_La Grande Revue_, 10 mai 1908.
Il paraît que c'est un «bon Salon». Telle fut la première impression de
ces Messieurs de la critique pendant que l'«on accrochait». Peut-être
cette favorable opinion de nos juges est-elle due aux excès des milliers
d'études de couleur et de systématique déformation, dont les autres
Sociétés nous abreuvent. S'apercevraient-ils que, s'il est toujours rare
de découvrir un réel don de coloriste ou de dessinateur--car la
déformation ne devrait résulter que d'un sentiment inné de la forme,
d'une vision individuelle des objets--il est deux mille cinq cent
vingt-huit paires d'yeux à Paris, cinq cent mille à l'étranger, qui
voient les couleurs à la mode, et autant de mains pour dessiner à la
façon de Cézanne, de Lautrec ou de Matisse?
Le présent Salon de la Société Nationale? Il est «convenable», à
l'instar des précédents. Il renferme une dizaine de bonnes toiles. On ne
saurait s'attendre à plus.
En somme, que reproche-t-on à cette pauvre «Nationale»? Tous ceux de
gauche y sont passés ou désirent d'y passer, à moins que de grandes
expositions ne leur semblent inutiles ou qu'ils ne les dédaignent. Elles
finissent toutes, d'ailleurs, par n'en être qu'une. Lui reproche-t-on sa
monotonie à la Nationale? Non, elle se dénationalise, seulement.
La Société Nationale, elle, perpétue la tradition--de plus en plus
vague--de Manet et des impressionnistes, de l'école de Lecoq de
Boisboudran, de Whistler et de Puvis de Chavannes, tout cela édulcoré,
affaibli par les gros succès de Salon et l'intervention des marchands de
tableaux. La Société Nationale, ne l'oublions pas, fut fondée par
Meissonier--le dieu de la rue Laffitte, il y a vingt ans,--et par des
hommes comme Roll, Gervex, Duez, Béraud, Cazin, Stevens, qui connurent
des triomphes dont rien ne peut plus nous donner l'idée. Ces Messieurs
furent ce que l'on appelait des «jeunes maîtres». Autorité, succès
matériel, position sociale enviée, toutes récompenses et décorations
obtenues à l'âge où, maintenant, l'on se demande dans les ateliers
d'élèves ce que l'on fera plus tard!
Tous ces hommes ont «un passé» que les jeunes générations connaissent
peu. Il ne nous appartient pas, à nous leurs élèves ou leurs amis, de
les juger impartialement. Nous sommes engagés vis-à-vis d'eux par des
sentiments de cordialité, de reconnaissance et de considération. Ce
passé fut, pour certains, très brillant. Ils eurent tous beaucoup de
talent, à nos yeux de débutants; et maintenant, ils font partie de nos
souvenirs de jeunesse, de ces souvenirs qui paraissent plus charmants à
mesure qu'ils s'effacent. Ils créèrent un type qui tend à disparaître et
dans lequel, seuls peut-être aujourd'hui, MM. Vuillard et Maurice Denis
pourraient être classés. Je veux dire des artistes «avancés», bien de
leur temps, tout juste assez contestés pour en être fiers, mais, au
fond, approuvés de tous les partis. Il doit être délicieux, quoi qu'en
ait dit M. Degas, d'avoir de grands succès quand on est très jeune. Cela
doit donner, pour parcourir le reste de la carrière, cette magnifique
assurance, cette tranquillité si précieuse aux hommes de pensée, et qui
fait tant défaut à la plupart d'entre nous.
Le Salon de 1908 nous montre nos aînés, riches des mêmes qualités
qu'auparavant, avec, peut-être, un peu moins de vivacité, mais d'autant
plus de réflexion. On respecte la gravité sereine de la composition
destinée à quelque amphithéâtre de la Sorbonne, où le président, M.
