FRÉDÉRICK WATTS

Cette étude fut d'abord écrite pour une revue, après l'exposition

posthume du maître anglais, comme M. Armand Dayot me demandait quelques

lignes qui commentassent des reproductions en blanc et noir de toiles

inconnues en France. J'avais trop peu de place pour donner aux lecteurs

l'idée de cette oeuvre énorme et les raisons que j'ai de l'admirer tant.

Watts est un des plus importants artistes que je présentais dans «Essais

et Portraits» et je ne lui consacrais que cinq pages; au moment où je

les relus--avril 1916--venait de paraître un article saisissant, de M.

Pierre Mille: «La fin du Gentleman». La conscription générale était sur

le point d'être adoptée par l'Angleterre, qui, en face du péril

européen, renoncerait les avantages de caste qu'elle avait conservés,

bouleversant les traditions qu'elle était la dernière des aristocraties

à maintenir. Le sens de l'oeuvre et la vie de Frédérick Watts prirent un

sens social, s'éclairèrent, comme tant d'autres choses, au reflet de la

guerre.

Pourquoi Watts était-il demeuré si étranger à nous? Pour les mêmes

raisons auxquelles est due l'incompréhension mutuelle des Anglais et des

Français, persistant, même depuis qu'alliés nous répandions, côte à

côte, notre sang pour une même cause.

*

* *

En 1919, dans un coin de salon, j'aperçois le grand corps souple d'un

homme âgé, une tête aux cheveux gris mais de physionomie jeune, des yeux

d'enfant, le teint frais de ces Anglais, qui, au cours d'une longue

existence de labeur intellectuel, n'ont pas manqué un seul jour de

prendre l'air, de se livrer à un exercice hygiénique. C'était Mr.

Balfour, pareil à ce qu'il se montrait, il y a de cela vingt-cinq,

trente, quarante ans dans d'autres salons, à Londres ou à la campagne,

entre deux parties de tennis. Cette «éminente figure politique» mérite,

elle, du moins, l'épithète tant à la légère et complaisamment accolée au

premier venu des diplomates, comme aux artistes et aux comédiens.

Mr. Balfour connaissait sans doute peu Paris, avant la Conférence et son

séjour forcé parmi nous; ou bien il le connaissait, comme la plupart de

ses compatriotes, pour y avoir dormi quelques nuits entre deux gares, en

route pour ses vacances à Cannes ou à Rome. Combien notre monde doit

être une surprise de toutes les minutes, pour un tel insulaire de

l'époque victorienne! N'est-il pas la dernière incarnation, ou presque,

d'un type d'homme de naguère, dans une société à peu près abolie et si

belle, si douce, que ceux qui y vécurent pourront malaisément se

consoler de sa disparition? Et Mr. Balfour semblait promener sa

souriante philosophie dans de fébriles et anxieux cercles parisiens, tel

qu'à l'époque de la reine Victoria, dans le parc de Holland House, ce

rendez-vous de tout ce qui fut glorieux dans ces temps déjà oubliés de

nous, et si proches cependant...

Deux ministres, des députés, un directeur de journal, avec des dames que

la politique surchauffe, discutaient les événements du jour, près de la

cheminée. Mr. Balfour, à un autre bout de la pièce, causait avec la

seule personne qui, ce soir-là, dans ce milieu parlementaire, possédât

la maîtrise de la langue et l'usage de la société britannique. Quelles

réflexions nous propose, dans le Paris de 1919, un Congrès si gros de

conséquences sociales, et où notre sort devrait être réglé: réunion

d'alliés, dont les meilleurs et les plus fermes nous découvrent, en tant

qu'individus, intelligence et sensibilité, si différents du cliché

qu'ils avaient pris de nous... Ils nous avaient découverts sous le

casque bleu, et nous redevenons autres en habits civils.

Parmi les plus mystérieux cas d'ignorance mutuelle compte celui des

Anglais et des Français: quelques kilomètres de mer séparent deux des

plus anciennes et accomplies civilisations européennes; les Anglais

voyagent; nous voyons des Anglais circuler dans nos rues, rouler sur nos

routes départementales, que tant d'entre nous ignorent, comme nous

ignorons leurs «counties.» Les échanges, les communications faciles et

rapides, suppriment de plus en plus les distances, on disait les

frontières; et néanmoins, ce qu'un commerçant, un financier, un

industriel apprend par besoin professionnel, les politiciens et les

diplomates, les artistes, qui, avant tous leurs compatriotes,

sembleraient devoir étudier cela même, continuent à le dédaigner ou à

s'y méprendre. Un Balfour enfermé, comme il le fut, dans une sorte

d'écrin par les défenseurs de sa sereine tranquillité, fut néanmoins un

des plus avisés, des plus clairvoyants délégués de l'Entente. Son

expérience politique, sa sûre tradition, recueillie des meilleures mains

de ses prédécesseurs ou collègues, pendant un demi-siècle, sa foncière

honnêteté, sa délicatesse, sa culture de «scholar» et de gentleman de la

bonne race, n'était-ce point là tout de même un atout?

