Le pis fut qu’ils la reçurent sans la comprendre. Quand, revenus de leur

rêve, ils virent Prague se rendre malgré l’héroïsme de Chevert, et

Belle-Isle ramener de Bohême son armée décimée par le froid et la misère

(déc. 1742), ils accusèrent le maréchal qui avait conçu, puis compromis

ce beau dessein. Ce fut surtout à Fleury qu’ils s’en prirent: n’était-ce

pas lui qui, pour avoir voulu gouverner à un âge où l’on ne gouverne

plus, par sénilité et par méchante envie, avait sacrifié la France?

On raconte qu’à la nouvelle de la paix de Breslau, en présence de

l’Angleterre hostile, le cardinal fondit en larmes. Il avait alors

quatre-vingt-dix ans. Au lieu d’achever cette longue vieillesse dans

l’éclat d’une gloire à laquelle il touchait presque en 1740, il se

voyait, lui et la France, précipités dans des aventures qu’il avait

prévues et vainement essayé de prévenir. «L’estomac ne va plus, dit un

ambassadeur prussien qui le voyait de près, les ressorts sont usés. La

vue baisse beaucoup, il n’entend plus.» A l’approche de la mort, et

d’une guerre générale qu’il avait retardée pendant dix-sept ans, Fleury

sentait doublement son impuissance. L’esprit, en lui, se soutenait

encore, et le soutenait. Peut-être prévoyait-il l’abîme où allait la

France, et le jugement partial auquel il laisserait sa mémoire exposée.

Que ce fût patriotisme ou ambition, il se raidit une fois encore. «Il se

ranima le plus qu’il put,» le mot est d’un contemporain, pour tenter un

dernier effort, où l’histoire n’a vu qu’une dernière faiblesse.

«La paix à quelque prix que ce soit,» écrivait à Belle-Isle, le 21 juin

1742, Amelot au nom de Fleury. Il n’y avait pas à la demander aux

Anglais, trop heureux d’avoir détaché Frédéric II de notre alliance,

«devenus trop hautains.» Mais peut-être Marie-Thérèse comprendrait-elle,

comme son père en 1737, qu’elle n’avait pas intérêt à poursuivre une

guerre pour le seul profit de ces alliés égoïstes qui avaient tant de

fois sacrifié l’Autriche et, récemment encore, au traité de Breslau?

Fleury s’efforça de la convaincre: certes, l’humiliation était grande

pour la France d’implorer la paix d’une reine à qui elle avait déclaré,

en 1741, une guerre inexpiable. Les Français n’auraient pu supporter

l’idée d’une pareille démarche. Fleury la fit à l’insu du roi et des

ministres. Il écrivit secrètement à Vienne, le 11 juillet 4742, avec

l’espoir de désarmer l’impératrice. Déterminée par les conseils ou les

menaces de l’Angleterre, par ses rancunes aussi, Marie-Thérèse n’écouta

point la prière du cardinal, et la livra aux gazettes qui la publièrent.

«Quelle huée et quelle surprise!» Il parut que Fleury était tombé en

enfance: depuis il ne s’est pas relevé de la honte de cette démarche

humiliante et stérile.

La honte pourtant n’était pas pour lui, mais pour les auteurs de la

diplomatie secrète qui avaient réduit les ministres officiels à user des

mêmes moyens pour défendre les intérêts de la France. Depuis trois ans,

un combat s’était engagé entre le Secret du roi et la politique de

Fleury, plus dangereux encore pour le royaume que la lutte contre la

maison d’Autriche. C’était là le vrai mal dont souffrait et devait

longtemps souffrir la France: par un dernier effort, le cardinal voulut

l’en guérir. Il dénonça à Marie-Thérèse les intrigants qui avaient fait

autant de tort aux Français, à Louis XV qu’aux Habsbourg. Il la supplia

de l’aider à déjouer leurs ambitions et leurs calculs, comme il avait

déjoué en 1737, avec Charles VI, les manœuvres de Chauvelin. Qu’elle y

consentît, et une fois encore il aurait servi la France, en ruinant les

intrigues qui la perdaient.

«Plus il avançait dans sa carrière, dit un contemporain, plus il

devenait soupçonneux et jaloux, voulant tout faire par lui-même.» Plus

il avait raison de l’être: au moment où il s’efforçait de panser les

plaies qu’avait faites au royaume le secret de Belle-Isle, alors que ce

secret était condamné par les résultats même, un autre naissait entre le

duc de Noailles et Louis XV, le 20 novembre 1742, pour étendre aux

Pays-Bas la guerre que le cardinal avait voulu arrêter. Après les jeunes

gens, les vieillards, en qui l’âge n’avait pas éteint les ardeurs de

l’ambition, employaient l’intrigue pour séduire Louis XV par les

souvenirs glorieux du règne de son grand-père. Il leur fallait des

conquêtes en Flandre, au risque de reconstituer la grande alliance de

1701 et pour le plaisir de la combattre. Ce n’était pas seulement la vie

de Fleury qui était condamnée à la fin de 1742, c’était sa politique, le

gouvernement et les intérêts de la France, sacrifiés pour longtemps à

d’aveugles traditions, au Secret du roi.

Pendant deux ans, après la mort de Fleury, la tradition dicta toutes les

démarches de Louis XV. Comme son aïeul, il n’eut plus de premier

ministre, et il eut des maîtresses affichées. Il alla commander ses

armées, préférant la guerre de sièges aux entreprises risquées. Le

maréchal de Noailles, dépositaire des papiers de Louis XIV, lui

proposait de belles instructions qu’il plaçait sous le patronage du

grand roi et de Mme de Châteauroux, la maîtresse de son petit-fils.

Singulier procédé d’un ambitieux, homme de bien et nourri des

traditions, qui peint l’état d’esprit de ces courtisans prêts à employer

auprès d’un roi sans volonté ni dignité tantôt l’intrigue, tantôt la

vertu magique des grands souvenirs de la monarchie.

Jamais le mal qu’avait combattu Fleury, sans succès, ne fit plus de

ravages qu’aussitôt après sa mort. Il n’y eut plus de premier ministre.

Mais, comme il n’y avait pas de roi, il n’y eut même plus de

gouvernement. Autant de politiques à Versailles que de personnes admises

dans la confiance de Louis XV. Le Secret de la favorite d’abord, qui

poussait son amant à une guerre offensive en Flandre pour lui faire

cueillir des lauriers faciles. Et le roi mena en Flandre une campagne de

sièges (1744) inutile, tandis que les ennemis envahissaient l’Alsace.

Le cardinal de Tencin formait une autre intrigue à Versailles, au profit

des Stuart qui lui avaient procuré le chapeau: en janvier 4744, la

France fournissait des vaisseaux au prétendant Charles-Édouard et se

privait d’un général de premier ordre, Maurice de Saxe, pour une

entreprise condamnée d’avance.

Maurepas prenait les intérêts des Espagnols, et, sans rien demander pour

la France, leur promettait, le 25 octobre 1743, le Milanais et le

Parmesan pour l’infant don Philippe, Gibraltar, Minorque, la Géorgie

qu’on enlèverait, par une guerre à outrance, à l’Angleterre. Maurepas

voulait avoir sa guerre sur mer et continuait avec l’Espagne les

manœuvres de Chauvelin. Il semblait vraiment qu’en l’absence d’une

volonté capable de servir la France, les ambitions des courtisans

allassent chercher dans les débris de la politique française, au hasard,

toutes les affaires litigieuses qu’elle avait eu autrefois à débattre

avec l’Europe.

