Depuis deux siècles, en effet, et surtout dans les trente années qui
précédèrent la Révolution française, l’Europe avait prodigieusement
changé. Son domaine, sa constitution, ses idées et ses mœurs, son
langage même s’étaient modifiés.
Lorsque Richelieu avait étudié l’Europe, pour assigner à la France la
place qu’elle y devait prendre ou garder, il avait fallu à son génie peu
d’efforts pour conformer les grandes lignes très simples de sa politique
à la structure d’un terrain, dont les formes, malgré beaucoup
d’accidents et sous les ruines, se laissaient aisément deviner. La
question était posée très nettement entre les prétentions de l’Espagne,
obstinée à la restauration de l’unité catholique et impériale du moyen
âge, et la résistance des divers États qui s’en étaient détachés depuis
la Réforme.
Cette lutte décisive, née des passions religieuses qui avaient divisé
l’Europe, devenue avec le temps presque exclusivement politique, avait
fini par lui rendre une sorte d’unité. Les conflits entre les
différentes sectes protestantes, les haines entre protestants et
catholiques, pouvaient s’apaiser et se fondre dans le combat suprême
qu’ils devaient livrer pour leur existence même à la maison d’Autriche.
Autour de cette question unique, l’Europe presque tout entière se
groupa; et le principal mérite de Richelieu fut d’y avoir contribué,
d’avoir fait accepter la solution qui convenait le mieux alors à la
sécurité et au prestige de la France. Ce n’était pas une société d’États
régulièrement constituée sur le respect des droits et des devoirs
mutuels, soumise à un code de lois. Les traités de Westphalie ne
créèrent rien de tel. Mais ils donnèrent à l’Europe un état d’équilibre,
à défaut de droits, dont le nom s’est gardé et le souvenir comme un
bienfait.
L’équilibre ne se trouva pas alors dans la balance d’une justice
supérieure, mais dans la balance des forces européennes opposées par
Richelieu à l’Espagne. Et c’est pour cela qu’il ne dura pas, dès que,
l’Espagne s’affaiblissant, l’un des plateaux pencha en faveur de la
France. Mais eût-il été même possible, si, au temps de Richelieu,
l’Europe divisée par une seule question n’avait pu tenir presque tout
entière en deux plateaux?
En 1789, il n’y avait plus un système européen, mais trois, d’autant
plus difficiles à reconnaître qu’ils s’enchevêtraient. Le problème,
auquel étaient attachés l’avenir du continent et la sécurité de la
France, était, à trois faces, autrement redoutable.
L’une de ces faces, c’était la physionomie nouvelle qu’avait donnée, à
l’Europe centrale, le développement continu de l’Allemagne. Elle ne
ressemblait plus à la forme que la Germanie avait reçue des traités de
Westphalie, à cette ligue des princes électeurs, faisant contrepoids à
la monarchie absolue des Habsbourg, image réduite de la ligue européenne
opposée par les mêmes traités aux successeurs de Charles-Quint. L’union
des électeurs s’était ruinée par les progrès de l’un d’entre eux, le roi
de Prusse, puis reconstituée à son profit, pour que de cette république
il pût faire une monarchie rivale de l’Autriche, et rétablir contre elle
l’unité de l’Empire et de l’Allemagne. Ces deux monarchies, celle des
Hohenzollern et celle des Habsbourg, se faisaient encore équilibre, mais
quel équilibre? Trêve plutôt que paix, court intervalle entre les passes
d’un même duel, dont les témoins, tous les Allemands, préparaient au
vainqueur l’accueil dû au champion de la patrie allemande: longtemps
méconnue, humiliée, rappelée enfin à leur amour-propre par les victoires
de Marie-Thérèse et de Frédéric II, et par de grands poètes à leur
amour, l’Allemagne ne leur paraissait pas un prix trop beau pour celui
des deux adversaires qui leur permettrait d’en faire une réalité déjà
vivante dans leurs cœurs. Et quelle réalité qu’un État allemand qui, par
l’absorption de la Prusse ou de l’Autriche, s’étendrait de l’Italie aux
Pays-Bas, des Balkans à la Forêt-Noire et de la Vistule au Rhin! Un
Français du temps de Louis XIII n’aurait pu même la soupçonner. Au temps
de Louis XVI, il devait la connaître pour s’en préserver.
