des grands_, que bientôt il
subirait à son insu l'influence des vieilles idées, et qu'il se
refroidirait à l'égard de la _cause sainte._ Il est vrai qu'Edmée
avait gagné le cœur de Patience, et qu'en lui offrant une petite
habitation appartenant à son père, et située dans un ravin
pittoresque, à la sortie de son parc, elle s'y était prise avec assez
de grâce et de délicatesse pour ne pas blesser sa fierté
chatouilleuse. C'était à l'effet de terminer cette grande négociation
que l'abbé s'était rendu à la tour Gazeau avec Marcasse, le soir où,
retenus par l'orage, ils avaient donné asile à Edmée et à moi. La
scène affreuse qui suivit notre arrivée trancha toutes les
irrésolutions de Patience. Enclin aux idées pythagoriciennes, il avait
horreur du sang répandu. La mort d'une biche lui arrachait des larmes,
comme au Jacques de Shakespeare; à plus forte raison les meurtres
humains lui étaient impossibles à contempler, et, du moment que la
tour Gazeau eut été le théâtre de deux morts tragiques, elle lui
sembla souillée, et rien n'eût pu le décider à y passer une nuit de
plus. Il nous suivit à Sainte-Sévère, et bientôt il laissa vaincre
ses scrupules philosophiques par les séductions d'Edmée. La
maisonnette dont on lui fit accepter la jouissance était assez humble
pour ne pas le faire rougir d'une transaction trop apparente avec la
civilisation. Il y trouva une solitude moins profonde qu'à la tour
Gazeau; mais les fréquentes visites de l'abbé et celles d'Edmée ne
lui laissèrent pas le droit de se plaindre.
Ici le narrateur interrompit de nouveau son récit pour entrer dans le
développement du caractère de Mlle de Mauprat.
Edmée, dit-il, et croyez bien que ce n'est pas le langage de la
prévention, était, au sein de sa modeste obscurité, une des femmes
les plus parfaites qu'il y eût en France. Pour qu'elle fût citée et
vantée entre toutes, il ne lui a manqué que le désir ou la
nécessité de se faire connaître au monde. Mais elle était heureuse
dans sa famille, et la plus douce simplicité couronnait ses facultés
et ses hautes vertus. Elle ignorait son mérite comme je l'ignorais
moi-même à cette époque, où, brute avide, je ne voyais que par les
yeux du corps et croyais ne l'aimer que parce qu'elle était belle. Il
faut dire aussi que son fiancé, M. de La Marche, ne la comprenait
guère mieux. Il avait développé la pâle intelligence dont il était
doué à la froide école de Voltaire et d'Helvétius. Edmée avait
allumé sa vaste intelligence aux brûlantes déclamations de
Jean-Jacques. Un temps est venu où j'ai compris Edmée; le temps où M.
de La Marche l'aurait comprise ne fût jamais arrivé.
Edmée, privée de sa mère dès le berceau et abandonnée à ses jeunes
inspirations par un père plein de confiance, de bonté et d'incurie,
s'était formée à peu près seule. L'abbé Aubert, qui lui avait fait
faire sa première communion, n'avait point proscrit de ses lectures les
philosophes qui l'avaient séduit lui-même. Ne trouvant autour d'elle
ni contradiction ni même discussion, car, en toute chose, elle
entraînait son père dont elle était l'idole, Edmée était restée
fidèle à des principes en apparence bien opposés: la philosophie, qui
préparait la ruine du christianisme, et le christianisme, qui
proscrivait l'esprit d'examen. Pour expliquer cette contradiction, il
faut que vous vous reportiez à ce que je vous ai dit de l'effet que
produisit sur l'abbé Aubert la _Profession de foi du vicaire savoyard._
Vous n'ignorez pas, d'ailleurs, que dans les âmes poétiques le
mysticisme et le doute règnent de pair. Jean-Jacques en fut un exemple
éclatant et magnifique, et vous savez quelles sympathies il éveilla
chez les prêtres et chez les nobles, alors même qu'il les gourmandait
avec tant de véhémence. Quels miracles n'opère pas la conviction,
aidée d'une éloquence sublime! Edmée avait bu à cette source vive
avec toute l'avidité d'une âme ardente. Dans ses rares voyages à
Paris, elle avait recherché les âmes sympathiques à la sienne. Mais,
là, elle avait trouvé tant de nuances, si peu d'accord, et surtout,
malgré la mode, tant de préjugés indestructibles, qu'elle s'était
rattachée avec amour à sa solitude et à ses poétiques rêveries sous
les vieux chênes de son parc. Elle parlait déjà de ses déceptions et
refusait avec un bon sens au-dessus de son âge, et peut-être de son
sexe, toutes les occasions de se mettre en rapport direct avec ces
philosophes dont les écrits faisaient sa vie intellectuelle.
--Je suis un peu sybarite, disait-elle en souriant. J'aime mieux
respirer un bouquet de roses préparé pour moi dès le matin dans un
vase, que d'aller le chercher au milieu des épines et à l'ardeur du
soleil.
Ce qu'elle disait de son sybaritisme n'était, d'ailleurs, qu'une
figure. Élevée aux champs, elle était forte, active, courageuse,
enjouée: elle joignait à toutes les grâces de la beauté délicate
toute l'énergie de la santé physique et morale. C'était une fière et
intrépide jeune fille autant qu'une douce et affable châtelaine. Je
l'ai trouvée souvent bien haute et bien dédaigneuse; Patience et les
pauvres de la contrée l'ont toujours trouvée humble et débonnaire.
Edmée chérissait les poètes presque autant que les philosophes
spiritualistes; elle se promenait toujours un livre à la main. Un jour
qu'elle avait pris le Tasse, elle rencontra Patience, et, selon sa
coutume, il s'enquit avec curiosité et de l'auteur et du sujet. Il
fallut qu'Edmée lui fît comprendre les croisades: ce ne fut pas le
plus difficile. Grâce aux récits de l'abbé et à sa prodigieuse
mémoire des faits, Patience connaissait passablement le canevas de
l'histoire universelle. Mais ce qu'il eut de la peine à saisir, ce fut
le rapport et la différence de la poésie épique à l'histoire.
D'abord il était indigné des fictions des poètes et prétendait qu'on
n'eût jamais dû souffrir de telles impostures. Puis, quand il eut
compris que la poésie épique, loin d'induire les générations en
erreur, donnait, avec de plus grandes proportions, une éternelle durée
à la gloire des faits héroïques, il demanda pourquoi tous les faits
importants n'avaient pas été chantés par les bardes, et pourquoi
l'histoire de l'humanité n'avait pas trouvé une forme populaire qui
pût, sans le secours des lettres, se graver dans toutes les mémoires.
