LES RUSSES.--LE SACRE DU PRINTEMPS

Une oeuvre, peut-être la plus audacieuse que nous ayons vue depuis

longtemps, fut jetée en pâture à un public composé de tous les éléments

auxquels nous venons de faire allusion, dans une salle où rien

d'étranger à la scène n'aurait dû troubler le spectateur, dont

l'attitude fut curieuse à observer, en face des plus récentes formes de

l'art du décor, de la danse et de la symphonie. Paris n'avait à offrir

pour de tels spectacles que de vieux locaux, tout au plus convenables

pour des reprises et du vieux neuf. Des hommes hardis se sont réunis

pour doter un quartier, où l'on se rendait jusqu'alors pour jouir de la

fraîcheur du soir dans les cafés-concerts, d'un théâtre à la fois

luxueux et sévère d'aspect, dédié à la Musique, à la Poésie, au Drame et

à la Comédie. La danse y serait honorée au même titre que

l'architecture, la statuaire et la grande décoration murale. La genèse

de cette «subversive», de cette «folle entreprise», que n'avons-nous la

place ici de la raconter, ne fût-ce que pour mieux illustrer l'état de

l'opinion, les mille ruses des sociétés ennemies, les rivalités des

«cénacles», la résistance des institutions officielles, et la routine

d'un peuple dont le jugement a, comme nous le voyons, tant de prestige!

Les échafaudages étaient encore dressés contre la façade, que l'on prit

parti. «C'est un Hammam; c'est un temple pour les Théosophes; c'est

munichois; c'est belge.» Certaines personnes se firent un point

d'honneur de déclarer, que jamais elles n'iraient dans cette salle-là.

Mais M. Maurice Denis nous convia à juger de sa noble et grave peinture,

déjà marouflée au plafond; les nombreux privilégiés admis sur le

chantier, saluèrent le jeune maître comme «le digne successeur de Puvis

de Chavannes». Il était «seul capable d'un tel ouvrage». Une placide

maturité succédait à une jeunesse «indépendante». L'auteur des plus

délicates improvisations, l'ex-néo-impressionniste, qui sut si bien

allier le rêve et le symbole à un très moderne sens de la vie,

s'attestait, du coup, «assagi», certains ont dit: «académique».

Alors, les ennemis du nouveau théâtre, déjà mis en mauvaise humeur par

les bas-reliefs de la façade, sculptures trop conventionnellement

archaïques de M. Bourdelle, se calmèrent au cours de ces visites

propitiatoires. D'autre part, les cénacles des _avancés_ retiraient leur

confiance à l'initiateur. Il arrivait à M. Denis l'aventure habituelle

des artistes qui eurent de bonne heure un succès d'audace, puis se

calment. M. Vuillard n'avait décoré, de façon d'ailleurs délicieuse, que

le foyer du «petit théâtre de comédie»; de timides concessions à

l'ex-impressionnisme, dans des coins obscurs de l'édifice, étaient comme

des fiches de consolation pour les retardataires de l'école où M.

Maurice Denis fit ses premières fredaines, nos quotidiennes délices

d'antan. On commença de regretter l'ancien opéra de Charles Garnier, le

blanc, le rouge et l'or, les girandoles, l'aspect «chaud» de théâtres

poussiéreux et franchement combustibles. On retourna voir le plafond de

Lenepveu à l'Académie Nationale de Musique, les mièvres muses de Paul

Baudry, depuis des âges oubliés. Le théâtre des Champs-Élysées fut

immédiatement décrété intermédiaire entre les théâtres réguliers et les

«scènes d'à côté»[12].

[12] L'ancien théâtre libre, le théâtre de l'OEuvre, le théâtre des

Arts de M. Rouché, le théâtre du Vieux-Colombier.

C'est justement cela que devait être l'entreprise! Elle faisait appel à

ces amateurs mixtes et sérieux, qui souhaitent un retour vers un art

plus sage, plus traditionnel. M. Denis est leur peintre, M. Vincent

d'Indy leur musicien. Il est bon que la _Pénélope_ de M. Gabriel Fauré,

le doyen de nos maîtres compositeurs, ait servi de premier programme à

la «Grande Saison»; elle lui a donné une signification très «noble».

Mais le péril était que le théâtre des Champs-Élysées ne pût compter que

sur la seule clientèle des lecteurs fidèles des jeunes revues, des

mélomanes entraînés, de ces amateurs qui visitent toutes les

expositions, possèdent au moins quelques notions et le respect de

certains noms. Ceux-ci montent, en effet, aux galeries supérieures, et

il fallut remplir les loges de diamants et de perles, rendre luxueuses

des représentations «de gala» et compter sur le snobisme de puissants

mécènes. _Le Barbier de Séville_, _Freischütz_, _la Passion_ de Bach

allaient alterner sur l'affiche avec un nouveau et terrible

chef-d'oeuvre: _le Sacre du Printemps_.

Nous proposant d'étudier les rapports du public et des artistes

d'aujourd'hui, nous avons pensé que l'entreprise du théâtre des

Champs-Élysées (puisque la forme dramatique est la plus populaire, la

plus accessible à la masse) devrait nous y aider.

Dès le vestibule, une tendance s'y avoue, un parti pris. La simplicité

des lignes, le marbre uni, des panneaux archaïques de M. Bourdelle,

représentant des mythes et des théogonies, tout concorde à créer une

atmosphère de recueillement. On a tenu à ce que cet édifice nous mît en

disposition--par sa sobriété, élégante mais un peu froide--de mieux

suivre des représentations d'art, sorte de «Bühnenfestspiele» comme

Wagner les voulut à Bayreuth. Peut-être, pensions-nous, pourrait-on

réussir ici ce qu'on dit impossible à l'Opéra? Cette organisation serait

le contre-pied des entreprises subventionnées et des théâtres des

boulevards; nous voulions à la fois jouer du classique et accueillir les

audaces modernes; une galerie d'exposition, sous le même toit, servirait

d'annexe et de prolongement à celles des Durand-Ruel, des Bernheim, des

Druet, où la lutte fut déclarée contre l'Académisme et la «convention».