Et pourtant, avant d’aller provoquer l’Angleterre en Flandre, aux

colonies, en Amérique, dans la Méditerranée, en Espagne, Louis XV

n’aurait-il pas dû songer à régler son compte avec l’Allemagne? Le

maréchal de Noailles l’en pressait: il invoquait la tradition, mais de

la même manière que les autres courtisans. Général, chargé de la guerre

en Bavière, il entretenait avec le roi une correspondance secrète qui

lui permettait de blâmer et de critiquer son chef hiérarchique, le

ministre de la guerre, d’Argenson. Et, tandis qu’il adressait à Louis XV

de longs mémoires sur le gouvernement et la politique étrangère, il se

faisait battre à Dettingen (1743), laissait l’Alsace, la Lorraine

ouvertes aux entreprises des Impériaux et perdait, en 1744, l’occasion

de les battre. Si Frédéric II n’était pas rentré en campagne (1744) pour

rétablir entre la France et l’Autriche un équilibre qu’il jugeait

nécessaire à sa sécurité, la France aurait payé bien cher la négligence

de son roi, les intrigues de la cour, et son culte pour une politique

dont elle ne comprenait pas le danger[18].

[18] Voy. chapitre XII, p. 353-355.

Un instant il parut que l’excès même du mal allait suggérer à Louis XV

un remède salutaire. Il eut l’idée d’appeler au ministère des affaires

étrangères un diplomate de l’école de Fleury, son meilleur

collaborateur, l’auteur de la paix de Belgrade, le marquis de

Villeneuve. Par malheur, celui-ci refusa d’exposer sa vieillesse aux

mésaventures qui avaient troublé celle du cardinal: à son défaut, le

choix du roi tomba sur le marquis d’Argenson.

Ce n’était pas lui qui pouvait mettre un terme aux contradictions où les

intrigues de la cour avaient jeté la politique française. D’Argenson

était la contradiction faite homme, non par défaut, mais par excès

d’intelligence et de réflexion. Les idées les plus opposées lui

plaisaient tour à tour, pourvu qu’il pût y mettre la marque de son

esprit. Il allait d’un système à l’autre, avec autant de conviction que

d’aisance. En 1744, il avait à choisir entre la continuation de la

guerre ou la paix. Il préférait la paix: la France n’avait plus de

conquêtes à faire. Elle était «assez forte pour s’en passer, assez juste

pour n’en pas souhaiter.» Mais, comme sa puissance même lui donnait le

moyen d’imposer le respect des faibles aux puissances ambitieuses, il

continua la guerre contre l’Autriche qui lui semblait la plus dangereuse

de toutes. On le vit réunir des congrès à Paris, à Bréda, à La Haye et

rejeter, après Fontenoy (1745), l’occasion qu’il eut de terminer le

conflit en traitant directement avec Marie-Thérèse, épuiser la France

enfin sous prétexte de la rendre l’arbitre de l’Europe.

Dans son temps, d’Argenson fut une exception qui, cinquante ans plus

tard, n’eût pas paru telle. Pour les formes, comme pour le tour et le

fond des pensées, on retrouve en lui le précurseur des hommes de la

Révolution. Sa politique est la leur: il rêvait une France conquérant le

monde d’une manière désintéressée, pour y établir la justice, des

nations soumises au code européen de Henri IV et de l’abbé de

Saint-Pierre. Il fit la guerre au delà des Alpes pour y former un corps

italique: il n’y eut pas de difficultés qu’il ne cherchât aux Bourbons

et aux Farnèse d’Espagne, pour écarter de l’Italie ces conquérants,

quoique l’Espagne fût notre alliée et une ressource au moins contre les

Autrichiens. Et de même en Allemagne: de plus en plus aimable avec

Frédéric II, à mesure qu’il nous trahissait davantage, il avait rêvé de

le réconcilier avec l’électeur de Saxe. Pour gagner Auguste III, il lui

livrait la Pologne et mariait sa fille au dauphin: il voulait ainsi de

tous les princes d’Allemagne délivrés de la maison d’Autriche former une

nation.

Entre ses mains, la politique française fut pendant trois ans

incohérente et vaine. Elle s’obstinait, sur certains points, à

poursuivre une tradition condamnée; sur d’autres, en Pologne et en

Espagne, elle l’abandonnait. En tout cas, elle n’était plus réglée par

les intérêts du royaume, mais par des systèmes contradictoires, plus

dangereux encore que des préjugés. Les victoires de Maurice de Saxe à

Fontenoy (1745), à Raucoux (1746), à Lawfeld (1747), la conquête de la

Belgique, la prise de Berg-op-Zoom, l’entrée des Franco-Espagnols à

Gênes, dans le Milanais et le Parmesan (1745-1746), cachaient aux

Français les désastres de nos flottes, l’invasion de la Bretagne et de

la Provence, la chute de Louisbourg (1745) et les dangers que courait

aux Indes l’empire formé par Dumas et Dupleix[19].

[19] Voy. chapitre XI, p. 316.

Si d’Argenson n’avait contribué qu’à compromettre davantage, dans une

guerre stérile, les vrais intérêts du royaume, la nation, la cour et le

roi n’auraient pas même songé à lui en faire un reproche. Mais, esclave

parfois de la tradition jusqu’à l’excès, il se permit de la violer dans

ses rapports avec l’Espagne: la diplomatie secrète de Louis XV l’en

punit. Le duc de Noailles fut envoyé au delà des Pyrénées pour

recueillir les plaintes de la famille royale, les transmit secrètement

au roi. Au mois de janvier 1747, d’Argenson était disgracié.

Une fois, par hasard, la diplomatie secrète rendait service à la France

en la débarrassant d’un ministre à la fois incapable de faire la guerre

ou la paix. Ce bienfait, d’ailleurs, fut de courte durée. Au moment où

l’entreprise, mal concertée, de la succession d’Autriche tournait à la

gloire de la France par les victoires de Maurice de Saxe, l’héroïque

résistance de nos colons, par la neutralité de la Prusse et la lassitude

de l’Autriche, un politique digne de ce nom, devinant le tournant des

événements, en eût profité pour conclure un traité analogue au traité de

Vienne. Ce fut un diplomate sans valeur qu’une intrigue de cour donna

pour successeur à d’Argenson, plus médiocre que lui et indécis pour

d’autres raisons, le marquis de Puysieux. Esclave de la Prusse, comme

lui, par tradition, tout en reconnaissant que la haine contre l’Autriche

n’était plus qu’un préjugé sans valeur, ami de l’Espagne et s’en

défiant, Puysieux cherchait la paix que le roi désirait, sans méthode et

sans succès.

La France la trouva, sans lui, dans les victoires de Maurice de Saxe.

