Si vous aviez pu imaginer, mon cher Blanche, quel plaisir me causerait
votre lettre et quelle joie j'éprouverais à l'imprimer dans ma «vivante
Revue d'avant-garde», me l'auriez-vous quand même adressée? Je me le
demande... mais, sachant votre naturelle bienveillance et le permanent
souci que vous prenez d'être agréable à tous et particulièrement à vos
amis, je suis forcé de me répondre par l'affirmative. Vous ne me
démentirez pas!
Donc, vos pages m'ont ravi par leur ton pincé et piquant. Puissent les
lecteurs des _Arts de la Vie_ y avoir trouvé autant d'agrément que
moi-même. Je n'en doute point; tous ceux qui vous connaissent--c'est
tout le monde depuis le portrait révélateur qu'a signé de vous notre
Lucien Simon!--ont savouré les rares finesses de ces lignes, ont
apprécié à leur vraie valeur ce qu'elles contiennent de profond et
d'exquis, le tour plaisant des allusions, l'acuité des sous-entendus, ce
que vous dites et surtout ce que vous ne dites pas, les réticences, les
dessous, les complexités, les indécisions, les inquiétudes de votre
pensée: vous êtes là tout entier et sans détruire votre légende. Eh!
vous auriez fait, Blanche, un excellent chroniqueur; vous pouviez
redonner de l'éclat à une profession décriée... alors qu'il y a tant,
sinon trop, de peintres.
Une seule chose m'a surpris... et peiné: l'intonation amère de vos
propos. On vous sait, par expérience, peu indulgent; on ne vous
soupçonnait pas déçu. J'attendais plus de sérénité d'un homme pour qui
la vie ne fut point trop cruelle et d'un artiste à qui ses confrères et
le public--celui de l'Étoile, bien entendu, pas celui de
Belleville et de la Villette où l'on travaille, ni celui de la
Montagne-Sainte-Geneviève où l'on pense--sans parler de nous-mêmes,
incompétents critiques d'art, ont fait la réputation qu'il mérite. De
quoi donc êtes-vous mécontent, Blanche? Ou de qui? De vous, sans doute!
Mais je ne vous plains pas.
Si vous compreniez la vie, et par suite l'art, comme nous les
comprenons, c'est-à-dire plus largement, plus sainement, plus
simplement, plus humainement, plus socialement--pardonnez-moi d'user de
mots dont le sens vous échappe--vous envisageriez d'un oeil moins
dégoûté bien des choses, vous ne jugeriez pas aussi détestables et
pervers le monde et le temps où nous vivons et ne déclareriez pas
l'Académie de France à Rome aussi nécessaire à la formation de nos
artistes, peintres, sculpteurs, architectes, graveurs en médailles et
musiciens, ainsi qu'à la prétendue conservation de nos traditions
nationales. Secouez-vous, Blanche; laissez-vous aller à être
d'aujourd'hui; n'essayez pas de résister au courant; il aura quand même
raison de vous et de vos préjugés de caste et de profession. Pourvu
qu'il ne soit pas trop tard! Alors, vraiment vous seriez à plaindre.
Mais, je me garderai d'insister...
Que nous voulions détruire ou changer quelque chose pour donner de
l'air, comme vous le dites fort bien, à nos poumons fatigués par les
poussières du passé, cela vous inquiète, cela vous révolte, cela surtout
vous épouvante. Vous êtes un ami de l'ordre, et, comme tous les amis de
l'ordre, le seul mot de changement vous fait trembler, incapable que
vous êtes d'oser et de vouloir pour le mieux, parce qu'incapable,
aveuglé, comme presque tous vos confrères, par les seules préoccupations
de métier, de vous hausser à des idées générales. Vous vivez, si cela
peut s'appeler «aujourd'hui» vivre, dans la tour de verre, sous la
lumière à quarante-cinq degrés d'un atelier exposé au nord, une palette
et des pinceaux en main, devant un chevalet... Et que vous importe les
cris de joie et de souffrance, les appels au bonheur, le droit à la
pensée, à la liberté morale, de l'humanité qui vous environne, la marche
du progrès civilisateur, les élans de fraternité universelle qui
ébranlent les peuples. Cela, c'est de ces choses que vous appelez, d'un
air méprisant, sociales, et que l'on est convenu, dans votre milieu, de
considérer comme nuisibles à l'art; cela c'est, pour tout dire, de la
littérature et de la pire, du verbiage démagogique pour «jeunes benêts»
d'Universités Populaires. Fermez donc à double tour la porte de votre
atelier, Blanche, calfeutrez le vitrage, ne laissez pénétrer que juste
ce qui vous est nécessaire à la clarté du jour, la lumière est
dangereuse, elle charrie les atomes de vie, les germes éternels des
renouveaux... et elle pénètre les fonds les plus obscurs.
Claustrez-vous, emmurez-vous et peignez, peignez, peignez! On peut
devenir ainsi un bon peintre, mais ainsi on ne devient pas un grand
artiste.
Je sais, il y a le _Métier_. Vous en faites la fin de l'art et il n'en
est que le moyen, car qu'est-ce donc que connaître son métier de
peintre, de sculpteur, de musicien, d'écrivain, sinon posséder les modes
d'expression propres à l'art que l'on pratique. Sommes-nous d'accord sur
ce point, Blanche? Pas plus, hélas! j'en ai peur, que sur les autres; ce
qui, d'ailleurs, n'importe guère. Mais là encore, vous avez manqué de
netteté. Qu'est-ce que le métier? Qu'entendez-vous par le métier? D'un
homme qui possède comme vous le sien, il nous eût été précieux de
recueillir une définition claire.