Roll, a cherché à dépeindre l'hésitante et douloureuse marche des
savants à la poursuite de la Vérité. L'heureuse disposition des nuages,
vers la gauche, apporte, par son arabesque ellipsoïdique, un repos et un
arrêt pour l'oeil; sans quoi, le regard risquerait de s'égarer trop loin
du centre, où une femme nue, aux gris argentés et dorés tour à tour, se
détache sur un cumulus figurant un taureau, symbole de la Force. C'est
bien là le style républicain officiel où devait tendre, en prenant des
années, l'auteur de la robuste Pasiphaé, et de tant d'autres célèbres
toiles, qui sont du réalisme, du «vérisme» même, et pourtant visent plus
haut.
Quel dommage que M. Gervex ait renoncé à ces décorations municipales, à
ces «pages» franchement populaires, que je lui vis ébaucher et finir
dans l'allégresse de sa trentième année, alors qu'élève chez lui,
j'avais la bonne fortune d'entendre des hommes comme Mirbeau, Manet,
Stevens, parler de la vie, me l'enseigner, pendant que j'étais initié
aux mystères du «beau métier»!
M. Gervex se repose de ses vastes entreprises de la Villette et de
Moscou, en exécutant des portraits et des scènes mondaines, voire des
nus, avec cette souplesse et ces «mousses» de blanc d'argent, qui
défendent à une toile de se plomber. L'idéal de M. Gervex ne s'est pas
modifié, depuis les heureux jours de ses premiers succès et il apparaît
comme immuable, sans inquiétude, au milieu de l'universel doute. Envions
ceux qui n'ont pas trop de nerfs!--M. Béraud, lui, subit depuis quelque
temps, une sorte de crise religieuse, et sa peinture n'a changé que dans
ses manifestations «spirituelles». Le Parisien de naguère, ne
retrouvez-vous pas tout son esprit, avec un peu de sa sécheresse d'exact
narrateur, dans ses plus récents ouvrages? Il ne fut jamais plus heureux
que dans son «Baccara au Cercle de l'Épatant». C'est là de l'anecdote,
mais plaisante et sans prétention.
M. Léon Lhermitte, l'un des derniers de chez M. Lecoq de Boisboudran, le
voici, avec une majestueuse _tranche de vie_. Le hasard de l'accrochage
(ou peut-être les besoins de M. Dubufe qui prend un soin de tapissier
pour accueillir tous les visiteurs, au seuil du Salon)--le hasard (?)
rapproche M. Lhermitte d'Ignazio Zuloaga et de Gandara.--Ce voisinage
est piquant. Si différents que soient ces artistes, ils ont quelque
chose de commun et qui va se perdre; une exécution égale, mathématique,
propre, lisible et qui se reproduit en blanc et en noir, comme si elle
n'était, chez les uns, perlée de gris, nuancée et discrète; chez
l'autre, éclaboussante des couleurs de l'arc-en-ciel: gemmes, fusées,
étincelles; le tout restant parfaitement plat, «carte à jouer», comme
dit M. Degas, et dans le cadre. M. Lhermitte et M. Zuloaga n'ont jamais
fait mieux, ni plus fort. Ah! si les élèves savaient regarder, s'ils
voulaient encore apprendre, quels déboires, quels délais leur
épargnerait une station dans la salle A!
Entre le panneau où Antonio de la Gandara et Zuloaga se dressent, de
toute la hauteur d'une «maestria raisonnée», clairvoyants et
intangibles, sûrs de leurs procédés comme on l'était autrefois, je
prétends que les jeunes gens briseraient leurs pinceaux, ou se
mettraient à «tirer des filets», à coucher des «à plats» sur des murs,
peut-être s'embaucheraient-ils chez quelque entrepreneur de peinture en
bâtiment. Il serait temps, ensuite, pour eux de se demander: ai-je
quelque chose à dire?
