LA FRANCE DE RICHELIEU ET LA FRANCE DE 1789

Depuis deux siècles, en effet, et surtout dans les trente années qui

précédèrent la Révolution française, l’Europe avait prodigieusement

changé. Son domaine, sa constitution, ses idées et ses mœurs, son

langage même s’étaient modifiés.

Lorsque Richelieu avait étudié l’Europe, pour assigner à la France la

place qu’elle y devait prendre ou garder, il avait fallu à son génie peu

d’efforts pour conformer les grandes lignes très simples de sa politique

à la structure d’un terrain, dont les formes, malgré beaucoup

d’accidents et sous les ruines, se laissaient aisément deviner. La

question était posée très nettement entre les prétentions de l’Espagne,

obstinée à la restauration de l’unité catholique et impériale du moyen

âge, et la résistance des divers États qui s’en étaient détachés depuis

la Réforme.

Cette lutte décisive, née des passions religieuses qui avaient divisé

l’Europe, devenue avec le temps presque exclusivement politique, avait

fini par lui rendre une sorte d’unité. Les conflits entre les

différentes sectes protestantes, les haines entre protestants et

catholiques, pouvaient s’apaiser et se fondre dans le combat suprême

qu’ils devaient livrer pour leur existence même à la maison d’Autriche.

Autour de cette question unique, l’Europe presque tout entière se

groupa; et le principal mérite de Richelieu fut d’y avoir contribué,

d’avoir fait accepter la solution qui convenait le mieux alors à la

sécurité et au prestige de la France. Ce n’était pas une société d’États

régulièrement constituée sur le respect des droits et des devoirs

mutuels, soumise à un code de lois. Les traités de Westphalie ne

créèrent rien de tel. Mais ils donnèrent à l’Europe un état d’équilibre,

à défaut de droits, dont le nom s’est gardé et le souvenir comme un

bienfait.

L’équilibre ne se trouva pas alors dans la balance d’une justice

supérieure, mais dans la balance des forces européennes opposées par

Richelieu à l’Espagne. Et c’est pour cela qu’il ne dura pas, dès que,

l’Espagne s’affaiblissant, l’un des plateaux pencha en faveur de la

France. Mais eût-il été même possible, si, au temps de Richelieu,

l’Europe divisée par une seule question n’avait pu tenir presque tout

entière en deux plateaux?

En 1789, il n’y avait plus un système européen, mais trois, d’autant

plus difficiles à reconnaître qu’ils s’enchevêtraient. Le problème,

auquel étaient attachés l’avenir du continent et la sécurité de la

France, était, à trois faces, autrement redoutable.

L’une de ces faces, c’était la physionomie nouvelle qu’avait donnée, à

l’Europe centrale, le développement continu de l’Allemagne. Elle ne

ressemblait plus à la forme que la Germanie avait reçue des traités de

Westphalie, à cette ligue des princes électeurs, faisant contrepoids à

la monarchie absolue des Habsbourg, image réduite de la ligue européenne

opposée par les mêmes traités aux successeurs de Charles-Quint. L’union

des électeurs s’était ruinée par les progrès de l’un d’entre eux, le roi

de Prusse, puis reconstituée à son profit, pour que de cette république

il pût faire une monarchie rivale de l’Autriche, et rétablir contre elle

l’unité de l’Empire et de l’Allemagne. Ces deux monarchies, celle des

Hohenzollern et celle des Habsbourg, se faisaient encore équilibre, mais

quel équilibre? Trêve plutôt que paix, court intervalle entre les passes

d’un même duel, dont les témoins, tous les Allemands, préparaient au

vainqueur l’accueil dû au champion de la patrie allemande: longtemps

méconnue, humiliée, rappelée enfin à leur amour-propre par les victoires

de Marie-Thérèse et de Frédéric II, et par de grands poètes à leur

amour, l’Allemagne ne leur paraissait pas un prix trop beau pour celui

des deux adversaires qui leur permettrait d’en faire une réalité déjà

vivante dans leurs cœurs. Et quelle réalité qu’un État allemand qui, par

l’absorption de la Prusse ou de l’Autriche, s’étendrait de l’Italie aux

Pays-Bas, des Balkans à la Forêt-Noire et de la Vistule au Rhin! Un

Français du temps de Louis XIII n’aurait pu même la soupçonner. Au temps

de Louis XVI, il devait la connaître pour s’en préserver.

