DE ROME À FLORENCE

Non loin de moi, un couple de Francs-Comtois, au parler traînant, se

racontent l'un à l'autre la Sicile, Naples et Rome d'où ils reviennent,

fourbus mais contents. La dame est haute en couleurs, saine et plus

jeune que son mari, type de militaire retraité, décoré, peu loquace.

Elle semble avoir vu le Souverain Pontife; tirant de sa sacoche une

série de portraits de Pie X, elle les étale sur ses genoux et

s'attriste, comme une mère de son enfant malade: «comme il a l'air

mélancolique!» Enfin, elle l'a aperçu! De moins près, assurément, que

ces Dames françaises de la Pension du Bon Salut, qui se vantaient de

leurs sept audiences au Vatican:

«Elles en disent, elles en racontent et elles croient qu'on les écoute;

des faiseuses d'embarras, ces Françaises en voyage!...»

Ma voisine se plaint d'avoir mal dormi la dernière nuit, s'étant posé

des questions énervantes, agacée par l'insuffisance de ses notions

historiques: «Qu'est-ce que cette Reine de France enterrée à

Saint-Pierre, Regina di Francia e Iberia, a dit le guide? A qui,

Sosthène, pourrais-je demander? Iberia? reine d'Iberia? Je ne connais

pas ce pays.»

Et vous? M. Jourdain n'était pas plus ardent à s'instruire. Le Joanne

consulté reste muet.

La robuste Franc-Comtoise n'apprécie pas le paysage classique des

environs de Rome, ni, plus tard, d'un vert laiteux de jade, le lac

Trasimène, que nous contournons un peu avant la nuit. L'Ombrie, puis la

Toscane, la déçoivent: «passe encore pour les saules pleureurs de nos

cimetières, ils ont au moins de gentilles feuilles claires; mais l'idée

de planter partout ici ces horribles cyprès noirs? Cela vous fait mal.

Et pourtant, tenez, lisez votre Joanne: la Toscane est riante!»

L'officier repousse cette offre et se plaint de la faim.

En face de mes compatriotes, un étudiant d'Oxford est plongé dans la

lecture d'un texte grec. De temps à autre, parlant à l'oreille de son

compagnon de route,--un autre «fellow» aux grands yeux bleus, trop

grands et trop beaux,--il prépare ce néophyte aux mystères de Florence.

Pour les Anglais lettrés, Florence résume toute l'Italie.

_Florence._--Je compléterai, cette fois-ci, ma collection des villas

florentines et me promènerai dans la campagne. Je me suis juré de ne pas

entrer dans un seul musée. Assez de tableaux, assez de statues, trop

d'Art à discuter avec trop d'amis qu'on rencontre et qui deviennent de

féroces esthéticiens, pour le temps de leur séjour à Florence. Les

amoureux de Florence vous la gâtent, l'on a parfois envie, en leur

compagnie, de nier sa beauté et je me rappelle que je faillis sauter au

cou d'un monsieur qui, dans un restaurant, expliquait à sa femme: «Oui,

ils ont eu des peintres, des sculpteurs; mais des architectes, eh bien!

non!»

Si ma Franc-Comtoise n'avait déjà filé vers sa Franche-Comté, je

voudrais la suivre dans les rues rébarbatives de la «cité des fleurs»,

rasant les hautes murailles des palais féodaux, cherchant en vain les

marbres, si teintés d'ocre qu'ils en sont devenus comme de la pierre

calcinée. Et les fameux iris? ils croissent aux jardins des collines,

loin des hôtels. Les photographes, comme les guides, vous indiquent des

choses impossibles à découvrir!

Combien Florence peut, à certaines minutes, vous contrarier! Sans la

courbe exquise du pont d'Ammanati, sous les fenêtres d'André Gide, et

ces façades jaunes, maussades, hautaines, mais si délicates, de l'autre

côté de l'Arno, j'allais cette année médire d'un décor qu'affinent

cependant les treillis d'une pluie tiède. Le voyageur pressé court au

Bargello, galope au travers des galeries, croit avoir accompli son

devoir, mais il ne se doute pas qu'à côté de cette froide cité, il en

est une autre, toute riante et parfumée de ses cascades de glycines. On

ne l'a connue qu'en vivant avec des Anglais et des Américains,

conservateurs pieux des anciennes demeures à jardins suspendus, qui se

cachent dans les replis de la ceinture de collines: Arcetri, San

Miniato, Bellos Guardo, Fiesole, Settignano, séjours de plaisance autour

de la revêche préfecture aux airs de petite cour allemande.

