LA FRANCE ET L’EUROPE EN 1789

L’Europe, alors, ne ressemble plus guère à la république chrétienne du

moyen âge, unie sous la double autorité du pape et de l’Empereur. Elle

s’est divisée et élargie. Toutes les religions, depuis la Réforme et la

conquête turque, y ont trouvé et conservé leur place. Affranchis de

toute autorité commune, les peuples européens, sauf la Suisse, et par

l’effet des doctrines romaines de la Renaissance, se soumettent au

pouvoir d’États souverains en religion et en politique, qui, pour seule

règle et pour tout contrôle, ne connaissent que leurs intérêts, leur

ambition propre, et la raison d’État.

Enfin, des mondes nouveaux se sont ouverts à leurs convoitises:

l’Amérique tout entière, l’Asie maritime et continentale et quelque peu

déjà de l’Afrique et de l’Australie. Et ils y sont entrés, se les sont

disputés, les exploitent avec la même âpreté qu’ils ont apportée à

constituer leurs domaines particuliers en Europe. Tout les divise, la

religion, leurs doctrines d’État, leurs intérêts commerciaux et

coloniaux. S’ils se groupent, leurs alliances ne sont que de combat ou

de défense. Il n’y a plus une question européenne, mais trois et bientôt

davantage, dont les unes sont moins, les autres plus étendues que les

limites de la vieille Europe: la question de l’unité germanique, et

bientôt celle d’Italie, la question d’Orient, la conquête de l’Asie, la

question coloniale et maritime. Ce fut, pour la France du dix-huitième

siècle, une obligation redoutable que de s’être crue appelée par son

passé, le sentiment de sa grandeur traditionnelle et ses intérêts même,

à intervenir dans le règlement de toutes ces questions. Car elle dut

ainsi pratiquer une politique plus étendue à la fois et plus délicate,

plus lourde par conséquent.

La France et l’Allemagne.--Dans les premiers siècles du moyen âge, la

France et l’Allemagne s’étaient trouvées unies dans une même

civilisation. La constitution de deux royautés distinctes n’avait pas

effacé complètement la trace de ce régime très ancien. Le souvenir s’en

était conservé dans la politique des rois capétiens, qui se

considéraient comme les héritiers des Empereurs; plus d’une fois, depuis

saint Louis jusqu’à Louis XV, ils revendiquèrent leurs droits à cet

héritage.

En outre, après l’extinction de la race carolingienne, la séparation de

la France et de l’Allemagne s’opéra incomplètement, au point de vue

territorial. Le sort de la Lotharingie, d’une longue zone de frontières,

depuis les Flandres, le Luxembourg, la Lorraine, l’Alsace, jusqu’à la

Bourgogne et la Provence, n’avait pas été déterminé. Pendant tout le

moyen âge, l’Allemagne et la France se les disputèrent, les Allemands

comme des terres d’Empire, les Français, surtout à partir du seizième

siècle, comme les frontières naturelles de la vieille Gaule de César et

de Strabon.

Par ce double motif, une tradition s’était formée en France, très vivace

encore en 1789, qui dirigeait sans cesse l’attention du peuple et des

politiques sur les affaires d’Allemagne. Les luttes de François Ier et

de Charles-Quint, les traités de Westphalie qui avaient rendu les

princes indépendants de l’Empereur et placé les États allemands sous le

protectorat de la France, servaient de fondements à cette tradition. Le

peuple, au temps de Louis XVI, détestait les princes d’Autriche, autant

qu’au seizième siècle. C’était «le cri national». Le roi et ses

ministres encourageaient les princes allemands à former en 1785, contre

la maison d’Autriche, une ligue qui paraissait un souvenir de la ligue

du Rhin. On avait complété en 1738 la conquête de l’Alsace par la

Lorraine, on rêvait de l’achever par l’occupation de la Belgique et des

Provinces Rhénanes: malgré son manque de ressources, le gouvernement de

Louis XVI avait mis sur pied une armée, lorsqu’en 1787, les Prussiens

menacèrent la Hollande et s’approchèrent du Rhin. Les républicains, en

1792, reprirent une partie de ces traditions; Bonaparte un moment la

réalisa tout entière.