C'est encore le métier de M. Lhermitte, qu'ils laisseraient de côté, car
celui-là est le plus ingrat et le moins proche de nos préoccupations
actuelles; il n'y a plus guère de sous-Lecocq de Boisboudran, qui
l'enseignent; ceux-là mêmes qui ne prétendent, auprès de leurs élèves,
qu'à une humble fonction de contremaître, voient leur classe désertée
par tous les petits génies de la rive gauche. Vous savez qu'il y en a
18.000.
La composition, l'agencement des figures, dans «La famille» de M.
Lhermitte, est un modèle de ce genre si français, si logique et d'une si
sereine unité. Que cela est donc «raisonnable»! Comme l'architecture
d'une ville de la Marne, comme un paysage de Champagne...
Et Zuloaga? C'est à la fois l'intelligence d'un auteur dramatique et
d'un musicien; d'un metteur en scène et d'un maître affichiste;
Espagnol, nationaliste passionné, il est parisien d'éducation, même dans
ses «sorcières». Espagnol, oui! mais un peu de Munich aussi; et un
laqueur chinois. Que n'est-il pas? Que n'a-t-il appris? Que ne sait-il?
Un paysagiste à la Gustave Doré, romantique, mais sobre comme le Greco
de _la vue de Tolède_. Il a le sens de la vie moderne et le respect de
la tradition; tout en les amusant, il évoquera à tout voyageur des
souvenirs de musées. Quant au choix du sujet, il est toujours aguichant;
son dessin est comme un théorème; enfin que lui manque-t-il pour être
complet? Pas même l'admiration de Degas!
Depuis la fuite du gris, la palette est devenue si violente, qu'il n'y
aura guère que Zacharian et moi pour regretter l'absence, dans tant de
roses chauds, de «quelques froids» complètement bannis des oeuvres du
jeune maître. Mais, ô Zuloaga! nous sommes des maniaques, et ne nous
écoutez pas! Ainsi que le dit votre maître Degas: «quand un peintre a»,
comme vous, «osé supprimer délibérément l'atmosphère de ses tableaux, il
n'y a qu'à le saluer très bas». Aujourd'hui, vous dépassez ce que les
plus optimistes espéraient de vous. Vous nous avez stratifié là trois
panneaux en laque de Coromandel, et vous savez comme j'aime cette
matière. Nul malfaiteur, nulle hystérique n'osera mettre des épingles
dans votre toile, cette muraille de la Chine! Comment a-t-on pu vous
reprocher d'imiter Goya? Goya avait une technique de hasard, maladroite
ou habile, variée, capricieuse et fondée sur l'emploi des glacis. Sa
main tremblait devant la nature. La vôtre ne bronche pas. Vous avez
inventé une calligraphie lourde et magistrale, cette matière opaque et
cette vigueur adroite de la touche, qui auraient effaré votre ancêtre,
mais qui nous donnent, à nous, infirmes du vingtième siècle, l'idée de
la Force.
En face des envois d'Ignazio Zuloaga, il siéra de s'arrêter quelques
minutes devant la famille bizarre qu'a peinte C. W. Lambert,
l'Australien fixé à Londres et qui est en train de prendre dans cette
ville, avec M. François Flameng, les commandes que refuse d'exécuter Mr.
John S. Sargent, décidé, lui, à ne plus être un portraitiste mondain.
Mr. Lambert joint à la facilité bruyante de Zuloaga, le goût un peu trop
«pittoresque» qui séduit nos voisins. A côté, voici Wilfrid von Glehn,
élève et admirateur de Sargent, oscillant entre l'École américaine issue
de Carolus-Duran, et le «New English Art Club», épris du XVIIIe siècle
anglais, à la façon de Wilson Steer, et de la «bravura» italienne. Il y
aurait un parti à prendre, mais il attend encore. Son aisance et un fort
acquis, nous garantissent un prochain et définitif succès auprès des
cosmopolites.
John Lavery n'a que trois numéros au catalogue; mais ses fidèles l'y
retrouveront tout entier, avec ses qualités de peintre franc et robuste,
dont la matière se patine si bien, avec le temps qui unifie ses gris
perlés et ses beaux noirs. Très Écossais, cet Irlandais whistlérien.