Que les diplomates honoraires prolongent dans l'aristocratie locale leur

monotone traintrain de réceptions mondaines; que la bourgeoisie s'y

endorme, c'est leur devoir; mais qu'à cause de l'Art, les ratés, les

détraqués et les épaves du monde entier viennent s'ensevelir vivants à

Florence, cela irrite. On dirait qu'au lieu de s'exposer au soleil comme

dans une Nice, leurs demeures s'orientent vers Donatello.

Peu de cervelles qui résistent après quelques années à l'influence de

cet art homosexuel. Ne me demandez pas pourquoi le meilleur peintre,

s'il s'y laisse prendre, deviendra un méticuleux copiste, ou un

extravagant. On s'assoupit à la longue, ou bien l'on perd la raison, à

respirer cet air, énervant ou trop stimulateur. Oscar Wilde! Il n'y a

plus de place ici que pour l'admiration platonique ou pour... Vous y

oubliez le présent et vous rétrécissez dans une vaniteuse illusion

d'être propriétaire de la Tour de Narcisse.

Ou mieux, l'alternative de considérer Florence comme une station

balnéaire. Arpentez la Via Tornabuoni, avant le déjeuner ou à l'heure du

thé, quand la pâtisserie Donney et le confiseur Jiacosa offrent leurs

tribunes d'où les preneurs de glaces regardent passer ceux qui viennent

d'en prendre. Mais alors, ce n'est plus l'Italie, c'est la rue de Paris

à Trouville, toilettes, chapeaux, conversations de bar, et vous, jeunes

hommes et vieillards peints! Des existences singulières se cachent

derrière les rangées de cyprès, dans les clos d'oliviers gris

enguirlandés de vignes jaunes. Toute la gamme des verts, depuis le plus

éteint jusqu'au fulgurant véronèse... O maniaques des villas et

villini!...

Cette douce harmonie de la campagne toscane a de secrètes blandices à

quoi succombent les «natures sensibles».

La science des jardins aménagea cent musées bucoliques sous les fenêtres

grillées des villas, belles, graves ou souriantes, et qui eurent pour

architectes Michel-Ange, Sansovino, ou Ammanati; c'est la Capponi, la

Pietra, I Tatti, Gamberaia, la Bambici ou la Medici, colonnades,

terrasses, statues, bustes, fontaines, fresques, richesses paradoxales

de ce sol où l'Art poussa comme de l'herbe. Pendant quatre siècles et

plus, le prodigue génie florentin s'est livré au gaspillage. De cette

puissance créatrice, il ne reste guère, mais... peut-être un mince filet

d'eau marque la source où espèrent se désaltérer les dilettanti et de

pitoyables victimes d'une fausse vocation.

Florence, mère désormais stérile, plus indolente d'avoir été trop

féconde, laisse admirer ses enfants de marbre et de bronze.

Son temple est gardé par des prêtres sans foi, qui, tout juste,

l'empêchent de se détruire, grâce à l'obole que leur main, tendue pour

l'aumône, y reçoit des fidèles.

Florence, cruelle et sanguinaire, poursuit son oeuvre médicéenne, sous

une mante de provinciale et de commerçante, faiseuse de simili-tout,

«truqueuse», ex-courtisane maintenant vêtue de bure; son art païen,

comme son art angélique, vous m'en direz l'emploi, si ce n'est d'en

parer nos beaux esprits d'amateurs ou de petits jardins vers quoi

montent, de la coupe où s'écrase son Dôme, les mille carillons

d'importuns campaniles.

_La religion des Anglais._--Des pensions du Lung'Arno sortent des

caravanes de jeunes misses, le pliant et la boîte de couleurs sous le

bras, infatigablement prêtes à copier le Ponte Vecchio; des jeunes

hommes d'Oxford, deux par deux, bras dessus, bras dessous, sentimentaux

et convaincus, se dirigent vers l'Académie et San Marco; doux athlètes,

ils ont le culte du Grec et de la Renaissance aux formes ambiguës. Tel

qui jouait à l'Université dans des tragédies de Sophocle, vient pendant

ses vacances de Pâques, revoir le Printemps de Botticelli, s'exalter

devant le David de Donatello. C'est la tradition d'Oxford et un mot

d'ordre périlleux, car souvent une crise de mysticisme se déclare à

Florence. J'en connus un, de ces inflammables adolescents, qui voulut se

convertir, abandonner la littérature; et déjà, le cloître le guettait.