Ce qu’à coup sûr un contemporain de Richelieu eût encore moins pu
prévoir, c’était l’unité de l’Orient sous le sceptre de la Russie. Trois
États, toujours en guerre, se disputaient, en 1630, l’orient de
l’Europe, forteresses compactes, exclusivement attachées à la défense ou
à la propagande des religions qui, depuis un siècle et demi, se
partageaient le continent. La Pologne se consacrait au catholicisme, la
Suède à la Réforme, la Turquie poussait vers le Dniéper et le Danube ses
hordes musulmanes. Sans entrer dans leurs querelles de frontières ou de
confessions, la politique française s’efforçait de les introduire toutes
trois ensemble dans la ligue européenne qu’elle avait formée contre la
maison d’Autriche. Elle les rattachait à la grande question dont
l’avenir de l’Europe et la sécurité de la France semblaient uniquement
dépendre. Quant à la Russie, elle paraissait, auprès de ces voisins
puissants, trop éloignée, trop barbare et trop faible pour qu’on
l’associât utilement aux ligues formées contre les Habsbourg. On
l’abandonnait, ainsi que l’extrême Orient de l’Europe, à ses destinées.
Avec le temps, la situation avait bien changé. Pierre le Grand avait
forcé par ses conquêtes et ses réformes l’attention des peuples de
l’Occident. Profitant des querelles de la Pologne, de la Suède et de la
Turquie et des convoitises des Allemands, il avait commencé à réunir les
pays de la Baltique, de la Vistule et de la mer Noire. Lorsque les
conflits provoqués par la Réforme et le flot de l’invasion musulmane
s’arrêtèrent, il avait déchaîné une croisade nouvelle pour une religion
que l’Europe ne connaissait plus, et l’avait servie par les moyens que
la civilisation moderne procurait depuis trois siècles aux États de
l’Occident. Rien n’avait pu contenir cette force imprévue, ni la
résistance, ni la complicité des peuples menacés. Et, depuis les
partages de la Pologne et le traité de Kainardji (1772-1774) surtout,
l’Europe était désormais forcée de compter avec elle. La question
d’Orient se trouva posée au moment où les peuples de l’ancien monde
politique, jusque-là préoccupés de leur vie intérieure, virent se
fermer, par l’expansion d’une puissance et d’une religion nouvelles, les
routes continentales du Levant.
Ce fut alors une autre question, nouvelle aussi et non moins redoutable
pour l’Europe, que de savoir si le développement et les prétentions de
l’Angleterre ne lui fermeraient pas aussi les routes des mers et des
mondes lointains baignés par elles. Ces prétentions étaient anciennes,
formulées par les Anglais depuis le début du dix-septième siècle. Mais
elles n’étaient pas menaçantes pour leurs voisins, au temps de Richelieu
ni de Louis XIV, dans l’impuissance où ils se trouvaient de les
réaliser. La violence, la durée de leurs discordes civiles les
obligèrent au sacrifice provisoire de leurs ambitions. Elles se
réveillèrent aussitôt que l’Angleterre eut retrouvé, dans la Révolution
de 1688, un régime de liberté et d’ordre et, dans ce régime, la
disposition de ses forces et la conscience de ses destinées. Elles
s’imposèrent victorieusement à l’Europe, aux traités d’Utrecht. La
guerre de Sept ans donna le monde des mers aux Anglais. La guerre
d’Amérique, avec la neutralité armée, leur en reprit une partie, mais
doubla de leurs rancunes l’ardeur de leurs convoitises. Les puissances
du continent avaient laissé s’accomplir ces progrès et se poser cette
question redoutable, comme les progrès de la Russie et la question
d’Orient, par mépris et par indifférence.