Grand favori à Berlin.
Charles Shannon--qu'il ne faut pas confondre avec J.-J. Shannon,
celui-ci le portraitiste mièvre des jolies femmes, des enfants et des
têtes couronnées en particulier--Charles Shannon nous montre son noble
et majestueux portrait de lui-même, et une charmante figure de jeune
femme romantique. Shannon a une grâce unique et ce style néo-classique
qu'a honoré le grand Watts. Charles Shannon maintient dans son pays la
bonne tradition qui suit les écoles italiennes du XVIe siècle. Il me
semble que c'est là qu'est la vérité, pour les «intellectuels»
anglo-saxons.
On peut déplorer, en effet, qu'il n'y ait plus, de l'autre côté de la
Manche, une autre tradition purement technique, tout au moins un dernier
globule du sang généreux qui fait palpiter ces belles poitrines de
femmes, telles que les maîtres du XVIIIe siècle les ont modelées dans
une pâte savoureuse comme la chair des fruits; mais, puisque le
préraphaélitisme a ramené les artistes à trois cents ans en arrière,
c'est bien la ligne suivie par MM. Charles Shannon et Ricketts, que je
jugerais la moins dangereuse pour des esprits à la fois élégants,
précieux et graves.
Pour si peu de véritables peintres-nés, qu'il y ait chez nous, c'est
tout de même encore en France qu'on en comptera quelques-uns. Tâchons
d'en noter une demi-douzaine au passage.
Voici le patient, appliqué, sage M. Lobre. Il est difficile de mettre
plus d'honnêteté à peindre des intérieurs sans figures. Je préfère ses
petits salons de Versailles à ses cathédrales, qui sont un peu molles et
manquent de grandeur dans le dessin; mais tout de même, c'est là du «bon
ouvrage», solide et qui vieillira bien. La chapelle du château de
Versailles est près d'être tout à fait excellente.
M. Lobre a su forcer les amateurs à s'intéresser aux simples jeux de la
lumière sur des murs de demeures inhabitées. Nous lui devons de petits
bijoux d'émotion et de large «fini». Je lui serai, quant à moi, toujours
reconnaissant de ce qu'il m'ait appris à travailler lentement, il y a
longtemps de cela, à mes débuts. Ce qui lui manque, c'est certaine
acuité dans la forme, dont un Boldini fait vivre un vase, un balcon, une
colonnade. Mais M. Lobre est lourd et froid comme ces pendeloques de
cristal, dont il est le Velasquez, ainsi que des moulures Louis XIV et
des soupières.
M. Zacharie Zacharian, comme exécutant, est unique--on voudrait qu'il
osât plus, sans perdre sa manière impeccable. Il ne daigne.
Voyez le Velasquez romain de M. Carolus-Duran: n'est-ce pas encore d'un
peintre éternellement jeune, pour qui la couleur sera toujours une fête,
et manier des couleurs, le plus excitant des sports?
Dans cet heureux Salon de 1908, il est encore deux grandes pages, par
mes amis Simon et Cottet. Je leur dis assez crûment ce que je pense,
pour me permettre de les louer en public comme il convient. La scène,
dans une église d'Italie, par Lucien Simon, peut-être moins fougueuse,
moins brillante dans toutes ses parties que «_Les ramasseuses de pommes
de terre_» (Société Nouvelle), moins contrastée que ses études
italiennes, est un modèle achevé de composition, de balancement et de
tenue. Or, c'est là une des qualités, si françaises, qui se font rares.
Simon, intelligence à la fois fiévreuse et réfléchie, pour la gloire de
notre école, n'abandonne rien au hasard de l'improvisation, tout en
gardant l'imprévu d'un illustrateur et le caprice d'un faiseur
d'esquisses; la partie gauche de sa toile, autel et officiants, il n'en
a jamais dépassé les prestigieux coups de brosse, emporté par une sorte
de délire de peindre, mais toujours se contrôlant. Et partout, s'atteste
en son oeuvre un des plus jolis, des plus distingués esprits de ce
temps.