Fra Angelico ne se doutait pas, quand son pinceau, sous la direction

d'un invisible chérubin, enluminait les cloisons blanches de sa cellule,

qu'au XXe siècle, ses images de piété, reproduites en cartes postales,

voisineraient dans l'album d'un Huguenot avec les Dieux de l'Olympe. Le

Bon Frère précédait la Renaissance païenne, mais bientôt Mantegna,

Léonard, Sodoma, le Pérugin, allaient verser du venin dans la chaste

corolle des fleurs franciscaines.

_Opinions à la mode._--De Fiesole à San Miniato, Écho répète les noms de

Giorgione et de Cézanne. Si Florence ne produit plus d'oeuvres

originales, Florence critique, discute, croit penser. Dans les caves du

palais Antinori, le cuisinier Lapi a établi une taverne, un bouge où

cochers de fiacre, étudiants, esthètes, se coudoient pour déguster à bon

marché les vins légers et des plats savoureusement indigestes. A manger

les petits pois tendres d'avril, vous croiriez croquer la Primavera de

Botticelli! Les voûtes sombres du sous-sol sont égayées d'affiches

polychromes, qui en tapissent la pierre. Lapi, ruisselant de sueur, mais

fier de sa popularité, interpelle les habitués dans un langage aux

lazzis toscans, tout en faisant griller les beefsteaks et sauter l'acide

tomate, tandis que les délicats fanatiques de la colonie cosmopolite

échangent des propos rares, célèbrent les mystères du Giorgione.

Florence rallume de temps en temps une lampe votive dans quelque

chapelle oubliée, pour le culte des «happy few». Après Piero della

Francesca et Masaccio, voici qu'on parle sans répit du maître de Castel

Franco, et de son élève Cézanne, «le plus significatif des peintres

français», selon ces critiques nouveaux nés; j'écoute les conversations

dans tous les dialectes, où les noms de Verlaine, de Mallarmé, se mêlent

à ceux de Matisse et de Michel-Ange. L'époque de Ruskin est déjà bien

loin d'eux. Une admiration ne s'est jamais établie que sur des ruines et

des négations.

_Un sanctuaire négligé._--Dans un quartier peu fréquenté des étrangers,

plein de ces majestueux palais qui semblent toujours bouder et que

personne ne visite, à part les amis des vieilles familles dont ils sont

encore la propriété; une rue comme tant d'autres, étroite et assombrie

par l'auvent des toits tendus, de chaque côté, contre l'ardeur du soleil

et les frimas, une rue sans trottoirs, dédaigneuse et vaine de ses

beautés dissimulées. Une petite porte donne accès dans l'ancien cloître

de Sainte-Apollonia. On y a réuni les fresques du «prodigieux» Castagno.

Peu de touristes jugent nécessaire de les voir, je les ai ignorées

jusqu'ici. Enfin, grâce à l'insistance de Gide, j'ai «comblé cette

lacune», malgré que je me fusse promis de fuir les galeries de musées.

C'est là, peut-être, que s'est réfugié le génie même de Florence,

dépouillé de ses charmes équivoques, viril, âpre et ravagé de passion.

L'étonnement est comme un briquet où s'allume encore notre admiration

lasse. «La Cène» de Castagno ne ressemble à rien d'autre.

L'accentuation des types est d'un caricaturiste, chaque apôtre, une

charge étrange et si suggestive, le Jésus, si humain, que l'on dirait

presque les acteurs d'un idéal Oberammergau. Une réalité terrible, qui

sent la bête, la laine et le cuir. Ces apôtres-ci sont pris dans les

carrefours de la Florence où chaque demeure fut une forteresse

barricadée contre les égorgeurs nocturnes. Quelle saveur, le curieux

sens décoratif et pittoresque! Cependant les touristes se ruent à la

Tribuna et s'exaltent devant des chefs-d'oeuvre inférieurs à tant

d'autres qu'ils ignorent.