Il pria Edmée de lui expliquer une strophe de la _Jérusalem_; il y
prit goût, et elle lui en lut un chant en français. Quelques jours
plus tard, elle lui en fit connaître un second, et bientôt Patience
connut tout le poème. Il se réjouit d'apprendre que ce récit
héroïque était populaire en Italie, et essaya, en résumant ses
souvenirs, de leur donner en prose grossière une forme abrégée; mais
il n'avait nullement la mémoire des mots. Agité par ses vives
impressions, mille images grandioses passaient devant ses yeux. Il les
exprimait dans des improvisations où son génie triomphait de la
barbarie de son langage; mais il lui était impossible de ressaisir ce
qu'il avait dit. Il eut fallu qu'on pût l'écrire sous sa dictée, et
encore cela n'eût servi de rien; car, au cas où il eût réussi à le
lire, sa mémoire, n'étant exercée qu'au raisonnement, n'avait jamais
pu conserver un fragment quelconque précisé par la parole. Il citait
pourtant beaucoup, et son langage était parfois biblique; mais, au
delà de certaines expressions qu'il affectionnait et d'un nombre de
courtes sentences qu'il trouvait encore moyen de s'approprier, il
n'avait rien retenu des pages qu'il s'était fait souvent relire et
qu'il écoutait toujours avec la même émotion que la première fois.
C'était un véritable plaisir que de voir l'effet des beautés
poétiques sur cette puissante organisation. Peu à peu l'abbé, Edmée
et moi-même, par la suite, nous vînmes à bout de lui faire connaître
Homère et Dante. Il était si frappé des événements, qu'il pouvait
faire l'analyse de _la Divine Comédie_ d'un bout à l'autre sans
oublier ni transposer la moindre partie du voyage, des rencontres et des
émotions du poète: là se bornait sa puissance. Quand il essayait de
ressaisir quelques-unes des expressions qui l'avaient charmé à
l'audition, il arrivait à une abondance de métaphores et d'images qui
tenait du délire. Cette initiation de Patience à la poésie marqua
dans sa vie une époque de transformation; elle lui donna en rêve
l'action qui manquait à son existence réelle. Il contempla dans son
miroir magique des combats gigantesques, vit des héros hauts de dix
coudées; il comprit l'amour, qu'il n'avait jamais connu; il combattit,
il aima, il vainquit, il éclaira les peuples, pacifia le monde,
redressa les torts du genre humain et bâtit des temples au grand esprit
de l'univers. Il vit dans la sphère étoilée tous les dieux de
l'Olympe, pères de la primitive humanité; il lut dans les
constellations l'histoire de l'âge d'or et celle des âges d'airain; il
entendit dans le vent d'hiver les chants de Morven et salua dans les
nuées orageuses les spectres de Fingal et de Comala.
--Avant de connaître les poètes, disait-il dans ses dernières
années, j'étais comme un homme à qui manquerait un sens. Je voyais
bien que ce sens était nécessaire, puisque tant de choses en
sollicitaient l'exercice. Je me promenais seul la nuit avec inquiétude,
me demandant pourquoi je ne pouvais dormir, pourquoi j'avais tant de
plaisir à regarder les étoiles, que je ne pouvais m'arracher à cette
contemplation; pourquoi mon cœur battait tout d'un coup de joie en
voyant certaines couleurs, ou s'attristait jusqu'aux larmes à
l'audition de certains sons. Je m'en effrayais quelquefois jusqu'à
m'imaginer, en comparant mon agitation continuelle à l'insouciance des
autres hommes de ma classe, que j'étais fou. Mais je m'en consolais
bientôt en me disant que ma folie était douce, et j'eusse mieux aimé
n'être plus que d'en guérir. À présent, il me suffit de savoir que
ces choses ont été trouvées belles de tout temps par tous les hommes
intelligents, pour comprendre ce qu'elles sont et en quoi elles sont
utiles à l'homme. Je me réjouis dans la pensée qu'il n'y a pas une
fleur, pas une nuance, pas un souffle d'air qui n'ait fixé l'attention
et ému le cœur d'autres hommes, jusqu'à recevoir un nom consacré
chez tous les peuples. Depuis que je sais qu'il est permis à l'homme,
sans dégrader sa raison, de peupler l'univers et de l'expliquer avec
ses rêves, je vis tout entier dans la contemplation de l'univers; et,
quand la vue des misères et des forfaits de la société brise mon
cœur et soulève ma raison, je me rejette dans mes rêves; je me dis
que, puisque tous les hommes se sont entendus pour aimer l'œuvre
divine, ils s'entendront aussi, un jour, pour s'aimer les uns les
autres. Je m'imagine que, de père en fils, les éducations vont en se
perfectionnant. Peut-être suis-je le premier ignorant qui ait deviné
ce dont il n'avait aucune idée communiquée du dehors. Peut-être aussi
que bien d'autres avant moi se sont inquiétés de ce qui se passait en
eux-mêmes, et sont morts sans en trouver le premier mot. Pauvres gens
que nous sommes! ajoutait Patience; on ne nous défend ni l'excès du
travail physique, ni celui du vin, ni aucune des débauches qui peuvent
détruire notre intelligence. Il y a des gens qui payent cher le travail
des bras, afin que les pauvres, pour satisfaire les besoins de leur
famille, travaillent au delà de leurs forces; il y a des cabarets et
d'autres lieux plus dangereux encore, où le gouvernement prélève,
dit-on, ses bénéfices; il y a aussi des prêtres qui montent en chaire
pour nous dire ce que nous devons au seigneur de notre village, et
jamais ce que notre seigneur nous doit. Il n'y a pas d'écoles où l'on
nous enseigne nos droits, où l'on nous apprenne à distinguer nos vrais
et honnêtes besoins des besoins honteux et funestes, où l'on nous dise
enfin à quoi nous pouvons et devons penser quand nous avons sué tout
le jour au profit d'autrui, et quand nous sommes assis, le soir, au
seuil de nos cabanes à regarder les étoiles rouges sortir de
l'horizon.
