DE PARIS À ROME

Deux petites religieuses, des Filles de la Charité, n'ont pas bougé dans

le compartiment, depuis Paris. En passant dans le couloir, je les

observais. Dès Pise, elles tendent la tête hors de la fenêtre dans

l'espoir que le dôme de Saint-Pierre déjà se profile à l'horizon; un

chapelet et leur livre de prières tendrement serrés dans leurs mains

osseuses, sur les genoux, des figues et du pain: toute leur nourriture

d'un jour et demi. On croit entendre leur coeur bondir à l'approche de

la Ville Sainte; elles sont pâles et rayonnantes.

A l'autre bout du train, du côté des sleeping-cars, Mme Moore compose le

programme de ses fêtes au Grand-Hôtel, annoncées par le _New-York

Herald_, pour après Pâques. Nous n'allons pas tous à Rome dans le même

dessein, mais un voyage à Rome est un acte grave, chacun sent cela et

s'y prépare à sa façon.

Je cause avec mon voisin de wagon, un brave avocat romain aux saines

idées antimaçonniques, modéré, intelligent; né dans le Piémont, il parle

un français très pur. La politique actuelle, l'antipapisme du maire

Nathan, ne lui plaisent guère. Me prévalant de ses réserves, je me

permets de critiquer les projets municipaux dont la Ville Éternelle est

menacée. «--Avez-vous le droit d'haussmanniser, comme vous dites, un

musée qui est le patrimoine de l'humanité civilisée?» Mon voisin fronce

le sourcil, s'efforce de suivre ma pensée, m'interrompt:--«Nous serons

bientôt un million de citoyens dans la capitale, nous y étouffons. Elle

ne saurait demeurer la bourgade que vous défendez avec tant d'énergie;

on s'écrase au Corso, il faut faire des trouées dans tous les sens pour

notre commodité et celle de nos hôtes...»

Ces chers Italiens, nos frères, ils nous sautent à la gorge pour nous

arracher ce cri: «Quel peuple vous êtes redevenu, quelle nation!»

Nul besoin, pourtant, d'un Palais de Justice à la Bruxelloise, d'une

synagogue en forme de Hammam, ni de boulevards plantés de trolleys, pour

que nous saluions leur superbe renaissance. Ils feraient croire qu'ils

ne sont pas si convaincus de leur propre force et qu'ils s'attendent à

ce que nous les rassurions. Mais, non, certes! Ils ne se trompent pas.

_Samedi Saint, 22 mars._--C'est l'été. Vers midi, le soleil, haut dans

un ciel pur, découpe en arêtes vives ce plan en relief qu'est le Forum

du professeur Boni. Donc fais-toi conduire au Palatin, si tu en as

l'heureuse occasion, par un archéologue qui ne soit pas un froid pédant:

le passé revivra à l'appel du magicien. Mrs Strong nous a menés, avec

ses élèves de la British School of Archeology, au sommet de ce qui fut

le Jardin Farnèse--et le bosquet de lauriers et de cyprès où des rites

brutalement physiques étaient célébrés en l'honneur de Cybèle, la Mère

Auguste; un des sanctuaires nationaux de la Rome primitive. L'érudite

Mrs Strong fait un cours familier à une vingtaine de jeunes gens qu'elle

entraîne à sa suite, tout en exigeant de ces étudiants un travail

formidable. Elle a un talent particulier, cette femme, car les profanes

ne se lassent pas de l'écouter, même si leurs jambes flageolent, si le

déjeuner les attend à l'hôtel. Sans un tel guide, comment s'y retrouver

dans cet inextricable dédale?

Il s'agit aujourd'hui de la formation du Palatin, non pas un mont

naturel, comme on l'a cru, mais une superposition de temples, de palais

édifiés l'un sur l'autre par chaque Empereur, sans qu'aucun d'eux ait

pris la peine de raser l'oeuvre des autres. Chaque monarque veut bâtir

plus grand, plus haut encore, effacer la trace de son prédécesseur.

C'est le vertige de l'orgueil sans contrôle. Septime-Sévère, afin

d'impressionner les fastueux Orientaux entrant dans la Ville par la Via

Appia, commande des colonnades, des fontaines jaillissantes, des

pylônes, des colonnes, des bas-reliefs plus blancs, plus richement

décorés que ce monument Victor-Emmanuel, sous quoi Rome entière semble

se courber aujourd'hui.

C'était déjà le cri d'admiration provoqué. «Quel peuple vous êtes!» Et

quel, en effet, celui qui part d'ici, s'en va fonder d'autres Romes au

bout du monde et stigmatise la route de ses arcs de triomphe, de ses

Théâtres et de ses Temples, afin que nous suivions sa trace, dix-huit

cents ans après...