Puvis de Chavannes, décrétiez-vous un jour, à l'un de nos dîners si
cordiaux de la Société Nouvelle, ne savait pas son métier, mais
Meissonier le savait; l'oeuvre de celui-ci, par suite, est périssable,
celle de celui-là, éternelle. Je ne comprends pas. Éclairez-moi, car je
ne suis qu'un pauvre homme de lettres qui aime l'art. Dites, votre
président, M. Carolus-Duran, connaît-il son métier? Si oui, M. Degas le
connaît-il aussi? Et M. Renoir? Et M. Claude Monet? (mais ne parlons pas
des paysagistes, indignes à vos yeux d'être considérés comme des
peintres!). Vous tenez M. Gérôme pour un maître incomparable! C'est,
sans doute, qu'il savait son métier. Et Manet, le savait-il? M.
Bouguereau, M. Bonnat, M. Cormon, M. Detaille, M. Jules Lefebvre, qui
sont membres de l'Institut, M. Gabriel Ferrier, qui le sera et qui
professe rue Bonaparte, où il fut pour votre joie préféré à
Carrière;--vous avez goûté au dernier Salon, j'en tiens la gageure, son
magistral portrait du Pape, de ce Pape qui, selon vous (étrange opinion
qu'aucun de nos actes n'autorise), nous «gâte Saint-Pierre et Rome tout
entière!» Eh bien! tous ces messieurs doivent savoir leur métier. Et
Puvis ne le savait pas? Un peu de lumière, Blanche! ayez pitié de nous!
Ainsi, vous ne voyez dans l'art que le métier. Libre à vous, ces
affaires ne nous regardent pas, car vous ne nous ferez pas croire,
Blanche, que de ces questions de boutique ont jamais dépendu et
dépendront jamais les destinées de l'Art. Le métier, votre métier! eh,
sachez-le, que diable, et n'en parlez point tant. J'en resterai
toujours, moi, envers et contre tous, à cette vérité profonde
qu'énonçait Taine: «Pour un artiste, la première condition est d'être
une personne; sinon, il n'a rien à dire».
Comprenez-vous maintenant, Blanche, pourquoi nous sommes opposés à tout
ce qui peut entraver chez l'artiste «le grandissement moral de son
esprit», ennemis de tout ce qui peut le pousser «à sacrifier la liberté
et la fierté de son art pour quêter docilement l'approbation de ses
maîtres et les faveurs officielles», comprenez-vous enfin pourquoi ce
régime de concours, de diplômes, de couronnes en papier doré, cette
domestication de l'artiste sous la férule des académies nous fait «lever
les bras au ciel» et nous révolte. Comprenez-vous maintenant pourquoi
nous vouons à Carrière cette tendre admiration, cette vénération
affectueuse, dont vous vous scandalisez; c'est qu'il est non seulement
un grand peintre, mais une grande «personne». Opinion de gens «à
demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et de politique»,
répéterez-vous gracieusement! Possible, Blanche, mais opinion de gens
qui, contrairement à vous, et par bonheur pour eux, voient autre chose
chez un Michel-Ange, un Puget, un Rodin que de l'«effarante habileté»,
de la «sûreté technique», et une «éblouissante virtuosité», chez un
Carrière autre chose que ce que vous nommez «les subtiles roueries du
métier», opinion de gens à qui répugne une compréhension de l'art aussi
mesquine et qui rejettent les catégorisations dogmatiques où vous
cantonnez l'art, le séparant de la vie et de la pensée, alors qu'il ne
fait qu'un avec la vie et la pensée, alors qu'il n'est et ne doit être
et n'a jamais été et ne sera jamais qu'une des manifestations,--l'une
des plus hautes, certes!--de la vie et de la pensée.
Voilà nos «marottes». Elles vous effraient et vous remuent la bile dont
tant de rancunes, depuis si longtemps, ont accumulé en votre organisme
un fâcheux excédent. Il faudrait vous soigner, cher ami. Venez avec
nous, au grand air, dans la pleine lumière, pour une cure de vérité.
Mais non, vous n'êtes pas de notre monde; nous ne nous entendrons
jamais.
Regrettez-le; vous auriez bénéfice, je vous assure, à respirer une autre
atmosphère, plus saine, plus vivante, j'oserai même dire, plus sociale.
N'êtes-vous pas de ceux qui déplorent de nous voir offrir «le Penseur»
au «Peuple de Paris». Cette formule vous offusque; à nous elle parut la
seule acceptable; mais nous sommes des intellectuels. D'autres
regrettèrent qu'une «aussi petite» revue et qui se permet de mêler l'art
aux choses humaines, ait eu l'audace d'une pareille initiative, mais
voilà notre fierté et la raison d'être des _Arts de la Vie_. Passons.
Je finis, Blanche. Excusez-moi d'avoir haussé le ton de ce débat, et d'y
avoir mêlé, comme à l'ordinaire, de la «littérature», contre
laquelle vous nourrissez une si irréductible haine. «La
littérature--répondiez-vous, il y a deux ans déjà, à l'enquête de M.
Maurice Le Blond sur l'École de Rome--a tué les arts plastiques. Les
expositions incessantes, la critique des journaux et des revues ont fait
des artistes des êtres hybrides qui devraient éclater de rire quand ils
se regardent dans la glace, tant ils sont comiques.» Ce dernier trait me
satisfait entièrement. Vous avez raison, Blanche, et cette fois, je suis
de votre avis.