L'existence d'un gentleman, la magnifique et délicieuse carrière d'un

homme politique, tel qu'un Balfour, un Disraeli, un Gladstone ou un Lord

Salisbury--et dont ces temps-ci marquent la fin--révolte la conscience

d'un démocrate moderne (qui n'en a d'ailleurs qu'une vague notion). Mais

on se demande parfois, dans quelle proportion, les deux types de

politiciens en lutte, conducteurs de débats, chefs de partis, faiseurs

de lois, et qui assument la responsabilité de nos destins, valent mieux

l'un que l'autre pour le bien public; comment se balancent le manque de

traditions, de lumières générales, et un insuffisant frottement avec les

masses populaires, les classes montantes, les catégories nouvelles de

citoyens.

Ce qui saute aux yeux, c'est qu'à mesure que les intérêts communs de

l'humanité tendent à rapprocher les continents, à unir les créatures en

un seul faisceau, si l'unification des moeurs établit une certaine

ressemblance extérieure entre les races de l'univers entier, d'autres

cloisons se forment, aussi épaisses que jamais, entre les Anglo-saxons

et les Latins, et leur cercle visuel se réduit davantage. Nous nous

«spécialisons» et renfermons dans un particularisme rigoureux; chacun

travaille pour soi-même, écarte, volontairement, par simple paresse, ou

indigence de curiosité, ce qui demande un effort pour être atteint. Par

désespoir de nous comprendre, ou indifférence, nous construisons autour

de nous d'étroites fortifications dans lesquelles se bouchera toute

meurtrière par laquelle nous apercevrions l'horizon.

D'où ces jugements qui déconcertent et témoignent d'une ignorance de

villageois, d'avant les chemins de fer.

Combien y a-t-il d'années que les Gainsborough, les Reynolds, les

Raeburn et les Lawrence sont appréciés de nous? Les paysagistes du XIXe

siècle, Constable, Turner, nous furent imposés à la longue; on dénie

encore à nos voisins d'outre-Manche le sens esthétique, il est convenu

qu'ils ne possèdent pas d'artistes créateurs.

J'écrivais en 1906: «Prévenons dès l'abord le lecteur français qu'on

n'entre pas de plain-pied dans l'oeuvre de Watts. Si vous n'aimez pas à

lever la tête pour voir les grandes figures plafonnantes au-dessus de

vous, négligez ce géant. Si vous ne regardez pas Paul Baudry à l'Opéra,

mais réservez votre sympathie pour quelques pommes sur une serviette

bleue, Watts ne vous convaincra pas. Impossible, dira-t-on, d'être plus

«vieux jeu» et plus démodé que Watts, un de ces Anglais italianisants,

qui, à Florence, à Venise, se firent une conception immuable de la

Beauté, et sur qui l'art moderne n'eut pas de prise.

Un de nos critiques me disait: «Votre Watts? mais c'est un vieux prix de

Rome!»

Un autre: «Watts? c'est le Gustave Moreau des Anglais; je préfère

Boecklin, Lembach, s'il faut choisir dans les écoles étrangères de

romantiques académiques...» Un de mes amis écrit ses romans en face

d'une reproduction de l'_Amour et la Vie_. Comme je lui demandais ce

qu'il savait de Watts, il me répondit: «Rien ou presque rien; les

peintres me disent que c'est un mauvais peintre vieux jeu, quelque chose

comme un... Élie Delaunay, est-ce vrai? Cette composition est charmante,

j'ai depuis longtemps chez moi cette photographie de l'_Amour et la

Vie_... un ancien souvenir d'Exposition universelle... Alors, ça ne vaut

rien? Peinture pour littérateurs?»

Non, Watts fut, nous le dirons tout à l'heure, un peintre pour les

peintres. Si, à propos de Watts, j'avais fait allusion à Fantin, à

Ricard et à Gustave Moreau, c'était pour donner dans un magazine, en

regard de reproductions en blanc et noir, quelque idée de la «matière»

parfois grenue, un peu cotonneuse ou trop travaillée et trop «cuite»,

qui alourdit des toiles telles que la _Jeunesse et la Mort_, telle

composition, tels portraits d'entre 1870 et 1880. La technique perdit

sur le tard, en souplesse, la brosse s'empâta; certaines figures nues

semblent modelées comme des maquettes de sculpteur. Les tableaux de

Watts ne sont pas toujours «de la belle peinture» et Watts, à la fin de

sa longue existence, parut plus soucieux d'exprimer des idées que de

nous donner des jouissances visuelles.

«Peintures à idées»! Mais Odilon Redon n'est-il pas un peindre à idées?

Pourquoi un Redon est-il défendu passionnément par ceux qui

collectionnent des Van Gogh et des Cézanne, et qui n'accueilleraient pas

dans leur galerie un Gustave Moreau ou un Watts? Odilon Redon est-il

plus que Gustave Moreau, un peintre?

Le prestige des méconnus et des «ratés» a perverti l'opinion. Les

merveilleuses _Curiosités esthétiques_ de Baudelaire, critique

infaillible; les livres de Huysmans, de Duranty; les propos de Degas, de

Renoir sur Cézanne, rapportés par des chroniqueurs, mirent en

circulation un langage spécial depuis qu'un marchand de tableaux posa

sur le même chevalet qu'un Fromentin, un Henner, ou un Daubigny par lui

recommandés naguère à sa clientèle, quelque figure de Cézanne et

s'exclama: «Formidable»! Or les jeunes gens parlent de ce qu'on leur

montre.