Quand les Anglais virent les Français maîtres de la Belgique et bientôt

de la Hollande, l’Autriche impuissante à les leur disputer, Frédéric II

résolu à ne pas les aider, il leur parut qu’obligés de combattre seuls

en Europe, ils n’auraient plus le moyen de défendre ou d’accroître leurs

colonies. Marie-Thérèse comprenait aussi que sa lutte contre Louis XV

risquait, par l’égoïsme des Anglais, de compromettre sa monarchie sans

lui laisser l’espoir d’une revanche sur la Prusse. Et, renonçant tous à

leurs projets, provisoirement, les Alliés résolurent d’offrir la paix à

la France, aux colonies, sur mer et en Europe. Puysieux n’eut plus qu’à

la signer. Il ne stipula d’ailleurs qu’au nom des Bourbons, à qui il

procura, dans la personne de l’infant don Philippe, fils de Philippe V

et gendre de Louis XV, les duchés de Parme et de Plaisance. Maigre

résultat pour un si grand effort: après avoir hautement parlé de la

ruine des Habsbourg, tout ce que les Bourbons avaient réussi à leur

enlever, par des intrigues et des guerres qui avaient ruiné et déshonoré

la France, c’étaient quelques terres italiennes[20].

[20] Voy. chap. XI, p. 317-319.

Au moins, c’était la paix et une liquidation définitive de la Succession

d’Autriche, de nature à ne laisser ni aux Habsbourg de longues rancunes,

ni aux Bourbons, d’espérances. Le traité d’Aix-la-Chapelle (1748)

conservait à la France ses positions maritimes et coloniales.

L’offensive énergique et heureuse de Maurice de Saxe avait déjoué les

calculs de l’Angleterre, sauvé le Canada et Dupleix. Plus de querelles

en perspective sur le continent européen et, dans les continents

nouveaux, un avenir sans limites: il n’en fallait pas davantage à la

France pour qu’elle gardât sa place dans le monde.

Pourtant, il lui fallait encore un gouvernement qui comprît la valeur et

les nécessités de cette situation. Elle n’en eut jamais de plus

médiocres. Le ministre des affaires étrangères, Puysieux, avait signé la

paix de 1748. Il la croyait son œuvre et, depuis, en fit tout son

système. Mais un fait n’est pas une idée: le système de Puysieux n’en

était pas un. S’il s’attachait à maintenir le traité d’Aix-la-Chapelle,

alors que les puissances européennes, Angleterre ou Autriche, n’y

voyaient qu’une trêve nécessaire, il ne s’aperçut pas qu’il pouvait être

pour le royaume le point de départ d’une politique nouvelle et féconde.

Il avait négligé de régler les limites de l’Angleterre et de la France

au Canada: la question lui avait paru secondaire et bonne, tout au plus,

à occuper des commissaires. Cela seul indiquait la portée et la nature

de la paix qu’il entendait conserver.

Le ministre spécialement chargé des colonies, le contrôleur général

Machault, avec des vues pourtant très neuves sur la réforme

administrative du royaume, approuvait la politique pacifique de son

collègue et ne la comprenait pas autrement. Alors que par son seul

génie, sans rien demander à l’État ni à la Compagnie d’Orient, Dupleix

occupait le Dekhan, l’Inde, Machault lui imposait l’abandon de ses

conquêtes et proposait aux Anglais de constater cet abandon par une

convention officielle de neutralité (février 1752), destinée à ne

laisser à la France que des comptoirs. Conséquence d’une guerre

malheureuse contre nos rivaux, une semblable convention eût pu paraître

une nécessité. Mais la signer, la proposer même pour éviter une guerre

où toutes les chances, avec l’avantage de la situation acquise, eussent

été pour nous, c’était vraiment trop de prudence ou d’aveuglement.

On a dit, pour excuser les ministres d’alors, que la faiblesse du

royaume, sa misère et les opinions de leurs contemporains en matière de

colonies justifiaient l’abandon d’une entreprise qui dépassait les

limites d’une affaire commerciale. Elles n’en justifient point le

sacrifice inutile et prématuré. Dans un État comme la France, où

l’opinion publique se confiait au gouvernement, c’était une faute grave,

de la part des ministres, de la suivre au lieu de la guider à travers

une crise décisive[21].

[21] Voy. chapitre XI, p. 319-323.

Leur seule excuse, alors, fut le peu d’autorité que leur laissaient

Louis XV et sa cour. Le roi, décidément, ne gouvernait plus, sans donner

à ses ministres le moyen de le faire à sa place. Il continuait, comme à

Fleury, «à leur faire la barbe», s’amusait de la rivalité du comte

d’Argenson et de Machault, puis empêchait le contrôleur général de

réaliser ses plans financiers: enfin, tandis que ses ministres aux

affaires étrangères cherchaient la paix à tout prix, Louis XV prenait

plaisir à une politique indépendante, secrète, dont le dernier objet

était la guerre. Si encore sa politique mystérieuse eût été dirigée

contre l’Angleterre, et dans l’intérêt du royaume, le procédé, quoique

mauvais en lui-même, eût été justifié par le motif.

Quand le Secret du roi se forma entre Louis XV et le prince de Conti, en

1746, ils ne songeaient guère à la France. Ils pensaient à la Pologne:

le prince y cherchait une couronne royale; le roi un moyen de se prouver

qu’il était roi encore, sans le paraître. Le nombre des successions à

vaquer se faisait de plus en plus rare en Europe depuis que cinquante

ans de guerre avaient mis fin aux procès ouverts en Espagne, en Italie,

en Autriche, en Angleterre. Plus d’espérances d’établissements au dehors

pour les fils, gendres ou cousins des Bourbons, sinon dans les pays de

la Vistule où la couronne royale était toujours à l’encan. C’était une

tradition au reste qu’ils la disputassent aux Allemands: Henri de Valois

à l’archiduc Ernest d’Autriche, un Conti déjà, en 1697, à la maison de

Saxe. Ainsi, ne continueraient-ils pas l’œuvre des princes capétiens

dont les cadets avaient eu coutume en Hongrie, en Pologne, en Italie, de

se mettre sur les frontières orientales de l’Europe, à l’avant-garde des

troupes chrétiennes? Penser à la Pologne enfin, n’était-ce pas veiller

aux intérêts de la France, former aux extrémités de l’Europe, depuis la

Baltique jusqu’à la mer Noire, autour de la maison d’Autriche, un cercle

redoutable pour rompre celui que, depuis le quinzième siècle, elle

formait autour de nos frontières?

Il est vrai que cette affaire lointaine pouvait renouveler, comme en

1732, la guerre avec les Habsbourg au moment où les Français auraient

dû, contre l’Angleterre, rechercher leur alliance ou leur neutralité. Et

quelle contradiction entre notre diplomatie officielle, qui sentait et

proclamait la nécessité d’une politique pacifique, et le Secret de Conti

et du roi, qui la condamnait! Toujours le même mal travaille la

politique française depuis la guerre de la Succession d’Espagne, avec

toute la différence qu’il y a de Louis XIV à Louis XV, du duc d’Anjou au

prince de Conti, de Torcy à Puysieux, et de l’Espagne à la Pologne. Et

ce mal se développe à l’aise, sans qu’on le remarque, dans les plaies

que font à la France des traditions mal comprises.

Égarés encore aujourd’hui, comme nos ancêtres, par ces traditions, nos

historiens, H. Martin, et le mieux renseigné de tous sur ce sujet, M. de

Broglie, ont plus que de l’indulgence, des éloges et presque de

l’admiration pour le Secret de Louis XV et de Conti, pour ses agents,

pour ses doctrines, derniers champions, derniers vestiges de notre

influence traditionnelle en Pologne.