Les gros succès d'«auteurs favoris de la foule» n'y seraient pas enviés.

Il serait puéril de soutenir qu'une oeuvre de génie ne s'adresse pas à

la foule, témoin nos chefs-d'oeuvre du répertoire, même ceux qu'on

discuta à leur origine. Wagner, qui eut sans cesse pour objectif de

parler à toute la Germanie, écrivit des poèmes nationaux, aujourd'hui

patrimoine de l'univers entier. Mais combien d'années s'écoulent avant

qu'un tel révolutionnaire passe, des ténèbres de ses premières luttes, à

la pleine lumière de la gloire mondiale? Aussi bien le cas d'un Wagner,

pour être le plus illustre, déborde les limites ordinaires de l'esprit

humain et n'est pas concluant. Nos directeurs de théâtre n'ont pas à

choisir entre des astres de pareille grandeur.

Le nombre des ouvrages courants, de «belle tenue» et de solide valeur,

reste infime, et l'on regrette, chaque fois qu'est publié le programme

d'une saison théâtrale, de s'avouer à soi-même: Je resterai souvent chez

moi!--Si nous confessons ainsi notre découragement, nous provoquons la

pitié des gens qui ne demandent qu'à s'amuser, ou plus modestement

encore, à ne pas s'ennuyer pendant trois heures de suite. Ceux-là ont

leur goût aussi, et qui fait recette.

Le danger couru par les initiateurs du théâtre des Champs-Élysées tient

à ce qu'ils espérèrent pouvoir faire «communier dans l'art» ceux qui

vont au spectacle pour s'exhiber ou prendre un plaisir anodin, et ceux

qui y vont pour s'exalter. Ils voulurent imposer aux premiers les

habitudes d'esprit des seconds. Il se peut qu'il y ait unisson, tout au

moins respect chez tous, à l'occasion d'un festival Bach, Beethoven, à

la reprise de vieux chefs-d'oeuvre que la bienséance et la bonne

éducation font un devoir, même à ceux qu'ils ennuient, d'écouter en

silence; _Parsifal_ sera reçu avec enthousiasme, même si quelques

wagnériens des premiers temps de Bayreuth en regrettent l'exportation...

en subissent l'ennui.

Je surprendrais bien des lecteurs de la _Revue de Paris_, en leur

énumérant des artistes, inconnus d'eux et illustres dans des cénacles où

tel dramaturge, tel musicien, tel peintre, célèbres pour la foule, ne

comptèrent jamais, même avant que la gloire et l'Institut aient pu leur

susciter des jalousies et quoique nul ne conteste le remarquable talent

de ces personnages officiels. Il s'agit pour un artiste de créer, autour

de son nom, une atmosphère qui commence par sembler irrespirable à la

foule. De tout temps, il en fut d'ailleurs ainsi, mais la roue tourne

aujourd'hui avec une telle vitesse, que les plus encensés d'hier doivent

envisager avec philosophie les retours de l'opinion. Aussi, un autre

malentendu gêne la discussion, dès que vous essayez de faire une liste

de ce que vous croyez être d'«incontestables chefs-d'oeuvre»; et encore,

parmi ceux-ci, y en a-t-il qui se démodent assez vite, pour ensuite

reprendre leur valeur réelle.

«Le gros public» ne sait pas encore qu'il faille admirer les génies

chers aux «cénacles» et l'ennui demeurera ce que personne ne tolère,

même par snobisme, pendant le temps, qui peut paraître si long, d'une

représentation.

Il y eut dès le début de cette première saison et il y aura encore--si

l'entreprise ressuscite--des soirées de bataille indécise ou de malaise.

Les ouvrages étrangers, qui furent le principal attrait du théâtre des

Champs-Élysées, sont sans appas pour une notable portion des auditeurs,

puisque les incomparables spectacles de _Boris Godounow_ et de

_Kovanchina_, défendus par un interprète comme M. Chaliapine, ne

remportèrent pas les triomphes prévus par les bailleurs de fonds.

Un fait inquiétant pour l'École française, de plus en plus engagée dans

ses espoirs et ses promesses d'une renaissance classique et nationale,

c'est l'arrivée des Russes qui, d'un coup de baguette magique, ont une

fois de plus animé, fait vivre un nouveau théâtre et prouvé par une

oeuvre audacieuse, d'une saveur âpre, d'une puissance déconcertante, les

dangers du fâcheux individualisme où nous nous égarons.

Le _Sacre du Printemps_ marquera une date dans l'histoire de l'art

contemporain, peut-être dans l'Histoire.--Deux actes seulement; un

ballet (mais est-il bien équitable d'appeler ballet ce tableau

chorégraphique, cette production à peine classable, cette étrange et

grave chose?) oui, un court divertissement, comme on disait jadis à

l'Opéra, mais quasi religieux; est-ce là ce que nous retiendrons de

l'année 1913, quand la mémoire aura déjà confondu le reste de la

meilleure contribution française avec celle des années précédentes?

