(_Revue de Paris, 1913_).
Toutes les formes de l'art décoratif et théâtral, depuis la plastique
animée, vivante, jusqu'à la peinture, l'architecture et la statuaire, le
drame, la musique, la chorégraphie, l'orchestre: tels sont les nombreux
sujets qui, d'avril à juillet, ont capté notre esprit.
Des noms, célèbres partout, ont été prononcés en 1913 à l'occasion
d'opéras, de pièces, de partitions et de l'inauguration du premier
théâtre d'art moderne qu'on ait construit en France. Si les opéras de
Richard Strauss avaient été montés, comme ils devaient l'être, la série
eût été à peu près complète, des ouvrages dont Paris eut la révélation.
Car ce furent: _l'Annonce faite à Marie_ de Paul Claudel, la _Pénélope_
de Gabriel Fauré, _la Pisanelle_ de d'Annunzio, _Jeux_ de Debussy, _le
Sacre du Printemps_ d'Igor Strawinsky, deux ouvrages de Moussorgsky, des
compositions de Ravel et de Florent Schmitt, un plafond considérable de
Maurice Denis, un petit chef-d'oeuvre de décoration par Édouard
Vuillard, enfin de l'architecture et de la sculpture dans la salle de ce
théâtre des Champs-Élysées actuellement aux prises avec de si graves
difficultés.
J'omets exprès d'autres «attractions», qui s'ajouteraient à cette liste
si ceci était plus qu'un résumé. J'écris: «attractions», ce mot
désignant d'ordinaire, curiosités, _phénomènes_ des Magic-Cities; parce
qu'hélas! si quelques-uns prennent au sérieux l'oeuvre de l'artiste, le
public auquel les artistes sont, bon gré mal gré, contraints de
s'adresser, semble confondre dans une même hâte dédaigneuse, avec les
baladins et les acrobates, tout homme qui crée. Si bien que tant de
peine, tant de labeur, de talent, d'ingéniosité, de foi, le produit d'un
long travail obscur et silencieux, enfin voit le jour comme la bête qui
sort du toril, est mise tout à coup en présence d'une foule prête à huer
son premier faux pas. Le créateur reste dans la coulisse, collant son
oreille aux portants, à attendre ce que déclareront ses juges, ceux
auxquels il n'a souvent pas songé jusqu'à la minute solennelle, et
pourtant de si peu de conséquence, où il va jouir de l'illusion du
triomphe, ou se désespérer d'une défaite.
D'un côté de la scène, les conversations futiles vont leur train, entre
gens engourdis par un trop bon repas. Pour occuper deux heures de
demi-sommeil, ils écouteront les bribes d'une pièce, quelques notes de
musique, dix à peine sur cent d'entre eux sachant même le nom de
l'auteur. Dans la salle aussi, ce sont les confrères et les critiques,
un peu plus informés que le public payant, mais plus prévenus pour ou
contre la victime invisible et solitaire, prêts à ouvrir les écluses à
leur bile, ou, pire, au sirop de leurs louanges. Derrière le rideau, les
mêmes jalousies, les mêmes haines; mais aussi l'éternelle candeur du
jeune ou vieux débutant de ce soir, auteur ou interprète pour qui cette
heure est «historique», où le monde ne s'occupe, croit-il, que de lui.
Au néophyte ou au vieil auteur, n'essayez point de parler raison,
ceux-ci ne semblent s'apercevoir de la présence de leur prochain qu'à la
minute des applaudissements ou des sifflets. Puvis de Chavannes manquait
mourir à chaque vernissage d'un Salon où il exposait. Meilhac partait
pour Saint-Germain, les soirs de première.
L'expérience nous conseille de ne jamais exhiber, ou de garder devers
nous, aussi longtemps que possible, le fruit de notre cerveau; malgré ce
que M. Degas enseigne à ses disciples de belle mais inapplicable morale,
l'_oeuvre_, même quand nous affectons d'ignorer le public, lui est
destinée. Bien rares, nous le savons, ceux-là qui créent par ordre d'un
démon intérieur. S'il est des maniaques prêts à brûler, après l'avoir
achevée, l'oeuvre de toute une existence, l'homme normal s'exprime pour
forcer l'attention de ses contemporains, gagner son pain quotidien, des
loisirs, ou ces couronnes de lauriers par quoi l'on nous distingua dès
l'école et que nous tiendrons toujours pour désirables, puisqu'elles
nous confèrent une suprématie que chacun, de bas en haut de l'échelle
sociale, convoite à sa façon.
Artistes, auteurs et public, de par la force des choses, nous avons
entre nous des rapports nécessaires, si pénibles qu'ils soient devenus.