Certes, la France avait un intérêt majeur à ne point abandonner aux

Allemands ni aux Russes ces nations d’Orient, Suède, Pologne et Turquie,

qui occupaient leurs convoitises rivales. Plus longtemps durerait le

problème oriental, par la résistance des peuples exposés à la conquête

russe ou aux intrigues allemandes, plus sûrement le problème de la

frontière du Rhin achèverait de se résoudre en paix. «C’était, a-t-on

dit, l’immense service que nos alliés d’autrefois contre l’Autriche nous

rendaient alors, et la France avait intérêt à les conserver.» Mais le

moyen n’était pas d’accroître, pour les soutenir, les divisions qui les

ruinaient, d’encourager les intrigues du sérail à Constantinople, ou les

factions qui, à Stockholm, énervaient leur pays avec la royauté,

d’accueillir les seigneurs polonais qui offraient aux Bourbons une

couronne par un complot destiné à ruiner le pouvoir royal, leur seule

sauvegarde. Le système était bon au temps où la France avait intérêt, en

de certains moments critiques, dans les passes difficiles de son duel

avec les Habsbourg, à provoquer subitement une diversion sur leurs

frontières orientales. Ce duel était fini: la France n’avait plus besoin

de tenir ouverts ces marchés de mercenaires. Elle pouvait et devait les

fermer, pour en faire des États, gardiens attentifs et intéressés de la

paix européenne.

Au milieu de ses rêves incohérents et irréalisables, d’Argenson avait

entrevu cette nécessité et formé, pour les affaires du Nord et de l’Est,

un plan vraiment sage et pratique. Il fallait, suivant lui, soustraire

la Pologne et la Suède à la servitude de la Russie, «empêcher que la

cour de Saint-Pétersbourg ne subordonnât à ses convenances ou à celles

de Vienne les intérêts de ces États.» Pour y réussir, d’Argenson avait

imaginé d’unir par une alliance étroite la France et la maison de Saxe,

d’assurer à Auguste III la transmission de la couronne de Pologne dans

sa famille. Il espérait lui procurer la liberté de ne consulter que ses

intérêts, ceux de sa maison, ceux de son royaume, le jour où la Pologne

et lui seraient affranchis de la tutelle des Russes et des Allemands.

Ce système ne ressemblait plus à l’ancienne politique de la France sur

la Vistule; mais il y maintenait son influence qu’elle déléguait, pour

ainsi dire, aux Saxons. Il eût mis fin à l’anarchie polonaise et protégé

l’Allemagne elle-même contre les entreprises de la Russie. C’était la

vraie manière de conjurer la ruine de la Pologne. D’Argenson, en cette

affaire, fut prévoyant: il trouva sa récompense dans le succès. Le 21

avril 1746, un traité d’alliance se signait entre Louis XV et Auguste

III, et, bientôt après, le fils de Marie Leczinska épousait la fille du

prince qui avait détrôné son père (décembre 1746): d’abord la

réconciliation, puis l’amitié scellée par des liens de famille. Les

victoires de Maurice de Saxe, l’oncle de la dauphine, à ces liens

ajoutaient ceux de la reconnaissance. Il ne manquait plus à ce plan

excellent que la consécration du temps.

C’est alors que, sous prétexte de traditions à défendre, le Secret du

roi se forma sur des bases absolument différentes, contre la maison de

Saxe, en faveur de Conti. Louis XV se donnait le malin plaisir de

démentir sa propre politique. Il sacrifiait, en 1747, son ministre

d’Argenson, puis ses successeurs, Puysieux et Saint-Contest, à Conti,

son _grand vizir de poche_, et lui permettait de débaucher les

ambassadeurs chargés par d’Argenson d’appliquer son système en Pologne

même. Le procédé était mauvais, l’œuvre pire encore. La suite en fut

lamentable.

Il n’y parut pas d’abord: en dépit des efforts de Conti, la politique

nouvelle inaugurée par d’Argenson résista aux intrigues de la cour.

L’amitié de Louis XV et de la maison de Saxe ne fut pas condamnée avec

le ministre qui l’avait ménagée. Elle eut des avocats et des défenseurs,

aussi autorisés que Conti, auprès du roi: Maurice de Saxe et surtout sa

nièce, cette jeune dauphine dont il eut le temps de régler les premiers

pas à Versailles, assez pour lui donner, malgré son âge, beaucoup

d’influence. Soit que, par son mariage, elle rappelât à Louis XV les

jours les plus glorieux de son règne et l’homme à qui il les devait,

soit que, par son charme même et son intelligence, elle eût triomphé de

l’égoïsme de son beau-père, Marie-Josèphe de Saxe se trouva de très

bonne heure en état de plaider auprès du roi, de soutenir la cause et

les intérêts polonais de sa maison.

Mais ce fut un malheur alors pour le royaume qu’elle fût obligée, pour y

réussir, d’agir en secret comme ses adversaires. Une intrigue en fit

surgir une autre. Et puis, entre les mains de la dauphine, par

l’influence du cabinet saxon qui de Dresde inspirait ses démarches, le

système de d’Argenson se déforma. L’amitié de la France et de la Saxe en

demeura le fondement, mais elle prit un autre caractère: l’auteur de

l’alliance de 1746 avait prétendu en faire un instrument de

pacification. Informé des inquiétudes légitimes qu’éveillaient à Dresde

les progrès de la puissance prussienne, d’Argenson s’était efforcé de

les calmer et d’amener une détente entre Frédéric II et l’électeur de

Saxe. En devenant le secret de la dauphine, son œuvre se dénatura: elle

fut plus saxonne que française, et plutôt agressive. Auguste III et son

ministre Brühl y virent surtout un moyen de chasser les Prussiens de la

Silésie, qui coupait leurs communications avec la Vistule. Que leur eût

servi d’assurer leurs droits sur la Pologne, si la monarchie prussienne

pouvait à son gré leur en fermer le chemin? Mieux valait à leurs yeux,

pour l’empêcher, la ruine de Frédéric II que son amitié, dût-on rouvrir

en Allemagne une guerre: avec l’aide de Marie-Thérèse et le concours de

la France, après tout, les chances étaient pour la Saxe contre la

Prusse.

Quel que fût donc le sort réservé à cette double intrigue, au secret de

Conti et à celui de la dauphine, à la Pologne ou aux princes saxons,

l’avenir qu’elle préparait chacune à la France, en 1750, n’était que

trop clair. Des deux parts, c’était la guerre, une guerre continentale,

bien loin de nos frontières, au cœur de l’Allemagne, une entreprise

contre les Hohenzollern ou les Habsbourg, fatale aux seuls intérêts que

les Français eussent alors à défendre, sur mer, en Amérique et en Inde.

Combien le mal dont souffrait la politique française s’était aggravé

depuis que la mort de Fleury avait enlevé au royaume sa dernière

sauvegarde, à Louis XV son dernier conseiller! L’un et l’autre étaient

désormais, consciemment ou non, la proie des intrigues et des

intrigants. Ils flottaient, désemparés, sans pilote, à la merci des

tempêtes qui se formaient à tous les coins de l’Europe et du monde, sous

le calme apparent de la paix d’Aix-la-Chapelle. Un bon juge en

politique, le ministre autrichien Kaunitz, venu à Paris en 1753 pour

décider Louis XV à se réconcilier avec sa cour, à reprendre la Silésie

aux Prussiens, conseilla à sa souveraine, comme le moyen certain de

réussir, une alliance avec le prince de Conti ou la dauphine. Les

alliances de la France, ses intérêts étaient désormais à la discrétion

du cousin ou de la belle-fille du roi[22].