J'ai hésité longtemps, avant d'oser prendre le _Sacre du Printemps_

comme principal objet de ces notes. C'est après mûre réflexion que je me

suis convaincu de l'importance de ces soirées tumultueuses où, enfin,

nous avions de quoi nous passionner et un prétexte pour prendre

position. Pendant ces quarante minutes, le public et les artistes se

montrèrent à l'observateur dans la nudité de leur plus intime nature. La

salle nouvelle, telle que nous l'avons décrite, ajoutait encore au sens

du «phénomène.» Il y a des heures où nous déposons, malgré nous,

l'uniforme que d'anciennes habitudes nous imposent et que de fortes

émotions, seules, obligent à rejeter.

C'est un beau spectacle, et trop rare dans une société lasse et

sceptique, que celui de la ferveur et de l'indignation spontanées. Tout

cela pour deux actes de danse et une partition de quatre-vingt-neuf

pages? Nous ne sommes plus au temps d'_Hernani_ et de _Tannhäuser_. Il y

a tendance à tout raccourcir: c'est ce que les Russes ont senti et ce à

quoi ils s'évertuent. Cherchez à côté et derrière le _Sacre du

Printemps_, apprenez à connaître des collaborateurs, presque impossibles

à y distinguer dans leur contribution personnelle, on dirait anonyme. Il

faut les avoir vus de près, pour que tombent les derniers scrupules

qu'on aurait à parler un peu longuement d'eux et de ce qu'ils viennent

d'accomplir.

Un grand coup de vent a passé sur les steppes, qui, traversant l'Europe,

nous est soudain venu rafraîchir pour quelques instants, interrompant

notre sommeil aux rêves confus. Le réveil fut si brusque et la secousse

si brutale, qu'il nous fallut un peu de temps pour nous remettre

d'aplomb. Avions-nous pris nos dispositions, étions-nous en état de

comprendre? Certains croyaient y être, parmi les fervents de la musique

et de la chorégraphie slaves.

1913 était la sixième saison russe. M. Serge de Diaghilew,

infatigablement, s'est dévoué à notre initiation, organisant des

expositions de peinture et d'art décoratif, louant le Châtelet ou

s'associant avec les directeurs de l'Opéra, pour y amener des

interprètes admirables d'admirables ouvrages. Nous connûmes Moussorgski

et son immortel _Boris Godounow_, Rimsky Korsakoff avec _Ivan le

terrible_ et son ballet de _Shéhérazade_, Glazounow, Borodine, enfin les

meilleurs des compositeurs d'hier et d'aujourd'hui, puisque d'Igor

Stravinsky sont _l'Oiseau de feu_, _Petrouchka_ et le _Sacre du

Printemps_: la phalange des génies russes, moins admirés chez eux que

l'anodin Tchaïkowski, ou qu'Antoine Rubinstein; les novateurs et les

révolutionnaires de la seconde moitié du XIXe siècle, grâce à M. de

Diaghilew, sont devenus nos intimes amis et nos maîtres.

Un art plastique de la même saveur orientale et barbare, frère de la

mélodie religieuse ou populaire, fonds où puisèrent tous ensemble les

réformateurs de l'école musicale (lyrique et symphonique); des couleurs

vives, agencées avec un raffinement barbare, des formes primitives, une

simplification apparente des ressources de la décoration théâtrale; des

choeurs qui agissent comme la foule dans la rue et participent au drame;

des danseurs qui nous ont prouvé la décadence de notre corps de ballet

et l'indigence de notre fade chorégraphie: voilà, et nous sommes bien

forcés de le rappeler ici aux mémoires fragiles, voilà ce avec quoi,

depuis dix ans, les «saisons russes» ont refait l'éducation de nos sens.

Je ne sais quelle influence étrangère a jamais marqué une telle

empreinte sur la production française. La littérature déjà, avec

Tolstoï, Dostoïewski, Tourgueneff, commença de détourner nos yeux des

images où ils se fixaient trop paresseusement; l'odeur de la terre, au

parfum aigre mais pur, s'est propagée jusqu'à nous; la vertu de

l'inspiration populaire et nationale ne pouvait qu'enrichir notre esprit

alerte et nous conseiller un examen de nous-mêmes. L'avenir nous dira le

profit que nous en aurons tiré, mais l'influence est désormais

impérieuse, une obsession. Ce n'est pas à nous, les premiers inoculés,

de dire si ce vaccin aura été salutaire, ou non. Ceux qui souhaitent le

retour à un art plus simple, plus naïf, plus général et moins

provisoire,--ce à quoi enfin visent les meilleurs d'entre nous--, les

Russes leur ont proposé des formes qu'il ne faudrait pas calquer, mais à

côté desquelles il y a un vaste territoire pour notre expansion.

Cependant, à l'heure où, par le costume de nos femmes et de nos enfants,

par l'ameublement, les magasins de nouveautés eux-mêmes ont répandu le

genre russe dans les classes les plus modestes, une lassitude, un

agacement chez les premiers adeptes commence à se déceler: c'est

l'agacement des admirations intempestives, qui amène de brusques et de

nerveuses réactions. Un tel a défendu telle chose: je ne puis donc

l'aimer. Tel est le mot d'ordre.