_Déjeuner au Palais Caetani._--De ma place, j'aperçois un général en or,

qui chevauche au-dessus des toits, galope dans l'azur céleste:

Victor-Emmanuel sur son piédestal, au milieu des cheminées et des

tuiles. Il semble qu'il s'avance vers nous, qu'il va briser les vitres,

entrera dans la salle à manger. Mais je m'étonne moins, depuis que Mrs

Strong m'a donné la solution de ce problème si souvent posé: pourquoi

l'architecte Sacconi a-t-il doté Rome de cet extraordinaire monument,

hors d'échelle avec ses entours, pourquoi l'avoir adossé au Capitole? Je

comprends: le comte Sacconi était dans la tradition de sa race. Il a,

lui aussi, désiré faire du colossal à la gloire du Présent. En croyant

nous affirmer novateurs, nous recommençons inconsciemment les gestes de

nos pères.

_Quasimodo._--Dans l'ombreuse église de Sainte-Sabas, sur l'Aventin,

derrière le Prieuré de Malte, un ecclésiastique traduit des inscriptions

latines aux garçons d'un patronage. L'on se croirait au Forum à la

grande époque. Le maître mime aux gamins incrédules la résurrection d'un

saint. Leurs visages, leurs attitudes sont ranimés, ceux des statues et

des bas-reliefs antiques. Assis en cercle, ils s'agitent sur leurs

sièges, prêts à la discussion, bondissants, querelleurs, familiers et

polis à la fois. Il ne leur manque que la toge et un Cicéron.

_Sur le Palatin, le soir._--Heure rose et verte des marbres et des

vieilles pierres étiquetées. Le crépuscule enveloppe déjà pour la nuit

les fouilles du professeur Boni. Vers le Nord, du côté du Quirinal, des

feux s'allument aux fenêtres des quartiers neufs. Une lueur signale les

Palace-Hôtels de la quatrième Rome, où Boldi accorde ses violons. Sous

prétexte de tango, des Américaines assoiffées de tradition ont soin de

rappeler à l'indulgente aristocratie romaine sa hiérarchie, ses

prérogatives, l'exclusivisme indispensable à une classe dont elles

envient les noms. On ne les trompe pas sur les généalogies. Mais soyons

moins injustes à l'égard de ces femmes respectueuses. Elles ont le sens

des valeurs, le culte de notre passé européen, s'offrent à redorer les

blasons authentiques et à racheter des portraits de famille. Quel mal

font-elles, si elles préfèrent l'Almanach de Gotha à Bædeker, ces

vestales de la quatrième Rome? Elles s'y «cultivent» entre deux thés,

car il faut respirer une bouffée d'art dans les galeries et les églises,

avant de s'asseoir à table entre un prince et un marquis. Elles ne

chôment pas dans le pays du farniente.

Plus tranquillement en apparence, mais tout aussi acharnées à la

poursuite de leur but, nos petites religieuses du train, avec des

dévotes laïques, des dames de province venues de tous nos départements,

jouissent de leur séjour dans d'obscurs couvents pauvres.

Il est sept heures. Dès l'_Angélus_, mes petites religieuses vont se

coucher, après une journée laborieuse que divisent de multiples

sonneries de cloches... peut-être rêver d'une audience au Vatican. Or,

las! le Saint-Père, chuchote-t-on, n'est pas en état d'en accorder--on

le dit malade.

Dans le quartier du Panthéon, il est, pour les Français catholiques,

toute une mystérieuse petite vie qu'on voudrait pouvoir étudier. A ces

voyageurs discrets, glissant leurs feutres sur les dalles des rues

tortueuses, la Semaine sainte et Pâques réservent des trésors d'émotion,

des cérémonies qu'il faut croire occultes, puisque nous autres pouvons à

peine, si déçus, entendre une messe en musique, quelques notes de

Palestrina. Quant aux fameuses Pompes dans Saint-Pierre, il n'en est

plus question! Mais d'humbles fidèles se font appuyer par Monseigneur,

se faufilent, attendent dans les vestibules du Vatican, un placet dans

leur poche, s'insinuent... parviennent quelquefois. Pour être conduits

aux bons endroits, il nous faudrait sans doute habiter la Minerva,

rendez-vous des ecclésiastiques, l'auberge où nos pères descendaient,

frugaux et contents de sardines et des quatre mendiants pour dessert.

Quant à nous, à la via Veneto, nous sommes presque seuls à faire maigre

le vendredi saint. Les beignets frits de la Saint-Giuseppe sont plus

populaires que le maigre en carême...