On eût bien étonné les Français du grand siècle, et les Allemands aussi,
en leur disant qu’au siècle suivant l’Angleterre leur ferait la loi.
Elle-même ne semblait plus connaître ni la loi, ni d’autres intérêts que
ceux des factions. On la traitait comme une puissance anarchique, isolée
et négligeable. Et cette opinion était si enracinée qu’elle se maintint
à travers tout le dix-huitième siècle, malgré la prodigieuse expansion
de l’Angleterre, et se fortifia même, à l’approche de 1789, par ses
revers dans la guerre d’Amérique. On la croyait aussi divisée, aussi
impuissante qu’au temps de Charles Ier où s’étaient formées ces colonies
qu’elle venait de perdre. Et c’était alors l’Angleterre de Cromwell qui
revivait dans le gouvernement du second Pitt, par une dictature qui,
fondée cette fois non sur la violence, mais sur la loi, la persuasion et
les services rendus, fortifiait la royauté et honorait le Parlement,
dictature plus durable que celle du Protecteur, et aussi capable de
conduire la nation au terme de ses ambitions.
Cette ambition et cette puissance de l’Angleterre, celles de la Russie
et celles de l’Allemagne réservaient, en 1789, à l’Europe et à la
France, qui n’en soupçonnaient pas l’étendue, des dangers au moins aussi
grands et plus nombreux que l’unique péril espagnol conjuré par la
politique de Richelieu. C’était un problème de frontières encore,
analogue à celui qu’avait résolu, au dix-septième siècle, la politique
française, mais avec des données autrement vastes et compliquées. Car il
s’agissait, à la fois, des frontières du Rhin et des Alpes, des
frontières orientales de l’Europe et des frontières de toutes les
puissances européennes dans le monde colonial. Jadis, la sécurité et
l’influence respective des nations dépendaient de leurs possessions dans
l’Europe même. Leur avenir, en 1789, et leur repos étaient attachés à
leur situation dans le vieux continent, en Orient, sur les mers et dans
tous les pays nouveaux ouverts, depuis trois siècles, à leur activité:
lourde tâche pour les politiques à qui elles confiaient leurs destinées,
dans un monde que la Réforme avait troublé et la colonisation étendu à
l’infini, dont les limites étaient aussi incertaines qu’étendues, et les
destinées obscures.
Et la difficulté la plus grande était qu’ils n’avaient plus à compter
que sur eux-mêmes. Lorsque Richelieu défendait contre les Habsbourg les
frontières françaises, il avait trouvé autant de ressources dans
l’alliance des peuples menacés par leur politique que dans le royaume
réorganisé par la sienne. Pendant dix ans même, ces alliances lui
avaient suffi: il put n’engager la France directement qu’après les avoir
épuisées.
Sa méthode eût été inapplicable à la fin du dix-huitième siècle. La
Réforme avait réveillé et créé des nations que la politique française
avait pu grouper encore. Mais, au même moment, la Renaissance et les
souvenirs de l’antiquité classique fondaient des États qui se
développèrent à mesure que s’affaiblit la Réforme. Et, dès lors, la
raison d’État devint la règle des rapports entre les puissances, avec
l’intrigue pour moyen et la force pour loi. Chaque puissance dut la
pratiquer avec rigueur et n’eut plus qu’à compter sur ses propres
forces, plus isolée que jamais dans un monde plus vaste. Les nations
elles-mêmes ne connurent plus d’autres maximes et se gouvernèrent comme
des États. Au dix-huitième siècle, l’Angleterre, en effet, qui
considérait pourtant la Réforme comme la pierre angulaire de sa
constitution nationale, se mit à pratiquer, avec les nations de l’Europe
et du nouveau monde, une politique tout inspirée de la raison d’État,
égoïste et réglée sur ses seuls intérêts. A son exemple, la Hollande,
qui, sans la Réforme, n’eût pas même été une nation, ne permettait pas
aux Belges d’en former une. C’était une désertion générale des principes
sur lesquels s’était établi, au dix-septième siècle, une sorte
d’équilibre européen.