La carrière d'un artiste est jugée du même point de vue que l'est son

oeuvre, par nous autres, modernes, pour qui une vie de peintre a plus

d'intérêt, si elle fut tourmentée, humble, difficile. Le génie semble

être le privilège de ceux qui luttent pied à pied, contre l'indifférence

et l'incompréhension de leur époque. Nous sommes blessés en constatant

la chance des autres. Il est peu d'exceptions à ce point de vue social

du critique français. Frédérick Watts ne fut pas un martyr. Peut-on

citer Puvis de Chavannes?

Il ne commença, d'ailleurs, à se faire vraiment connaître que vers

cinquante ans, et Chavannes, quoique avide autant qu'un Meissonier de

récompenses officielles, garda son indépendance avec jalousie, même

comme Président d'une grande Société. Il recevait, le matin,

journalistes et élèves, dans sa petite chambre de garçon, contre

l'atelier de la place Pigalle où il ne travaillait jamais. Il dissimula

sa vraie existence d'homme privé, il ne se fût pas laissé confondre avec

un Meissonier ou un Carolus Duran, Présidents aussi de la Société des

Beaux-Arts, tout en sachant, à certaines heures, porter croix et rubans

sur une poitrine bombée de maréchal de France, et recevoir des hommages

dans les banquets nationaux. Mais il ne fut pas de l'Institut!

Il est peu de tâches plus difficiles à notre époque que de concilier la

politique d'une carrière officielle et la noblesse d'une vie de grand

artiste. Or, Frédérick Watts fut un grand peintre et un «officiel», un

grand gentleman (comme un homme d'État au temps de la reine Victoria),

et un reclus.

*

* *

Son exposition posthume à Burlington House formait, quoique incomplète,

un vaste musée. En y pénétrant, on était saisi de remords et comme d'une

honte d'avoir si longtemps vécu, presque sans le connaître, si proche de

ce superbe vieillard qui, en plein Londres moderne, avait été un Titien,

un Tintoret et un Chateaubriand à la fois!

Il fut un poète et un érudit, non pas invisible ainsi que Gustave

Moreau, mais mêlé au monde, comme l'auteur des _Mémoires d'Outre-Tombe_;

et il portraitura les «beautés à la mode», les illustrations de la

littérature, de la science et de la politique, par devoir d'_historien_,

en ami, en grand seigneur chez lequel passe toute personne qui porte un

nom, ou possède une valeur. Ayant eu le bonheur de réaliser ses désirs,

il léguait à la Nation--tant pour la _National Portrait Gallery_ que

pour la «Tate» (musée du Luxembourg britannique)--plusieurs centaines de

ses ouvrages, qui n'iraient jamais chez le commissaire-priseur. Il

dictait le jugement de la postérité et choisissait sa place à côté de

Turner.

Aujourd'hui, l'on visite, dans la Tate Gallery, une salle Turner, tendue

d'une soie rouge, semblable à celle que le paysagiste choisit pour sa

propre demeure, comme fond à ses tableaux. L'Angleterre, reconnaissante,

reconstitua le cadre original de ces poèmes peints, les plus belles

pages de son XIXe siècle; la même piété patriotique a réservé des

galeries pour l'oeuvre du portraitiste _national_, que fut Watts, et

pour ses compositions. Il n'en est pas une qui ne vaudrait un sérieux

commentaire. Esprit d'une rare supériorité, Watts avait fait le tour des

philosophies, des religions, compris les mythes de l'humanité.

«L'art de Watts se tient au-dessus des conditions physiques», a-t-on

écrit; «il remonte aux origines de l'humanité, à ses mythes, et fait

revivre les plus anciennes traditions.» Nous ne pourrions donner qu'une

trop vague notion d'un cycle philosophique qui se développe d'un bout à

l'autre, avec une rigueur absolue, car les illustrations seules

pourraient le faire comprendre.

La mort a surtout préoccupé Watts; elle rôde à travers son oeuvre. Watts

la figure comme une amie bienfaisante et secourable à qui le soldat, le

prince, le mendiant rendent un égal et fraternel hommage. «La maladie

repose sa tête sur les genoux hospitaliers de l'endormeuse; l'enfant

joue ingénûment avec son linceul». «Dans la _Cour de la Mort_, un

nouveau-né sommeille contre le sein de la macabre majesté; le silence et

le mystère gardent le seuil de son palais.»

Dans l'_Amour et la Vie_, une mince jeune femme, aux lignes exquises,

est l'emblème de la fragilité humaine, de sa faiblesse et de sa force à

la fois. «L'humanité monte la rude pente de l'animalité à la

spiritualité.»

La plupart de ces allégories sont chargées de symboles qui m'échappent

parfois. Watts, moraliste et idéologue, avait le désir d'enseigner,

comme nous le verrons.

Je ne tenterai pas ici d'étudier le philosophe; quant au peintre,

quelque style dont il ait cru ou voulu se rapprocher,--antiquité, moyen

âge--il conserve sa manière propre et très moderne. Appelons le un

post-raphaélite. Il marcha seul, à côté des pré-raphaélites, demeurant

un isolé comme tous les grands créateurs. Si sa pensée plana sur des

cimes d'où nous sommes exclus, il fut d'ailleurs un réaliste. A côté de

sa fameuse «Espérance», les yeux bandés, accroupie sur le globe

terrestre, et qui pince la dernière corde de sa harpe, vous verrez, du

Watts réaliste, certain attelage de brasseur, un fardier, des chevaux

fumants dans une rue de Londres, sous la conduite d'un gars aux

vêtements de cuir, et qui font de loin penser à Gustave Courbet.