[22] Voy. chapitre XIV, p. 414.

La dauphine, dans le courant de l’année 1755, l’emporta, auprès de Louis

XV, sur le rival de sa maison. Elle avait trouvé une auxiliaire dans Mme

de Pompadour. Quoique la dauphine avec son mari, par déférence pour la

reine, se fût d’abord, à la suite des sœurs du roi, déclarée contre la

favorite, les intérêts de sa maison et de son intrigue firent fléchir

ses scrupules. L’austère duc de Noailles n’avait-il pas mis son secret

aussi sous le patronage de Mme de Châteauroux? Justement, alors, Mme de

Pompadour prenait goût aux affaires étrangères, non d’elle-même, mais

par le conseil d’un abbé diplomate qui rêvait de refaire avec elle la

fortune de l’abbé Dubois, de Bernis.

Après le Secret du régent et celui du roi, l’intrigue de la favorite.

C’était dans l’ordre: aux ambitieux tous les moyens étaient bons. La

diplomatie secrète devait en venir à ce degré d’avilissement. Comme la

dauphine, Mme de Pompadour était hostile au prince de Conti, à ses

projets, à ses ambitions, parce qu’il avait refusé de l’y associer. Par

les soins de Bernis elles se rapprochèrent, et ce concours d’affections

légitimes et adultères entraîna Louis XV et la France dans les voies de

la diplomatie saxonne.

Cette diplomatie venait justement d’obtenir à Versailles un premier

avantage. Au moment où le prince de Conti, maître d’un département

presque universel, armait contre la Saxe et la Russie tout l’Orient, de

la Baltique à la mer Noire (1754), son entreprise rencontra un obstacle

inattendu dans la défection de son principal agent en Pologne, le comte

de Broglie. Pour plaire au roi, en servant Conti, le jeune comte s’était

déclaré nettement et avec succès contre la maison de Saxe à Varsovie

(1752-1754). Tout d’un coup sa famille, et surtout l’abbé de Broglie,

son oncle, qui recevait les confidences de la dauphine, l’avertit de

Paris, qu’à l’avenir, par le crédit croissant de la princesse, il aurait

un moyen plus sûr d’être agréable à Louis XV, une conversion rapide aux

plans de sa belle-fille: «à quoi songez-vous, monsieur mon neveu?» Le

neveu fut docile, sinon fidèle. Au milieu de 1754, il proposait à Conti

de se rapprocher de la maison de Saxe, au lieu de la combattre,

reprenait les plans de d’Argenson agréables à la dauphine; et, à la fin

de l’année, il venait à Versailles en congé pour les faire agréer au

roi. En 1755, sa conversion était accomplie: il retournait à Dresde,

porteur d’un traité d’alliance avec la Saxe, désapprouvé par Conti,

agréé par le roi.

Dans l’esprit du jeune diplomate et du ministre des affaires étrangères,

Saint-Contest, qu’il avait associé à son évolution, tous deux fidèles à

la pensée de d’Argenson, le rapprochement de la France et de la Saxe

était destiné à protéger la Pologne contre les Russes. Pour le cabinet

saxon, plus inquiet des progrès de Frédéric II que de la puissance

moscovite, l’influence déclarée de la dauphine à Versailles devait être

l’instrument d’une alliance avec Louis XV contre la Prusse.

De toutes parts, les puissances du Nord et de l’Allemagne se liguaient

contre Frédéric. Au mois de septembre 1755, l’impératrice de Russie

signait avec le roi d’Angleterre un traité offensif contre lui.

Marie-Thérèse, enfin, chargeait Kaunitz, puis Stahremberg, d’étudier à

Versailles les moyens d’armer la France contre son rival. Tandis que les

Russes s’assuraient le concours des Anglais, les Saxons et l’Autriche,

dans le même but, s’efforçaient d’obtenir celui des Français. Auguste

III escomptait le crédit de sa fille, et commençait à en ressentir

l’effet. Marie-Thérèse s’adressait à Mme de Pompadour, et leurs deux

confidents, Stahremberg et Bernis, formaient à Bellevue, en septembre

1755, le plan d’un rapprochement, entre l’Autriche et la France, plus

considérable encore que l’alliance franco-saxonne[23].

[23] Voy. chapitre XII, p. 359-361.

Il faut rendre justice aux ambitieux qui compromirent alors la France

par leurs négociations secrètes, qui l’entraînèrent dans des

complications où son intérêt n’était point, à Broglie et à Bernis: au

début de leur œuvre, ils songèrent à elle et crurent la servir, en

servant leurs protecteurs et leur propre fortune. L’un et l’autre

comprenaient la situation et les besoins de l’État. Les Anglais et les

Français étaient aux prises, depuis 1754, au Canada. Les flottes des

deux nations s’étaient heurtées en juin 1755 dans la baie de Fundy.

Louis XV croyait encore éviter cette guerre nécessaire: il se laissait

amuser par des négociations pacifiques du cabinet anglais. La lutte

était ouverte: Bernis en calculait justement la portée et les

conséquences. De Broglie s’en effrayait comme lui. A l’un, l’alliance

autrichienne; à l’autre, l’amitié de la Saxe, de la Prusse et de la

Pologne paraissaient les plus sûrs moyens de conjurer une guerre

européenne qui eût occupé en Orient ou en Allemagne les forces du

royaume. La paix du continent, une lutte heureuse contre l’Angleterre,

voilà ce qu’il fallait à la France, et ce qu’ils croyaient lui

donner[24].

[24] Voy. chapitre XI, p. 323-324.

Leur erreur vint de leur ignorance, inexcusable chez des diplomates qui

prétendaient à gouverner un grand pays. Bernis en a fait l’aveu plus

tard: «Nous n’avons pas de ministres, disait-il. Je trouve cette phrase

si bonne et si juste que je consens à me comprendre dans cette

catégorie. Nous touchons au dernier période de la décadence.» Les

intrigues de cour, où ils usaient leur activité et leur intelligence, ne

leur laissaient plus les moyens ni le loisir d’étudier l’Europe. Ils

connaissaient à merveille les intentions des partis qui se disputaient

la faveur de Louis XV: ils ignoraient les desseins des puissances qui se

disputaient l’Allemagne, l’Orient, le monde. Ils ne savaient pas que

l’Autriche et la Saxe nous recherchaient, pour nous entraîner à une

guerre contre la Prusse. Aveugles, ils dirigeaient la France

inconsciente vers l’abîme dont ils pensaient la préserver. Mieux eût

valu qu’incapables, à l’exemple de nos diplomates officiels, ils fussent

demeurés inertes. Mais adieu alors leur ambition, et leurs rêves de

fortune, et les intrigues secrètes qui, pour beaucoup d’autres avant

eux, avaient été les chemins obscurs d’un grand emploi et de la

réputation.