Ce qu’à coup sûr un contemporain de Richelieu eût encore moins pu

prévoir, c’était l’unité de l’Orient sous le sceptre de la Russie. Trois

États, toujours en guerre, se disputaient, en 1630, l’orient de

l’Europe, forteresses compactes, exclusivement attachées à la défense ou

à la propagande des religions qui, depuis un siècle et demi, se

partageaient le continent. La Pologne se consacrait au catholicisme, la

Suède à la Réforme, la Turquie poussait vers le Dniéper et le Danube ses

hordes musulmanes. Sans entrer dans leurs querelles de frontières ou de

confessions, la politique française s’efforçait de les introduire toutes

trois ensemble dans la ligue européenne qu’elle avait formée contre la

maison d’Autriche. Elle les rattachait à la grande question dont

l’avenir de l’Europe et la sécurité de la France semblaient uniquement

dépendre. Quant à la Russie, elle paraissait, auprès de ces voisins

puissants, trop éloignée, trop barbare et trop faible pour qu’on

l’associât utilement aux ligues formées contre les Habsbourg. On

l’abandonnait, ainsi que l’extrême Orient de l’Europe, à ses destinées.

Avec le temps, la situation avait bien changé. Pierre le Grand avait

forcé par ses conquêtes et ses réformes l’attention des peuples de

l’Occident. Profitant des querelles de la Pologne, de la Suède et de la

Turquie et des convoitises des Allemands, il avait commencé à réunir les

pays de la Baltique, de la Vistule et de la mer Noire. Lorsque les

conflits provoqués par la Réforme et le flot de l’invasion musulmane

s’arrêtèrent, il avait déchaîné une croisade nouvelle pour une religion

que l’Europe ne connaissait plus, et l’avait servie par les moyens que

la civilisation moderne procurait depuis trois siècles aux États de

l’Occident. Rien n’avait pu contenir cette force imprévue, ni la

résistance, ni la complicité des peuples menacés. Et, depuis les

partages de la Pologne et le traité de Kainardji (1772-1774) surtout,

l’Europe était désormais forcée de compter avec elle. La question

d’Orient se trouva posée au moment où les peuples de l’ancien monde

politique, jusque-là préoccupés de leur vie intérieure, virent se

fermer, par l’expansion d’une puissance et d’une religion nouvelles, les

routes continentales du Levant.

Ce fut alors une autre question, nouvelle aussi et non moins redoutable

pour l’Europe, que de savoir si le développement et les prétentions de

l’Angleterre ne lui fermeraient pas aussi les routes des mers et des

mondes lointains baignés par elles. Ces prétentions étaient anciennes,

formulées par les Anglais depuis le début du dix-septième siècle. Mais

elles n’étaient pas menaçantes pour leurs voisins, au temps de Richelieu

ni de Louis XIV, dans l’impuissance où ils se trouvaient de les

réaliser. La violence, la durée de leurs discordes civiles les

obligèrent au sacrifice provisoire de leurs ambitions. Elles se

réveillèrent aussitôt que l’Angleterre eut retrouvé, dans la Révolution

de 1688, un régime de liberté et d’ordre et, dans ce régime, la

disposition de ses forces et la conscience de ses destinées. Elles

s’imposèrent victorieusement à l’Europe, aux traités d’Utrecht. La

guerre de Sept ans donna le monde des mers aux Anglais. La guerre

d’Amérique, avec la neutralité armée, leur en reprit une partie, mais

doubla de leurs rancunes l’ardeur de leurs convoitises. Les puissances

du continent avaient laissé s’accomplir ces progrès et se poser cette

question redoutable, comme les progrès de la Russie et la question

d’Orient, par mépris et par indifférence.

