RÉPONSE A M. JACQUES-ÉMILE BLANCHE

Si vous aviez pu imaginer, mon cher Blanche, quel plaisir me causerait

votre lettre et quelle joie j'éprouverais à l'imprimer dans ma «vivante

Revue d'avant-garde», me l'auriez-vous quand même adressée? Je me le

demande... mais, sachant votre naturelle bienveillance et le permanent

souci que vous prenez d'être agréable à tous et particulièrement à vos

amis, je suis forcé de me répondre par l'affirmative. Vous ne me

démentirez pas!

Donc, vos pages m'ont ravi par leur ton pincé et piquant. Puissent les

lecteurs des _Arts de la Vie_ y avoir trouvé autant d'agrément que

moi-même. Je n'en doute point; tous ceux qui vous connaissent--c'est

tout le monde depuis le portrait révélateur qu'a signé de vous notre

Lucien Simon!--ont savouré les rares finesses de ces lignes, ont

apprécié à leur vraie valeur ce qu'elles contiennent de profond et

d'exquis, le tour plaisant des allusions, l'acuité des sous-entendus, ce

que vous dites et surtout ce que vous ne dites pas, les réticences, les

dessous, les complexités, les indécisions, les inquiétudes de votre

pensée: vous êtes là tout entier et sans détruire votre légende. Eh!

vous auriez fait, Blanche, un excellent chroniqueur; vous pouviez

redonner de l'éclat à une profession décriée... alors qu'il y a tant,

sinon trop, de peintres.

Une seule chose m'a surpris... et peiné: l'intonation amère de vos

propos. On vous sait, par expérience, peu indulgent; on ne vous

soupçonnait pas déçu. J'attendais plus de sérénité d'un homme pour qui

la vie ne fut point trop cruelle et d'un artiste à qui ses confrères et

le public--celui de l'Étoile, bien entendu, pas celui de

Belleville et de la Villette où l'on travaille, ni celui de la

Montagne-Sainte-Geneviève où l'on pense--sans parler de nous-mêmes,

incompétents critiques d'art, ont fait la réputation qu'il mérite. De

quoi donc êtes-vous mécontent, Blanche? Ou de qui? De vous, sans doute!

Mais je ne vous plains pas.

Si vous compreniez la vie, et par suite l'art, comme nous les

comprenons, c'est-à-dire plus largement, plus sainement, plus

simplement, plus humainement, plus socialement--pardonnez-moi d'user de

mots dont le sens vous échappe--vous envisageriez d'un oeil moins

dégoûté bien des choses, vous ne jugeriez pas aussi détestables et

pervers le monde et le temps où nous vivons et ne déclareriez pas

l'Académie de France à Rome aussi nécessaire à la formation de nos

artistes, peintres, sculpteurs, architectes, graveurs en médailles et

musiciens, ainsi qu'à la prétendue conservation de nos traditions

nationales. Secouez-vous, Blanche; laissez-vous aller à être

d'aujourd'hui; n'essayez pas de résister au courant; il aura quand même

raison de vous et de vos préjugés de caste et de profession. Pourvu

qu'il ne soit pas trop tard! Alors, vraiment vous seriez à plaindre.

Mais, je me garderai d'insister...

Que nous voulions détruire ou changer quelque chose pour donner de

l'air, comme vous le dites fort bien, à nos poumons fatigués par les

poussières du passé, cela vous inquiète, cela vous révolte, cela surtout

vous épouvante. Vous êtes un ami de l'ordre, et, comme tous les amis de

l'ordre, le seul mot de changement vous fait trembler, incapable que

vous êtes d'oser et de vouloir pour le mieux, parce qu'incapable,

aveuglé, comme presque tous vos confrères, par les seules préoccupations

de métier, de vous hausser à des idées générales. Vous vivez, si cela

peut s'appeler «aujourd'hui» vivre, dans la tour de verre, sous la

lumière à quarante-cinq degrés d'un atelier exposé au nord, une palette

et des pinceaux en main, devant un chevalet... Et que vous importe les

cris de joie et de souffrance, les appels au bonheur, le droit à la

pensée, à la liberté morale, de l'humanité qui vous environne, la marche

du progrès civilisateur, les élans de fraternité universelle qui

ébranlent les peuples. Cela, c'est de ces choses que vous appelez, d'un

air méprisant, sociales, et que l'on est convenu, dans votre milieu, de

considérer comme nuisibles à l'art; cela c'est, pour tout dire, de la

littérature et de la pire, du verbiage démagogique pour «jeunes benêts»

d'Universités Populaires. Fermez donc à double tour la porte de votre

atelier, Blanche, calfeutrez le vitrage, ne laissez pénétrer que juste

ce qui vous est nécessaire à la clarté du jour, la lumière est

dangereuse, elle charrie les atomes de vie, les germes éternels des

renouveaux... et elle pénètre les fonds les plus obscurs.

Claustrez-vous, emmurez-vous et peignez, peignez, peignez! On peut

devenir ainsi un bon peintre, mais ainsi on ne devient pas un grand

artiste.

Je sais, il y a le _Métier_. Vous en faites la fin de l'art et il n'en

est que le moyen, car qu'est-ce donc que connaître son métier de

peintre, de sculpteur, de musicien, d'écrivain, sinon posséder les modes

d'expression propres à l'art que l'on pratique. Sommes-nous d'accord sur

ce point, Blanche? Pas plus, hélas! j'en ai peur, que sur les autres; ce

qui, d'ailleurs, n'importe guère. Mais là encore, vous avez manqué de

netteté. Qu'est-ce que le métier? Qu'entendez-vous par le métier? D'un

homme qui possède comme vous le sien, il nous eût été précieux de

recueillir une définition claire.