Certes, c’était bien le dernier degré de honte et de faiblesse où

pussent arriver la royauté et la nation françaises: trois secrets dont

celui de la favorite, du grand vizir, et d’une princesse étrangère, au

lieu d’un secret unique, déjà funeste, qui était encore le Secret du

roi. Et, à la place de traditions, inapplicables sans doute aux intérêts

présents, mais respectables encore par les grands souvenirs qu’elles

rappelaient, des nouveautés plus dangereuses, des systèmes mal étudiés,

et presque dictés par des cours étrangères, la France, en un mot,

abandonnée par la royauté à des complaisants novices ou mal informés. Ce

fut, par l’excès même du mal, la défaillance suprême, dont les suites

ont pesé bien longtemps sur les destinées de la nation.

A quoi bon insister sur les phases de cette agonie? On les connaît

toutes: plus perspicace que les Français, Frédéric II a deviné les

desseins de la Saxe, de l’Autriche et de la Russie. Il sait, de source

sûre, qu’elles veulent l’attaquer et, pour le détruire, l’isoler: les

unes se préparent à lui enlever l’alliance de Louis XV; la czarine,

celle de l’Angleterre. Il réussit alors à détacher Georges II, électeur

de Hanovre, de cette coalition formidable, et jette comme un premier

défi à ses adversaires le traité de Westminster (16 janvier 1756).

Marie-Thérèse, avec la Saxe, relève le défi: au mois de mars, elle

négocie à Saint-Pétersbourg un plan d’attaque contre la Prusse. Au même

moment, elle fait faire à la cour de France «un pas de géant.» Elle la

brouille définitivement avec Frédéric II: le traité de Versailles (mai

1756) n’est encore sans doute qu’un plan de défense, très différent de

l’œuvre agressive à laquelle l’impératrice prétend associer la France.

Mais il fait à Frédéric II l’effet d’une menace, comme le traité de

Westminster a paru aux Français une trahison. Et la Prusse, au mois

d’août 1756, force Louis XV, lorsque son roi devient «infracteur de la

paix,» attaque la Saxe et menace à son tour l’Autriche, à porter la

guerre en Allemagne, contre son propre intérêt, malgré sa volonté[25].

[25] Voy. chapitre XII, p. 361-363.

Déjà Bernis, avant d’avoir vu la suite de cette guerre, pouvait

contempler l’étendue du mal qu’il avait fait au royaume, en le lançant

dans cette aventure. Il avait cru détacher des Anglais leurs principaux

alliés: il leur donnait l’alliance redoutable de la Prusse. Il avait

espéré «ménager à la France des ports, des places, des ressources, des

avantages et des positions maritimes capables d’affaiblir le commerce et

la marine de sa rivale»: il lui avait simplement ménagé une affaire

stérile et onéreuse en Allemagne. Son ignorance acheva, en 1757, ce que

son ignorance avait commencé.

Il lui parut que Frédéric II ne serait pas capable de résister longtemps

aux attaques de la France, de l’Autriche, et de la Russie. «En une

campagne, tout serait fini,» le roi de Prusse mis à la raison, la France

maîtresse des Pays-Bas, libre alors de disputer la mer et l’Amérique aux

Anglais. Diriger cent mille Français sur l’Allemagne, et verser douze

millions à la cour de Vienne, ce n’était pas trop payer des avantages si

précieux. Bernis se chargea d’en convaincre Louis XV: Mme de Pompadour

l’y aida, et l’en récompensa. Il devint ministre des affaires étrangères

(juin 1757), un mois après le second traité de Versailles, triste

convention qui consacrait à la fois son aveuglement, son secret et sa

fortune. La nation applaudit à son œuvre, assez folle pour croire, sur

sa parole, «que l’effort gigantesque qu’il venait lui demander en faveur

de l’Autriche serait limité et décisif.»

Quelle déception six mois plus tard, pour la France, après Lissa, après

Rosbach, après Plassey! Frédéric II maître de l’Allemagne; les Anglais,

de l’Inde, presque du Canada; «notre marine en désastre, nos côtes

exposées, notre frontière découverte.» Quelle leçon pour Bernis! Il

n’avait calculé ni les ressources militaires de la Prusse, ni l’égoïsme

de la Russie plus pressée de se fixer en Pologne encore que d’abattre

Frédéric II, ni même les forces de la France. L’armée de Louis XV valait

sa diplomatie. Ce n’était pas le nombre qui lui faisait défaut, mais la

qualité. Après la défaite, Bernis reconnut, trop tard, qu’il s’était

embarqué témérairement, sans s’être préparé. Il put voir ce que valaient

les généraux chargés par Louis XV en une campagne de ruiner Frédéric II,

des étourdis sans honneur, des ambitieux sans mérites et sans

connaissances, apportant à l’armée, de la cour qui les envoyait, des

habitudes d’ignorance, d’intrigues et de cupidité. Bernis s’indignait de

leur égoïsme: «Tous nos généraux demandent à revenir, ce sont les

petites maisons. Dieu nous préserve des têtes légères dans le maniement

des affaires, et Dieu préserve les conseils des rois des petits esprits

qui ne sentent pas la disproportion qu’il y a entre leurs

rétrécissements et l’étude des grands objets.» A ce jugement l’histoire

peut souscrire en le complétant, en l’appliquant à Bernis autant qu’à

Soubise[26].

[26] Voy. chapitre XI, p. 325-328, et chapitre XII, p. 363-366.

Peut-être aurait-elle le droit d’être pour ce cardinal plus indulgente,

s’il avait eu le temps de réparer le mal qu’il avait fait à la France.

Il en eut l’intention: aux dépens du royaume, il avait appris à le mieux

gouverner. La campagne de 1757 lui ouvrit les yeux sur les dangers du

traité de Versailles et d’une plus longue guerre. Il ne fallait plus

«songer à se partager la peau d’un ours qui sait mieux se défendre qu’on

n’a su l’attaquer»: laisser l’Autriche et la Russie détruire la Prusse,

si elles y tenaient, et concentrer contre l’Angleterre tout ce qui

restait de forces à la France, c’était le devoir tout tracé. Bernis eut

le mérite de le comprendre. Il essaya en 1758 de le pratiquer: à

Choiseul, notre ambassadeur à Vienne, il faisait ses confidences: «Si

l’État périt, ce ne sera pas de ma faute; je veux au moins mourir comme

le chevalier sans peur et sans reproches.» Il le suppliait d’obtenir de

Marie-Thérèse qu’elle permît au roi de diminuer ses troupes d’Allemagne:

«Donnez-nous la paix à tout prix.» C’était un vrai cri de conscience que

ce cri de détresse.

Nous avons gardé la «confession» de Bernis. Le mot est de lui. Ses

ennemis, ses critiques auraient peine à faire un tableau plus noir de

l’état où sa politique avait mis la France: «Tout exige que nous

sortions du précipice où nous descendons à pas de géants. Nos places

frontières ne sont pas pourvues, nous n’avons plus d’armées, l’autorité

languit, et le nerf intérieur est entièrement relâché. Les fondements du

royaume sont ébranlés de toutes parts. Notre marine est détruite, les

Anglais se promènent sur nos côtes et les brûlent. Le commerce maritime,

qui faisait entrer deux cents millions par an, n’existe plus. Nous avons

à craindre la perte totale de nos colonies. Nous serons réduits au rang

des secondes puissances de l’Europe.»