On eût bien étonné les Français du grand siècle, et les Allemands aussi,

en leur disant qu’au siècle suivant l’Angleterre leur ferait la loi.

Elle-même ne semblait plus connaître ni la loi, ni d’autres intérêts que

ceux des factions. On la traitait comme une puissance anarchique, isolée

et négligeable. Et cette opinion était si enracinée qu’elle se maintint

à travers tout le dix-huitième siècle, malgré la prodigieuse expansion

de l’Angleterre, et se fortifia même, à l’approche de 1789, par ses

revers dans la guerre d’Amérique. On la croyait aussi divisée, aussi

impuissante qu’au temps de Charles Ier où s’étaient formées ces colonies

qu’elle venait de perdre. Et c’était alors l’Angleterre de Cromwell qui

revivait dans le gouvernement du second Pitt, par une dictature qui,

fondée cette fois non sur la violence, mais sur la loi, la persuasion et

les services rendus, fortifiait la royauté et honorait le Parlement,

dictature plus durable que celle du Protecteur, et aussi capable de

conduire la nation au terme de ses ambitions.

Cette ambition et cette puissance de l’Angleterre, celles de la Russie

et celles de l’Allemagne réservaient, en 1789, à l’Europe et à la

France, qui n’en soupçonnaient pas l’étendue, des dangers au moins aussi

grands et plus nombreux que l’unique péril espagnol conjuré par la

politique de Richelieu. C’était un problème de frontières encore,

analogue à celui qu’avait résolu, au dix-septième siècle, la politique

française, mais avec des données autrement vastes et compliquées. Car il

s’agissait, à la fois, des frontières du Rhin et des Alpes, des

frontières orientales de l’Europe et des frontières de toutes les

puissances européennes dans le monde colonial. Jadis, la sécurité et

l’influence respective des nations dépendaient de leurs possessions dans

l’Europe même. Leur avenir, en 1789, et leur repos étaient attachés à

leur situation dans le vieux continent, en Orient, sur les mers et dans

tous les pays nouveaux ouverts, depuis trois siècles, à leur activité:

lourde tâche pour les politiques à qui elles confiaient leurs destinées,

dans un monde que la Réforme avait troublé et la colonisation étendu à

l’infini, dont les limites étaient aussi incertaines qu’étendues, et les

destinées obscures.

Et la difficulté la plus grande était qu’ils n’avaient plus à compter

que sur eux-mêmes. Lorsque Richelieu défendait contre les Habsbourg les

frontières françaises, il avait trouvé autant de ressources dans

l’alliance des peuples menacés par leur politique que dans le royaume

réorganisé par la sienne. Pendant dix ans même, ces alliances lui

avaient suffi: il put n’engager la France directement qu’après les avoir

épuisées.

Sa méthode eût été inapplicable à la fin du dix-huitième siècle. La

Réforme avait réveillé et créé des nations que la politique française

avait pu grouper encore. Mais, au même moment, la Renaissance et les

souvenirs de l’antiquité classique fondaient des États qui se

développèrent à mesure que s’affaiblit la Réforme. Et, dès lors, la

raison d’État devint la règle des rapports entre les puissances, avec

l’intrigue pour moyen et la force pour loi. Chaque puissance dut la

pratiquer avec rigueur et n’eut plus qu’à compter sur ses propres

forces, plus isolée que jamais dans un monde plus vaste. Les nations

elles-mêmes ne connurent plus d’autres maximes et se gouvernèrent comme

des États. Au dix-huitième siècle, l’Angleterre, en effet, qui

considérait pourtant la Réforme comme la pierre angulaire de sa

constitution nationale, se mit à pratiquer, avec les nations de l’Europe

et du nouveau monde, une politique tout inspirée de la raison d’État,

égoïste et réglée sur ses seuls intérêts. A son exemple, la Hollande,

qui, sans la Réforme, n’eût pas même été une nation, ne permettait pas

aux Belges d’en former une. C’était une désertion générale des principes

sur lesquels s’était établi, au dix-septième siècle, une sorte

d’équilibre européen.