Ainsi raisonnait Patience; et croyez bien qu'en traduisant sa parole
dans notre langue méthodique, je lui ôte toute sa grâce, toute sa
verve et toute son énergie. Mais qui pourrait redire l'expression
textuelle de Patience? Son langage n'appartenait qu'à lui seul;
c'était un composé du vocabulaire borné, mais vigoureux, des paysans,
et des métaphores les plus hardies des poètes, dont il enhardissait
encore le tour poétique. À cet idiome mélangé, son esprit
synthétique donnait l'ordre et la logique. Une incroyable abondance
naturelle suppléait à la concision de l'expression propre. Il fallait
voir quelle lutte téméraire sa volonté et sa conviction livraient à
l'impuissance de ses formules; tout autre que lui n'eût pu s'en tirer
avec honneur, et je vous assure que, pour qui songeait à quelque chose
de plus sérieux qu'à rire de ses solécismes et de ses hardiesses, il
y avait dans cet homme matière aux plus importantes observations sur le
développement de l'esprit humain, et à la plus tendre admiration pour
la beauté morale et primitive.
À l'époque où je compris entièrement Patience, j'avais un lien
sympathique avec lui dans ma destinée exceptionnelle. Comme lui,
j'avais été inculte; comme lui, j'avais cherché au dehors
l'explication de mon être, comme on cherche le mot d'une énigme.
Grâce aux circonstances fortuites de la naissance et de la richesse,
j'étais arrivé à un développement complet, tandis que Patience se
débattit jusqu'à la mort dans les ténèbres d'une ignorance dont il
ne voulait ni ne pouvait sortir; mais ce ne fut pour moi qu'un sujet de
plus de reconnaître la supériorité de cette organisation puissante
qui se dirigeait plus hardiment à l'aide de faibles lueurs
instinctives, que moi à la clarté de tous les flambeaux de la science,
et qui n'avait pas eu, d'ailleurs, un seul mauvais penchant à vaincre,
tandis que je les avais eus tous.
Mais, à l'époque dont j'ai à poursuivre le récit, Patience n'était,
à mes yeux, qu'un personnage grotesque, objet d'amusement pour Edmée
et de compassion charitable pour l'abbé Aubert. Lorsqu'ils me parlaient
de lui d'un ton sérieux, je ne les comprenais plus et je m'imaginais
qu'ils prenaient ce sujet comme une sorte de texte parabolique pour me
démontrer les avantages de l'éducation, la nécessité de s'y prendre
de bonne heure et les regrets inutiles des vieilles années.
J'allais rôder cependant dans les taillis dont sa nouvelle demeure
était entourée, parce que j'avais vu Edmée s'y rendre à travers le
parc, et que j'espérais obtenir, par surprise, un tête-à-tête avec
elle au retour. Mais elle était toujours accompagnée de l'abbé,
quelquefois même de son père; et, si elle restait seule avec le vieux
paysan, il l'escortait ensuite jusqu'au château. Souvent, caché dans
les touffes d'un if monstrueux qui étendait ses nombreux rejets et ses
branches pendantes à quelques pas de cette chaumière, je vis Edmée
assise au seuil, un livre à la main, tandis que Patience l'écoutait,
les bras croisés, la tête courbée sur la poitrine et brisée en
apparence par l'effort de l'attention. Je m'imaginais alors qu'Edmée
essayait de lui apprendre à lire, et je la trouvais folle de s'obstiner
à une éducation impossible. Mais elle était belle aux reflets du
couchant, sous le pampre jaunissant de la chaumière, et je la
contemplais en me disant qu'elle m'appartenait, en me jurant à
moi-même de ne jamais céder à la force ni à la persuasion qui
voudraient m'y faire renoncer.
Depuis quelques jours, ma souffrance était excitée au dernier point;
je ne trouvais d'autre moyen de m'y soustraire qu'en buvant beaucoup à
souper, afin d'être à peu près abruti à cette heure, si douloureuse
et si blessante pour moi, où elle quittait le salon après avoir
embrassé son père, donné sa main à baiser à M. de La Marche, et dit
en passant devant moi: «Bonsoir, Bernard!» d'un ton qui semblait dire:
«Aujourd'hui finit comme hier, et demain finira comme aujourd'hui.»
C'est en vain que j'allais m'asseoir dans le fauteuil le plus voisin de
la porte, de manière qu'elle ne pût sortir sans que son vêtement
effleurât le mien, je n'en obtenais jamais autre chose, et je
n'avançais pas ma main pour solliciter la sienne; car elle me l'eût
accordée d'un air négligent, et je crois que je l'eusse brisée dans
ma colère.
Grâce aux larges libations du souper, je parvenais à m'enivrer
silencieusement et tristement. Je m'enfonçais ensuite dans mon fauteuil
de prédilection, et j'y restais sombre et assoupi jusqu'à ce que, les
fumées du vin étant dissipées, j'allasse promener dans le parc mes
rêves insensés et mes projets sinistres.
On ne semblait pas s'apercevoir de cette grossière habitude. Il y avait
pour moi dans la famille tant d'indulgence et de bonté, qu'on craignait
de me faire la plus légitime observation; mais on avait très bien
remarqué ma honteuse passion pour le vin, et le curé en avisa Edmée.
Un soir, à souper, elle me regarda fixement à plusieurs reprises et
avec une expression étrange. Je la regardais à mon tour, espérant
qu'elle me provoquerait; mais nous en fûmes quittes pour un échange de
regards malveillants. En sortant de table, elle me dit tout bas, très
vite et d'un ton impérieux:
--Corrigez-vous de boire, et apprenez tout ce que l'abbé vous
enseignera.
Cet ordre et ce ton d'autorité, loin de me donner de l'espérance, me
parurent si révoltants, que toute ma timidité se dissipa en un
instant. J'attendis l'heure où elle montait à sa chambre, et je sortis
un peu avant elle pour aller l'attendre sur l'escalier.
--Croyez-vous, lui dis-je, que je sois dupe de vos mensonges, et que je
ne m'aperçoive pas très bien, depuis un mois que je suis ici sans que
vous m'adressiez la parole, que vous m'avez berné comme un sot? Vous
m'avez menti, et, aujourd'hui, vous me méprisez, parce que j'ai eu
l'honnêteté de croire à votre parole.
--Bernard, me dit-elle d'un ton froid, ce n'est pas ici le lieu et
l'heure de nous expliquer.
--Oh! je sais bien, repris-je, que ce ne sera jamais le lieu ni l'heure
selon vous; mais je saurai les trouver, n'en doutez pas. Vous avez dit
que vous m'aimiez; vous m'avez jeté les bras au cou, et vous m'avez
dit, en m'embrassant, ici, je sens encore vos lèvres sur ma joue:
«Sauve-moi, et je jure par l'Évangile, par l'honneur, par le souvenir
de ma mère et de la tienne, que je t'appartiendrai.» Je sais bien que
vous avez dit tout cela parce que vous aviez peur de ma force; et, ici,
je sais bien que vous me fuyez parce que vous avez peur de mon droit.