Nonobstant, Pâques est la saison de Rome, mais, alors même, Rome a des

attraits incomparablement variés, qui répondent à tous les besoins de

l'âme. Elle ne déçoit que ceux qui n'ont rien à lui demander.

Trop de voitures dans les rues, trop de Cook's Tourists, toutes les

langues parlées à la fois, c'est la tour de Babel. Au bas des degrés de

la Trinité-des-Monts, les marchands abritent leurs fleurs de parasols

blancs, et, je l'observe chaque matin, baragouinent un peu d'allemand,

plus indispensable, désormais, que l'anglais à leur négoce. L'Allemand,

l'Allemand, il nous poursuit! on se croirait chez nous, au boulevard

Saint-Michel, mais l'invasion cosmopolite n'est pas comme ailleurs un

fait nouveau: il y a deux mille ans, nous apprend Mrs Strong, Rome ne

savait où loger ses visiteurs; ses aubergistes, débordés, improvisaient

des campements. Des quartiers entiers ont disparu; c'étaient les

faubourgs de la ville antique, construits, pense-t-on, en terre et en

planches, caravansérails jusqu'au loin dans la campagne, et la Rome de

pierre et de marbre était à peu près ce qu'est le Kremlin à Moscou, la

ville sainte.

Tous les chemins, depuis qu'on se souvient, ont amené des convois de

pèlerins passionnés ici.

_Promenades._--La quatrième Rome mange petit à petit celle des Papes et

la dernière d'avant 1870. Certains étrangers même qui, comme Henry

James, la connurent sous Pie IX, nient qu'il subsiste encore une Rome.

Où sont les carrosses des prélats, leurs livrées jaunes à galons

blasonnés, le luxe un peu poussiéreux de leurs palais? Les jardins de la

villa Ludovisi, ombrages majestueux au centre même de la ville, ont cédé

la place aux moellons des immeubles modernes. Toutefois, si vous en

prenez la peine, vous retrouverez la Rome antique. Les vieux aqueducs ne

sont pas déparés par les gazons du golf; les habits rouges de la chasse

à courre ne déshonorent pas la campagne, et le tombeau de Cecilia

Metella porte une ombre agréable à la meute du marquis Casati.

Stendhal, Chateaubriand nous accompagnent, nous autres Français, dans

nos promenades. Corot surtout surgit à chaque coin de rue. De la villa

Mattei, des jardins Colonna, du Pincio, ou bien autour de Saint-Jean de

Latran, en supprimant quelques détails du panorama, ce ne sont que

toiles signées Corot.

Ce divin ingénu dessinait, comme une fillette très sage, des façades

dont on peut compter les fenêtres et les portes, modelait amoureusement

des coupoles d'églises. La Rome de Corot est bise, couleur de café au

lait, avec quelques touches de rose tendre et de jaune relevées

d'accents noirs, qui sont les pins parasols et les cyprès. Cet aspect

nous charme plus qu'aucun autre, mais, ne nous y trompons pas, le

carrare offensant de l'hommage à Victor-Emmanuel évoque, plus que les

gris de notre Corot, «l'Urbs» de l'Empire. Si j'en crois les

archéologues, les prisonniers ramenés des guerres lointaines étaient

aveuglés par les marbres, les ors, les polychromies violentes, comme

d'une maquette de Bakst. Nous en savons plus long que Corot et Stendhal

sur l'antiquité.

_A la villa Mills, sur le Palatin._--Je prends congé des ogives à la

Walter Scott de Charlie Mills. Quand ce gentleman recevait la société

romaine de 1840, dans sa fragile villa, il ignorait que sous ses pieds

plusieurs étages de briques empilées par Septime Sévère étaient

ensevelis, mais il fondait la quatrième Rome. Le houx et le chardon

héraldiques, dans leurs médaillons de plâtre rose, vont tomber en

poussière, car la pioche du professeur Boni est sans pitié pour le XIXe

siècle, indifférente aux amis de la jeune reine Victoria. Le nom de

Charlie Mills restera cher aux lecteurs de mémoires, et cela suffit

apparemment. Il fut un des premiers à implanter ici les coutumes

anglo-saxonnes.

Henry James dépeint, dans plusieurs de ses admirables contes, les

premiers Anglais et Américains s'installant dans les palais aux vastes

salles décorées à la fresque, où tant d'alliances se firent, si bien

qu'il est peu de familles de l'aristocratie italienne, qui n'aient dans

leurs veines une goutte de sang «_british_». Combien de romans heureux

ou tragiques s'esquissèrent chez ce Charlie Mills, pour s'achever au

pathétique cimetière des protestants, entre la pyramide de Cestius et

les tombes de Keats et de Shelley, au milieu des cyprès géants...

