L’Europe, alors, ne ressemble plus guère à la république chrétienne du
moyen âge, unie sous la double autorité du pape et de l’Empereur. Elle
s’est divisée et élargie. Toutes les religions, depuis la Réforme et la
conquête turque, y ont trouvé et conservé leur place. Affranchis de
toute autorité commune, les peuples européens, sauf la Suisse, et par
l’effet des doctrines romaines de la Renaissance, se soumettent au
pouvoir d’États souverains en religion et en politique, qui, pour seule
règle et pour tout contrôle, ne connaissent que leurs intérêts, leur
ambition propre, et la raison d’État.
Enfin, des mondes nouveaux se sont ouverts à leurs convoitises:
l’Amérique tout entière, l’Asie maritime et continentale et quelque peu
déjà de l’Afrique et de l’Australie. Et ils y sont entrés, se les sont
disputés, les exploitent avec la même âpreté qu’ils ont apportée à
constituer leurs domaines particuliers en Europe. Tout les divise, la
religion, leurs doctrines d’État, leurs intérêts commerciaux et
coloniaux. S’ils se groupent, leurs alliances ne sont que de combat ou
de défense. Il n’y a plus une question européenne, mais trois et bientôt
davantage, dont les unes sont moins, les autres plus étendues que les
limites de la vieille Europe: la question de l’unité germanique, et
bientôt celle d’Italie, la question d’Orient, la conquête de l’Asie, la
question coloniale et maritime. Ce fut, pour la France du dix-huitième
siècle, une obligation redoutable que de s’être crue appelée par son
passé, le sentiment de sa grandeur traditionnelle et ses intérêts même,
à intervenir dans le règlement de toutes ces questions. Car elle dut
ainsi pratiquer une politique plus étendue à la fois et plus délicate,
plus lourde par conséquent.
La France et l’Allemagne.--Dans les premiers siècles du moyen âge, la
France et l’Allemagne s’étaient trouvées unies dans une même
civilisation. La constitution de deux royautés distinctes n’avait pas
effacé complètement la trace de ce régime très ancien. Le souvenir s’en
était conservé dans la politique des rois capétiens, qui se
considéraient comme les héritiers des Empereurs; plus d’une fois, depuis
saint Louis jusqu’à Louis XV, ils revendiquèrent leurs droits à cet
héritage.
En outre, après l’extinction de la race carolingienne, la séparation de
la France et de l’Allemagne s’opéra incomplètement, au point de vue
territorial. Le sort de la Lotharingie, d’une longue zone de frontières,
depuis les Flandres, le Luxembourg, la Lorraine, l’Alsace, jusqu’à la
Bourgogne et la Provence, n’avait pas été déterminé. Pendant tout le
moyen âge, l’Allemagne et la France se les disputèrent, les Allemands
comme des terres d’Empire, les Français, surtout à partir du seizième
siècle, comme les frontières naturelles de la vieille Gaule de César et
de Strabon.
Par ce double motif, une tradition s’était formée en France, très vivace
encore en 1789, qui dirigeait sans cesse l’attention du peuple et des
politiques sur les affaires d’Allemagne. Les luttes de François Ier et
de Charles-Quint, les traités de Westphalie qui avaient rendu les
princes indépendants de l’Empereur et placé les États allemands sous le
protectorat de la France, servaient de fondements à cette tradition. Le
peuple, au temps de Louis XVI, détestait les princes d’Autriche, autant
qu’au seizième siècle. C’était «le cri national». Le roi et ses
ministres encourageaient les princes allemands à former en 1785, contre
la maison d’Autriche, une ligue qui paraissait un souvenir de la ligue
du Rhin. On avait complété en 1738 la conquête de l’Alsace par la
Lorraine, on rêvait de l’achever par l’occupation de la Belgique et des
Provinces Rhénanes: malgré son manque de ressources, le gouvernement de
Louis XVI avait mis sur pied une armée, lorsqu’en 1787, les Prussiens
menacèrent la Hollande et s’approchèrent du Rhin. Les républicains, en
1792, reprirent une partie de ces traditions; Bonaparte un moment la
réalisa tout entière.