Les uns et les autres s'entr'influencent, à travers la rampe de feu qui
les sépare. Bien plus: tout le monde envahit la scène, veut mettre la
main à la pâte, pour le moins conseiller, en une dangereuse promiscuité
d'amateurs, d'interprètes professionnels ou mondains, d'auteurs qu'à
peine distingue un talent (il court les rues), et à quoi vous
préféreriez la gaucherie.
Le consommateur d'art serait aussi curieux à étudier que le fournisseur
de nos plaisirs intellectuels. Qu'est le public parisien? et a-t-il une
opinion? Chaque catégorie d'artistes a le sien, petit ou grand, jusqu'au
jour où, la gloire venue, mais on ne sait d'où ni comme, le nom
prestigieux se répand, compte par lui-même et à part de l'oeuvre. Mais
c'est là une période de _statu quo_, de quasi-mort. Dans la foule qui
nous lit, écoute et regarde nos ouvrages, deux catégories: le «gros
public» et la minorité, les gens de goût. Et c'est la minorité d'où se
propagent des sortes d'ondes mystérieuses, tantôt rencontrant des
obstacles, puis allant plus loin, souvent arrêtées avant d'atteindre ces
masses occultes, anonymes, qui reçoivent le choc tout en ignorant qu'il
vient d'une élite qui ne se démasquera que beaucoup plus tard. Elle a
tiré la ficelle des marionnettes.
Un auteur illustre et fêté, à qui je parlais un jour d'André Gide,
s'impatientait:--«Vos génies sont toujours des inconnus!» L'influence
actuelle d'André Gide sur la jeunesse, mon Académicien ne la nierait
plus, mais mon Académicien est mort et ses livres sont oubliés.--Peu de
gens éprouvent le besoin de comprendre, d'aller au fond des choses; peu
s'y intéressent, sentent, savent voir par eux-mêmes, mais ils enragent
si nous le leur disons. Il leur faut des directeurs de conscience, un
Baudelaire, «aux idées abondantes, coordonnées et systématiques».
De Henri de Régnier, cette belle page: «Le poète, pensait-il, ne doit
rien ignorer de la nature du beau, ni des façons de le reproduire. Sa
compétence esthétique doit être universelle. De là, chez l'auteur des
_Fleurs du Mal_, un sens critique expert et suraigu et cette curiosité
intellectuelle qu'il appliquait simultanément à l'art et à la vie...
rien ne lui était indifférent à cause du rythme qui est dans tout. Il
jugeait un usage comme un tableau, une foule comme un paysage, un esprit
comme un cristal, car la pensée a ses réfractions. La connaissance des
formes l'induisait à celle des sentiments.»
Aussi bien Baudelaire ne se trompe pas. Il humait de loin l'âcre odeur
du chef-d'oeuvre, comme le marin s'approchant de la Corse, d'où,
raconte-t-on, il émane un secret parfum, comparable à nul autre. A
chaque époque, il y eut _un goût_; aujourd'hui, il y a _des modes_; mais
au-dessus d'elles est le _bon goût_. Si dans la discussion vous
prononcez ce mot-là, quelqu'un prendra l'air blessé, vous interrompra:
«j'ai le mien, vous avez le vôtre. Quel est _le bon_?»--Ne jouons pas
sur ce mot, brandon de discorde. Oui, le goût existe. Il n'y en a qu'un
seul en art; contrairement à l'animal qui ne préfère pas une fleur à un
os, l'homme inventa le goût qui comporte un maximum de perfection. Quel
en est le critérium? Il nous semble que c'est l'approbation fraternelle
d'une élite--la véritable--autour d'une même oeuvre, sans souci des
différences de cénacles et de la colère du public. L'avenir et
l'histoire ratifient toujours cet infaillible choix.
On ne «juge» pas une fois, par hasard; pour qu'un jugement ait du poids,
il faut qu'il fasse partie d'un ensemble, d'un système. Sans nier le
danger des opinions du professionnel, je tiens du moins qu'il a ses
raisons à donner, des parti-pris souvent insupportables, des passions
exagérées comme ses dédains; mais les artistes et leur entourage
_éprouvent des sensations_ et peuvent vibrer parfois à la première
rencontre d'une oeuvre nouvelle. Tout vaut mieux que d'indolents et de
trop légers oisifs, qui nous disent: à vous seuls, qui conçûtes, à vous
qui interprétez le soi-disant chef-d'oeuvre, incombent la peine et la
responsabilité; à nous, le plaisir de déguster et, ayant payé, si nous
ne sommes pas contents, le droit de le dire très haut!
