R. M. F.

«_Mess Titirus_»

et une chauve-souris à l'encre d'or.

*

* *

Aujourd'hui, Marcel Proust, vos livres sont traduits dans toutes les

langues, et des gloses, une exégèse compliquée, des notes historiques,

s'y ajouteront, de dix en dix ans,--on y travaille déjà en Angleterre et

en Amérique; que sera-ce en Allemagne! Pour l'étude du monde de notre

jeunesse, il faudrait un autre commentaire: le journal de Montesquiou.

Mais en laissera-t-il un? Si non, je vous commande, pour vos

petits-neveux, un long ouvrage, une monographie de ce personnage si

«représentatif», si «important», quoi qu'on en dise, de l'époque de

Swann. On n'a point «fait mieux», depuis, en ce type, dont chaque

demi-siècle ne produit qu'un ou deux exemplaires. Ces figures attirent

leurs contemporains comme les boules en verre coloré des jardins

bourgeois, où le ciel, la terre, tout ce qui s'y reflète, se teint, se

déforme dans le miroir de leur paroi. Un grand dandy a autant

d'imitateurs qu'un grand artiste. Chaque époque a les siens, et qui

finissent par être, pour la postérité, le schéma d'une classe, ou d'un

milieu tout au moins.

Un des traits, environ 90, spécial aux jeunes hommes «_intellectuels_»,

c'est la complication, la préciosité, l'ironie où, déjà, montre le bout

de son oreille un caricaturiste brutal ou trop fin, diffamateur

insouciant et léger... mais prêt aussi à se caricaturer lui-même, dans

une société dont on dirait qu'elle se suicide avant qu'on ne l'oblige à

céder la place à une autre. L'art commençait de perdre sa sérénité et

ses pudeurs. Mais j'ai, dans trop d'autres pages, rappelé ces faits

auxquels j'ai sans doute pris moi-même une part, qui devrait m'empêcher

d'y faire allusion!...

Selon moi, si l'on pouvait supposer que certaines pages de vous en

primassent d'autres, ce ne serait point celles où prudemment vous

restreignez votre coloris et la liberté de votre dessin... mais nous

n'en sommes qu'_A l'ombre des jeunes filles_. Les pétales des pommiers

en fleurs recouvrent si bien la trace de votre burin, que le lecteur

hypnotisé par vous se méprend parfois sur votre intention, qui, je

l'imagine, n'est point de vous faire lire par les couventines.

Les reproches amicaux que vous me glissez dans l'oreille, tout le long

de votre préface, voyons, cher ami, sont-ils bien sincères? Ne

mêlez-vous pas, vous aussi, «_l'ortie aux lauriers_» que vous tressez,

mais savamment, avec un art que j'ignore? Dans la position exaltée où

vous êtes aujourd'hui, la lettre de remerciement à la Victor Hugo

deviendrait-elle un devoir de la reconnaissance? Mais la bonté, je le

sais, la justice sont votre constant souci! Vous êtes né généreux et

restez candide tel un lys, ce qui déconcerte les psychologues diplomates

de l'école du monocle[4].

[4]

Proust, à quels raoûts allez-vous donc la nuit

Pour en revenir avec des yeux si las et si lucides?

Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues

Pour en revenir si indulgent et si bon?

Et sachant les travaux des âmes

et ce qui se passe dans les maisons

et que l'amour fait si mal?

_Ode à Marcel Proust._

Paul MORAND.

Un jeune poète, qui est de vos intimes, a donné dans ses _Lampes à Arc_,

un portrait de vous et de votre gouvernante. Avouez-le moi: à quoi bon

consigner votre porte aux peintres, plutôt qu'aux littérateurs?

Quel danger vous avez couru, la dernière fois que j'ai franchi votre

seuil![5]

[5]

Ombre

née de la fumée de vos fumigations,

le visage et la voix

mangés

par l'usage de la nuit,

Céleste,

avec rigueur, douce, me trempe dans le jus noir

de votre chambre,

qui sent le bouchon tiède et la cheminée morte.

Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas · 第 15 / 46 题