La France et l’Orient.--La France avait également une politique et des
intérêts traditionnels en Orient. Cette croisade contre les infidèles ou
les hérétiques que les Prussiens firent contre les Slaves dans
l’Allemagne du Nord, les Autrichiens dans l’Allemagne du Sud contre les
Turcs, ce «Drang nach Osten» qui est l’origine lointaine de la question
d’Orient, ont pris naissance en France, au moyen âge, avec Charlemagne
d’abord, avec saint Louis ensuite. C’est l’œuvre séculaire des Francs,
_gesta Dei per Francos_. Leurs héritiers du dix-huitième siècle en ont
gardé des souvenirs et des droits. D’Argenson, songeant sous Louis XV à
la ruine prochaine de l’empire ottoman, proposait la reconstitution d’un
empire franc de Constantinople. Les études classiques fortifiaient ces
souvenirs et ces rêves: André Chénier, l’élève des Grecs, conviait les
Français à l’affranchissement des Lieux Saints de la littérature, comme
ils avaient délivré le sanctuaire de Jérusalem. Des services qu’elle
avait rendus à la chrétienté autrefois, la France avait recueilli des
avantages durables, la protection de ce sanctuaire et de tous les
chrétiens d’Orient, sans distinction de sectes.
Plus tard, dans la lutte contre la maison d’Autriche, la maison de
France s’était créé dans l’Europe orientale des intérêts d’un autre
genre. François Ier, sans que cette contradiction fît tort à la
politique religieuse du royaume, avait le premier entraîné les Turcs
dans la société des puissances européennes; ses successeurs s’en étaient
fait des alliés utiles, puis des clients fidèles. En 1739, la diplomatie
française avait sauvé les Turcs d’une ruine qui paraissait immédiate; en
1772, des Français, Vergennes et de Tott, continuant l’œuvre de
Villeneuve et Bonneval, s’efforçaient encore de restaurer et de garantir
l’Empire ottoman. Le maintien des capitulations avait été le prix de ces
alliances et de ces services. De la même manière la France avait sauvé
la Suède, en 1772, d’un partage menaçant; elle n’avait pu protéger la
Pologne, quoiqu’elle y eût beaucoup songé et qu’elle y songeât encore.
Elle n’entendait abandonner ni ses alliances, ni ses privilèges en
Orient aux ambitions des puissances partageantes.
Elle entendait enfin se réserver les profits du commerce du Levant, que
l’Angleterre convoitait. Ce commerce, centralisé à Marseille, qui
l’avait pris à Venise à la fin du seizième siècle, occupait en 1778 deux
cent quarante bâtiments et se chiffrait par plus de 50 millions
d’échanges. Par Alep, Mossoul, Bagdad, Erzeroum, Diarbekir, il
atteignait l’Iran et l’Inde. Un négociant marseillais songeait alors à
lui ouvrir, par un système de transbordements, la route de la mer Rouge.
Le trafic avec le Levant, favorisé par les privilèges accordés dans
l’empire ottoman à nos nationaux et à leurs consuls, était devenu l’une
des fonctions normales et indispensables de la vie économique de la
France: on conçoit qu’il eût pris une place importante dans les
préoccupations du gouvernement lui-même et que son intérêt fût devenu
une occasion nécessaire pour lui d’intervenir dans les affaires
d’Orient.
La France avait la prétention légitime de défendre dans le règlement de
cette question, mais par la paix, une influence séculaire appuyée sur la
triple base de la religion, de la politique et du commerce.
La France, sa politique coloniale et maritime.--A certains moments aussi
le dix-huitième siècle fut pour la France une période de luttes à
outrance contre l’Angleterre pour la protection de son commerce, et pour
le maintien de son empire colonial en Amérique et Inde. Cette rivalité,
qui a commencé en 1688, a été comme une sorte de guerre de Cent ans, un
long drame dont les guerres de la ligue d’Augsbourg, de la succession
d’Espagne, de la succession d’Autriche, les guerres de Sept ans,
d’Amérique, ont été les différents actes. La domination des Anglais sur
les mers ne pouvait s’établir qu’aux dépens de notre prospérité
commerciale, fondée sur des raisons d’ordre géographique, notre position
exceptionnelle sur trois mers: nos colonies et celles de l’Angleterre se
touchaient aux Indes et en Amérique. Malgré la politique de Choiseul,
qui nous donna la Corse, et de Vergennes, qui nous rendit Dunkerque,
malgré la guerre d’Amérique qui un moment groupa autour de nous les
puissances maritimes et humilia l’Angleterre, ce long duel ne nous fut
pas favorable: les Indes et l’Amérique étaient perdues sans retour.
L’Angleterre avait gardé son influence sur les puissances secondaires,
en Hollande, en Suède, en Portugal, en Italie. Définitivement installée
à Gibraltar, elle se tournait vers la Méditerranée pour y prendre la
place que la France occupait depuis des siècles dans le Levant, les
clefs de la route des Indes.