Mais vous n'y gagnerez rien; je jure que vous ne vous jouerez pas
longtemps de moi.
--Je ne vous appartiendrai jamais, répondit-elle avec une froideur de
plus en plus glaciale, si vous ne changez pas de langage, de manières
et de sentiments. Tel que vous êtes, je ne vous crains pas. Je pouvais,
lorsque vous me paraissiez bon et généreux, vous céder moitié par
peur et moitié par sympathie; mais, du moment que je ne vous aime plus,
je ne vous crains pas davantage. Corrigez-vous, instruisez-vous, et nous
verrons.
--Fort bien, lui dis-je; voilà une promesse que j'entends. J'agirai en
conséquence, et, ne pouvant être heureux, je serai vengé.
--Vengez-vous tant qu'il vous plaira, dit-elle; cela fera que je vous
mépriserai.
Elle tira, en parlant ainsi, un papier de son sein et le brûla
tranquillement à la flamme de sa bougie.
--Qu'est-ce que vous faites là? lui dis-je.
--Je brûle une lettre que je vous avais écrite, répondit-elle. Je
voulais vous faire entendre raison, mais c'est bien inutile; on ne
s'explique pas avec les brutes.
--Vous allez me donner cette lettre! m'écriai-je en me jetant sur elle
pour lui arracher le papier enflammé.
Mais elle le retira brusquement, et, l'éteignant dans sa main avec
intrépidité, elle jeta le flambeau à mes pieds et s'échappa dans les
ténèbres. Je la poursuivis en vain. Elle gagna la porte de son
appartement avant moi et la poussa sur elle. J'entendis tirer les
verrous, et la voix de Mlle Leblanc qui demandait à sa jeune maîtresse
la cause de sa frayeur.
--Ce n'est rien, répondit la voix tremblante d'Edmée; c'est une
espièglerie.
Je descendis au jardin et j'arpentai les allées d'un pas effréné. À
cette fureur succéda la plus profonde tristesse. Edmée, fière et
audacieuse, me paraissait plus belle et plus désirable que jamais. Il
est de la nature de tous les désirs de s'irriter et de s'alimenter de
la résistance. Je sentis que je l'avais offensée, qu'elle ne m'aimait
pas, qu'elle ne m'aimerait peut-être jamais, et, sans renoncer à la
criminelle résolution de la posséder par la force, je cédai à la
douleur que me causait sa haine. J'allai m'appuyer au hasard contre un
mur sombre, et, cachant ma tête dans mes mains, j'exhalai des sanglots
désespérés. Ma robuste poitrine se brisait, et mes larmes ne la
soulageaient pas à mon gré. J'aurais voulu rugir, et je mordais mon
mouchoir pour ne pas céder à cette tentation. Le bruit sinistre de mes
cris étouffés éveilla l'attention d'une personne qui priait dans la
chapelle, de l'autre côté du mur où je m'étais adossé à tout
hasard. Une fenêtre en ogive, garnie de ses meneaux de pierre
surmontés d'un trèfle, était située immédiatement à la hauteur de
ma tête.
--Qui donc est là? demanda une figure pâle qu'éclairait le rayon
oblique de la lune à son lever.
En reconnaissant Edmée, je voulus m'éloigner; mais elle passa son beau
bras entre les meneaux et me saisit par le collet de mon habit en me
disant:
--Pourquoi donc pleurez-vous, Bernard?
Je cédai à cette douce violence, moitié honteux d'avoir laissé
surprendre le secret de ma faiblesse, moitié ravi de voir qu'Edmée n'y
était pas insensible.
--Quel chagrin avez-vous donc? reprit-elle. Qui peut vous arracher de
tels sanglots?
--Vous me méprisez, vous me haïssez, et vous demandez pourquoi je
souffre, pourquoi je suis en colère!
--C'est donc de colère que vous pleurez? dit-elle en retirant son bras.
--C'est de colère et d'autre chose encore, répondis-je.
--Mais quoi encore? dit Edmée.
--Je n'en sais rien; peut-être de chagrin, comme vous avez dit. Le fait
est que je souffre; ma poitrine se brise. Il faut que je vous quitte,
Edmée, et que j'aille vivre au milieu des bois. Je ne puis pas rester
ici.
--Pourquoi souffrez-vous tant? Expliquez-vous, Bernard; voici l'occasion
de nous expliquer.
--Oui, avec un mur entre nous. Je conçois que vous n'ayez pas peur de
moi ici.
--Et pourtant je ne vous témoigne que de l'intérêt, il me semble, et
n'ai-je pas été aussi affectueuse il y a une heure, lorsqu'il n'y
avait pas un mur entre nous?
--Je crois que vous n'êtes pas craintive, Edmée, parce que vous avez
toujours la ressource d'éviter les gens ou de les attraper avec de
belles paroles. Ah! on m'avait bien dit que toutes les femmes sont
menteuses et qu'il n'en faut aimer aucune.
--Qui est-ce qui vous disait cela? votre oncle Jean, ou votre oncle
Gaucher, ou votre grand-père Tristan?
--Raillez, raillez-moi tant que vous voudrez! Ce n'est pas ma faute si
j'ai été élevé par eux. Mais ils pouvaient dire parfois quelque
chose de vrai.
--Bernard, voulez-vous que je vous dise pourquoi ils croyaient les
femmes menteuses?
--Dites.
--C'est qu'ils employaient la violence et la tyrannie avec des êtres
plus faibles qu'eux. Toutes les fois qu'on se fait craindre, on risque
d'être trompé. Lorsque, dans votre enfance, Jean vous frappait,
n'avez-vous jamais évité ses brutales corrections en déguisant vos
petites fautes?
--C'est vrai: c'était ma seule ressource.
--La ruse est donc, sinon le droit, du moins la ressource des opprimés.
Ne le sentez-vous pas?
--Je sens que je vous aime, et qu'il n'y a pas là de motif pour que
vous me trompiez.
--Aussi qui vous dit que je vous trompe?
--Vous m'avez trompé; vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous ne
m'aimiez pas.
--Je vous aimais, parce que je vous voyais, partagé entre de
détestables principes et un cœur généreux, pencher vers la justice
et l'honnêteté. Et je vous aime parce que je vois que vous triomphez
des mauvais principes, et que vos méchantes inspirations sont suivies
des larmes d'un bon cœur. Voilà ce que je puis vous dire devant Dieu
et la main sur la conscience, aux heures où je vous vois tel que vous
êtes. Il y a d'autres moments où vous me semblez si au-dessous de
vous-même que je ne vous reconnais plus et que je crois ne pas vous
aimer. Il ne tient qu'à vous, Bernard, que je ne doute jamais ni de
vous ni de moi.