Le théâtre des Champs-Élysées ouvrait ses feuilles de location pour son

premier trimestre, à un public blasé, enclin à l'ironie, démuni de

patience et qui se plaignait déjà, car il est versatile. Les programmes

affichés n'annonçaient guère que trois ou quatre ouvrages inédits, dont

plusieurs franco-russes ou russes francisés. Encore des ballets! Sans

les étoiles de naguère, sans le maître chorégraphe Michel Fokine; et cet

infatigable Nijinski allait encore une fois personnifier le _Spectre de

la Rose_ et le nègre gris de _Shéhérazade_! La patience du public était

à bout! On avait espéré enfin connaître à Paris les opéras de Richard

Strauss. Les gens se groupaient d'avance pour ou contre ce trop heureux

compositeur, le plus en vue des maîtres modernes, et, déjà, lui aussi,

suspect aux «délicats» par l'excès même de sa gloire et la facilité si

abondante de sa muse viennoise. Le théâtre des Champs-Élysées, très

pressé de raffermir ses assises et, à une heure éminemment française, de

prévenir le reproche d'être cosmopolite, remit à plus tard la production

du _Rosenkavalier_ et d'_Elektra_. En effet, c'est toujours à ces vagues

de l'opinion (ceci n'a, en général, rien de commun avec l'art) que sont

dues les lenteurs, les hésitations à monter un ouvrage, depuis des

années déjà, connu à Bruxelles ou en province, et souvent son abandon

complet. Un directeur parisien, courageusement, établit dans son cabinet

un programme inédit, croyant pouvoir compter sur la sympathie des

connaisseurs et sur l'argent des snobs: à la dernière heure, tout

s'écroule, car la mystérieuse «opinion publique» a fait son oeuvre.

Comme l'art de Strauss était suspect aux fidèles de la Schola, il fallut

compter sur l'aide de nos amis les Russes, pour faire accourir le public

cosmopolite.

Des musiciens scrupuleux ont critiqué l'adaptation chorégraphique de

musiques telles que le _Carnaval_ de Schumann, l'_Invitation à la Valse_

de Weber, _Thamar_, _Shéhérazade_. La réussite de ces audacieuses

transcriptions ne calma pas la susceptibilité des puristes. M. de

Diaghilew s'ingénia à commander des partitions originales à MM. Debussy,

Florent Schmitt et Ravel. Nous eûmes le charmant _Daphnis et Chloé_ et

la _Tragédie de Salomé_. Autant aux _Nocturnes_ de Debussy (danse de

mademoiselle Loïe Fuller, l'implacable doyenne), qu'à la _Péri_ de P.

Dukas (danse de mademoiselle Trouhanowa, décors de M. Piot), les

«avant-gardes» grognèrent. L'ancien ballet à «ensembles» les laissait

indifférents. Enfin furent annoncés _Jeux_, première collaboration de

MM. Debussy et Nijinski. Les poitrines haletèrent, les grandes batailles

allaient être livrées. _Jeux_ et le _Sacre du Printemps_ furent les

morceaux de résistance de la saison 1913.

*

* *

Nous ne croyons pas superflu de parler longuement de l'étrange et

complexe petit groupe d'artistes, appelé chez nous «les Russes», qui,

sous l'inspiration et la conduite de Serge de Diaghilew, se sont imposés

peu à peu, à Paris d'abord, puis au monde entier. Les personnes qui

vécurent à Saint-Pétersbourg, les mondains, les diplomates, ont pitié de

notre admiration pour cette poignée de créateurs et d'interprètes: «Si

vous saviez ce qu'on fait là-bas, si vous étiez allés à l'Opéra, si vous

connaissiez les théâtres impériaux et leurs troupes, vous comprendriez

qu'on vous trompe; on vous donne, chez vous, ce dont la Russie ne

voudrait pas.» De même ignorent-ils que nos expositions françaises,

organisées par de vrais connaisseurs et pleines de Degas, de Manet, de

Renoir et de Cézanne, représentent, plus que les Salons officiels, la

force créatrice des Français.

La nouveauté et la force de «nos Russes» viennent d'une collaboration à

peu près égale et sans précédent, de toutes les branches de l'art; c'est

une fusion presque paradoxale d'énergies associées, d'hommes qui

s'effacent l'un derrière l'autre, nul ne passant jamais devant son

voisin pour parader. M. Serge de Diaghilew pousse à un tel point sa

méfiance pour l'étoile et l'artiste vedette, que nous le vîmes

successivement renoncer à Pavlova, à Fokine, aujourd'hui même, à

Nijinski. Ces artistes, aussi désintéressés qu'enthousiastes, amoureux

de la beauté, jusqu'à hier vivaient comme une confrérie, un peu à la

manière du _Preraphaelite Brotherhood_ de Millais et de D. G. Rossetti;

ce furent des musiciens, des littérateurs, des peintres, des poètes, des

historiens archéologues ou des esthéticiens même, comme monsieur

Roerich, ou l'inventif et trop modeste Alexandre Benois, à qui nous

devons cette merveille, _Petrouchka_: Alexandre Benois est un historien

d'art et un critique de grande réputation. Il publia des albums

d'estampes en couleurs, aussi piquantes que l'histoire de Frédéric le

Grand par Adolf von Menzel. Je ne puis citer tous les noms de ces

Russes, passionnés pour le génie de leur race, fervents des coutumes

anciennes de leur nation. Ils rencontrèrent, pour les réunir en

faisceau, un Mécène, alors adolescent plein d'exubérance; M. Serge de

Diaghilew, grâce à sa position en vue dans la société pétersbourgeoise,

mit en relation les plus extrêmes du groupe avec des personnages de la

Cour; mais cette confrérie qui, depuis dix ans, s'est tant mêlée à nous

(certains même se mirent à voyager plus qu'ils ne l'auraient souhaité et

se retirèrent), cette confrérie est demeurée essentiellement russe,

fidèle à son cher vieux Pétersbourg; l'hiver, elle se retrouve aux

ateliers d'où elle est partie pour la diffusion de ses idées.