Ce mal profond, Bernis en signalait, avec les effets prochains, la cause

unique et profonde, le défaut d’un gouvernement fort et attentif à ses

devoirs. «On laisse tout faire également à tout le monde. Le roi n’est

nullement inquiet de nos inquiétudes, ni embarrassé de nos embarras.»

Mais s’il sentait les conséquences de ses fautes, de Bernis était

impuissant à les réparer. Il n’avait plus l’autorité nécessaire:

n’était-ce pas lui qui avait ajouté aux secrets du roi l’intrigue de la

favorite, pour arriver au ministère dont il portait le poids et les

responsabilités? Ce fut son châtiment alors d’être renversé du pouvoir,

au moment où l’expérience lui aurait permis d’en faire un meilleur

usage, par une intrigue analogue à celle qui le lui avait donné, de

sentir qu’«avec les petits esprits et les têtes étroites,» il avait

perdu la France, et qu’il ne pouvait se réhabiliter en la sauvant.

Mme de Pompadour se riait de ses noirs pressentiments. Et bientôt, lasse

de ce conseiller qui voulait faire le mentor, elle se préparait à lui

donner un successeur. De quoi s’avisait-il? De prendre les intérêts de

la France, lorsqu’il les avait sacrifiés pour entrer au ministère? Pour

y parvenir à son tour, le comte de Stainville, bientôt duc de Choiseul,

les sacrifia d’abord. Il était ambassadeur à Vienne, depuis 1756, par la

faveur de Mme de Pompadour qui l’avait fait préférer au comte de

Broglie, suspect d’attachement au prince de Conti, même après une

trahison.

Depuis le traité de Versailles, l’ambassade de Vienne était devenue le

poste principal, celui où l’on pouvait, autant que de Paris, diriger

l’alliance et la guerre de Sept ans. Bernis l’avait demandé avant de

devenir ministre d’État. Choiseul l’obtint, en fit aussitôt une sorte de

ministère: ministère secret, occulte où il fut de bonne heure l’égal de

son chef hiérarchique. Il correspondait avec les autres ambassadeurs du

roi, directement, et souvent en secret avec les généraux de l’armée

d’Allemagne. En vain Bernis le suppliait-il d’amener la cour d’Autriche

à des sentiments pacifiques: la guerre lui donnait trop d’importance

pour qu’il acceptât ces ordres, dictés pourtant par l’intérêt supérieur

du royaume. Il la savait agréable à Louis XV et à Mme de Pompadour, et

voyait baisser le crédit de Bernis à mesure qu’il s’y opposait. Certes,

c’eût été d’un grand cœur, dévoué à son pays, et l’occasion d’une belle

action que la postérité lui eût comptée, de risquer son crédit, comme

Bernis, pour arrêter la France au seuil encore de cette affaire

désastreuse. Choiseul préféra profiter des embarras du pays et du

ministre pour achever définitivement sa fortune. Bernis offrit sa

démission, la reprit, espérant encore gouverner de moitié avec le rival

qu’il avait toujours traité en ami, puis fut forcé de quitter le

pouvoir. Choiseul le reçut (déc. 1758) de la main de la favorite, comme

un partisan déclaré de la guerre à outrance. Les meilleurs serviteurs de

la France, alors, ne pouvaient plus se dégager des liens et des

compromis de la diplomatie secrète; et ce n’est pas le spectacle le

moins triste que de voir des hommes, qui auraient pu et voulu servir

leur pays, réduits, par le gouvernement de Louis XV, à en chercher le

moyen dans des intrigues funestes et déshonorantes.

En dépit du complot auquel Choiseul dut son autorité, malgré

l’engagement qu’il prit de continuer une guerre mauvaise, ce ministre

n’en a pas moins été un de ceux qui ont le mieux compris les intérêts de

la France. Le public ne s’y est pas trompé. Quoi qu’il l’ait vu obligé

de signer la paix désastreuse de Paris et d’Hubertsbourg, en 1763, il a

paru l’oublier: il lui a donné et gardé une place à part entre tous les

ministres de Louis XV. Depuis, certains historiens ont entrepris de

reviser cet arrêt. «N’ayant ni suite dans les desseins, ni véritable

fermeté dans le caractère, écrivait récemment M. de Broglie, Choiseul

réussit au delà peut-être de son attente et certainement de son mérite.

Sans avoir rien laissé après lui et rien légué à l’avenir, il a séduit

même la postérité.» Choiseul, contre ces critiques partiaux, a plaidé en

1765, dans un Mémoire au roi, sa cause victorieusement et celle de ses

admirateurs. Il eut de la suite dans ses desseins, et ces desseins

étaient conformes aux intérêts de la nation.

«Votre Majesté, écrivait-il au roi, avait été attaquée, en 1755, en

Amérique par l’Angleterre. Ses armes conquirent Mahon en 1756. C’est

alors qu’elle conclut, au mois de mai, un traité avec la cour de Vienne,

qui fut le préliminaire de l’espèce de ligue qui se forma, contre le roi

de Prusse, entre la France et la maison d’Autriche. Cette nouvelle

alliance fit négliger la guerre de mer et la guerre d’Amérique, _qui

était la véritable guerre_. Votre Majesté donnait trente millions à

Vienne, n’avait pas une marine capable de défendre ses possessions

américaines et employait son armée de terre à la cause de son alliée, de

sorte que réellement vous ne faisiez rien _pour la guerre véritable de

la France contre l’Angleterre_.»

L’histoire aurait peine à définir avec plus de netteté et de

clairvoyance que ne le fit alors Choiseul, au milieu des événements

mêmes, les causes et l’étendue du sacrifice que Louis XV imposa à son

royaume en 1756. La seule faute de ce ministre, créature de la Pompadour

et serviteur de son secret, fut de croire qu’il fallait prolonger le

sacrifice encore, pour se procurer les moyens d’en corriger les effets.

Pour plaire à ses protecteurs il se déclara en faveur de la guerre et,

pour servir la France, d’une guerre dirigée surtout contre les Anglais:

«De la guerre d’Allemagne il fit la guerre d’Angleterre.»

Ce fut l’objet et le résultat d’un nouveau traité, qu’il passa avec la

cour de Vienne (30 décembre 1758). La France abandonna l’espérance

qu’elle s’était gardée de conquérir les Pays-Bas, et laissa à

l’Autriche, aidée des Russes, le soin de mettre Frédéric II à la raison.

Sans se désintéresser de l’Allemagne, puisqu’elle fournissait à

Marie-Thérèse une armée et des subsides, elle se proposait d’employer la

plus grande partie de ses forces et de son argent «à porter des coups

directs à l’Angleterre.» Elle exigeait enfin de l’Autriche, pour prix de

son concours, au lieu d’une cession éventuelle des Pays-Bas, la promesse

de mettre aussi, quand la paix serait faite, les Anglais à sa merci. A

la Russie également Choiseul demanda un concours plus actif contre nos

vrais ennemis: il ne lui suffisait pas que la czarine, profitant de

l’alliance avec Marie-Thérèse et Louis XV pour abattre la Prusse, ne

nous procurât d’autre profit que sa neutralité sur mer. L’avantage des

deux partis ne lui semblait pas égal. Il voulait qu’une flotte russe

aidât la nôtre à bloquer les Anglais dans leur île. Il obtint seulement,

le 8 mars 1759, qu’unis aux Danois, les Moscovites s’engageassent à leur

fermer la Baltique.