Néanmoins, je persiste à croire que la dimension «demi-nature» lui
convient mieux que toute autre. Il conduit mieux sa pâte, d'un bout à
l'autre, dans une moyenne, que dans une grande «machine».
Charles Cottet, avec toute l'hésitation et la touchante maladresse d'un
jeune homme--sincère chez lui, et non pas voulue comme chez les autres
d'à côté--a imaginé et presque réalisé une fort belle chose. Sa
«Pieta»--grand succès de Salon, scène inoubliable--eût pu être un
chef-d'oeuvre, dans les proportions de ses «feux de la Saint-Jean».
Telle qu'elle est là, dans la chapelle un peu sombre où M. Dubufe l'a
érigée, c'est un bien éloquent résumé de ses solitaires rêveries
bretonnes, une ardente prière balbutiée avec ses amis les pêcheurs, au
bord de la mer homicide dont il fut un des poètes et le dramaturge.
J'aime la coloration brune, chaude, la sonorité un peu lourde, à la
César Franck, de ce tableau «Douleur», de ce deuil marin, qui fut
vraiment _senti_, par le plus noble et le plus doué des peintres de ma
génération.
Les grandes toiles de MM. Lhermitte, Zuloaga, Simon et Cottet, que je
suis obligé, malgré leur diversité, de considérer en même temps, je les
regarde comme des «tableaux de Salon», terme qu'il conviendrait de
définir. Le «tableau de Salon», destiné à prendre place, plus tard, dans
un musée public, est cette sorte de production dont le régime actuel de
Salons annuels, officiels, a été le prétexte et la cause. J'en crois la
donnée regrettable. L'influence du Salon me semble aussi dangereuse, en
cela, que celle des expositions des Indépendants, ouvertes à toutes les
ébauches et à toutes les débauches. Le tableau de Salon doit être grand;
le sujet intéressant et tel que le public s'arrête devant l'oeuvre avec,
dans la main, l'article élogieux que les grands quotidiens lui ont
consacré, le jour du vernissage. La facture doit en être assez
brillante, assez brutale, pour se faire voir de loin, être facile à
reproduire dans les catalogues et les magazines, et se détacher, sans
conteste, de toutes les oeuvres environnantes. Ce tableau, souvent
acquis le premier jour par l'État, va rejoindre, une fois l'hiver venu,
ses camarades et prédécesseurs, au Luxembourg. Mais là, dans un milieu
différent, il perd beaucoup de son à-propos, et, parfois, au bout de dix
ans, on ne peut plus le regarder.
Le tableau de Salon est précisément le contraire du tableau de
collection. Aussi regrettons-nous que des hommes tels que Cottet et
Simon, par une sorte d'habitude prise et de tradition de quartier, en
tentent encore l'effort.
Prenons comme exemple la «Pieta» de Cottet et le service religieux de
Simon. Ce sont deux excellentes toiles de Salon; mais nous connaissons
de chacun de ces artistes, des ouvrages de moindres proportions, où
leurs natures respectives sont autrement parlantes. Jamais Simon
n'aurait, dans un tableau de chevalet, laissé les valeurs un peu faibles
de ses enfants de choeur; ses noirs auraient eu une beauté toute autre;
le blanc trop crayeux de la fenêtre se serait argenté et adouci. Je sais
bien, qu'en petit, il n'aurait pu donner aux têtes ce caractère
généralisé, synthétisé, si peu «portraitiste», qui assigne à Simon une
place si enviée parmi nos compatriotes. Néanmoins, ses facilités de
peintre nerveux et de dessinateur de croquis nous auraient effrayés. La
pâte, un peu mince, tient son défaut de ce que Simon ne peut pas
«reprendre» un morceau, mais le cherche, le réussit du coup, ou l'efface
et le tente une autre fois. Dans un panneau restreint, il conserve, d'un
bout à l'autre, un style et un charme, même parfois une pâte très
supérieure. Ce que je dis de Simon, serait encore plus juste dit de
Cottet. Le dessin abrupte, maladroit, mais souvent éloquent qui, lui,
n'a rien d'appris, se dilue, s'affaiblit, quand les personnages ont été
mis au carreau. L'éducation indépendante de Cottet n'a pas assez
d'«acquis» pour soutenir la tension nécessaire à l'achèvement d'une
vaste page. Son modelé perd de son imprévu et trahit des hésitations,
quand il veut dépasser l'esquisse. Mais nous ne sommes, ni les uns ni
les autres, maîtres de nos actions et nos existences sont trop dirigées
par des lois mystérieuses et multiples--dans nos vies, privée et
sociale--pour toujours suivre ce qui, nous le savons, serait _notre
voie_.