J'ai fait la connaissance, il y a tantôt vingt ans, de M. Serge de

Diaghilew. Je devais très souvent le rencontrer par la suite, et n'ai

jamais cessé de suivre le développement de sa vive intelligence, si

sûre, et à l'abri des fautes de goût. S'il n'a signé aucun ouvrage,

c'est lui, le _deus ex machina_, le «professeur d'énergie», la volonté,

qui donne corps aux conceptions des autres. Il tire le meilleur de

chacun. Impresario fortuit et étonné, cet être féroce et redoutable

diffère d'un entrepreneur de tournées, comme Vaslaw Nijinski est autre

qu'un maître de ballet ou qu'un danseur ordinaire.

Je viens d'écrire le nom du principal interprète; vous êtes-vous demandé

pourquoi ce petit Slave, ancien élève de l'École Impériale, simple

danseur, célèbre sans doute comme Vestris ne le fut pas, vous le sentez,

même si vous ne l'avez vu que bondissant sur des tréteaux, porter en

lui, avec l'élasticité et la grâce, l'Art souverain?... Cela intrigue,

cela irrite presque, on ne sait comment le qualifier.

Nijinski se promène dans les Musées, est cultivé d'une façon singulière,

car il fut, dès son adolescence, découvert par des hommes-devins. Des

paroles de lui, telles qu'elles nous sont traduites, révèlent un sens de

la beauté, une grande fraîcheur enfantine de sensations, la disposition

aux longues rêveries des paysans de chez lui. Issu d'une ancienne

famille de chorégraphes polonais, dont il reçut son impeccable

technique, il grappilla des connaissances peut-être mal coordonnées,

mais excitantes, qui se greffèrent sur un tempérament renfermé, inquiet.

L'an dernier, j'étais encore dans ma chambre d'hôtel, un matin de juin à

Londres, quand on m'appela au téléphone. Diaghilew me priait de venir

immédiatement et de lui consacrer ce jour. Debussy attendait, impatient,

pour en écrire la partition, qu'on lui envoyât par la poste du soir, un

libretto; ce divertissement moderne, _Jeux_, avait déjà beaucoup

préoccupé le compositeur et le danseur. Je me rendis au restaurant où

nous devions travailler avec Diaghilew, Nijinski et Léon Bakst. Pénible

et lourde séance à laquelle j'assistai comme scribe, tâchant de mettre

sur le papier les quelques lignes indicatrices de l'action. Après avoir

gémi, m'être défendu contre une besogne dont le sens m'échappait, dont

les détails, le vague, les lenteurs de la dictée m'effrayaient aussi, je

sortis de cette séance rempli d'admiration pour la foi religieuse de mes

bizarres collaborateurs. Le travail faisait de ces diables-là des

enfants studieux et graves. Qu'allait tirer de ce canevas si primitif,

si pauvre et si ambitieux à la fois, ce Debussy qui toujours fut

exigeant pour ses poèmes? Nijinski, autour de notre table de déjeuner,

avait esquissé des gestes anguleux. Il semblait faire des propositions

bien vite mises de côté par ses camarades, comme irréalisables,

imaginait des choses un peu puériles, des «anticipations» à la Wells, le

passage d'un aéroplane sur la scène, des costumes de tennis pour 1920.

Je crus, ce jour-là, que Nijinski était fou. Ils m'effrayaient, ces

maniaques, si remplis, cependant, de conviction. On rédigea; le

manuscrit fut expédié dès le soir et je n'entendis plus parler de _Jeux_

avant l'hiver. Toutefois, j'appris qu'en automne, à Venise, ce frêle

libretto, approuvé du musicien, déjà mis en musique, n'avait cessé

d'être discuté, remanié, allongé, puis raccourci, dans d'autres

interminables conversations. Nijinski, je le craignais, trop

enthousiaste des peintures de nos cubistes, confondues dans sa tête avec

l'art des vases grecs et des Primitifs, ne rêvait à rien moins que la

suppression du ballet. Il dédaignait ce que nous appelons _ballet_, les

étoiles, les nombreux coryphées, les ensembles. «Il faut arrêter court

ce qui a trop duré; la vie, aujourd'hui, est plus hâtive qu'elle ne le

fut jamais. Il ne s'agit pas d'être d'aujourd'hui, il faut être de

demain, et devancer l'avenir...» Ces lambeaux de phrases me revinrent

ensuite à la mémoire. A Londres, elles m'avaient paru trahir une

inquiétude d'autant moins légitime, que j'avais laissé Nijinski fier

encore, et, je le croyais, satisfait de son bas-relief antique,

l'_Après-midi d'un Faune_, un chef-d'oeuvre d'invention.

Le tumulte, les méandres chorégraphiques, l'endiablé mouvement, les

rythmes orientaux auxquels Michel Fokine nous habitua, et qui sont pour

nous le «ballet russe», il devenait trop certain que Diaghilew, Bakst et

leurs adeptes, en étaient las, avant nous-mêmes. Fokine, d'ici rejeté,

appelé par l'Amérique, c'était le jeune fou qui allait se substituer à

son maître. Quel «futurisme» russe allait donc, en 1913, sévir dans la

nouvelle salle des Champs-Élysées?

Nous le savons maintenant.

Notre déception de la première heure fut cruelle, mais la désillusion et

la peine ressenties à la répétition générale de _Jeux_, nous allions

bientôt nous les expliquer et nous regrettâmes, après le _Sacre du

Printemps_, de n'avoir, en _Jeux_, prévu l'une de ces ébauches ratées,

où les créateurs de demain se cherchent, s'entraînent. A la répétition

générale, l'effet fut nul. La scène parut vide; le fameux danseur

semblait s'oublier lui-même, et Nijinski paraissait dans l'action comme

un sculpteur contemplant des figures qu'il tâcherait en vain d'animer.

La charmante Karsavina n'avait aucune occasion d'arrondir ses grâces; sa

belle partenaire, mademoiselle Schollar, s'était enlaidie, et trois

grêles acolytes, assez falots, manquaient à remplir le vaste cadre, un

paysage cru, d'un vert pénible, la dernière venue des maquettes de M.