--Et comment faut-il faire pour cela?
--Vous corriger de vos mauvaises habitudes, ouvrir l'oreille aux bons
conseils, le cœur aux préceptes de la morale. Vous êtes un sauvage,
Bernard, et soyez bien sûr que ce n'est ni votre gaucherie à faire un
salut ni votre ignorance à tourner un compliment qui me choquent en
vous. Au contraire, ce serait à mes yeux un charme très grand s'il y
avait de grandes idées et de nobles sentiments sous cette rudesse. Mais
vos sentiments et vos idées sont comme vos manières, et c'est là ce
que je ne puis souffrir. Je sais que ce n'est pas votre faute, et, si je
vous voyais décidé à vous corriger, je vous aimerais autant à cause
de vos défauts qu'à cause de vos qualités. La compassion entraîne
l'affection; mais je n'aime pas le mal, je ne peux pas l'aimer, et, si
vous le cultivez en vous-même, au lieu de l'extirper, je ne peux pas
vous aimer. Comprenez-vous cela?
--Non.
--Comment, non?
--Non, vous dis-je. Je ne sens pas qu'il y ait du mal en moi. Si vous
n'êtes pas choquée du peu de grâce de mes jambes, du peu de blancheur
de mes mains et du peu d'élégance de mes paroles, je ne sais plus ce
que vous haïssez en moi. J'ai entendu de mauvais préceptes dès mon
enfance, mais je ne les ai pas acceptés. Je n'ai jamais cru qu'il fût
permis de commettre de mauvaises actions, ou du moins je ne l'ai jamais
trouvé agréable. Quand j'ai fait le mal, j'ai été contraint par la
force. J'ai toujours détesté mes oncles et leur conduite. Je n'aime
pas la souffrance d'autrui; je n'aime à dépouiller personne; je
méprise l'argent, dont on faisait un dieu à la Roche-Mauprat; je sais
être sobre et je boirais de l'eau toute ma vie, quoique j'aime le vin,
s'il fallait, comme mes oncles, répandre le sang pour me procurer un
bon souper. Cependant j'ai combattu avec eux; cependant j'ai bu avec
eux; pouvais-je faire autrement? Aujourd'hui que je peux me conduire
comme je veux, à qui fais-je du mal? Votre abbé, qui parle de vertu,
me prend-il pour un assassin et pour un voleur? Ainsi, avouez-le,
Edmée, vous savez bien que je suis honnête; vous ne me croyez pas
méchant; mais je vous déplais parce que je n'ai pas d'esprit, et vous
aimez M. de La Marche parce qu'il sait dire des niaiseries dont je
rougirais.
--Et si, pour me plaire, dit-elle en souriant, après m'avoir écouté
avec beaucoup d'attention, et sans retirer sa main, que j'avais prise à
travers le grillage; si, pour être préféré à M. de La Marche, il
fallait acquérir de l'esprit, comme vous dites, ne le feriez-vous pas?
--Je n'en sais rien, répondis-je après un instant d'hésitation;
peut-être serais-je assez fou pour cela, car je ne comprends rien au
pouvoir que vous avez sur moi; mais ce serait une grande lâcheté et
une grande folie.
--Pourquoi, Bernard?
--Parce qu'une femme qui aime un homme, non pas pour son bon cœur, mais
pour son bel esprit, ne vaut guère la peine que je me donnerais. Voilà
ce qu'il me semble.
Elle garda le silence à son tour et me dit ensuite en me pressant la
main:
--Vous avez bien plus de sens et d'esprit qu'on ne croirait. Me voilà
forcée d'être tout à fait sincère avec vous et de vous avouer que,
tel que vous êtes, et quand même vous ne devriez jamais changer, j'ai
pour vous une estime et une amitié qui dureront autant que ma vie.
Soyez sûr de cela, Bernard, quelque chose que je puisse vous dire dans
un moment de colère, car vous savez que je suis très vive: cela est de
famille. Le sang des Mauprat ne coulera jamais aussi tranquillement que
celui des autres humains. Ménagez donc ma fierté, vous qui savez si
bien ce que c'est que la fierté; ne vous targuez jamais avec moi des
droits acquis. L'affection ne se commande pas, elle se demande ou
s'inspire: faites que je vous aime toujours; ne me dites jamais que je
suis forcée de vous aimer.
--Cela est juste, en effet, répondis-je; mais pourquoi me parlez-vous
quelquefois comme si j'étais forcé de vous obéir? Pourquoi, ce soir,
m'avez-vous _défendu_ de boire et _ordonné_ d'étudier?
--Parce que, si on ne peut commander à l'affection qui n'existe pas, on
peut du moins commander à l'affection qui existe, et c'est parce que je
suis sûre de la vôtre que je lui commande.
--C'est bien! m'écriai-je avec transport; j'ai donc le droit de
commander à la vôtre aussi, puisque vous m'avez dit qu'elle existait
certainement... Edmée, je vous commande de m'embrasser.
[Figure 05]
--Laissez, Bernard, s'écria-t-elle, vous me cassez le bras. Voyez, vous
m'avez écorchée contre le grillage.
--Pourquoi Vous êtes-vous retranchée contre moi? lui dis-je eh
couvrant de mes lèvres la légère blessure que je lui avais faite au
bras. Ah! que je suis malheureux! Maudit grillage! Edmée, si vous
vouliez pencher votre tête, je pourrais vous embrasser... vous
embrasser comme ma sœur. Edmée, que craignez-vous?
--Mon bon Bernard, répondit-elle, dans le monde où je vis, on
n'embrasse même pas sa sœur, et nulle part on ne s'embrasse en secret.
Je vous embrasserai devant mon père, tous les jours si vous voulez,
mais jamais ici.
--Vous ne m'embrasserez jamais! m'écriai-je, rendu à mes fureurs
accoutumées. Et votre promesse? et mes droits?...
--Si nous nous marions ensemble.... dit-elle avec embarras, quand vous
aurez reçu l'éducation que je vous supplie de recevoir...
--Mort de ma vie! vous moquez-vous? Est-il question de mariage entre
nous? Nullement; je ne veux pas de votre fortune, je vous l'ai dit.
--Ma fortune et la vôtre n'en font plus qu'une, répondit-elle. Entre
parents aussi proches que nous le sommes, le tien et le mien sont des
mots sans valeur. Jamais la pensée ne me viendra de vous croire cupide.