Enfin, en Orient, une nation nouvelle avait paru qui s’était constituée,
comme ses autres sœurs d’Europe, par la résistance aux croisades
catholiques du moyen âge et sur les fondements d’une religion populaire:
la Russie orthodoxe. Mais, pour s’accroître, après s’être défendue, elle
avait abdiqué aussitôt entre les mains des czars, et ceux-ci lui avaient
superposé un État européen, armé des mêmes moyens, animé des mêmes
intentions égoïstes que les autres États qui lui avaient donné des
leçons et des exemples.
C’était donc en vain que, séduits par les souvenirs d’un passé glorieux,
les Français s’obstinaient à restaurer un vieux système d’alliances que
l’Europe ne pouvait plus comprendre. Tout système semblait impossible
dans un monde d’États égoïstes, entre lesquels les rapprochements se
faisaient au jour le jour, par la communauté des convoitises, sans souci
du lendemain et pour le profit immédiat.
En cette situation, la politique qui s’imposait à chaque État menacé par
les autres, était d’accumuler le plus de forces possible et de songer à
ses voisins, surtout pour se préserver de leurs ambitions. C’était
celle-là même qu’avait pratiquée d’abord Richelieu, «ce grand économe,
soigneux d’amasser les ressources du royaume, et ne les dépensant
ensuite que pour se préserver d’une plus grande perte».
La France, pour son malheur, faisait alors, à la veille de la
Révolution, justement le contraire. Elle gaspillait, à travers l’Europe
et le monde, une puissance dont les fondements étaient ébranlés. Pour
résister aux menaces d’États récemment constitués, aussi dangereux pour
elle que l’Espagne au siècle précédent, elle aurait eu besoin, à
l’intérieur surtout, de se ressaisir. Elle cessait d’être un État, sans
pouvoir devenir encore une nation. L’État, constitué par les Bourbons,
reposait sur la personne royale: toutes les ressources du pays, toutes
ses forces vives, bourgeoisie, noblesse, étaient employées au service de
la monarchie, dont la reconnaissance publique ne discutait ni les titres
ni les privilèges. Mais un tel régime ne pouvait aller sans une énergie
infatigable, sans un génie supérieur, tout au moins, sans beaucoup de
conscience et de travail. Il y fallait l’activité de Frédéric II, de
Catherine II et même de Joseph II. Que Louis XV en était loin! Il
laissait aller «la bonne machine» et se cantonnait dans ses plaisirs, et
Louis XVI l’imitait encore, malgré des intentions meilleures. Ainsi
abandonné, l’État n’était plus la France, mais la cour, une société
factice de nobles réunis par le besoin de paraître, de jouir ou de vivre
aux frais du roi, divisés par leurs ambitions, à qui la fortune d’un
grand peuple, ses armées, ses intérêts au dehors, servaient de
passe-temps ou de moyens de parvenir.
Alarmés de cette décadence qui ne leur échappait point, les Français
rappelaient la royauté à ses devoirs; ils éprouvèrent ensuite le besoin
de reprendre leur liberté à l’État qui ne les servait plus, mais sans
savoir encore l’usage qu’ils en feraient. Ils se réveillaient d’un long
sommeil et cherchaient, comme leurs ancêtres au temps de la Fronde, les
lois à tâtons. Ce qu’ils poursuivaient encore, c’était une œuvre presque
négative, la réforme d’abus funestes, la ruine du passé. Il ne manquait
pas sans doute d’esprits hardis qui proposaient à la nation des systèmes
politiques. Mais que de différences entre ces systèmes, quel écart entre
Voltaire, Montesquieu et Rousseau, et surtout entre leurs disciples,
acharnés à se détruire les uns les autres auprès de l’opinion, ce
pouvoir nouveau qui leur demandait des conseils et dont ils se
disputaient la faveur! Les écoles devenaient des sectes, les coteries
philosophiques, des factions, aussi nombreuses que les coteries de cette
cour, objet de la haine populaire et de leurs critiques passionnées.