Enfin, en Orient, une nation nouvelle avait paru qui s’était constituée,

comme ses autres sœurs d’Europe, par la résistance aux croisades

catholiques du moyen âge et sur les fondements d’une religion populaire:

la Russie orthodoxe. Mais, pour s’accroître, après s’être défendue, elle

avait abdiqué aussitôt entre les mains des czars, et ceux-ci lui avaient

superposé un État européen, armé des mêmes moyens, animé des mêmes

intentions égoïstes que les autres États qui lui avaient donné des

leçons et des exemples.

C’était donc en vain que, séduits par les souvenirs d’un passé glorieux,

les Français s’obstinaient à restaurer un vieux système d’alliances que

l’Europe ne pouvait plus comprendre. Tout système semblait impossible

dans un monde d’États égoïstes, entre lesquels les rapprochements se

faisaient au jour le jour, par la communauté des convoitises, sans souci

du lendemain et pour le profit immédiat.

En cette situation, la politique qui s’imposait à chaque État menacé par

les autres, était d’accumuler le plus de forces possible et de songer à

ses voisins, surtout pour se préserver de leurs ambitions. C’était

celle-là même qu’avait pratiquée d’abord Richelieu, «ce grand économe,

soigneux d’amasser les ressources du royaume, et ne les dépensant

ensuite que pour se préserver d’une plus grande perte».

La France, pour son malheur, faisait alors, à la veille de la

Révolution, justement le contraire. Elle gaspillait, à travers l’Europe

et le monde, une puissance dont les fondements étaient ébranlés. Pour

résister aux menaces d’États récemment constitués, aussi dangereux pour

elle que l’Espagne au siècle précédent, elle aurait eu besoin, à

l’intérieur surtout, de se ressaisir. Elle cessait d’être un État, sans

pouvoir devenir encore une nation. L’État, constitué par les Bourbons,

reposait sur la personne royale: toutes les ressources du pays, toutes

ses forces vives, bourgeoisie, noblesse, étaient employées au service de

la monarchie, dont la reconnaissance publique ne discutait ni les titres

ni les privilèges. Mais un tel régime ne pouvait aller sans une énergie

infatigable, sans un génie supérieur, tout au moins, sans beaucoup de

conscience et de travail. Il y fallait l’activité de Frédéric II, de

Catherine II et même de Joseph II. Que Louis XV en était loin! Il

laissait aller «la bonne machine» et se cantonnait dans ses plaisirs, et

Louis XVI l’imitait encore, malgré des intentions meilleures. Ainsi

abandonné, l’État n’était plus la France, mais la cour, une société

factice de nobles réunis par le besoin de paraître, de jouir ou de vivre

aux frais du roi, divisés par leurs ambitions, à qui la fortune d’un

grand peuple, ses armées, ses intérêts au dehors, servaient de

passe-temps ou de moyens de parvenir.

Alarmés de cette décadence qui ne leur échappait point, les Français

rappelaient la royauté à ses devoirs; ils éprouvèrent ensuite le besoin

de reprendre leur liberté à l’État qui ne les servait plus, mais sans

savoir encore l’usage qu’ils en feraient. Ils se réveillaient d’un long

sommeil et cherchaient, comme leurs ancêtres au temps de la Fronde, les

lois à tâtons. Ce qu’ils poursuivaient encore, c’était une œuvre presque

négative, la réforme d’abus funestes, la ruine du passé. Il ne manquait

pas sans doute d’esprits hardis qui proposaient à la nation des systèmes

politiques. Mais que de différences entre ces systèmes, quel écart entre

Voltaire, Montesquieu et Rousseau, et surtout entre leurs disciples,

acharnés à se détruire les uns les autres auprès de l’opinion, ce

pouvoir nouveau qui leur demandait des conseils et dont ils se

disputaient la faveur! Les écoles devenaient des sectes, les coteries

philosophiques, des factions, aussi nombreuses que les coteries de cette

cour, objet de la haine populaire et de leurs critiques passionnées.