Les contradictions de la politique française au dernier siècle.--Ce fut,
au dix-huitième siècle, un grand malheur pour la France que d’être mêlée
à tant de questions diverses et d’avoir, sur tous les points de l’Europe
et du monde, tant d’intérêts et de traditions à soutenir. Elle
dissipait, en les dispersant, son influence et ses ressources: elle
agissait en tous sens, hésitait et partout se contredisait.
Lorsque l’Angleterre commença à fonder, au début du siècle, un empire
autrement redoutable pour les puissances maritimes que la monarchie de
Charles-Quint, la France, acharnée contre ses successeurs, qui n’étaient
plus à craindre, la laissa faire jusqu’en 1750. Les Français admiraient,
les Anglais, qui se préparaient à les ruiner. Dans la suite ils
apportèrent à les combattre la même ardeur qu’à les admirer.
Ils favorisèrent de la même manière la formation et la grandeur de
l’État prussien, qui devenait en Allemagne le plus dangereux des États,
le type du genre, puissamment organisé, égoïste et fort: le Brandebourg
n’était-il pas leur vieil allié contre la maison d’Autriche? La France
applaudit aux victoires d’un roi qui prétendait renouveler, à Berlin, le
siècle de Louis XIV. Ses écrivains l’y aidèrent. Les vaincus de Rosbach
chantèrent les louanges de Frédéric II, et le félicitèrent d’avoir
reconstitué, en 1786, contre la France autant que contre l’Autriche, ce
qu’ils croyaient être la ligue du Rhin, l’alliance des princes
allemands. Et pourtant, alors, ils s’unirent, à partir de 1756, à
l’Autriche, sa rivale.
En Orient, la France eut les mêmes hésitations. Elle y avait de vieux
clients, ses alliés aussi, comme le Brandebourg, contre la maison
d’Autriche. Elle ne voulut pas les sacrifier, et ne sut pas les
défendre. Elle méprisa la Russie quand elle la crut barbare au temps de
Pierre le Grand, et l’admira, plus tard, lorsqu’elle la vit s’ouvrir par
Catherine II à ses arts et à sa civilisation. Elle arma contre elle les
Polonais et les Turcs, et les abandonna.
Les fautes de la royauté.--La royauté française ne fut pas pour la
nation, comme dans le passé, un guide en ces années troublées. Elle
hésitait avec elle: entre les intérêts, les traditions des Bourbons, et
ceux de ses sujets, elle n’osait pas faire un choix. Elle pensa se tirer
d’embarras en pratiquant une politique secrète, aussi contradictoire,
aussi stérile elle-même que la diplomatie officielle. Les secrets du
régent et du roi furent en opposition presque constante avec les goûts
et les intérêts de la nation: ils la trompèrent, sans la servir,
affaiblirent les ressorts de l’État, et ruinèrent plus complètement
encore sa dignité et son prestige en Europe.
Et pourtant la France avait encore en elle les énergies particulières
qui avaient fait jusque-là sa grandeur. Ses missionnaires exploraient
l’Amérique du Nord et, avec eux, ses marchands parcouraient l’empire
ottoman de la mer Noire jusqu’au golfe Persique. Elle avait Moncalm et
Dupleix, des héros, des politiques et des martyrs. Les grands
dévouements ne lui manquèrent pas. Mais elle manqua à sa mission, faute
de savoir en quoi elle consistait, entraînée par ses écrivains et ses
penseurs à la poursuite d’un idéal qui dépassait ses frontières, mal
dirigée par la royauté qui l’abandonnait et qu’elle abandonnait chaque
jour davantage.
Les politiques du continent la jugeaient mal lorsqu’ils la croyaient
perdue: «La France vient de tomber, je doute qu’elle se relève», disait
Joseph II. Et, de Prusse, Herzberg répondait: «Elle a perdu le reste de
son prestige», tandis que Catherine II jetait à la monarchie de Louis
XVI ce cri de pitié: «Adieu la considération acquise depuis deux cents
ans.» Plus clairvoyant, parce qu’il aimait, et qu’aimer c’est
comprendre, l’un de ses meilleurs serviteurs, Talleyrand, envisageait
plus justement la situation de la France et son avenir: «Elle était à
peu près sans colonies. Tous les liens étaient relâchés et rompus. Elle
était maîtresse en Europe et dans le monde de choisir son système.»
Encore fallait-il qu’elle en choisît un, et l’appliquât à réparer tout
le mal qu’elle s’était fait au dix-huitième siècle par ses hésitations.
Elle le trouvait tout formé dans la politique de Fleury et de Vergennes,
et, plus loin encore, dans celle de Richelieu qui l’avait faite si forte
et si grande. Elle admirait le grand Cardinal et avec raison: car sa
politique pouvait lui servir d’exemple encore, à condition qu’elle en
prît l’esprit, et non la lettre.
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