Ce qu’il y eut de plus singulier, ce fut qu’alarmés, indignés de
l’insuffisance de la monarchie, incertains de leur avenir, les Français
en 1789 se confiaient encore aveuglément aux traditions de cette royauté
déjà condamnée, pour défendre leurs intérêts dans le monde. La
contradiction ne les choquait pas. L’un de leurs guides les plus
autorisés en toute matière, l’abbé Raynal, invoquait les grands
souvenirs de Richelieu et de la monarchie française, les maximes de leur
politique extérieure, en condamnant leur œuvre intérieure: «Ce
Richelieu, disait-il, que tous les citoyens doivent haïr, parce qu’il
fut un meurtrier sanguinaire et que, pour être despote, il assassina
tous ses ennemis avec la hache des bourreaux; mais que la nation doit
honorer comme ministre, parce que, le premier, il avertit la France de
sa dignité et lui donna dans l’Europe le ton qui convenait à sa
puissance.» Entre l’Europe et la France du temps de Richelieu et celles
qu’ils voyaient, les philosophes ne notaient d’autre changement que les
progrès de la raison. En ce siècle qu’ils croyaient avoir fait sensible
et éclairé, ils pensaient et sentaient plus qu’ils ne calculaient:
mauvais maîtres en faits de politique extérieure assurément, puissants
interprètes des idées, des sentiments dont se forment l’âme et l’esprit
des nations. Que leur importait, à eux, à leurs disciples, et ce fut, en
1789, presque toute la France, la faiblesse présente de son
gouvernement, la ruine prochaine de l’État monarchique? Ne suffisait-il
pas, pour rétablir sa puissance dans le monde, qu’elle reprît conscience
de sa dignité, de ses droits, de ses destinées? N’était-ce pas pour
avoir compris le génie et les intérêts de la nation que Richelieu
l’avait si bien servie et, depuis, conquise à sa politique. Les Français
de 1789 ne voyaient pas de contradiction à reprendre et à poursuivre la
politique de ce grand patriote, au moment où ils allaient trouver, dans
les ressources de leur patriotisme et la conscience de leur vie
nationale, les moyens de servir la France comme lui.
Dans une certaine mesure, ils ne se trompaient pas: «La Révolution, a
dit un historien éminent, ne devait pas briser le cours de l’histoire de
France. Elle n’en était qu’un épisode. La nation française n’avait pas
changé de caractère ni de tempérament. Elle avait, dans sa longue
carrière, subi plus d’une épreuve, et c’est à la suite de ces
vicissitudes qu’elle était devenue la nation la plus cohérente, la mieux
liée par ses traditions.» A la veille du gouvernement de Richelieu,
Pasquier déclarait la France «vieillie, tellement malade, alangourie et
abattue en soi-même, qu’elle chancelait et tirait aux derniers traits de
la mort». Et pourtant, le lendemain de cette prédiction, grâce à un
homme de génie qui avait eu foi en elle et dont elle n’avait pas oublié
les bienfaits, elle s’était retrouvée vivante, d’une vie plus intense
que jamais, plus forte, plus puissante encore que par le passé. D’une
nation qui tant de fois s’était crue perdue et s’était ressaisie, on
avait le droit d’attendre, en 1789, le même miracle: pour le préparer,
ses maîtres, les philosophes, réveillaient son enthousiasme et sa
conscience, en lui parlant de la liberté, de ses destinées, des
souvenirs et des leçons glorieuses de son histoire.