Simon et Cottet ont désiré faire, chacun, un tableau de Salon. «Le
succès a couronné leur entreprise» et ils doivent s'estimer heureux, car
ils y sont très au-dessus de ceux de nos confrères qui s'essayent dans
cette manière. Mon intention n'est pas de rabaisser les succès de Salon.
Il en fut de mémorables et de mérités; c'était, il y a vingt-cinq ans,
le Rolla de M. Gervex ou la mort de Marceau par M. J.-P. Laurens, beau
morceau que l'avisée jeunesse des Japonais s'est acquis pour le musée
Européen de Tokio. Tel était le talent entre 1880 et 1890. Tout autre il
est aujourd'hui. J'ouvrirais volontiers une parenthèse pour célébrer
celui de ce Jean-Paul Laurens, dont j'eus le plaisir de revoir, cet
hiver, le très beau plafond du théâtre de l'Odéon--et j'en fus redevable
au toujours étonnant redingoté Charles Morice, qui nous y attira, Dieu
en soit béni, pour nous rappeler Baudelaire et Verlaine au moyen de la
musique et de quelques oripeaux.
Mais revenons au Salon.
Je ne voudrais pas être accusé de partialité, à l'endroit de la Société
nouvelle; mais enfin, la collection des René Ménard, sur la tenture
bleue où sont accrochés ses classiques paysages, peut-on souhaiter rien
de plus savant et de plus auguste? J'entends reprocher la monotonie aux
paysages de Ménard. Souvent, on se plaint des inquiets qui frappent à
toutes les portes; de quoi est-on content? Est-ce des avatars mensuels
de M. Matisse, ou de l'immobilité de M. Vallotton? Pourquoi pas le
quiétisme olympien de René Ménard?
Évidemment, l'idéal, ce serait d'être M. Maurice Denis. L'heureux,
l'enviable sort que le sien! De l'invention, comme les grands maîtres,
de la poésie, de l'esprit, de la couleur; un dessin dont il a dirigé la
naturelle facilité, comme les jardiniers japonais font d'un arbuste; de
l'aisance, de la grâce, française et italienne. Écrivain exquis et grand
artiste, M. Maurice Denis a aujourd'hui la situation la mieux établie,
en Allemagne, en Suisse et en France; tout le monde l'accepte; il dompte
gentiment les vieux, il entraîne et soutient les débutants, il ne sera
pas ridicule plus tard, à l'Institut, et il parlera sur les tombes,
écrira des mémoires pour l'Académie des Inscriptions. Pendant ce
temps-là, il continuera de décorer le Panthéon aussi bien que des salles
à manger, illustrera la Bible, Dante et Francis Jammes.
Voyez ces panneaux, au Salon de la Nationale: j'en suis enchanté, comme
vous l'êtes vous-mêmes; comme tout le monde! N'ont-ils pas la grâce, la
poésie et le style combinés? Quel rythme pur, quelle virginale décence!