_Impruneta._--C'est le village où se fabriquent les pots de terre cuite

aux formes classiques, à peine modifiées depuis trois siècles, et qui

servent dans toute l'Italie à orner les jardins et les potagers. Le

chemin qui y conduit est accidenté comme des «montagnes russes». Les

freins de l'automobile manquent à chaque instant de se briser. A chaque

détour de la route, par-dessus un mur bas, au travers des oliviers,

Florence semble se montrer comme dépouillée d'un de ses voiles; parvenu

à un sommet, vous la voyez dans toute sa beauté, nue et digne de sa

renommée. Le Dôme, rose et blanc, reprend sa véritable proportion dans

un encadrement de montagnes, encore neigeuses au printemps, et d'un bleu

plus sombre, à cause des avoines et du blé vert électrique, qui

tapissent les premiers plans. Les demeures de campagne sont des

réductions de palais urbains, avec leurs nobles petites façades; les

bourgs, aux rues dallées de marbre, eux aussi des miniatures de nobles

cités. L'église d'Impruneta, sur sa vaste piazza princière, peut

rivaliser en richesses avec les plus notoires; et tout autour, c'est, à

six kilomètres de Florence, la vie agreste, qui continue, primitive et

si ignorante de sa civilisation, que les maîtres-potiers restent sans

réponse à cette question: «Pourrez-vous emballer ma commande et me

l'expédier à Paris?--Parigi? e molto lontano--non so!»

Les fours, à flanc de coteau, s'étagent les uns sur les autres, comme

des joujoux d'enfants. Dans le roc ou la terre rouge, chaque minuscule

fabrique a l'air d'une maisonnette japonaise. Les villages étrusques ne

devaient pas être bien différents de cette idyllique Impruneta; vous

perdez toute notion du temps et du lieu, en faisant la sotte emplette de

ces bacs à orangers, qui, sous notre ciel noir, vous communiqueront

leurs nostalgies d'émigrés. Ici, vous êtes tentés par leur beau profil;

ils font partie de cette nature où toutes les lignes ont un rythme

parfait et d'où la Laideur a été bannie par la Volupté.

_Entre Florence et Grasse._--J'ai quitté Florence la nuit, car l'heure

du retour a sonné et les départs nocturnes me semblent moins déchirants.

Je veux revenir par la Riviera et la Provence, afin de prolonger d'un

peu l'exaltation et la fièvre d'Italie. L'aube se lève sur la

Méditerranée; bientôt Gênes va s'étirer devant nous, après son léger

sommeil de cité noctambule. Que l'on entre en Italie, ou qu'on en sorte

par Gênes, on voudrait s'y arrêter. A ses fenêtres, d'où pendent des

loques et des draps, des femmes échevelées se penchent et semblent faire

signe au voyageur de s'attarder dans ce port terminus. Du môle à la

crête des Alpes protectrices, ce n'est qu'un sourire, palais ou

maisonnettes, églises à coupoles surbaissées, marbre et carton-plâtre

peinturluré, comme un gâteau d'anniversaire, pyramide d'astragales en

sucre coloré. Sur les plages proches de Gênes, Nervi, Pegli, les barques

de pêcheurs s'appuient mollement sur le galet poli, comme sur un

oreiller. Elles ne se traîneront jusqu'à la mer que pour une promenade

de plaisance: navigation de paravent, décor pimpant, qui exclut toute

idée de travail et d'effort.

Voici les cultures d'oeillets, au milieu des arbres africains,

acclimatés malgré eux de ce côté-ci de la Méditerranée, pour faire

illusion à l'hivernant transi. Voici le soi-disant pays du palmier,

Bordighera, Vintimille. L'architecture italienne n'est plus visible que

dans des pavillons de jardins, des orangeries et des chapelles, datant

au plus du XVIIIe siècle. Nous disons adieu à l'Italie dans le rococo

qui se fond insensiblement en un style bâtard, niçois, celui des villas

modernes et des hôtels, peut-être le plus méprisable, où les hommes

auront marqué leur empreinte. Nous tâcherons de fermer les yeux, en

traversant la Principauté de Monaco, ce sublime coin de terre à jamais

souillé. De Menton à Cannes, tant que je suis dans le wagon, je voudrais

suivre les phases sensibles de la pénétration de l'Italie en France.

Quelle est l'une, quelle est l'autre? Le même trajet, en voiture,

m'épargnerait la vue des Palaces et de ces joueuses maquillées de

Monte-Carlo, attendant, leur réticule à la main, l'heure de se rendre au

tripot.