Bakst.--Stupeur des amis! On faillit ne point donner la représentation.

Le musicien, le directeur étaient atterrés. Mais M. Serge de Diaghilew

se lève et déclare que «_la fontaine_» (sans doute une des dispositions

linéaires des trois danseurs?) est «un chef-d'oeuvre de la plastique» et

que nous n'y avons rien compris. Devant pareille assurance, on est

ébranlé.

Nous pensons, comme M. Henri Ghéon, qu'aujourd'hui l'erreur de _Jeux_ ne

tient pas tant au style volontaire des attitudes et des bonds, qu'à leur

inadaptation au modernisme, non seulement de la musique, mais du cadre

aussi et du sujet; les «Jeux» semblent être tracés sur une épure; ils se

coupent à angles vifs; l'abstraction, plus que le sentiment, les mène;

Nijinski les applique encore à une matière neutre; ici le chorégraphe

nous donne, avant son art, les «préconceptions» de son art; ce qui

l'intéresse le moins, c'est le sujet, là justement où résidait la force

poétique de l'art de Michel Fokine. Mais qu'il rencontre un thème dont

il puisse épouser la grandeur et qui s'accorde à ses recherches, et il

conçoit le _Sacre du Printemps_. Considérons _Jeux_ comme des exercices

et montrons-leur quelque indulgence en songeant à ce qu'ils nous ont

préparé.

Les musiciens ne comprirent pas que Claude Debussy eût toléré cette

interprétation de sa musique. Les gens du monde, les abonnés, trouvèrent

cela «assez joli» ou même «frais», selon leur entourage, ou «hideux» et

«impertinent». Le fameux «tolle» de la prude presse parisienne, à propos

de l'_Après-midi d'un Faune_, les prétendues indécences que des coureurs

de music-halls et de revues de fin d'année découvrirent et signalèrent

dans cette admirable scène antique, on en voulait, à tout prix,

l'équivalent, sinon l'aggravation, dans _Jeux_.

*

* *

Il faut se placer d'une façon nouvelle en face d'un art neuf, qui veut

s'élever, se purifier, peut-être aller trop loin dans le symbole. Je ne

sais encore si l'on n'abuse pas de la «stylisation», si l'on peut

schématiser chorégraphiquement la Jeunesse, l'Effervescence, l'Émoi du

Plaisir juvénile, la Terreur panique causée par les forces de la nature.

Si Diaghilew était le prophète de l'avant-garde, nous comptions sur lui

pour nous découvrir le bel Avenir. Or, tout à coup, nous nous sommes mis

à douter de lui et avons ri de sa foi en Nijinski, _auteur_; cependant

l'on pourrait établir des rapprochements entre l'esthétique de cet

_auteur_ et les danses habituelles de l'Opéra...

Chacune de celles-ci était un signe convenu, un symbole où Stéphane

Mallarmé se plaisait. Pour Nijinski, «l'expression schématique de l'état

d'âme» se substitue aux turbulences académiques et conventionnelles; de

même, pour le néo-impressionniste Henri Matisse, une géométrie des

taches tient lieu de l'équilibre secret des «valeurs» et des rapports de

tons.

Encore une fois, dans l'art moderne, il y a un désir presque universel

de retour aux formes simplifiées des primitifs, même des Barbares.--Si

je voulais décrire _Jeux_ ou le _Sacre du Printemps_, ce serait comme de

la statuaire.

Ce qu'un sculpteur comme Maillol réalise avec l'argile, Nijinski l'a

peut-être entrevu, peut-être accompli dans le vif.

Selon M. Henri Bergson, l'une des plus fréquentes causes du rire, c'est

le cas où un de nos semblables, devant nous, rompant l'harmonie du

corps, par accident, par infirmité, prend l'aspect d'un automate, semble

perdre contrôle sur lui-même. _Jeux_ et encore davantage le _Sacre_,

déclenchèrent un rire irrépressible chez les spectateurs, ou les

blessèrent comme une offense, comme la peinture des cubistes...

Sur l'affiche, il nous est donné trois noms d'auteurs pour le _Sacre du

Printemps_: Roerich, Nijinski et le génial musicien, Igor Stravinsky. M.

Henri Ghéon se demande: «Qui a fait cela?»

«Cette question préliminaire, que nous ne pouvons pas éluder, pourtant

n'a de sens que pour les Occidentaux que nous sommes. Chez nous tout est

individuel... Il n'en est pas de même chez les Russes. S'il leur est

impossible de communiquer avec nous, lorsqu'ils sont entre eux, ils ont

une extraordinaire faculté de mêler leurs âmes, de sentir, de penser la

même chose à plusieurs (cette fusion des âmes n'est-elle pas en partie

le sujet des romans de Dostoïevsky?). Leur race est trop jeune encore

pour que se soient construites en chaque être ces mille petites

différences, ces légères mais infranchissables défenses, qui abritent le

seuil d'un esprit cultivé. L'originalité n'est pas, en eux, cette

balance fragile de sentiments hétérogènes qu'elle est en nous... C'est

pourquoi elle peut s'engager et se perdre un instant dans les autres.»

La source même de nos opinions, notre conception esthétique sont

modifiées par le _Sacre du Printemps_, ouvrage le plus réussi, invention

la plus «menée au but» que nous ayons eu à applaudir, depuis...

Wagner?...