L'harmonie bleu-turquoise de l'_Espérance_, tableau trop littéraire, et

la peinture robuste des _Fardiers_, les rouges, les oranges de ce

splendide morceau sont deux aspects d'un art presque trop riche et dont

se méfient les apôtres de «l'art circonscrit».

Watts est aussi grand dans un morceau de nature morte que dans ses

fresques du Hall de Lincoln Inn's Field, au Temple. Lors de son

exposition posthume à Burlington House (Royal Academy), _Fata Morgana_,

_Paolo et Francesca_, _Le Jugement_, _Prométhée_, _Orphée et Eurydice_,

_Endymion_, _la Mort couronnant l'Innocence_, centaines de sujets

didactiques, philosophiques, voisinaient avec des portraits majestueux

(tels que le Tennyson), ou familiers; documents sans pareils sur la

société anglaise au XIXe siècle. Dans une étoffe, des accessoires, une

fleur, Watts a des délicatesses inattendues, des raffinements aussi

rares que ceux de Whistler. Dans le portrait de Lady Margarett Beaumont

et de sa fille, qui date de 1859, une certaine robe gris-lilas, est

d'une «matière» de pétale d'iris, où Alfred Stevens[7] excella.

[7] Alfred Stevens, le Flamand; ne pas confondre avec l'Anglais du

même nom, peintre et sculpteur, très grand artiste complètement

ignoré en France, et contemporain de Frédérick Watts.

Je ne connais point d'esquisses, par Watts; toutes ses toiles sont

_achevées_, menées jusqu'au bout, en une maîtrise tranquille, qui

déconcerte quelque peu et dérange nos habitudes.

Watts ne rencontra pas les obstacles que tant de jeunes artistes ont

souvent à surmonter. Ses dispositions furent favorisées par un père et

un grand-père clairvoyants. Élève des _Écoles de l'Academy_ dès dix-huit

ans, puis du sculpteur Behnes, il débuta par un coup de maître. Comme

perfection technique, il ne dépassa jamais l'étonnant _Héron blessé_,

une toile qui peut être mise à côté de n'importe quel chef-d'oeuvre

hollandais, et supérieure à Fyt. Après un premier concours pour la

décoration du Parlement, en 1843, il passa quatre années à Florence,

chez Lord Holland, ministre britannique près la cour du grand-duc de

Toscane. Là, et dans ses voyages à travers l'Italie, il acquit, comme

sir Joshuah Reynolds, toutes les connaissances que comportait encore,

dans ce temps-là, le métier de peindre. Lord Holland était un esprit

éclairé, un grand seigneur fastueux, le propriétaire de ce château et de

ce parc de Holland House, qui sont comme un comté dans l'intérieur de

Londres--alors le rendez-vous de la société, des littérateurs et des

artistes, comme des diplomates et des princes.

Le jeune Watts fut, à la légation d'Angleterre à Florence, plutôt un

secrétaire d'ambassade qu'un élève peintre en tournée d'études.

Malgré les charmes de l'Italie, qui retiennent parfois les Anglais pour

toujours, Watts retourna à Londres, concourut encore pour un panneau à

la Chambre des Lords, il fut victorieux. Ce panneau représente

Saint-Georges et le dragon. A partir de 1848, ce fut une succession

vertigineuse de tableaux de chevalet et de portraits, dont chacun a une

particularité d'exécution ou de conception: paysages symboliques, tels

que le _Retour de la Colombe_ après le déluge; quelques toiles

d'intimité à la Fantin, dont certaine femme assise sur un canapé. La

_Femme au canapé_ appartient encore à la période des savants glacis et

des «jus» à la Delacroix. L'oeuvre de Fantin et de Whistler, que je

venais de voir d'ensemble quand fut exposée celle de Watts, semble

chiche, à côté d'une telle abondance, de cette effarante prodigalité; il

est probable que l'une quelconque des toiles (non symboliques) de Watts

serait fameuse parmi celles de nos petits maîtres préférés. Mais pour

lui, elles n'étaient rien.

Nous passâmes près de Watts, un peu comme le touriste devant un palais

dont il croit que la porte ne s'ouvre pas au public. C'était le temps

des écoles qui durèrent trois ans, des auteurs _d'un livre_, des hommes

qui s'emprisonnèrent dans un système, par crainte d'être appelés

«versatiles». Watts se renouvelait, parce qu'il avait toujours plus à

donner, puisant aux sources que lui offraient l'histoire et la grande

culture classique. Il fut à la plupart de ses confrères peintres ce

qu'est un Balzac à un Jules Renard, un Shakespeare à un Alexandre Dumas.

De rester auprès de votre poêle, ne veut point dire que vous soyez

Descartes.

Watts se nourrissait «des anciens et des habiles modernes», comme écrit

La Bruyère; «on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en

renfle ses ouvrages, et quand, enfin, l'on est auteur et que l'on croit

marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, comme ces

enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur

nourrice.»