_En sortant du Vatican._--Nous répétons à satiété que l'art et le Beau

sont condamnés. Qu'en savons-nous? Peut-être l'art fleurit-il au moment

où nous le croyons en léthargie. J'ai passé la matinée à la chapelle

Sixtine, aux chambres de Raphaël. Plus tard, je suis entré à la

«Sécession de la Via Nazionale», car Rome y expose enfin ses

impressionnistes. Je n'aurais pas dû m'aventurer dans ces parages. Les

futuristes sur la rive gauche du Tibre, Michel-Ange sur la rive droite.

Le noble fleuve continue de couler imperturbablement, insoucieux des

transformations de notre goût.

Il serait temps d'écrire un «Précis des variations du goût à travers les

âges», indispensable pour que nos arrière-petits-enfants ne nous

méprisent pas trop; car nos ancêtres étaient aussi versatiles et

destructeurs que nous le sommes! Le nom de Botticelli, qui collabora aux

peintures de la Sixtine, fut oublié pendant trois siècles, après avoir

connu le succès, comme Bouguereau et Cabanel. Un Anglais le réhabilite.

Fuyons les musées, marchons en plein air; jouissons des monts Albains et

de ce Soracte si bleu, cadre indestructible de toutes les Romes passées

et futures.

_A l'Académie de France._--Il a plu, cette nuit, des nuages nacrés font

des boules qui roulent dans un lac gris de perle. L'odeur des buis, des

chênes-lièges et de la terre mouillée, emplit les jardins de la villa

Médicis. Sous les quinconces déserts, M. Ingres doit revenir, la nuit;

que ne puis-je entendre sa voix! Souhaitons que le futur directeur de

l'Académie ait, comme lui, le sens et le respect de Rome. Je n'ai connu,

parmi les pensionnaires, que de pauvres jeunes hommes anémiés par la

monotonie d'une existence inutile, si elle n'est pas une joie de tous

les instants. Un seul d'entre ces prisonniers commença d'entrevoir son

bonheur quand ses quatre années de bagne furent révolues. Il était trop

tard. Il ne lui resta que d'épouser une Transteverine et de manger du

macaroni...

L'éducation entière de nos peintres lauréats est à refaire. Depuis M.

Ingres, la villa Médicis n'a été qu'un hôtel gratuit, avec des ateliers

lugubres où des rapins tâchent de se croire encore à Montmartre.

Aussi insidieuse à Rome qu'à Florence, et plus dangereuse encore, la

leçon du passé ne touche que quelques élus. Si vous voulez profiter d'un

pays comme celui-ci, ce n'est pas son art que vous étudierez; mais

respirez son air, remettez-vous dans telles conditions physiques et

morales, celles de la campagne et du loisir. Pourquoi des musiciens,

dans la ville du monde où l'on entend le moins de musique? Pour leur

accorder ces loisirs mêmes que Liszt s'offrit à Tivoli.--L'Académie de

France ne pourra durer que si un directeur intelligent et plein de

sympathie pour les débutants, dit à ceux-ci: «Vous êtes chez vous, dans

un site admirable, faites ce que bon vous semble, causons, vagabondez,

oubliez Paris. Tant pis si vous ne rapportez pas un lourd bagage

d'oeuvres. Pour peu que vous valiez quelque chose, vous vous serez

enrichis auprès de nous.»

M. Ingres n'est pas un maître pour la quatrième Rome. Si son ombre erre

encore parfois au clair de lune, dans les allées de l'Académie, l'aurore

doit l'épouvanter, car il ne peut risquer des rencontres qui seraient

trop dangereuses.

Rome est un mystérieux grimoire; elle nous propose un manuscrit dont les

caractères et la langue sont, pour la plupart de nous, comme du

sanscrit. Les Anglais et les Allemands vont en Italie par devoir, par

tradition, sous la conduite de Goethe, de Ruskin ou de Byron. S'ils ne

comprennent pas, ils savent au moins des noms. Mais pour le Français,

primaire et laïque, le guide Joanne doit être affolant. Quelques-uns

s'avisent d'y commencer leur éducation, d'autres s'avouent complètement

déçus. Pourtant chacun à la longue finit par trouver la récompense de

l'effort exigé de lui. Puissance évocatrice des noms! Un aveugle

oublierait son infirmité, s'il se savait fouler la terre qui le porte.

Scapulaires ou chapelets, mauvaises copies de tableaux anciens, meubles

imités, ou photographies souvent plus éloquentes que tel plafond perdu

dans la pénombre, chacun fait à Rome des provisions de souvenirs pour

l'ornement de sa vie quotidienne. Qui y est allé y voudra retourner.

Buvez avant de partir la belle eau pure de la Fontaine de Trévi.

Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas · 第 34 / 46 题