Je ne sais comment exprimer ma joie, en présence de cette oeuvre
décorative. J'ai toujours aimé Maurice Denis. Je craignais que la vie et
les succès ne le gâtassent; mais non, maintenant plus rien à redouter.
Denis est «équilibré»; un ingénieur apparu pour jeter un pont entre le
monde ancien et le nôtre. Il naquit pour supprimer les difficultés,
répondre aux questions les plus épineuses et, nouveau Prospero,
déchaîner puis calmer la tempête... La méthode! triomphe de la méthode!
Dans la Société Nationale transformée, plus tard, beaucoup plus tard, M.
Maurice Denis sera président. Il aura, derrière lui, un énorme «bagage»,
l'autorité d'un Puvis de Chavannes et ce savoir-faire diplomatique pour
lier les mains des uns et des autres en une immense ronde confraternelle
de convenance. C'est alors que se produira cette «fusion» souhaitée par
quelques-uns, de tous les salons en un seul... dont P. A. Besnard (on
pleure son absence, en ce Salon-ci) a déjà fait un projet fort
intéressant, auquel les timides n'oseront point encore se rallier, mais
qui sera repris plus tard, soyez-en sûrs. Denis sera là pour y
veiller... Allons donc! nous sommes tous pareils, dans les trois Salons.
Mais je n'ai presque plus de place pour parler de tant de jolies ou
intéressantes choses dont regorgent les salles de l'avenue d'Antin.
M. La Touche s'est représenté comme conversant avec M. Braquemond:
groupe d'amis réunis en un panneau décoratif fort amusant; l'élégiaque
M. Aman-Jean, toujours égal à lui-même, littéraire et fiévreux; les fins
portraits de Mlle Bonanszka; l'importante oeuvre de M. R.-X. Prinet, si
bien conduite; Le Sidaner, dont le métier devient par trop égal et
pointillé, peut-être; R. Boutet de Monvel qui a un sens de la forme, que
je voudrais voir mieux appliqué à la peinture. MM. Guérin, coloriste
amusant et parfois charmant, Lebasque, Miss Howe... et tant d'autres,
pour lesquels il me faudrait faire un second article.
Car je n'ai pas encore parlé du seul homme, qui m'apparaît, dans ce
Salon, faire toujours, et en quelque circonstance que ce soit, comme
Denis, ce _qu'il veut faire_; c'est-à-dire en maître-ouvrier, à la façon
de ceux de jadis. C'est, on l'a deviné naturellement, notre grand homme,
M. Rodin. On ose à peine parler d'une oeuvre nouvelle de lui, tant on a
déjà épuisé les termes élogieux et respectueux que commandent ses
constants chefs-d'oeuvre. Voilà qui est tellement au-dessus de toute la
production moderne, que l'on tremble en l'approchant. La figure nue,
qu'il va, hélas! draper pour le monument Whistler, me fait penser à
Rembrandt, à la Bethsabée. Le dos est un des plus étonnants morceaux que
j'aie vu depuis longtemps. Il n'y a rien à en dire à ceux qui sont assez
à plaindre pour ne pas comprendre cette féroce majesté. «L'Orphée» est
un autre chef-d'oeuvre étonnant de grâce agile et souple; et que penser
du troisième fragment que M. Rodin a envoyé aussi? Fit-on jamais, depuis
l'Antiquité, modelé plus palpitant, plus près de la nature, que la
poitrine féminine de ce morceau? Des aveugles, ceux qui ne voient pas ce
que l'on doit à un homme assez fort et assez ingénu, pour nous
présenter, tour à tour, de telles études si libres de facture dans leur
rugosité, ou bien ces exacts, scrupuleux bustes, ces portraits si
français où il étudie un nez, une bouche, une nuque, comme le ferait un
débutant enfant-prodige!
C'est que M. Rodin est à la fois un grand maître et toujours un élève.
Ses «déformations», qui tiennent du lyrisme, sont fondées sur une
connaissance complète de l'ossature humaine: _il sait son métier_ et il
le plie à ses besoins.