Mais Watts ne maltraita point les siennes. Il s'était «nourri des

anciens et des habiles modernes», comme on pouvait l'être au siècle de

La Bruyère, quand «l'honnête homme» avait sa place réservée pour

cultiver ses talents et son esprit à l'ombre des portiques, dans un beau

parc dont il avait la jouissance, sinon la propriété, et où il se

croyait établi pour toujours.

Frédérick Watts était comme locataire à vie de la famille Holland. Le

vieux lord décédé, Watts habita une maison de Kensington, toute proche

du château, qui est, lui aussi, une anomalie dans la Londres moderne.

Je n'oublierai jamais les deux heures que je goûtai, vers 1880, chez le

vénérable vieillard. Sa maison de Holland Park n'était qu'ateliers et

galeries. Dès l'entrée, on se sentait apaisé, dans la «sérénité de l'art

pur». C'étaient des salons pleins de précieux objets où deux dames qui

adoucirent sa fin, _glissant_ comme des ombres, allaient et venaient,

occupées à garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin, dans le

goût archaïque anglais, filtrait la lumière d'une belle journée de juin;

on apercevait, au travers des petits carreaux aux losanges de plomb, le

cavalier héroïque, _l'Énergie physique_, dû au ciseau de Watts, et

dressé au milieu des allées de sable rouge; la mémoire pleine d'un passé

illustre, l'artiste me raconta des anecdotes sur des Français de

naguère, sur la société du duc d'Orléans; puis, apprenant que j'étais

peintre, il porta des jugements inattendus sur nos confrères, car il

était aussi renseigné sur ceux-ci que sur les Vénitiens du XVIe. Le

maître me «raconta» les portraits dont il était entouré, et une certaine

toile, déjà ancienne, une femme dans une robe florentine à crevés de

satin, soutachée de perles, dont il repeignait le fond.

Watts n'avait vu que les beaux aspects de la vie, évolué qu'en les

milieux les plus polis, fréquentant de hautes intelligences dignes de la

sienne.

Une telle existence ne vaut-elle pas la peine d'être vécue?

*

* *

Mais n'est-il pas trop tard pour parler de Watts, que je voudrais faire

aimer et mieux connaître? Je crains de suggérer à des Français la sorte

d'opinion qu'ils se firent d'un Théodore Chassériau, d'un «homme

distingué», d'un dandy; ou qu'un «avant-garde» ne me réponde, comme me

l'écrivait quelqu'un de «distingué» en sortant de la Tate Gallery: «Les

Anglais ont, comme les Belges, leur musée Wirtz...»?

Watts, non moins que Chassériau, fut «un homme distingué», horrible

insulte! Mais, avec son pinceau, il fut le très puissant créateur d'un

vaste cycle où les Dieux, les Héros, fraternisent avec les personnages

du siècle dernier. Si je n'ose le comparer à Delacroix, c'est que je

suis moi-même, avant tout, sensible à cette qualité inanalysable de

«peinture» sensuelle, que possédait Delacroix, comme Rubens, comme

Fragonard, comme Manet et Renoir--qualité qu'on «palpe» parfois chez

Watts, mais qu'il perd quand il devient trop «cérébral».

Mais quel que soit son moyen d'expression, on ne résiste pas à

l'admiration qu'inspire la magnitude de sa pensée. Chesterton nous le

présente ainsi: «Voici un homme dont la dépréciation de soi-même est

intérieure et essentielle, dont la vie est d'un moine, le caractère d'un

enfant, et il a au fond de son âme un si inconscient et colossal sens de

sa grandeur, qu'il peint comme si son oeuvre devait avoir plus de durée

que la Croix dans la Cité Éternelle. Adolescent, il s'attendait à peine

aux applaudissements du public; comme vieillard, il s'étonne encore de

ses succès; mais dans son adolescence anonyme, comme dans sa silencieuse

vieillesse, il peint comme un qui, du haut d'une tour, abaisserait ses

regards, à travers la perspective des siècles, sur des temples

fantastiques et d'inconcevables républiques.

»L'esthétique et la morale d'un Watts ne sont pas, comme chez la plupart

de ceux nés artistes, des sujets à somptueux discours, à développements

pour conférences et dont il y aura des profits personnels à tirer; mais

une règle de vie, comme de se lever de bonne heure, d'être

consciencieux, c'est-à-dire: ou bien un principe, ou rien du tout.»

Aussi bien, comme Chesterton le fait remarquer, la _morale_,

l'évangélisation, dirions-nous, un besoin si caractéristique de la

vertueuse époque victorienne, ce grand portraitiste ne s'en peut pas

départir, Watts la tient pour son principal devoir, sans pour cela

cesser d'être peintre; sa morale s'incorpore à son oeuvre de peintre.

Son individualité n'en est jamais offusquée, quoique Watts rentre

toujours, de parti pris, dans l'_Universel_, et refuse de regarder

l'univers du point de vue de l'individu--ce qui, d'autre part, donne à

un artiste plus d'acuité, de _personnalité_--et c'est là un des traits

essentiels d'un homme comme Frédérick Watts et, à la fois, de son

époque. Nous le présentons au lecteur français, autant comme un document

historique, que comme un peintre. Il étonnera, par la multiplicité de

son entreprise humanitaire, les jeunes gens de notre aujourd'hui, tout

dévoués aux «essais», volontiers spécialistes, qui se renferment dans un

étroit cercle d'expériences et se plaisent à l'ésotérisme, cherchent à

n'être point compris du vulgus. Watts n'a pas non plus composé des

tableaux dont le symbole fût toujours clair; néanmoins, il prétend

instruire, il peint pour que ses toiles soient vues par des illettrés,

aussi bien que par des «intellectuels», il tient à l'opinion du peuple

et lui lègue son oeuvre didactique.