Je sais que vous m'aimez, que vous travaillerez à me le prouver, et
qu'un jour viendra où votre amour ne me fera plus peur, parce que je
pourrai l'accepter à la face du ciel et des hommes.
--Si c'est là votre idée, repris-je tout à fait distrait de mes
sauvages transports par la direction nouvelle qu'elle donnait à mes
pensées, ma position est bien différente; mais, à vous dire vrai, il
faut que j'y réfléchisse... Je n'avais pas songé que vous
l'entendriez ainsi...
--Et comment voulez-vous que je puisse l'entendre différemment?
reprit-elle. Une demoiselle ne se déshonore-t-elle pas en se donnant à
un autre homme que son époux? Je ne veux pas me déshonorer, vous ne le
voudriez pas non plus, vous qui m'aimez; vous ne voudriez pas me faire
un tort irréparable. Si vous aviez cette intention, vous seriez mon
plus mortel ennemi.
--Attendez, Edmée, attendez, repris-je; je ne puis rien vous dire de
mes intentions, je n'en ai jamais eu d'arrêtées à votre égard. Je
n'ai eu que des désirs, et jamais je n'ai pensé à vous sans devenir
fou. Vous voulez que je vous épouse? Eh! pourquoi donc, mon Dieu?
--Parce qu'une jeune fille qui se respecte ne peut appartenir à un
homme sans la pensée, sans la résolution, sans la certitude de lui
appartenir toujours. Ne savez-vous pas cela?
--Il y a tant de choses que je ne sais pas, ou auxquelles je n'ai jamais
pensé!
--L'éducation vous apprendrait, Bernard, ce que vous devez penser des
choses qui vous intéressent le plus, de votre position, de vos devoirs,
de vos sentiments. Vous ne voyez clair ni dans votre cœur ni dans votre
conscience. Moi qui suis habituée à m'interroger sur toute chose et à
me gouverner moi-même, comment voulez-vous que je prenne pour maître
un homme soumis à l'instinct et guidé par le hasard?
--Pour maître! pour mari! Oui, je comprends que vous ne puissiez
soumettre votre vie tout entière à un animal de mon espèce... Mais je
ne vous demandais pas cela, moi!... et je n'y puis penser sans frémir!
--Il faut que vous y pensiez cependant, Bernard; pensez-y beaucoup, et,
quand vous l'aurez fait, vous sentirez la nécessité de suivre mes
conseils et de mettre votre esprit en rapport avec la nouvelle position
où vous êtes entré en quittant la Roche-Mauprat; quand vous aurez
reconnu cette nécessité, vous me le direz, et alors nous prendrons
plusieurs résolutions nécessaires.
Elle retira doucement sa main d'entre les miennes, et je crois qu'elle
me dit bonsoir, mais je ne l'entendis pas. Je restai absorbé dans mes
pensées, et, quand je relevai la tête pour lui parler, elle n'était
plus là. J'allai à la chapelle; elle était rentrée dans sa chambre
par une tribune supérieure qui communiquait avec ses appartements.
Je retournai dans le jardin, je m'enfonçai dans le parc et j'y restai
toute la nuit. Ma conversation avec Edmée m'avait jeté dans un monde
nouveau. Jusque-là, je n'avais pas cessé d'être l'homme de la
Roche-Mauprat, et je n'avais pas prévu que je pusse ou que je dusse
cesser de l'être; sauf les habitudes qui avaient changé avec les
circonstances, j'étais resté dans le cercle étroit de mes pensées.
Au sein de toutes les choses nouvelles qui m'environnaient, je me
sentais blessé de leur puissance réelle et je raidissais ma volonté
en secret, afin de ne pas me sentir humilié. Je crois qu'avec la
persévérance et la force dont j'étais doué, rien n'eût pu me faire
sortir de ce retranche ment d'obstination, si Edmée ne s'en fût
mêlée. Les biens vulgaires de la vie, les satisfactions du luxe,
n'avaient pour moi d'autre charme que celui de la nouveauté. Le repos
du corps me pesait, et le calme de cette maison, pleine d'ordre et de
silence, m'eût écrasé, si la présence d'Edmée et l'orage de mes
désirs ne l'eussent remplie de mes agitations et peuplée de mes
fantômes. Je n'avais pas désiré un seul instant devenir le chef de
cette maison, le maître de cette fortune, et je venais, avec plaisir,
d'entendre Edmée rendre justice à mon désintéressement. Cependant je
répugnais encore à l'idée d'associer deux buts si distincts, ma
passion et mes intérêts. J'errai dans le parc en proie à mille
incertitudes, et je gagnai la campagne sans m'en apercevoir. La nuit
était magnifique. La pleine lune versait des flots de sa lumière
sereine sur les guérets altérés par la chaleur du jour. Les plantes
flétries se relevaient sur leur tige, chaque feuille semblait aspirer
par tous ses pores l'humide fraîcheur de la nuit. Je ressentais aussi
cette douce influence; mon cœur battait avec force, mais avec
régularité. J'étais inondé d'une vague espérance; l'image d'Edmée
flottait devant moi sur les sentiers des prairies et n'excitait plus ces
douloureux transports, ces fougueuses aspirations qui m'avaient
dévoré.
Je traversais un lieu découvert où quelques massifs de jeunes arbres
coupaient çà et là les verts steppes des pâturages. De grands bœufs
d'un blond clair, agenouillés sur l'herbe courte, immobiles,
paraissaient plongés dans de paisibles contemplations. Des collines
adoucies montaient vers l'horizon, et leurs croupes veloutées
semblaient jouer dans les purs reflets de la lune. Pour la première
fois de ma vie, je sentis les beautés voluptueuses et les émanations
sublimes de la nuit. J'étais pénétré de je ne sais quel bien-être
inconnu; il me semblait que, pour la première fois aussi, je voyais la
lune, les coteaux et les prairies. Je me souvenais d'avoir entendu dire
à Edmée qu'il n'y avait pas de plus beau spectacle que celui de la
nature, et je m'étonnais de ne l'avoir pas su jusque-là. J'eus par
instants la pensée de me mettre à genoux et de prier Dieu; mais je
craignais de ne pas savoir lui parler et de l'offenser en le priant mal.
Vous avouerai-je une singulière fantaisie qui me vint comme une
révélation enfantine de l'amour poétique au sein du chaos de mon
ignorance? La lune éclairait si largement les objets, que je
distinguais dans le gazon les moindres fleurettes. Une petite marguerite
des prés me sembla si belle, avec sa collerette blanche frangée de
pourpre et son calice d'or plein des diamants de la rosée, que je la
cueillis et la couvris de baisers, en m'écriant, dans une sorte
d'égarement délicieux:
--C'est toi, Edmée! oui, c'est toi! te voilà! tu ne me fuis plus!