S’ils eussent eu, avec la vertu des apôtres, le sang-froid des
politiques, ils auraient pu lui indiquer alors les vraies règles de sa
politique extérieure. Ils lui auraient parlé de sa sûreté plus que de sa
dignité, et de défense plutôt que d’attaque. Ils auraient détourné ses
regards de la France triomphante à la mort de Richelieu et déjà enivrée
par ses triomphes, pour lui montrer la France épuisée par les troubles
qui suivirent la mort de Henri IV et menacée par l’Espagne, combattant à
l’appel de Richelieu les ennemis du dedans et du dehors. Et l’œuvre du
grand Cardinal, mieux comprise, eût assuré une fois de plus celle de la
nation.
Mais il ne fallait pas que, sous prétexte de poursuivre cette œuvre, la
France jetât le moindre défi à ses ennemis avant de s’être reconstituée.
Fidèle aux leçons de Vergennes et de Fleury, elle devait laisser la paix
à ses voisins et en profiter pour terminer d’abord la réforme de ses
institutions et de son gouvernement.
Cela ne l’eût pas empêchée de veiller à ses frontières: en Europe rien
ne les menaçait plus. Mais, en 1789, une grande nation comme la France
ne pouvait garder son rang dans le monde qu’à la condition de
l’envisager tout entier. Elle avait victorieusement disputé au
dix-septième siècle les routes de l’Italie et du Rhin aux Habsbourg,
pour couvrir et assurer sa frontière. Elle devait, en 1789, disputer aux
Anglais les routes de la mer, à la Russie celles du Levant, pour
protéger les frontières de l’empire colonial qu’elle avait perdu et
devait reconstituer. Le succès, pour elle, était dans la Méditerranée et
en Afrique. «De même que l’Angleterre, disait Talleyrand, se trouve
placée de manière à avoir des avantages sur la France dans l’Océan, la
France se trouve placée de manière à avoir des avantages sur
l’Angleterre dans la Méditerranée»: la nature l’invitait à y prendre la
place qui convenait à ses intérêts. En disciple intelligent de
Richelieu, Talleyrand lui indiquait le but et les moyens: «Il suffit
qu’une vue politique offre des avantages, qu’elle soit, dans son
principe, conforme à la nature, qu’elle présente peu de risques, peu de
dommages, pour qu’elle puisse être considérée comme bonne[31].»
[31] Talleyrand, _Mémoires_, I, p. 77.
Ç’avait été, en effet, le triple mérite des vues de Richelieu, de cette
lutte contre l’Espagne, de cette conquête des frontières naturelles,
achevée au profit de la France et sans grand dommage, depuis le jour où
ce ministre, par ses réformes et un système d’alliances européennes, en
eut assuré le succès. A la fin du dix-huitième siècle, la politique
classique du siècle précédent contre l’Espagne n’avait plus de raison
d’être: appliquée aux Habsbourg, à l’Europe, elle offrait plus
d’inconvénients que d’avantages. Elle demeurait bonne dans ses
principes, mais pleine de dangers à mesure qu’on s’obstinerait à en
reprendre les détails. Le drame, dont elle avait réglé avec bonheur les
phases et le dénouement, était fini. Il appartenait au passé, comme ces
tragédies classiques que les écrivains du dix-huitième siècle perdaient
leur temps et leur talent à recommencer dans leurs moindres détails,
sans se soucier de l’intérêt qu’y trouveraient leurs contemporains. En
politique, les formes, les moyens dont s’était servi Richelieu devaient,
comme les procédés dramatiques de Corneille et de Racine, se modifier
pour un nouveau public, un nouvel ordre d’intérêts et de besoins, sur un
théâtre plus vaste que l’Europe du dix-septième siècle: les règles
seules, si bien énoncées par Talleyrand, restaient de tous les temps et
de tous les lieux.
Les hommes de la Révolution, les Français qu’ils guidèrent mal, ne le
comprirent pas. Et ce fut alors Talleyrand, très Français quoique
toujours étranger à l’esprit de la Révolution, qui eut la charge et le
mérite, en 1815, de ramener la France, par une imitation plus éclairée
de Richelieu, à la conscience et à la pratique de sa vraie politique
extérieure.