«_Il insiste sur les symboles universels, écarte ceux qui seraient

locaux, ou temporaires, même si le lieu est tout un continent, et la

durée une série de siècles..._»

Il lui eût été facile et d'un plus sûr effet--a-t-il souvent répété--de

rendre plus intelligible le sens d'un de ses tableaux, en y introduisant

quelque image, quelque trait populaire et d'actualité; mais il ne

daigne, car malgré son désir de clarté, son instinct le mène plus loin.

Nous ne voyons pas de crucifix pendu au-dessus de la tête de l'_Heureux

guerrier_, ni de couronne impériale, ni d'accessoires héraldiques,

symboliques, dans le _Mammon_; ni une _machinerie théologique_, dans la

_Cour de la Mort_. (Chesterton).

Ces adjuvants qui tenteraient sa main, Watts les repoussa parce qu'ils

lutteraient avec sa stupéfiante ambition de peindre pour tous les

peuples, pour tous les siècles!

Et ici, me posera-t-on la question: vous disiez tout à l'heure que Watts

avait vécu comme un moine; or, vous l'avez montré comme un homme du

monde, presque un Chateaubriand, et maintenant selon vous cet ambitieux

peint pour les siècles!

*

* *

Eh! bien, oui: un artiste a pu nous offrir ce paradoxe vivant, dans la

société qui disparaît et dont la tête de Mr. Balfour évoque le souvenir.

Mais il y aurait trop à dire pour rendre ce cas tout à fait clair, et il

faudrait aborder des questions presque de l'ordre religieux. «Watts

réalise le grand paradoxe de l'Évangile: «Il est humble, mais prétend

hériter la Terre». «L'universalisme prêché par Watts et les autres

génies de l'époque victorienne était, on le conçoit, sujet à certaines

spécialisations, qu'il n'est point nécessaire d'appeler «limitations».

Comme Matthew Arnold, le dernier et le plus sceptique d'entre ceux qui

exprimèrent leur idée fondamentale dans la forme la plus désintéressée

et philosophique, ces hommes soutenaient «que la règle morale constitue

les trois quarts de la vie». La seule idée qu'il puisse exister quelque

chose de plus important que la morale, leur eût paru sacrilège, ce en

quoi ils avaient raison, quoiqu'ils fussent partiaux, ou partisans; ils

n'observaient point le maintien de l'«universalité», dans leur

critique... Nous ne reprochons pas à Watts cette attitude comme une

faute, car il met une borne à un point défini, à la façon des

anarchistes eux-mêmes; il est dogmatique, comme le sont tous hommes

raisonnables.» (Chesterton).

Il nous a bien fallu toucher quelques mots sur l'«Universalisme» (comme

disent les Anglais) de Watts, parce que c'est là une des particularités

dominantes des esprits de sa race, et de son temps même. Herbert Spencer

ne s'est-il pas dévoué à une entreprise aussi gigantesque que celle de

Dante, à «un inventaire, ou un plan de rien moins que l'univers», allant

jusqu'à mettre à leur place, «et scientifiquement», la foi brûlante des

martyrs, comme les plus abruptes nouveautés du monde moderne? Nous

sommes ébahis et un peu épouvantés par ces individus, si différents de

nous et qui, comme Gladstone, «abattaient des forêts, par manière

d'exercice récréatif, ou Stuart Mill, qui, dans son enfance, avait déjà

lu la presque entière littérature de toutes les langues». Et Chesterton

explique l'indépendance de Watts, son détachement, au-dessus de la

mêlée, par la magnifique solitude dans le travail, dont ses illustres

contemporains lui donnaient l'exemple.

Combien nous aimons, dans la vie de Watts, le mélange d'une délicate

sensibilité, d'une modestie quant à sa _personne_, et la hauteur du but

qu'il poursuit! Quelle leçon, pour nous, qui exhibons avec orgueil le

moindre croquis, la page la plus bâclée, que nous signons comme un

manifeste historique!

Notre éloignement, notre mépris dirais-je, pour l'allégorie et le

symbole en peinture, sont dus à la médiocrité, sinon à la niaiserie des

artistes qui, au XIXe siècle, ont pratiqué ce genre. Un esprit

distingué, comme Gustave Moreau, nous rebute autant que de moindres nous

apprêtent à rire. Chesterton écrit fort justement que la plus valable

objection à l'allégorie se fonde sur ceci: que l'allégorie implique

«l'imitation d'un art par un autre» et sur notre foi en la perfection,

l'infaillibilité du verbe. Elle serait une sorte de pléonasme, comme un

mot composé dans lequel l'un des éléments figure deux fois. «Le mot

_allégorie_ est lui-même une allégorie.»