Mais quelle fut ma confusion lorsqu'en me relevant je vis que j'avais un
témoin de ma folie! Patience était debout devant moi.
Je fus si mécontent d'avoir été surpris dans un tel accès
d'extravagance, que, par un reste d'habitude de coupe-jarret, je
cherchai mon couteau à ma ceinture; mais je n'avais plus ni ceinture ni
couteau. Mon gilet de soie à poches me fit souvenir que j'étais
condamné à n'égorger plus personne. Patience sourit.
--Eh bien, eh bien, qu'y a-t-il? dit le solitaire avec calme et douceur;
croyez-vous que je ne sache pas bien ce qui en est? Je ne suis pas si
simple que je ne comprenne; je ne suis pas si vieux que je ne voie
clair. Qui est-ce qui secoue les branches de mon if toutes les fois que
la fille sainte est assise à ma porte? Qui est-ce qui nous suit comme
un jeune loup, à pas comptés, sous le taillis, quand je reconduis la
belle enfant chez son père? Et quel mal y a-t-il à cela? Vous êtes
jeunes tous deux, vous êtes beaux tous deux, vous êtes parents, et, si
vous vouliez, vous seriez un digne et honnête homme, comme elle est une
digne et honnête fille.
Tout mon courroux était tombé en écoutant Patience parler d'Edmée.
J'avais un si grand besoin de m'entretenir d'elle, que j'en aurais
entendu dire du mal pour le seul plaisir d'entendre prononcer son nom.
Je continuai ma promenade côte à côte avec Patience. Le vieillard
marchait pieds nus dans la rosée. Il est vrai que ses pieds, ayant
oublié depuis longtemps l'usage des chaussures, étaient arrivés à un
degré de callosité qui les mettait à l'abri de tout. Il avait pour
tout vêtement un pantalon de toile bleue qui, faute de bretelles,
tombait sur ses hanches, et une chemise grossière. Il ne pouvait
souffrir aucune contrainte dans ses habits, et sa peau, endurcie par le
hâle, n'était sensible ni au chaud ni au froid. On l'a vu, jusqu'à
plus de quatre-vingts ans, aller tête nue au soleil le plus ardent, et
la veste entr'ouverte à la bise des hivers. Depuis qu'Edmée veillait
à tous ses besoins, il était arrivé à une certaine propreté; mais,
dans le désordre de sa toilette et sa haine pour tout ce qui dépassait
les bornes du strict nécessaire, se retrouvait, sauf l'impudeur, qui
lui avait toujours été odieuse, le cynique des anciens jours. Sa barbe
brillait comme de l'argent. Son crâne chauve était si luisant, que la
lune s'y reflétait comme dans l'eau. Il marchait lentement, les mains
derrière le dos, la tête levée, comme un homme qui surveille son
empire. Mais le plus souvent ses regards se perdaient vers le ciel, et
il interrompait sa conversation pour dire en montrant la voûte
étoilée:
--Voyez cela, voyez comme c'est beau!
C'est le seul paysan que j'aie vu admirer le ciel, ou tout au moins
c'est le seul que j'aie vu se rendre compte de son admiration.
--Pourquoi, maître Patience, lui dis-je, pensez-vous que je serais un
honnête homme _si je voulais?_ Croyez-vous donc que je ne le sois pas?
--Oh! ne soyez pas fâché, répondit-il; Patience a le droit de tout
dire. N'est-ce pas le fou du château?
--Edmée prétend que vous en êtes le sage, au contraire.
--Prétend-elle cela, la sainte fille de Dieu? Eh bien, si elle le
croit, je veux agir en sage et vous donner un bon conseil, maître
Bernard Mauprat. Voulez-vous l'entendre?
--Il paraît que tout le monde ici se mêle de conseiller. N'importe,
j'écoute.
--Vous êtes amoureux de votre cousine.
--Vous êtes bien hardi de faire une pareille question.
--Ce n'est pas une question, c'est un fait. Eh bien, je vous dis, moi:
faites-vous aimer de votre cousine et soyez son mari.
--Et pourquoi me portez-vous cet intérêt, maître Patience?
--Parce que je sais que vous le méritez.
--Qui vous l'a dit? l'abbé?
--Non pas.
--Edmée?
--Un peu. Et cependant elle n'est pas bien amoureuse de vous, au moins.
Mais c'est votre faute.
--Comment cela, Patience?
--Parce qu'elle veut que vous deveniez savant, et vous, vous ne le
voulez pas. Ah! si j'avais votre âge, moi, pauvre Patience, et si je
pouvais, sans étouffer, me tenir enfermé dans une chambre seulement
deux heures par jour, et si tous ceux que je rencontre s'occupaient de
m'instruire! si l'on me disait: «Patience, voilà ce qui s'est fait
hier; Patience, voilà ce qui se fera demain.» Mais baste! il faut que
je trouve tout moi-même, et c'est si long, que je mourrai de vieillesse
avant d'avoir trouvé le dixième de ce que je voudrais savoir. Mais
écoutez, j'ai encore une raison pour désirer que vous épousiez
Edmée.
--Laquelle, bon monsieur Patience?
--C'est que ce La Marche ne lui convient pas. Je le lui ai dit, oui-da!
et à lui aussi, et à l'abbé, et à tout le monde. Ce n'est pas un
homme, cela. Cela sent bon comme tout un jardin; mais j'aime mieux le
moindre brin de serpolet.
--Ma foi! je ne l'aime guère non plus, moi. Mais si ma cousine l'aime,
hein! Patience?
--Votre cousine ne l'aime pas. Elle le croit bon, elle le croit
_véritable_; elle se trompe, et il la trompe, et il trompe tout le
monde. Je le sais, moi, c'est un homme qui n'a pas de _cela_ (et
Patience posait la main sur son cœur). C'est un homme qui dit toujours:
«Moi, la vertu! moi, les infortunés! moi, les sages, les amis du genre
humain, etc., etc.» Eh bien, moi, Patience, je sais qu'il laisse mourir
de faim de pauvres gens à la porte de son château. Je sais que, si on
lui disait: «Donne ton château, mange du pain noir, donne tes terres,
fais-toi soldat, et il n'y aura plus d'infortunés dans le monde, le
genre humain, comme tu dis, sera sauvé», l'_homme_ dirait: «Merci,
je suis seigneur de mes terres, et je ne suis pas soûl de mon
château.» Oh! je les connais bien, ces _faux bons!_ Quelle différence
avec Edmée! Vous ne savez pas cela, vous! Vous l'aimez parce qu'elle
est belle comme la marguerite des prés, et moi je l'aime parce qu'elle
est bonne comme la lune qui éclaire tout le monde. C'est une fille qui
donne tout ce qu'elle a, qui ne porterait pas un joyau, parce qu'avec
l'or d'une bague, on peut faire vivre un homme pendant un an. Et, si
elle rencontre dans son chemin un petit pied d'enfant blessé, elle
ôtera son soulier pour le lui donner et s'en ira pied nu. Et puis,
c'est un cœur qui va droit, voyez-vous. Si demain le village de
Sainte-Sévère allait la trouver en masse et lui dire: «Demoiselle,
c'est assez vivre dans la richesse; donnez-nous ce que vous avez, et
travaillez à votre tour.--C'est juste, mes bons enfants», dirait-elle.