Igor Stravinsky avait déjà écrit l'_Oiseau de Feu_, bijou oriental, et

_Petrouchka_, drame de baraque, parade de pantins, qui, après nous avoir

divertis, nous a touchés par son pathétique. _Petrouchka_ était,

néanmoins, encore un tableau de la Russie et d'une époque très définie;

Alexandre Benois avait peint, en illustrateur, les toiles de fond, et

dessiné, en caricaturiste, une foule populaire du Pétersbourg de 1830.

La symphonie savante, transcription musicale des bruits forains,

atmosphérique, légère, polyphone, discordante jusqu'à nous faire

tressauter, demeurait néanmoins amusante et familière, avec ses valses

d'orgue de barbarie et ses cornets à piston.

Mais Igor Stravinsky, nous le savions depuis quelque temps, subissait

une crise; son esprit enclin au mysticisme était attiré vers des régions

plus hautes.

L'écueil, pour un compositeur, est toujours dans le choix d'un poème; si

le musicien souhaite s'écarter des voies frayées et s'il n'est lui-même

poète autant que musicien, il cherchera en vain le collaborateur de ses

rêves. Je me souviens des descriptions que me donna jadis, de sa

conception dramatique, mon cher Claude Debussy: pas d'individus; des

nuages sur la mer, des foules dans la nuit, des phénomènes

météorologiques! Peut-être ces visions qu'il dépeignit, par de si beaux

sons, dans sa série de _Nocturnes_? J'imagine que Stravinsky se posa les

mêmes problèmes et que ses objections furent identiques; tout libretto

mettant aux prises des caractères humains, des _individus_, est

antimusical et restreint le compositeur.

Dans des causeries avec Nijinski, les deux artistes en vinrent à se

prononcer pour une sorte de fresque animée des âges mythiques de la

Russie. Roerich, érudit archéologue et peintre, proposa différentes

légendes russes primitives, païennes, entourant le culte originel du

Soleil et de la Terre. Stravinsky travailla sur ce libretto, puis, de

même que Nijinski pour la danse, le trouva trop précis encore pour sa

musique. Ces idées à la russe, d'esprits capables de nourrir en eux de

longs desseins, revêtirent tour à tour des formes dont aucun des trois

collaborateurs ne songeait même à délimiter sa contribution personnelle.

Le _Sacre_ est une oeuvre de foi commune, profonde et ingénue, d'un art

hiératique et «primitivement» humain, dans un vague panthéisme, spécial

à ces rêveurs émotifs, qui n'ont en somme avec nous que des rapports

très superficiels, et ne nous rejoignent presque jamais par le fond de

leur pensée; effrayant peuple dont on peut tout attendre.

Le symbole a, pour ces hommes qui nous étonnent et nous inquiètent, la

force de la réalité. S'ils réalisent leurs concepts, d'une telle

maîtrise--et d'une technique sûre, ainsi qu'ils viennent de le

faire,--faudrait-il dire qu'ils donnent une forme, proposent un exemple

(peut-être inutile, mais l'avenir nous le dira) aux artistes de notre

vieille Europe, troublés de venir, si tard, faire entendre une voix

d'avant la mue? Rien, chez un Russe, n'est impossible; rien n'est

paradoxal, ni choquant pour sa raison, s'il croit voir de la Beauté dans

quelque chose. Il rêve, il s'exalte, il possède une patience, presque

infinie, d'Oriental.

Nijinski s'était mépris comme collaborateur de Claude Debussy; nous

fûmes sévères, péremptoires, et le voici qui retrouve sa vérité, en

compagnie de ses compatriotes, ces Slaves que sépare de nous une cloison

étanche. La France n'a pas failli pourtant à influer, au moins, sur la

partie plastique de l'ouvrage dont nous nous occupons, car la France

fascine par le prestige de ses peintres le monde entier. Sans Gauguin et

l'École de Pont-Aven, le _Sacre_ eût été autre, quant à la plastique.

Dès le lever du rideau, le décor, peint par Roerich, nous a situés dans

une atmosphère cézannesque. Des verts tendres, mais crus, de lourdes

taches roses, une simplification austère des lignes et des tons. Des

jeunes filles parurent, le masque barbouillé de rouge, comme des

«sidonies» de village; ce n'étaient pas des danseuses, mais bien des

figures, telles que Gauguin les schématisait, en ses toiles

bretonnes.--Bretagne? Tahiti? Où étions-nous? Mais quelle qualité de

coloris, quelle joie pour nos yeux, ou quelle douleur, selon nos

habitudes et nos goûts!

Ces exercices gymnastiques plutôt que chorégraphiques, ne font qu'un

avec la symphonie, il faudrait dire, plutôt, avec les rythmes de

l'orchestre. Sont-ce les eaux qui montent, le Déluge, l'arche de Noé,

gens et animaux enfermés dedans? Ce que nous entendions, nous ne

l'avions jamais ouï auparavant; ou bien peut-être dans la forêt pendant

une tempête, ou sur mer à bord d'un navire luttant contre l'orage; et

parfois aussi, nous nous croirions dans une cour de ferme, quand, par

une matinée chaude de juin, les coqs, les canards, les vaches, les

oiseaux dans les arbres, tous réjouis du soleil, confondent leurs voix

avec le bruit métallique des seaux d'eau, le tam-tam régulier de la

batteuse, les meubles remués dans la cuisine, les appels des garçons

d'étable, et le hennissement des chevaux de labour. Persiennes closes

contre l'ardeur du jour, j'ai souvent tâché d'analyser, au réveil d'une

sieste, cet indescriptible frémissement animal et mécanique. C'est cela,

dont Igor Stravinski parfois nous donna la sensation, mais musicale et

mélodique, ultra-polyphonique, et si claire, si ordonnée, que le premier

acte du _Sacre_ est une sorte d'ensemble qui se tient, comme une fugue

de Bach, et qui serait faite des plus improbables dissonances. Le

crescendo, vers la fin, dans un halètement de bûcherons qui s'acharnent

après un hêtre; ce rythme, comme d'une drague dont la chaîne serait

prise dans le fond de la mer, pourrait se prolonger indéfiniment; les

premières notes, ce sont celles que nous avons entendues en nous

réveillant; les dernières se perdent, lorsque nous nous rendormons; ce

bruit est celui du vent ou de l'océan, il s'assoupit, mais ne cesse pas.