Puvis de Chavannes, décrétiez-vous un jour, à l'un de nos dîners si

cordiaux de la Société Nouvelle, ne savait pas son métier, mais

Meissonier le savait; l'oeuvre de celui-ci, par suite, est périssable,

celle de celui-là, éternelle. Je ne comprends pas. Éclairez-moi, car je

ne suis qu'un pauvre homme de lettres qui aime l'art. Dites, votre

président, M. Carolus-Duran, connaît-il son métier? Si oui, M. Degas le

connaît-il aussi? Et M. Renoir? Et M. Claude Monet? (mais ne parlons pas

des paysagistes, indignes à vos yeux d'être considérés comme des

peintres!). Vous tenez M. Gérôme pour un maître incomparable! C'est,

sans doute, qu'il savait son métier. Et Manet, le savait-il? M.

Bouguereau, M. Bonnat, M. Cormon, M. Detaille, M. Jules Lefebvre, qui

sont membres de l'Institut, M. Gabriel Ferrier, qui le sera et qui

professe rue Bonaparte, où il fut pour votre joie préféré à

Carrière;--vous avez goûté au dernier Salon, j'en tiens la gageure, son

magistral portrait du Pape, de ce Pape qui, selon vous (étrange opinion

qu'aucun de nos actes n'autorise), nous «gâte Saint-Pierre et Rome tout

entière!» Eh bien! tous ces messieurs doivent savoir leur métier. Et

Puvis ne le savait pas? Un peu de lumière, Blanche! ayez pitié de nous!

Ainsi, vous ne voyez dans l'art que le métier. Libre à vous, ces

affaires ne nous regardent pas, car vous ne nous ferez pas croire,

Blanche, que de ces questions de boutique ont jamais dépendu et

dépendront jamais les destinées de l'Art. Le métier, votre métier! eh,

sachez-le, que diable, et n'en parlez point tant. J'en resterai

toujours, moi, envers et contre tous, à cette vérité profonde

qu'énonçait Taine: «Pour un artiste, la première condition est d'être

une personne; sinon, il n'a rien à dire».

Comprenez-vous maintenant, Blanche, pourquoi nous sommes opposés à tout

ce qui peut entraver chez l'artiste «le grandissement moral de son

esprit», ennemis de tout ce qui peut le pousser «à sacrifier la liberté

et la fierté de son art pour quêter docilement l'approbation de ses

maîtres et les faveurs officielles», comprenez-vous enfin pourquoi ce

régime de concours, de diplômes, de couronnes en papier doré, cette

domestication de l'artiste sous la férule des académies nous fait «lever

les bras au ciel» et nous révolte. Comprenez-vous maintenant pourquoi

nous vouons à Carrière cette tendre admiration, cette vénération

affectueuse, dont vous vous scandalisez; c'est qu'il est non seulement

un grand peintre, mais une grande «personne». Opinion de gens «à

demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et de politique»,

répéterez-vous gracieusement! Possible, Blanche, mais opinion de gens

qui, contrairement à vous, et par bonheur pour eux, voient autre chose

chez un Michel-Ange, un Puget, un Rodin que de l'«effarante habileté»,

de la «sûreté technique», et une «éblouissante virtuosité», chez un

Carrière autre chose que ce que vous nommez «les subtiles roueries du

métier», opinion de gens à qui répugne une compréhension de l'art aussi

mesquine et qui rejettent les catégorisations dogmatiques où vous

cantonnez l'art, le séparant de la vie et de la pensée, alors qu'il ne

fait qu'un avec la vie et la pensée, alors qu'il n'est et ne doit être

et n'a jamais été et ne sera jamais qu'une des manifestations,--l'une

des plus hautes, certes!--de la vie et de la pensée.

Voilà nos «marottes». Elles vous effraient et vous remuent la bile dont

tant de rancunes, depuis si longtemps, ont accumulé en votre organisme

un fâcheux excédent. Il faudrait vous soigner, cher ami. Venez avec

nous, au grand air, dans la pleine lumière, pour une cure de vérité.

Mais non, vous n'êtes pas de notre monde; nous ne nous entendrons

jamais.

Regrettez-le; vous auriez bénéfice, je vous assure, à respirer une autre

atmosphère, plus saine, plus vivante, j'oserai même dire, plus sociale.

N'êtes-vous pas de ceux qui déplorent de nous voir offrir «le Penseur»

au «Peuple de Paris». Cette formule vous offusque; à nous elle parut la

seule acceptable; mais nous sommes des intellectuels. D'autres

regrettèrent qu'une «aussi petite» revue et qui se permet de mêler l'art

aux choses humaines, ait eu l'audace d'une pareille initiative, mais

voilà notre fierté et la raison d'être des _Arts de la Vie_. Passons.

Je finis, Blanche. Excusez-moi d'avoir haussé le ton de ce débat, et d'y

avoir mêlé, comme à l'ordinaire, de la «littérature», contre

laquelle vous nourrissez une si irréductible haine. «La

littérature--répondiez-vous, il y a deux ans déjà, à l'enquête de M.

Maurice Le Blond sur l'École de Rome--a tué les arts plastiques. Les

expositions incessantes, la critique des journaux et des revues ont fait

des artistes des êtres hybrides qui devraient éclater de rire quand ils

se regardent dans la glace, tant ils sont comiques.» Ce dernier trait me

satisfait entièrement. Vous avez raison, Blanche, et cette fois, je suis

de votre avis.

Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas · 第 40 / 46 题