Savez-vous que votre Céleste serait aussi bien Mlle Moreno, redevenue
maigre comme au temps de Marcel Schwob? Mais Céleste est «_gratin_»
comme une de vos Guermantes, et comme cette dame qui vint chez moi vous
prendre dans son huit-ressorts, dites-vous, pour vous mener aux Acacias,
sous je ne sais quel Président de la République athénienne.
Donc, c'est à votre Céleste que je parlerai:
--O vous, madame Céleste, vous dont j'avais si souvent entendu le
susurrement dans l'ombre du téléphone, pourquoi avez-vous dérangé
Monsieur? Est-ce parce que vous étiez en vacances estivales, rue
Laurent-Pichat, dans la maison de Madame Réjane? Je n'allais pas, je
vous le jure, chez Monsieur. La concierge vous prouvera que j'allais
chercher un manuscrit égaré chez la propriétaire. On ne répondait pas
chez Madame Réjane. Au bas de l'escalier, la concierge dit à quelqu'un:
Monsieur Marcel Proust? au quatrième!
Monsieur avait donc déménagé? Si près du Bois, qui donne effroyablement
à ceux qui le redoutent, le rhume des foins!
J'attendis, assis sur une marche. Madame Réjane m'ayant, au bout d'une
heure, fait remettre le manuscrit d'un ami--je montai au quatrième,
sonnai; madame Céleste, vous m'avez très bien reçu. «_Lampes à Arc_»
n'était pas imprimé. Monsieur ne dormait pas. Le portrait de Monsieur, à
vingt ans, rose et joufflu, orchidée à la boutonnière: ce buste (il y
avait jadis des jambes, des mains, j'ai coupé la toile à la grande ire
de Monsieur) est sur un chevalet dans le salon clos, noir, où campaient
les meubles des parents de Monsieur. Remue-ménage, allées et venues. Une
plainte émane du fond d'une pièce sépulcrale.
--Ah! cher ami, j'ai failli mourir trois fois dans la journée! (P.
Morand pinxit).
J'approche. Au milieu de plusieurs tables chargées de livres, parmi des
coussins, j'aperçois des yeux que dessinerait Van Dongen si bien, des
bandeaux noirs de jais, une barbe, un beau visage en amande, de jeune
prince Assyrien, ou d'Empereur Théodose.
Monsieur m'a l'air d'aller fort bien! vous confessé-je, Céleste, en un
aparté audacieux.
--Oh! Monsieur! Nous sommes trop près de la campagne!...
Mais Monsieur me fait asseoir, vous prie de vouloir bien prendre la
peine d'avoir la complaisance de consentir à chercher s'il n'y aurait
point un croûton de pain dans quelque armoire, et un verre d'eau. Et
vous êtes revenue, un quart d'heure après, avec des bouteilles, des
carafons, les plus fins, toutes espèces de biscuits. Aviez-vous
téléphoné au Ritz? Non, Monsieur possède tout cela dans ses malles, pour
ses déplacements du côté de chez Madame Réjane.
«Pendant ce», Marcel, nous nous étions retrouvés et presque les mêmes
que chez Mme Straus, sous l'ambassade de Lord Lytton, presque les mêmes
que jadis et que naguère, et qu'un soir, en 1913, au théâtre Astruc,
quand, en plein mois de juin, un pardessus de fourrure s'insinua dans
une stalle à côté de la mienne. «Brouillés depuis l'Affaire! vous
dis-je». Aussi bien nous avons ri comme nous venons de rire chez vous,
rue Laurent-Pichat, et vous avez même exécuté d'admirables imitations
d'amis anciens, que vous faisiez revivre comme un phonographe, si ce
n'est que vos idées me semblèrent plus étonnantes que celles qu'ils
auraient exprimées, et bien plus drôles.
Marcel, on voudrait vous voir tous les jours, si vous ne teniez pas si
inhumainement à être bon, indulgent, et si juste, que vous en rendriez
votre interlocuteur cruel! Mais de vous voir, de causer, cela vous
éviterait d'écrire--donc j'ose moins regretter--puisque je serais privé
de ces lettres dont j'ai la valeur d'un volume, et où la postérité
connaîtra l'état de votre vue, au jour le jour, le courage qu'il vous
fallut pour les écrire et les scrupules dont peut être torturée une âme
délicate.
Au théâtre Astruc, vous aviez l'air mourant, vous aviez l'air
d'Iochanaan, vous aviez l'air d'avoir trente-cinq ans; et aujourd'hui
vous pourriez en avoir vingt-neuf, ou même vingt; le teint moins rose
que dans mon portrait, mais magnifiquement bronzé par le feu du fourneau
qui tient en état de fusion le métal de votre oeuvre.