Or ce jugement, tout arbitraire, ne saurait toucher Watts qui, quoi

qu'on ait dit, est moins littéraire qu'humain, et dont les tableaux nous

invitent plutôt à penser sur un thème, mais qui suffisent d'abord à nous

émouvoir plastiquement. Ne prenons pas _The Dweller in the

innermost_,--traduirais-je _La Vie intérieure_?--ni _l'Orphée et

Eurydice_, mais _Hope_ (l'Espérance), dont la reproduction est si

connue. Je voudrais citer toute la page où Chesterton se demande ce que

le spectateur déchiffrerait en cette figure mélancolique d'une si belle

arabesque...

Sa première pensée serait que le titre est _Désespérance_; sa seconde:

qu'il y a erreur dans le catalogue; la troisième: que le peintre était

fou. Mais s'il se dégageait de sa prime inquiétude et qu'il fixât

attentivement cet étrange tableau crépusculaire, il se développerait

petit à petit en lui, une indéfinissable, mais puissante sensation; et

alors, que _verrait-il_? quelque chose pour quoi il ne possède point de

vocable, quelque chose de trop vaste pour qu'aucun oeil ne l'ait perçu,

de trop secret pour qu'aucune religion ait pu l'exprimer, même comme une

doctrine ésotérique. Debout, devant cette toile, le spectateur se trouve

tête à tête avec une grande vérité; il s'avise qu'en nous, quelque chose

est sur le point de s'évanouir, mais ne disparaît jamais; une foi à

laquelle il semble toujours que nous disions adieu, et qui néanmoins

s'attarde indéfiniment, une corde toujours tendue à se rompre, mais qui

pourtant ne se brisera jamais; et qu'en nous, ce qu'il y a de plus

délicat, de plus fragile, de plus mystérieux, est en vérité au fond de

nous-mêmes l'indestructible. Il connaît un grand fait moral: à savoir

qu'il n'y a jamais eu un âge de Foi, d'assurance totale. La Foi a

toujours le dessous; elle est battue, mais elle survit à tous ses

conquérants. Le désespérant bavardage moderne sur les siècles

d'obscurantisme et les autels chancelants, la fin des dieux et des

anges: tout ce verbiage est vieux comme le monde; des lamentations sur

les progrès de l'agnosticisme, il y a des traces dans les sermons des

moines des âges de ténèbre; on trouverait dans l'Iliade les malédictions

adressées à la jeunesse impie. La Foi n'abandonne jamais les mortels, et

cependant, avec une audacieuse diplomatie, menace de les quitter, et

elle est demeurée chez tous les rois, toutes les foules, les a régis

sous des airs d'un pèlerin qui passe. Elle a réchauffé, éclairé

l'humanité, depuis le premier jour du jardin d'Eden, avec des rayons

éternels, mais ceux d'un incessant coucher du soleil. Dans ce tableau de

mystère, la malice (de la foi) se trahit presque. Personne ne peut

donner un titre exact à cette toile; mais Watts, l'auteur, l'appela

l'_Espérance_. Et il est remarquable que ce titre ne soit point, comme

le pensent ceux qui l'estiment _littéraire_, la réalité sous le symbole,

mais un autre symbole pour la même vérité, ou plus exactement, une autre

image qui illustre un autre aspect de cette même vérité si complexe. (Je

traduis à peu près.)

Deux hommes ont senti, sous le mot _Hope_, quelque chose de violent et

d'invisible. Le spectateur a prononcé ce mot; et l'artiste a peint un

tableau en bleu et vert. Ce tableau est insuffisant; le terme est

faible: néanmoins entre l'un et l'autre, comme deux anges qui

calculeraient une distance, ils situent un mystère, et l'un de ceux que,

des centaines de siècles, l'homme a tâché de percer, et qui lui

échappent encore.

«Le titre n'est donc pas tant la matière, la substance d'une des oeuvres

de Watts, qu'une épigramme dont cette peinture est le prétexte. C'est

une tentative pour suggérer, en s'emparant de l'instrument d'un autre

métier, l'intention qu'a eu le peintre en employant ses pinceaux. Watts

appelle son oeuvre «Espérance», et c'est peut-être le meilleur titre,

puisqu'il nous remémore ce fait, trop oublié, que Foi, Espérance,

Charité, les trois vertus théologales des Chrétiens, sont aussi les plus

_gaies_. Le paganisme n'est point gai, mais plutôt tristement noble;

l'esprit de Watts, en général mélancolique et noble aussi, se rapproche

ici du mysticisme à proprement parler, de celui qui est gonflé de

secrète passion et de réconfortante foi, tel Fra Angelico, ou Blake.

Mais quoique Watts appelle cette formidable chose l'_Espérance_, il vous

est loisible de l'appeler Foi, Vitalité, Volonté de Vivre, Religion de

demain matin, Immortalité de l'Homme, Amour de Soi-même, ou Vanité: la

clef du mystère qu'est l'homme survivant à tout et qu'il n'y ait pas sur

terre de _pessimiste_... «S'il existait quelque part un homme qui eût

perdu toute _espérance_, son visage nous frapperait dans une cohue,

comme un coup violent; qu'il se pende, celui-là, ou devienne premier

ministre, peu importe; cet homme-là est un mort.»

Je n'ai pas résisté à la tentation d'évoquer ces lignes de G. K.