La France et l’Orient.--La France avait également une politique et des

intérêts traditionnels en Orient. Cette croisade contre les infidèles ou

les hérétiques que les Prussiens firent contre les Slaves dans

l’Allemagne du Nord, les Autrichiens dans l’Allemagne du Sud contre les

Turcs, ce «Drang nach Osten» qui est l’origine lointaine de la question

d’Orient, ont pris naissance en France, au moyen âge, avec Charlemagne

d’abord, avec saint Louis ensuite. C’est l’œuvre séculaire des Francs,

_gesta Dei per Francos_. Leurs héritiers du dix-huitième siècle en ont

gardé des souvenirs et des droits. D’Argenson, songeant sous Louis XV à

la ruine prochaine de l’empire ottoman, proposait la reconstitution d’un

empire franc de Constantinople. Les études classiques fortifiaient ces

souvenirs et ces rêves: André Chénier, l’élève des Grecs, conviait les

Français à l’affranchissement des Lieux Saints de la littérature, comme

ils avaient délivré le sanctuaire de Jérusalem. Des services qu’elle

avait rendus à la chrétienté autrefois, la France avait recueilli des

avantages durables, la protection de ce sanctuaire et de tous les

chrétiens d’Orient, sans distinction de sectes.

Plus tard, dans la lutte contre la maison d’Autriche, la maison de

France s’était créé dans l’Europe orientale des intérêts d’un autre

genre. François Ier, sans que cette contradiction fît tort à la

politique religieuse du royaume, avait le premier entraîné les Turcs

dans la société des puissances européennes; ses successeurs s’en étaient

fait des alliés utiles, puis des clients fidèles. En 1739, la diplomatie

française avait sauvé les Turcs d’une ruine qui paraissait immédiate; en

1772, des Français, Vergennes et de Tott, continuant l’œuvre de

Villeneuve et Bonneval, s’efforçaient encore de restaurer et de garantir

l’Empire ottoman. Le maintien des capitulations avait été le prix de ces

alliances et de ces services. De la même manière la France avait sauvé

la Suède, en 1772, d’un partage menaçant; elle n’avait pu protéger la

Pologne, quoiqu’elle y eût beaucoup songé et qu’elle y songeât encore.

Elle n’entendait abandonner ni ses alliances, ni ses privilèges en

Orient aux ambitions des puissances partageantes.

Elle entendait enfin se réserver les profits du commerce du Levant, que

l’Angleterre convoitait. Ce commerce, centralisé à Marseille, qui

l’avait pris à Venise à la fin du seizième siècle, occupait en 1778 deux

cent quarante bâtiments et se chiffrait par plus de 50 millions

d’échanges. Par Alep, Mossoul, Bagdad, Erzeroum, Diarbekir, il

atteignait l’Iran et l’Inde. Un négociant marseillais songeait alors à

lui ouvrir, par un système de transbordements, la route de la mer Rouge.

Le trafic avec le Levant, favorisé par les privilèges accordés dans

l’empire ottoman à nos nationaux et à leurs consuls, était devenu l’une

des fonctions normales et indispensables de la vie économique de la

France: on conçoit qu’il eût pris une place importante dans les

préoccupations du gouvernement lui-même et que son intérêt fût devenu

une occasion nécessaire pour lui d’intervenir dans les affaires

d’Orient.

La France avait la prétention légitime de défendre dans le règlement de

cette question, mais par la paix, une influence séculaire appuyée sur la

triple base de la religion, de la politique et du commerce.

La France, sa politique coloniale et maritime.--A certains moments aussi

le dix-huitième siècle fut pour la France une période de luttes à

outrance contre l’Angleterre pour la protection de son commerce, et pour

le maintien de son empire colonial en Amérique et Inde. Cette rivalité,

qui a commencé en 1688, a été comme une sorte de guerre de Cent ans, un

long drame dont les guerres de la ligue d’Augsbourg, de la succession

d’Espagne, de la succession d’Autriche, les guerres de Sept ans,

d’Amérique, ont été les différents actes. La domination des Anglais sur

les mers ne pouvait s’établir qu’aux dépens de notre prospérité

commerciale, fondée sur des raisons d’ordre géographique, notre position

exceptionnelle sur trois mers: nos colonies et celles de l’Angleterre se

touchaient aux Indes et en Amérique. Malgré la politique de Choiseul,

qui nous donna la Corse, et de Vergennes, qui nous rendit Dunkerque,

malgré la guerre d’Amérique qui un moment groupa autour de nous les

puissances maritimes et humilia l’Angleterre, ce long duel ne nous fut

pas favorable: les Indes et l’Amérique étaient perdues sans retour.

L’Angleterre avait gardé son influence sur les puissances secondaires,

en Hollande, en Suède, en Portugal, en Italie. Définitivement installée

à Gibraltar, elle se tournait vers la Méditerranée pour y prendre la

place que la France occupait depuis des siècles dans le Levant, les

clefs de la route des Indes.

Les contradictions de la politique française au dernier siècle.--Ce fut,

au dix-huitième siècle, un grand malheur pour la France que d’être mêlée

à tant de questions diverses et d’avoir, sur tous les points de l’Europe

et du monde, tant d’intérêts et de traditions à soutenir. Elle

dissipait, en les dispersant, son influence et ses ressources: elle

agissait en tous sens, hésitait et partout se contredisait.