Ce qu’il y eut de plus singulier, ce fut qu’alarmés, indignés de

l’insuffisance de la monarchie, incertains de leur avenir, les Français

en 1789 se confiaient encore aveuglément aux traditions de cette royauté

déjà condamnée, pour défendre leurs intérêts dans le monde. La

contradiction ne les choquait pas. L’un de leurs guides les plus

autorisés en toute matière, l’abbé Raynal, invoquait les grands

souvenirs de Richelieu et de la monarchie française, les maximes de leur

politique extérieure, en condamnant leur œuvre intérieure: «Ce

Richelieu, disait-il, que tous les citoyens doivent haïr, parce qu’il

fut un meurtrier sanguinaire et que, pour être despote, il assassina

tous ses ennemis avec la hache des bourreaux; mais que la nation doit

honorer comme ministre, parce que, le premier, il avertit la France de

sa dignité et lui donna dans l’Europe le ton qui convenait à sa

puissance.» Entre l’Europe et la France du temps de Richelieu et celles

qu’ils voyaient, les philosophes ne notaient d’autre changement que les

progrès de la raison. En ce siècle qu’ils croyaient avoir fait sensible

et éclairé, ils pensaient et sentaient plus qu’ils ne calculaient:

mauvais maîtres en faits de politique extérieure assurément, puissants

interprètes des idées, des sentiments dont se forment l’âme et l’esprit

des nations. Que leur importait, à eux, à leurs disciples, et ce fut, en

1789, presque toute la France, la faiblesse présente de son

gouvernement, la ruine prochaine de l’État monarchique? Ne suffisait-il

pas, pour rétablir sa puissance dans le monde, qu’elle reprît conscience

de sa dignité, de ses droits, de ses destinées? N’était-ce pas pour

avoir compris le génie et les intérêts de la nation que Richelieu

l’avait si bien servie et, depuis, conquise à sa politique. Les Français

de 1789 ne voyaient pas de contradiction à reprendre et à poursuivre la

politique de ce grand patriote, au moment où ils allaient trouver, dans

les ressources de leur patriotisme et la conscience de leur vie

nationale, les moyens de servir la France comme lui.

Dans une certaine mesure, ils ne se trompaient pas: «La Révolution, a

dit un historien éminent, ne devait pas briser le cours de l’histoire de

France. Elle n’en était qu’un épisode. La nation française n’avait pas

changé de caractère ni de tempérament. Elle avait, dans sa longue

carrière, subi plus d’une épreuve, et c’est à la suite de ces

vicissitudes qu’elle était devenue la nation la plus cohérente, la mieux

liée par ses traditions.» A la veille du gouvernement de Richelieu,

Pasquier déclarait la France «vieillie, tellement malade, alangourie et

abattue en soi-même, qu’elle chancelait et tirait aux derniers traits de

la mort». Et pourtant, le lendemain de cette prédiction, grâce à un

homme de génie qui avait eu foi en elle et dont elle n’avait pas oublié

les bienfaits, elle s’était retrouvée vivante, d’une vie plus intense

que jamais, plus forte, plus puissante encore que par le passé. D’une

nation qui tant de fois s’était crue perdue et s’était ressaisie, on

avait le droit d’attendre, en 1789, le même miracle: pour le préparer,

ses maîtres, les philosophes, réveillaient son enthousiasme et sa

conscience, en lui parlant de la liberté, de ses destinées, des

souvenirs et des leçons glorieuses de son histoire.