Chesterton, quoique le plus brillant morceau de littérature n'ait rien à

voir avec un tableau, et surtout avec un chef-d'oeuvre; mais j'aperçois

là, en noir sur blanc, la pensée de la sereine Albion de mon enfance,

celle de Mr. Balfour, celle des héros que Watts a portraiturés: Carlyle,

Manning, Leslie Stephen, Matthew Arnold, Stuart Mill, Robert Browning,

Tennyson, Meredith, Lytton, William Morris, D. G. Rossetti, les

mélancoliques et les gais, les croyants et les athées, les grands hommes

de Victoria, reine de Grande-Bretagne, impératrice des Indes.

*

* *

J'aimerais de m'étendre davantage sur l'exceptionnel portraitiste

Frédérick Watts, plutôt que sur le peintre de sujets. Après tout, il est

à peu près oiseux de discuter si sa morale, si son enseignement par

l'art plastique, sont les traits qui l'honorent le plus. Quelle est la

parenté qui unit la morale et l'esthétique, y en a-t-il une, entre

elles? Questions qui laisseraient bien froids la plupart des lecteurs

français, en 1919--peut-être à tort--et quoiqu'on puisse prévoir un

retour prochain aux spéculations de cet ordre. Mais est-ce ici le lieu

d'indiquer les deux buts vers lesquels semble s'orienter une ardente

jeunesse? Est-ce ici qu'il convient d'indiquer les deux buts si éloignés

en apparence, et peut-être bien voisins, vers quoi semblent se diriger

nos jeunes artistes? Néanmoins, Watts fut le contraire d'un portraitiste

littéral. S'il n'a pas _déformé_ le visage humain, il en a extrait

l'élément spirituel; en tant que dessinateur et peintre, il est le

continuateur des maîtres, mais il y a quelque chose de tout à fait neuf

dans sa conception du portrait.

«Ses modèles n'étaient point toujours satisfaits de son interprétation.

Comme il me l'a dit, lui-même, quand Carlyle vit son image sur la toile

qu'achevait Watts, l'historien s'écria: «Vous avez fait de moi un

laboureur fou». Les amis de William Morris, dont la beauté était

célèbre--il ressemblait à un Zeus--ne la retrouvèrent pas dans ce visage

que Watts avait fait émerger, violent, sanguin, les yeux injectés, d'un

fond vert profond, où quelque feuillage métallique accroche la lumière.»

Chaque portrait de Watts est, non pas une recherche nouvelle et voulue

(car ils sont tous différents les uns les autres, comme présentation),

mais, chaque fois que le modèle pose devant le maître, celui-ci semble

voir en même temps que l'homme ou la femme qu'il a assis sur la

plate-forme, l'oeuvre, l'existence, le présent et le passé de ces

personnes; et s'oubliant lui-même, saisi d'un respect religieux pour la

créature humaine qu'il recrée et immortalise avec ses pinceaux, il les

revêt d'un caractère de noblesse, les pare tels qu'il veut que la

postérité les imagine.

Cette conception héroïque du portrait ne date pas des débuts de sa

carrière; quant à nous, nous préférons certaines toiles familières que

nous avons citées; mais parmi les centaines dont s'honore la _National

Portrait Gallery_ de Londres, ceux surtout des quarante dernières

années, il en est peu qui ne décèlent un souci d'épurer les visages de

toute trivialité, d'insister précisément sur ce qu'aujourd'hui nous

appelons les traits caractéristiques, disons: la grimace, la caricature.

Watts--écrit Chesterton, comme nous l'avons écrit d'Ingres--s'agenouille

devant son modèle, officie; mais tandis que Ingres fait une oraison à la

nature, à la chair, au corps, Watts s'incline devant l'esprit, le génie,

devant le héros.

Mais le hasard fit que la plupart de ses «sitters» fussent dignes d'être

ainsi traités. Eût-il été un mauvais peintre, il nous importerait peu

qu'il ait mis un symbole dans sa nature-morte du _Héron mort_, ou dans

le masque d'une actrice. Mais il était, répétons-le, avant tout, un

peintre.

Frédérick Watts, chargé d'ans, ressemblait à un Tintoret, sous sa

calotte de doge, quand il me reçut dans sa maison, à Holland House, avec

ce sourire d'adolescent et cette grâce aisée qui plaisent tant en Mr.

Balfour. Disons-nous bien que nul ne verra plus jamais sur un visage de

vieillard moribond, ce reflet si doux d'une longue vie, pourtant agitée

par les passions, remplie par un labeur acharné et une intense

production. L'âge n'éteint pas cette lueur, qui nimbait le front du

grand artiste; il s'en alla, convaincu qu'il avait travaillé pour le

bien de son pays, qu'il avait éduqué ses concitoyens; il avait accompli

de son mieux une tâche morale, moralisatrice, et cela il l'avait pu

faire, parce qu'il occupait sa place normale dans la société. Cette

place ne lui avait point été contestée à toutes les heures du jour,

comme l'est à chacun de nous la moindre langue de terre que nous

occupons ici-bas, ou la plus modeste supériorité.

Mr Balfour, Frédérick Watts: visages de paix, de sérénité, de candeur,

figures dont la guerre a brisé le moule! Il ne sera donc plus permis aux

«intellectuels» de vieillir sans se courber et sans rides, avec ce teint

vermeil que nos devanciers avaient parfois comme les ruraux, qui

évitèrent la Ville?

Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas · 第 21 / 46 题