L'enthousiasme ou le dénigrement ordonnés par la mode sont aussi
irritants et moins excusables que la crédulité de celui qui, ne
comprenant pas, s'écrie: «On se moque de moi!»; donc l'innocent, le
crédule abonné des opéras, l'habitué des ouvertures officielles
d'expositions, croit possible qu'un artiste, de parti pris, lui fasse
une mauvaise farce, sans réfléchir que cet artiste serait la première
dupe d'un aussi niais calcul.
*
* *
Peu d'artistes s'asseyent à leur bureau, ou devant un chevalet, sans
imaginer leur oeuvre allant déjà porter son message à la foule. Voilà
qui, dans une certaine mesure, serait légitime, si cette foule était de
même race, sinon de même éducation, que l'artiste.
Une voix qui, peut-être, éveillerait l'écho au bout du jardin, nous
ambitionnons qu'elle s'enfle et résonne jusqu'aux confins du monde, que
toutes les nations nous entendent, et notre voix se brise dans cet
exercice de ventriloque. La France donne encore le ton; de partout on
continue d'affluer vers Paris, vers ce que nous produisons, ou pour nous
demander d'approuver le bagage cosmopolite. Notre sort est de produire
et de juger les autres, de consacrer les réputations étrangères, de tout
voir et de garder notre marque de fabrique, notre personnalité... tout
de même.
M. Serge de Diaghilew, un des hommes les plus cosmopolites que j'ai
rencontrés, m'avouait son dépit, comme il croyait s'apercevoir d'une
«certaine résistance», pour ne pas dire mauvaise volonté, chez les
Parisiens, qui, depuis dix ans bientôt, applaudissent à ses successifs
apports d'art russe. Je lui demandai: «--Pourquoi ne vous passez-vous
pas de nos suffrages, au moins pour quelque temps, vous que l'on désire
et appelle partout à la fois, et qui vous plaignez d'une tendance
réactionnaire en France?--C'est que, me répondit-il, nous ne travaillons
que pour vous. Vous êtes trente personnes à Paris, les juges seuls
capables de me délivrer un passeport. Tant que vous ne me l'avez pas
donné, je suis inquiet. Un Gluck, un Chopin, il y a longtemps de cela,
sentirent pareillement. Wagner aussi, mais il ne vous pardonna jamais
l'aventure de _Tannhäuser_!»
Les propos de M. de Diaghilew, je les rapporte parce qu'ils expriment le
sentiment d'un étranger remarquable. Il allait bientôt constater
l'attitude indécente du public, vis-à-vis du _Sacre du Printemps_,
première oeuvre vraiment forte, décisive, d'un jeune Russe, et qui fit
présumer ce public d'une décadence, mais aussi... quel triomphe dans
tous les milieux qui comptent selon l'impresario! Nous sommes à la
fin de quelque chose; peut-être de cette longue période de
l'impressionnisme, que nous avons créé? Prenons le mot dans son sens le
plus étendu, car, réservé à la peinture, il y a une quarantaine
d'années, l'impressionnisme a envahi toutes les branches de l'art. Nous
en sommes maintenant saturés, et quoique nous ajoutions les préfixes,
_néo_, _post_, c'est toujours d'une esthétique qu'il s'agit, où la
raison, la pensée ont moins de part que les sens. La pensée, de même que
la main de l'artiste, s'est mise à trembler comme ces globules qui
s'élèvent du sol sous l'action de la chaleur, et que nous voyons monter,
se perdre dans l'air, par certains midis de plein été.
Nombre de productions exquises durent tout leur charme au désordre de
l'exécution, à une phrase inachevée, par crainte de platitude ou de
vulgarité; nous sommes trop redevables à l'impressionnisme de délicates
jouissances pour entamer son procès, mais il nous déshabitua de l'effort
des longues périodes, il nous rendit paresseux.
Aussi bien, l'impressionnisme est à court de ressources; à sa place nous
attendons qu'on mette autre chose. Nous demandons des oeuvres, mais on
ne nous propose encore que des théories, promettant un retour à des
formes classiques. Certains artistes, gonflés de sensualité, s'infligent
de sévères règles de composition, préférent se guinder au risque de se
dessécher. Les autres se déboutonnent et montrent une fausse parure, un
vulgaire clinquant[11].
[11] En relisant ces lignes (janvier 1920), je m'aperçois que M. André
Lhote eut des prédécesseurs avant la guerre.