Que dire de l'entrée des vieillards-ours, puis de la danse sacrale de

l'Élue? Après un prélude qui nous ramène encore en pleine campagne

crépitante d'insectes, le second acte, beaucoup plus déconcertant pour

l'oreille que n'était le premier, me parut simplement terrifiant. Que

des spectateurs, même non prévenus, aient ri, au lieu d'être saisis

d'une sorte d'angoisse, demeure inexplicable. L'on pouvait, à la fin,

être furieux; on pouvait se colleter de loge à loge et s'insulter comme

on le fit, mais ces plaisanteries, ces mots de collégiens, pendant que

se célébraient sur la scène les rites funèbres de la Demoiselle Élue? M.

Henri Bergson dirait: que nous rions, en face d'un automate passant du

repos à une sorte de délire réglé et mécanique.

Ne croyez pas que derrière le rideau, les auteurs, anxieux de recueillir

des applaudissements, se soient sentis pris de faiblesse. Au contraire.

Cette oeuvre grave, mûrie, surgie d'une association fraternelle, il

semble que les librettistes, le musicien et le chorégraphe, le peintre

aussi (mais, se demandait-on, qui avait brossé les décors?), que tous

ces membres d'une étroite confrérie, aient obéi au génie de leur race,

s'oubliant eux-mêmes, ainsi que leurs futurs publics. Le _Sacre du

Printemps_ reste anonyme comme une église gothique; la signature des

auteurs veut s'effacer. Cet ouvrage si original et plein de révolte est

une inconsciente protestation contre le particularisme dont nous sommes

desséchés.

L'orgueil d'Igor Stravinsky est bien connu; il déborde sa conversation.

De tous les musiciens, il est le plus imité, si original, si nouveau,

que Debussy lui-même semble hanté de ses harmonies. Les succès de

Nijinski, comme danseur, l'ont pu rendre vain aussi. Mais ces deux

artistes eurent, pendant le cours des représentations orageuses du

_Sacre_, une tenue trop rare chez les auteurs sifflés. Le présent

n'existait plus pour eux, si ce n'est qu'ils se rendirent à l'évidence:

ils n'étaient pas compris. Mais ils pouvaient attendre!

Je me repentis presque de leur avoir dit mon enthousiasme, sans qu'ils

m'aient accordé le loisir de leur en donner les raisons. Le premier

soir, après un souper offert aux protagonistes de l'ouvrage, quelqu'un

qui les accompagna jusqu'au matin m'a raconté la poétique et silencieuse

promenade que firent ces artistes au Bois de Boulogne. Ils voulaient

attendre l'aurore, ainsi qu'ils ont coutume de le faire «aux Iles» à

Saint-Pétersbourg, suprême délice de ces rêveurs éveillés, pour qui la

lumière d'une aube printanière prend une éloquence mystique.

Ils auraient été reconnaissants à qui eût interdit la seconde

représentation du _Sacre_. Paris avait été choisi comme la capitale de

l'intelligence et le nouveau théâtre des Champs-Élysées comme le lieu

entre tous où ils rencontreraient le moins de parti pris, de mauvaise

volonté, à recevoir un message dont ils garantissaient, au moins, la

candide sincérité; mais Paris-Babel, en cette occasion, n'eut pas

d'oreilles pour la langue russe.

J'achevais d'écrire ces lignes, au fond de la campagne, quand, avec

beaucoup de mélancolie, je dus suivre les dernières phases, les sursauts

suprêmes de la direction du nouveau théâtre. L'effort passionnant qui,

depuis dix ans, grâce à son directeur, rénova la mise en scène, je

pourrais dire, l'art à la scène, le voilà anéanti, comme si le

martèlement des pieds lourds, les trépidations des danses réglées par

Vaslav Nijinski avaient fait crouler les tréteaux. Le théâtre de

l'avenue Montaigne est réduit à fermer ses portes, après avoir présenté

un chef-d'oeuvre conçu pour son cadre, et qui demeurera le principal

honneur de sa courte existence. Le public fit comprendre que de si

hautes ambitions n'étaient point nécessaires pour le conquérir, car il

était incapable de patience et de cette petite dose de respectueuse

sympathie pour de nobles artistes, quand il ne le comprenait pas tout de

suite.

Au même instant, M. Jacques Rivière consacrait, dans la _Nouvelle Revue

française_, un article merveilleux d'intelligence à l'étude du _Sacre_.

M. Pierre Lalo, lui-même, n'avait-il pas tenu à écrire, longtemps après

son premier feuilleton du _Temps_, une seconde critique dans laquelle il

reconnaissait l'exagération de sa sévérité, motivée de prime abord par

l'hyperbole des louanges agressives?

L'été et l'automne nous séparent de la dernière saison du théâtre

nouveau. Le _Sacre_ s'est tranquillement installé à côté des quelques

oeuvres modernes dont les musiciens s'alimentent. Si cet art est devenu

une de nos plus chères convictions, il n'a pas encore conquis le public;

attendons! Quelqu'un bientôt lancera des trapézistes dans le plafond de

Maurice Denis... Mais quoi! le Music-Hall, c'est l'avenir!

Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas · 第 30 / 46 题