La population cosmopolite, grouillante sur la Côte d'Azur, inspira le

style casino-palace. La peur de la mort chasse vers la Riviera--où les

feuilles brunes de l'automne ne rappellent pas le printemps passé, ni

qu'il y aura un hiver--des vieillards futiles, que ronge encore la joie

de vivre; ils respirent chaque jour la rose et l'oeillet sous l'olivier

phénix, et ces figurants de Carnaval, poudrés de la farine dégoûtante

des confetti, finissent par se croire éternels comme cette végétation de

zinc et de caoutchouc.

_Grasse._--Si l'automobile vous portait de Gênes à Grasse par la

montagne, vous feriez, ici, un dernier relai en Italie. Les vallées

furent plantées par les Romains, à la mode de chez eux. Ils y ont

construit leurs routes. Entre Ranguin et Grasse, je me suis encore cru

dans la province de Rome.

Grasse s'agrippe au roc, comme un Tivoli; mais une porte joliment

moulurée, un heurtoir de cuivre, l'urne d'une fontaine, encore

décoratifs à l'italienne, se parent d'un fini à la française. Le Louis

XVI fait rentrer les panses obèses, amenuise, lime le métal, et châtie

la forme. Les anciens hôtels de la bourgeoisie locale et les bastides,

sont juste à mi-chemin entre les palazzi, les villas de Toscane et les

pompeuses demeures versaillaises.

La vie modeste, dans le passé, n'a pas produit ici d'exemplaires oeuvres

d'art. Nous sommes éloignés des grands centres; mais il y a une aimable

et jolie élégance répandue, le parfum évaporé d'une cassolette qu'on n'a

plus remplie d'essence depuis un siècle.

_Fragonard._--De Grasse pourtant il s'élança, le pimpant à la veste de

zinzolin; dans ces mignons jardinets, dont plusieurs intacts, tels

qu'ils furent par lui dessinés, il étudia la forme des fleurs et des

feuillages. Ici, bouffait à son intention le taffetas des jupes, se

poudraient les visages ronds, aux lèvres rougies; et l'escarpolette

tendue entre deux platanes dont l'écorce gorge de pigeon a la fraîcheur

de sa palette, était lancée haut dans ces furtives frondaisons, pour

que, d'en dessous, des yeux, heureusement indiscrets, suivissent les

entrechats et les jetés-battus de petites mules de satin clapotant dans

la mousse des linons.

L'étroit salon, frustré de ses fameux panneaux aujourd'hui transportés

au delà des mers, il faut y venir par une journée pluvieuse, pour mieux

comprendre pourquoi Fragonard l'agrandit de ses perspectives de parcs

fictifs. Des copies habiles remplacent les originaux. La vie

provinciale, avec son odeur de lessive et de lavande, toutes fenêtres

closes, y est la même qu'au temps du maître; la lumière et la gaîté,

bannies des demeures provençales, Frago les recrée et les fixe pour

toujours sur les parois de la sienne.

Les bonnets phrygiens et les faisceaux de licteurs dont il parsème, du

haut en bas, son escalier, comme un hommage propitiatoire aux

inquisiteurs de la Révolution, n'ont-ils pas, de même que les galants du

salon, la grasse touche facile, la légèreté d'une improvisation sur le

manteau d'Arlequin d'un Guignol? Longhi de notre Provence, mais dextre

comme Tiepolo, coloriste comme Rubens, l'errant Fragonard, nourri des

sucs de cette terre balsamique, tel un gros bourdon gourmand, un vent

l'emporte au loin, un autre le ramène à sa ruche favorite.

_18 Avril.--Départ de Grasse._--Les dormeurs sont à plaindre en voyage,

ils se refusent les féeries de l'aube.

Hier soir, une tempête de neige; il gelait. Après une périlleuse rentrée

sous l'avalanche, j'allai voir en bouclant mon sac, la vieille ville

rosir sous le soleil levant qu'elle guettait, encore bleue et blanche,

avec ses toits enfarinés; et les palmiers ridicules, pliant sous le

poids de la neige, simulaient les panaches d'écume des Grandes Eaux de

Versailles. Glace-surprise! Les nuages vont faire place à un azur étale

qui semble chaud, malgré le coupant mistral déchaîné derrière l'Estérel.