Cher ami, j'espère--à la réflexion--oh! oui j'espère que l'on ne vous
fait pas souvent un «énorme chagrin». L'incomparable psychologue que
vous êtes, unique pour démêler les fils que notre pensée trame, comme
une araignée-Spinoza, vous, Marcel Proust, comment ignoreriez-vous ce
que les pires critiques, celles dont vous n'êtes pas content, impliquent
d'admiration et d'éloges? Je ne sais s'il y eut jamais un écrivain ou
quelque autre artiste, qui eut le don d'attirer à soi et de retenir
comme vous. Vous construisez votre oeuvre au fond d'une retraite d'où
vous voyez tout, d'où vous entendez tout; par une sorte de T. S. F., à
laquelle s'ajoute le reportage de mille amis--vous êtes relié aux points
les plus distants de l'univers; si bien qu'au lieu d'être l'anonyme et
invraisemblable Omnivoyant-Auditeur qu'est le narrateur, vous donnez
tour à tour dans vos ouvrages l'illusion, à ceux qui vous lisent, que le
Créateur est devenu un romancier parisien, ou qu'Il écrit ses mémoires.
Heureusement pour nous, votre santé s'améliore de mois en mois. Vous
nous enterrerez tous, vous atteindrez l'âge de Sarah Bernhardt et de
Chevreul! Il est peu d'êtres plus robustes que ceux qui, ayant eu une
jeunesse débile, furent contraints à se soigner toujours. Sous la
coupole de l'Académie Française, vous siégerez entre Jacques Rivière,
André Gide, Giraudoux et Morand, quand Paul Claudel, devenu votre
collègue, sera Président de la République; et vous discuterez
l'étymologie, les divers sens de quelques mots qui s'enrichiront chacun
d'un si long commentaire, que... mais alors, peut-être personne ne
consultera-t-il plus le dictionnaire! Les livres de cette époque-ci ne
seront plus, hélas! écrits qu'en langues anglo-saxonnes.
Non! Ne nous lançons pas dans des anticipations à la Wells. J'aurais
voulu faire de vous un portrait ressemblant. Pas mèche! car vous
n'aimeriez pas être représenté même par Morand, entouré des multiples
employés du Ritz qui, enrichis par vos pourboires fantastiques, courent
en tous sens pour servir un oeuf poché à la pelisse de M. Proust, seule
à une table, quand les clients sont au lit déjà.
Il faudrait dessiner le Proust d'avant et le Proust d'après la Victoire,
résumant au Ritz les agapes fleuries qu'il donnait jadis chez ses
parents. Vous nous devez d'autres chefs-d'oeuvre, un tableau de cette
Société où la baignoire des Guermantes est louée par de nouveaux riches.
Car vous allez vous répandre, vous aurez à vivre avec vos contemporains,
desquels il est des coups à recevoir, comme nous en recevons tous, et
vous verrez qu'on s'y plaît mieux qu'aux louanges des petites élites et
des complaisants...
Nous entrons dans une ère où il sera dur de vivre, pour qui, comme vous,
a encore un demi-siècle devant lui. Mais votre prestige sera grand; et
quel plaisir de constater votre influence chez la jeunesse, dont vous
serez le centre en même temps que les remparts de ceinture! Votre bonté
et votre désir d'être utile aux autres vous imposeront, de ce chef, des
obligations extérieures et publiques, pour lesquelles une gymnastique,
suisse ou suédoise, ne serait point, dès aujourd'hui, inutile--je dirais
même du _punching ball_, sport favori de cet ex-reclus de Maeterlinck,
qui «conférencie» en Amérique. Et rire de tout, même de soi et de ta
propre douleur, ô mon âme...
Une vieille dame russe, restée dans Petrograd pendant la Révolution où
les siens furent assassinés, écrivait à ses petits-neveux émigrés dans
Londres: «Faites-vous une santé solide pour quand vous rentrerez;
l'existence n'est pas douce, cet hiver, ces messieurs revêtent leur frac
dès le matin, parce que ce sont les derniers habits qui leur restent. On
gèle, mais à part cela il se fait de si grandes choses, ici, que
l'univers en sera émerveillé. Le Gouvernement bolcheviste consacre des
millions pour l'Institut du Cerveau. L'école de Danse antique est
admirable. Je finis vite cette lettre avant de me rendre à pied au
théâtre, qui n'est pas chauffé, entendre Siegfried; nous avons une
Brunehilde superbe...»
Herr Einstein, déjà si fameux avant la guerre par son principe de la
_relativité_, nous ferait croire aujourd'hui que Newton s'est trompé.
Vous saurez plus tard, vous, Marcel Proust, si Einstein est aussi grand
que vous...
Car vous nous avez déjà fait connaître une dimension nouvelle.