S’ils eussent eu, avec la vertu des apôtres, le sang-froid des

politiques, ils auraient pu lui indiquer alors les vraies règles de sa

politique extérieure. Ils lui auraient parlé de sa sûreté plus que de sa

dignité, et de défense plutôt que d’attaque. Ils auraient détourné ses

regards de la France triomphante à la mort de Richelieu et déjà enivrée

par ses triomphes, pour lui montrer la France épuisée par les troubles

qui suivirent la mort de Henri IV et menacée par l’Espagne, combattant à

l’appel de Richelieu les ennemis du dedans et du dehors. Et l’œuvre du

grand Cardinal, mieux comprise, eût assuré une fois de plus celle de la

nation.

Mais il ne fallait pas que, sous prétexte de poursuivre cette œuvre, la

France jetât le moindre défi à ses ennemis avant de s’être reconstituée.

Fidèle aux leçons de Vergennes et de Fleury, elle devait laisser la paix

à ses voisins et en profiter pour terminer d’abord la réforme de ses

institutions et de son gouvernement.

Cela ne l’eût pas empêchée de veiller à ses frontières: en Europe rien

ne les menaçait plus. Mais, en 1789, une grande nation comme la France

ne pouvait garder son rang dans le monde qu’à la condition de

l’envisager tout entier. Elle avait victorieusement disputé au

dix-septième siècle les routes de l’Italie et du Rhin aux Habsbourg,

pour couvrir et assurer sa frontière. Elle devait, en 1789, disputer aux

Anglais les routes de la mer, à la Russie celles du Levant, pour

protéger les frontières de l’empire colonial qu’elle avait perdu et

devait reconstituer. Le succès, pour elle, était dans la Méditerranée et

en Afrique. «De même que l’Angleterre, disait Talleyrand, se trouve

placée de manière à avoir des avantages sur la France dans l’Océan, la

France se trouve placée de manière à avoir des avantages sur

l’Angleterre dans la Méditerranée»: la nature l’invitait à y prendre la

place qui convenait à ses intérêts. En disciple intelligent de

Richelieu, Talleyrand lui indiquait le but et les moyens: «Il suffit

qu’une vue politique offre des avantages, qu’elle soit, dans son

principe, conforme à la nature, qu’elle présente peu de risques, peu de

dommages, pour qu’elle puisse être considérée comme bonne[31].»

[31] Talleyrand, _Mémoires_, I, p. 77.

Ç’avait été, en effet, le triple mérite des vues de Richelieu, de cette

lutte contre l’Espagne, de cette conquête des frontières naturelles,

achevée au profit de la France et sans grand dommage, depuis le jour où

ce ministre, par ses réformes et un système d’alliances européennes, en

eut assuré le succès. A la fin du dix-huitième siècle, la politique

classique du siècle précédent contre l’Espagne n’avait plus de raison

d’être: appliquée aux Habsbourg, à l’Europe, elle offrait plus

d’inconvénients que d’avantages. Elle demeurait bonne dans ses

principes, mais pleine de dangers à mesure qu’on s’obstinerait à en

reprendre les détails. Le drame, dont elle avait réglé avec bonheur les

phases et le dénouement, était fini. Il appartenait au passé, comme ces

tragédies classiques que les écrivains du dix-huitième siècle perdaient

leur temps et leur talent à recommencer dans leurs moindres détails,

sans se soucier de l’intérêt qu’y trouveraient leurs contemporains. En

politique, les formes, les moyens dont s’était servi Richelieu devaient,

comme les procédés dramatiques de Corneille et de Racine, se modifier

pour un nouveau public, un nouvel ordre d’intérêts et de besoins, sur un

théâtre plus vaste que l’Europe du dix-septième siècle: les règles

seules, si bien énoncées par Talleyrand, restaient de tous les temps et

de tous les lieux.

Les hommes de la Révolution, les Français qu’ils guidèrent mal, ne le

comprirent pas. Et ce fut alors Talleyrand, très Français quoique

toujours étranger à l’esprit de la Révolution, qui eut la charge et le

mérite, en 1815, de ramener la France, par une imitation plus éclairée

de Richelieu, à la conscience et à la pratique de sa vraie politique

extérieure.

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] · 第 83 / 116 题