La course en automobile, de Grasse à Avignon, par Aix, il y faut

renoncer; et nous partons de Cannes dans un train d'Allemands et de

Russes, direct pour Berlin et Pétersbourg, toutes fourrures dehors, dans

le compartiment surchauffé; les hivernants emportent des brassées de

fleurs, qui luttent avec l'odeur aigre de la salade remuée dans l'office

du dining-car.

_Marseille._--Je ne l'ai jamais vue que par le froid, poudreuse,

contractée sous les apparences d'une photographie en couleurs. Vers

Lestaque, c'est, à perte de vue, comme des fortifications de marbre

rose; étang de Berre, la Crau, désert caillouteux; le long des cyprès

inclinés par le vent, quelques paysans sous leur peau de bique font le

gros dos au vent déchaîné. L'horizon s'agrandit, l'oeil ne connaît plus

d'obstacle, le gris atmosphérique, qui établit les distances, est

balayé: il me semble être à l'intérieur d'une immense pierre précieuse,

magnifiante comme une loupe. Une plénitude d'impression. Claude Lorrain.

Couleur, formes, détails, quoique précis, se fondent en un reposant

ensemble eurythmique.

Les cyprès de la plaine Arlésienne, rangés, pressés l'un contre l'autre

en palissades droites et parallèles, au-dessus des cultures maraîchères,

ces noirs arbres utilitaires, seront les derniers, sur notre route, des

parents éloignés des aristocrates italiens.

_Notre Rome, Avignon._--Dès la gare franchie, en attendant de monter

dans l'omnibus de l'hôtel, la bise glaciale nous flagelle. Petite ville,

la préfecture d'un département de France. La rue de la République avec

ses cafés, ses pharmacies et ses «Galeries parisiennes» rompt le charme.

Mais, un brusque détour à gauche, et nous nous engageons dans des rues

vides, muettes, non changées depuis le XVIIe siècle. Une chaise à

porteurs et des perruques pourraient sortir encore des portes cochères

armoriées; l'omnibus passe entre les deux battants d'une grille, vire

dans une cour encombrée d'automobiles; c'est la vieille auberge

installée dans l'ancien hôtel de Forbins.

Ici, de même qu'à Rome, les Anglais et les Américains promulguent leurs

lois, implantent leurs coutumes; mais leur ténacité n'a pas encore, Dieu

soit loué! construit des «palaces». Si on leur doit les bienfaits du net

lit de cuivre et de la salle de bains, Avignon, enrichie par leurs

visites de curieux, n'a rien perdu de son caractère. Dans le «hall» de

«l'Europe» les rocking-chairs bercent de jeunes misses et de lourds

touristes d'outre-mer, bâillant à côté de leur thé, ou cherchant des

noms amis sur les listes de leur journal, le _Herald_. Des manteaux,

blancs de poussière, des casquettes et des lunettes de chauffeurs

jonchent les banquettes, et des mécaniciens discutent avec leur patron

l'itinéraire de demain matin, l'heure du départ vers un autre lieu qu'il

faudra, par acquit de conscience, avoir visité.

_Le jardin des Doms._--Avignon, résidence des Papes! et pourquoi pas une

fois encore? Le Rhône, plus grandiose que le Tibre, ce soir un lisse

miroir où le Ventoux sommé d'une crête neigeuse, reflète le trapèze de

sa silhouette, là-bas, au delà des plaines fécondes, roule, vide de

barques, ses flots encore froids des glaciers alpestres. Au pied de la

terrasse au cadre de pierre et de ses parterres cerclés de buis, ce fut

sans doute la berge où s'amarrèrent les barques qui apportaient du nord

l'hommage des fidèles au Saint-Père de la Chrétienté universelle. Des

processions s'engageaient sous les arches à créneaux, poternes de

l'enceinte fortifiée; les bannières et les cierges, montant par les

ruelles, parvenaient au faîte de la ville, au Palais féodal et

conventuel dont les pierres sont prêtes à redire l'écho des hymnes, des

prières et des cloches. La soupe, le tambour et le clairon, les

régiments trop longtemps casernés dans ce Vatican provençal, ne peuvent

rien contre ces augustes parois; si des tourlourous y ont inscrit le nom

de leur payse et la date de leur libération, qu'on les efface...

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Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas · 第 35 / 46 题