Lorsque l’Angleterre commença à fonder, au début du siècle, un empire

autrement redoutable pour les puissances maritimes que la monarchie de

Charles-Quint, la France, acharnée contre ses successeurs, qui n’étaient

plus à craindre, la laissa faire jusqu’en 1750. Les Français admiraient,

les Anglais, qui se préparaient à les ruiner. Dans la suite ils

apportèrent à les combattre la même ardeur qu’à les admirer.

Ils favorisèrent de la même manière la formation et la grandeur de

l’État prussien, qui devenait en Allemagne le plus dangereux des États,

le type du genre, puissamment organisé, égoïste et fort: le Brandebourg

n’était-il pas leur vieil allié contre la maison d’Autriche? La France

applaudit aux victoires d’un roi qui prétendait renouveler, à Berlin, le

siècle de Louis XIV. Ses écrivains l’y aidèrent. Les vaincus de Rosbach

chantèrent les louanges de Frédéric II, et le félicitèrent d’avoir

reconstitué, en 1786, contre la France autant que contre l’Autriche, ce

qu’ils croyaient être la ligue du Rhin, l’alliance des princes

allemands. Et pourtant, alors, ils s’unirent, à partir de 1756, à

l’Autriche, sa rivale.

En Orient, la France eut les mêmes hésitations. Elle y avait de vieux

clients, ses alliés aussi, comme le Brandebourg, contre la maison

d’Autriche. Elle ne voulut pas les sacrifier, et ne sut pas les

défendre. Elle méprisa la Russie quand elle la crut barbare au temps de

Pierre le Grand, et l’admira, plus tard, lorsqu’elle la vit s’ouvrir par

Catherine II à ses arts et à sa civilisation. Elle arma contre elle les

Polonais et les Turcs, et les abandonna.

Les fautes de la royauté.--La royauté française ne fut pas pour la

nation, comme dans le passé, un guide en ces années troublées. Elle

hésitait avec elle: entre les intérêts, les traditions des Bourbons, et

ceux de ses sujets, elle n’osait pas faire un choix. Elle pensa se tirer

d’embarras en pratiquant une politique secrète, aussi contradictoire,

aussi stérile elle-même que la diplomatie officielle. Les secrets du

régent et du roi furent en opposition presque constante avec les goûts

et les intérêts de la nation: ils la trompèrent, sans la servir,

affaiblirent les ressorts de l’État, et ruinèrent plus complètement

encore sa dignité et son prestige en Europe.

Et pourtant la France avait encore en elle les énergies particulières

qui avaient fait jusque-là sa grandeur. Ses missionnaires exploraient

l’Amérique du Nord et, avec eux, ses marchands parcouraient l’empire

ottoman de la mer Noire jusqu’au golfe Persique. Elle avait Moncalm et

Dupleix, des héros, des politiques et des martyrs. Les grands

dévouements ne lui manquèrent pas. Mais elle manqua à sa mission, faute

de savoir en quoi elle consistait, entraînée par ses écrivains et ses

penseurs à la poursuite d’un idéal qui dépassait ses frontières, mal

dirigée par la royauté qui l’abandonnait et qu’elle abandonnait chaque

jour davantage.

Les politiques du continent la jugeaient mal lorsqu’ils la croyaient

perdue: «La France vient de tomber, je doute qu’elle se relève», disait

Joseph II. Et, de Prusse, Herzberg répondait: «Elle a perdu le reste de

son prestige», tandis que Catherine II jetait à la monarchie de Louis

XVI ce cri de pitié: «Adieu la considération acquise depuis deux cents

ans.» Plus clairvoyant, parce qu’il aimait, et qu’aimer c’est

comprendre, l’un de ses meilleurs serviteurs, Talleyrand, envisageait

plus justement la situation de la France et son avenir: «Elle était à

peu près sans colonies. Tous les liens étaient relâchés et rompus. Elle

était maîtresse en Europe et dans le monde de choisir son système.»

Encore fallait-il qu’elle en choisît un, et l’appliquât à réparer tout

le mal qu’elle s’était fait au dix-huitième siècle par ses hésitations.

Elle le trouvait tout formé dans la politique de Fleury et de Vergennes,

et, plus loin encore, dans celle de Richelieu qui l’avait faite si forte

et si grande. Elle admirait le grand Cardinal et avec raison: car sa

politique pouvait lui servir d’exemple encore, à condition qu’elle en

prît l’esprit, et non la lettre.

V

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] · 第 82 / 116 题