Et gaiement elle irait mener les troupeaux aux champs! Sa mère était
de même; car, voyez-vous, j'ai connu sa mère toute jeune, comme elle
est à présent, et la vôtre aussi, da! Et c'était une maîtresse
femme, charitable, juste. Et vous en tenez, à ce qu'on dit.
--Hélas! non, répondis-je, saisi d'attendrissement par le discours de
Patience. Je ne connais ni la charité ni la justice.
--Vous n'avez pu encore les pratiquer; mais cela est écrit dans votre
cœur, je le sais, moi. On dit que je suis sorcier, et je le suis un
peu. Je connais un homme tout de suite. Vous souvenez-vous de ce que
vous m'avez dit un jour sur la fougère de Validé? Vous étiez avec
Sylvain; moi, j'étais avec Marcasse. Vous me dîtes qu'un honnête
homme vengeait ses querelles lui-même. Et à propos, monsieur Mauprat,
si vous n'êtes pas content des excuses que je vous ai faites à la tour
Gazeau, il faut le dire. Voyez, il n'y a personne ici, et, tout vieux
que je suis, j'ai encore le poignet aussi bon que vous; nous pouvons
nous allonger quelques bons coups, c'est le droit de nature; et, quoique
je n'approuve pas cela, je ne refuse jamais de donner réparation à qui
la demande. Je sais qu'il y a des hommes qui mourraient de chagrin s'ils
n'étaient pas vengés, et moi qui vous parle, il m'a fallu plus de
cinquante ans pour oublier un affront que j'ai reçu... et, quand j'y
pense encore, ma haine pour les nobles se réveille, et je me fais un
crime d'avoir pu pardonner dans mon cœur à quelques-uns.
--Je suis pleinement satisfait, maître Patience, et je sens, au
contraire, de l'amitié pour vous.
--Ah! c'est que je gratte l'œil qui vous démange! Bonne jeunesse!
Allons, Mauprat, du courage. Suivez les conseils de l'abbé, c'est un
juste. Tâchez de plaire à votre cousine, c'est une étoile du
firmament. Connaissez la vérité; aimez le peuple; détestez ceux qui
le détestent; soyez prêt à vous sacrifier pour lui... Écoutez,
écoutez! je sais ce que je dis; faites-vous l'ami du peuple.
--Le peuple est-il donc meilleur que la noblesse, Patience? De bonne
foi, et puisque vous êtes un sage, dites la vérité.
--Le peuple vaut mieux que la noblesse, parce que la noblesse l'écrase
et qu'il le souffre! Mais il ne le souffrira peut-être pas toujours.
Enfin, il faut que vous le sachiez; vous voyez bien ces étoiles? Elles
ne changeront pas, elles seront à la même place et verseront autant de
feu dans dix mille ans qu'aujourd'hui; mais, avant cent ans, avant moins
peut-être, il y aura bien des changements sur la terre. Croyez-en un
homme qui pense à la vérité et qui ne se laisse pas égarer par les
grands airs des forts. Le pauvre a assez souffert; il se tournera contre
le riche, et les châteaux tomberont, et les terres seront dépecées.
Je ne verrai pas cela, mais vous le verrez; il y aura dix chaumières à
la place de ce parc, et dix familles vivront de son revenu. Il n'y aura
plus ni valets, ni maîtres, ni vilains, ni seigneurs. Il y aura des
nobles qui crieront haut et qui ne céderont qu'à la force, comme
eussent fait vos oncles s'ils eussent vécu, comme fera M. de La Marche,
malgré ses beaux discours. Il y en aura qui s'exécuteront
généreusement comme Edmée, et comme vous, si vous écoutez la
sagesse. Et alors il sera bon pour Edmée qu'elle ait pour mari un homme
et non pas un brin de muguet. Il sera bon que Bernard Mauprat sache
pousser une charrue ou tuer le gibier du bon Dieu, pour nourrir sa
famille; car le vieux Patience sera couché sous l'herbe du cimetière
et ne pourra rendre à Edmée les services qu'il aura reçus. Ne riez
pas de ce que je dis, jeune homme; c'est la voix de Dieu qui dit cela.
Voyez le ciel. Les étoiles vivent en paix, et rien ne dérange leur
ordre éternel. Les grosses ne mangent pas les petites, et nulle ne se
précipite sur ses voisines. Or un temps viendra où le même ordre
régnera parmi les hommes. Les méchants seront balayés par le vent du
Seigneur. Assurez vos jambes, seigneur Mauprat, afin de rester debout et
de soutenir Edmée; c'est Patience qui vous avertit, Patience qui ne
vous veut que du bien. Mais il y en aura d'autres qui voudront le mal,
et il faut que les bons se fassent forts.
Nous étions arrivés jusqu'à la chaumière de Patience. Il s'était
arrêté à la barrière de son petit enclos, et, une main appuyée sur
les barreaux, gesticulant de l'autre, il parlait avec énergie. Son
regard brillait comme la flamme, son front était baigné de sueur; il y
avait en lui quelque chose de puissant comme la parole des vieux
prophètes, et la simplicité plus que plébéienne de son accoutrement
rehaussait encore la fierté de son geste et l'onction de sa voix. La
Révolution française a fait savoir, depuis ce temps, qu'il y avait
dans le peuple de fougueuses éloquences et une implacable logique; mais
ce que je voyais en ce moment était si neuf pour moi et me fit une
telle impression, que mon imagination sans règle et sans frein se
laissa entraîner aux terreurs superstitieuses de l'enfance. Il me
tendit la main, et j'obéis à cet appel avec plus d'effroi que de
sympathie. Le sorcier de la tour Gazeau, suspendant sur ma tête la
chouette ensanglantée, venait de repasser devant mes yeux.