Qui dira tout ce qu'il faut être ou ne pas être aujourd'hui, pour
mériter le nom d'artiste dans certains milieux? Je ne sais qui
fréquenter. Vous sentez-vous à l'aise hors de votre atelier ou de votre
cabinet? J'aimerais à causer avec des confrères, mais nous ne nous
entendons pas; alors quoi? Féliciter cette dame de sa jolie toilette ou
de son thé? Mais elle veut causer d'Art. Attention! vous allez, madame,
perdre le meilleur de vos attraits et nous ne nous comprendrons pas non
plus. A la minute où je suis entré chez vous, vous vous êtes mise à
penser aux choses que j'ai laissées chez moi. J'y ai consacré ma vie, et
elles ne sont pour vous qu'un aimable passe-temps. Je sens que vous
préparez une danse, un livre ou peut-être une fresque...
*
* *
Le véritable intérêt de l'esprit humain s'est peut-être éloigné de
l'Art. L'homme, tout occupé à la conquête des airs, regarderait-il
ailleurs? Nos enfants préfèrent une dynamo ou un semblant de télégraphie
sans fil, aux plus alléchantes images. On en vient à se demander s'ils
sauront, plus tard, regarder un tableau ou un paysage, réciter un poème.
Impossible, pourtant, de ne pas constater un redoublement d'énergie chez
les artistes, peut-être à la façon des jeunes malades si pleins de hâte
et de fièvre, parce qu'ils sentent leurs jours comptés.
Je nous croirais plutôt parvenus à la phase extrême d'un long
développement intellectuel; notre sensibilité se modifie dans des
conditions compliquées par nos trop nombreuses connaissances, par la
désastreuse information mondiale, qui nous internationalise et nous
dissémine. Dans l'avenir, la France restera-t-elle encore à la tête du
mouvement? Va-t-elle présenter au monde étonné une magnifique fleur
nouvelle, double, le résultat d'un nombre infini de croisements et de
sélections? Le vent nous apportera-t-il de l'Est des graines qui,
tombant sur un sol différent, donnent une floraison sans analogie avec
les plantes d'où elles furent soufflées dans les airs?...
Paris est devenu une vaste gare centrale. Nous ne sommes que tolérés
chez nous, quoiqu'on nous prie, par habitude, de donner notre suprême
verdict.
*
* *
Une autre cause de désarroi et de méprise, nous la trouverions dans les
rapports qui unissent, nous l'avons vu, les artistes au «monde». Les
vrais et les faux, pêle-mêle, sont appelés de leurs ateliers dans les
salons. Deux éléments, qui jamais n'eussent dû se mêler, on essaye de
les incorporer l'un à l'autre; en vain, l'artiste et le client étant
d'irréductibles ennemis. Le créateur est un solitaire, il épouvante par
ses hiéroglyphes. Alors même qu'il s'exprime sincèrement, ceux qui
l'écoutent se méprennent sur le sens de ses paroles. Quelquefois il est
à moitié compris, alors c'est la confusion. L'influence d'un artiste
d'exception, pourra être désastreuse. Mais l'éducation de l'oeil et de
l'oreille sera sans limite et je crois volontiers qu'un nouveau message
apporté par le génie d'un Rimbaud, d'un Mallarmé, d'un Cézanne,
renouvelle notre vision ou une langue. Néanmoins, l'oeuvre originale
d'un écrivain, d'un peintre ou d'un musicien est un _tout_. Ceux qu'elle
influence n'ont pas le droit de s'appuyer sur elle pour commander à
notre admiration.
Agréables pour l'amour-propre d'un maître, les contrefaçons de sa
manière, son école, ses imitateurs de la première heure; mais, au moment
où il paraît, ses faiblesses et ses formes les plus extérieures servent
seules de modèle.
Aujourd'hui, le succès et l'insuccès d'un ouvrage ont leur importance
sociale. Réjouissons-nous qu'il y ait encore une place réservée pour les
questions d'art. Mais la qualité de notre production, si différente de
tout ce qui précéda, imparfaite, nerveuse, fruste, ou visant trop «à
l'effet», n'est-elle pas comme l'incertitude de l'opinion, la
conséquence d'inéluctables conditions d'époque? Mercure est entré dans
la ronde des Muses.
Le public se dépouille de ce qui est sa raison d'être, par vanité et
esprit d'imitation. Et il croit qu'il va s'amuser... car on ne veut plus
s'ennuyer, en compagnie de l'art.--Fort bien, sage parti! mais ce n'est
pas le moins comique du spectateur, calé dans sa stalle, que de temps à
autre, en de solennelles circonstances, il s'agite, tâte son
portefeuille, croie qu'on l'a volé! Alors, il s'agit le plus souvent
d'un chef-d'oeuvre. Le monsieur siffle, insulte. A ces représailles, on
ne peut opposer qu'un sourire. Ce serait, pour le convaincre, toute une
éducation à recommencer.
*
* *