Toutes les pensées de Choiseul se concentraient sur un objet unique:

ruiner l’Angleterre partout, dans ses colonies, sur mer et chez

elle-même. Il était grand temps, en effet. Le 2 juin, Louisbourg, le

boulevard du Canada, tombait aux mains de nos ennemis. Ils menaçaient

Montcalm de toutes parts sur l’Ohio et par la route du lac Champlain. Le

Sénégal, en Afrique, Saint-Louis et Gorée en 1758, les circars d’Oressa,

le Dekhan, en Inde, devenaient des colonies anglaises. Nos côtes mêmes

de Bretagne, sauvées comme par miracle, le 11 septembre 1758, par la

bataille de Saint-Cast, couraient des dangers que, depuis des siècles,

elles ne connaissaient plus.

C’était bien, en effet, une nouvelle guerre de Cent ans, un duel entre

les deux nations, pour l’attaque ou la défense d’un patrimoine autrement

grand que la vieille France. Choiseul eut le mérite de le sentir alors,

et les Français, pour cela, lui ont pardonné de n’avoir pas réalisé le

projet qu’il formait, en 1759, d’écraser les Anglais dans leur île même.

Il leur suffit qu’il l’eût conçu. Quand, depuis vingt ans, le roi et ses

collaborateurs tournaient le dos à leurs plus redoutables ennemis, lui

seul leur fit front résolument. Il organisait des escadres à Brest et à

Toulon, préparait une invasion en Angleterre et en Écosse. Il ne

désespérait pas de la France: «Tant que nous aurons des hommes en

France, nous ne nous rebuterons pas.»

Choiseul trouva des hommes: il ne leur trouva pas de chefs. L’armée

d’Angleterre fut confiée à Soubise, le vaincu de Rosbach, celle d’Écosse

à l’homme qui n’avait pas su défendre la Bretagne, d’Aiguillon; la

flotte, à des incapables encore, La Clue et Conflans. Et puis, dans le

désarroi de l’administration, les délais nécessaires aux préparatifs

permirent à l’Angleterre de prévenir une entreprise dont les chefs

n’étaient pas gens à réparer le temps perdu. Pour sauver, en 1760, les

débris de l’honneur et du domaine national, la seule ressource désormais

c’était, à tout prix, la fin de cette lamentable aventure. Choiseul

mesura, d’un rapide coup d’œil, la gravité de nos échecs et, avec la

promptitude de décision qui lui était propre, se résolut à la paix.

Il la demanda aux bons offices de la czarine Élisabeth. Elle n’avait pas

voulu lui donner les moyens de vaincre l’Angleterre. Elle pouvait

s’entremettre pour l’apaiser. L’idée était juste et hardie d’aller

chercher ainsi, à l’Orient de l’Europe, la fin d’un conflit dont les

affaires d’Orient, par les intrigues de la maison de Saxe, avaient été

la première cause. La Russie tenait entre ses mains, après trois ans de

guerre où s’étaient épuisées les ressources de l’Autriche, de la France

et de la Prusse, la Pologne et le sort du continent. C’était à la fois

reconnaître et limiter sa puissance, que de l’employer à une œuvre

pacifique[27].

[27] Voy. chapitre XII, p. 367, et chapitre XIII, p. 416-417.

L’œuvre, sans doute, présentait des difficultés, d’autant que les

Russes, après Kunersdorff (13 août 1759), prenaient mieux conscience de

leur importance. Elle n’était pas impossible pourtant si le roi de

France savait flatter l’affection et l’amour-propre d’Élisabeth. La

preuve, c’est qu’après un an d’efforts, à la fin de 1760, les Russes

offraient à Louis XV le moyen de fléchir les Anglais en faisant à

Frédéric II, «le premier ministre du roi d’Angleterre,» de la clémence

de ses alliés, la condition de son propre salut. Déjà, Choiseul et notre

ministre à Saint-Pétersbourg, Breteuil, s’applaudissaient entre eux de

cette paix prochaine, inespérée, qui nous eût rendu l’Amérique, perdue

depuis un an, et l’Inde.

Encore aujourd’hui, à plus de cent ans de distance, lorsqu’on relit les

péripéties de ce drame sanglant de la guerre de Sept ans, en présence de

cette scène décisive dont Saint-Pétersbourg fut le théâtre en 1760, on

se sent pris d’une émotion aussi grande, aussi légitime que si l’on n’en

connaissait pas la suite et la conclusion. Ainsi, dans une tragédie,

dont nous connaissons tous les rôles et chaque acte, toujours nouvelle

quoique classique, la crise où se décide le sort des héros familiers à

notre admiration ou à notre pitié éveille en nous les mêmes angoisses.

Et, quand on songe que c’était alors le sort d’une grande nation qui se

jouait, que cette nation était la nôtre et qu’elle fut perdue au moment

d’être sauvée, les hommes comme Choiseul qui lui offrirent un moyen de

salut, paraissent grands et dignes d’être aimés à côté de ceux qui le

lui enlevèrent.

Ce fut l’avant-dernier crime du Secret du roi, de Louis XV, et de ses

auxiliaires dans cette œuvre mauvaise. Le dernier fut la perte de la

Pologne qui, par leur faute, s’accomplit quelques années après. La

démarche faite par Choiseul auprès de la Russie, pour obtenir une paix

nécessaire et encore honorable à la France, parut à Louis XV le

sacrifice de la Pologne, de son secret. Il n’y avait pas à s’y tromper:

les Russes demandaient, en échange de leur concours, une partie de la

république: l’Ukraine (1760). Louis XV préféra garder à la Pologne une

province et sacrifier les colonies françaises.

Le jour même où son ministre envoyait à Élisabeth un ambassadeur,

Breteuil, chargé de la convaincre et de séduire la grande-duchesse, la

future czarine Catherine II, le roi de France débauchait lui-même cet

agent et lui faisait passer en secret des ordres contraires (mars-avril

1760). Déjà le marquis de l’Hopital, que Breteuil remplaçait en Russie

(1759-1760), avait été débauché de la même manière: averti par d’Éon, un

autre agent secret, il avait laissé passer l’occasion que Choiseul lui

avait si vivement recommandé de saisir. Breteuil se garda bien de faire

autrement. Et ce fut presque malgré lui que, six mois après son arrivée,

la czarine lui offrit formellement sa médiation. Choiseul lui ordonnait

de l’accepter (10 mars 1761). Louis XV, en secret, le blâma d’en avoir

seulement écouté l’offre et lui enjoignit de la rejeter. «Je sens, lui

disait-il, la difficulté de concilier mes instructions avec celles que

vous recevez du duc de Choiseul, mais j’exige de vous que vous fassiez

tous vos efforts pour ramener mon ministre à des principes plus

favorables à la Pologne» (juin 1761). Par une telle dépêche, au moment

décisif, Louis XV et son secret se jugent d’eux-mêmes. Mettre un

ambassadeur dans le cas de choisir entre le roi et l’interprète autorisé

de ses volontés, lui imposer la désobéissance comme un devoir, le

transformer en maître de son chef hiérarchique et perdre la France pour

sauver la Pologne, quel procédé! Arrivée à ce point de honte,

d’indiscipline et de trahison, la diplomatie secrète n’a plus d’excuses.

Elle n’eut pas même celle d’avoir été utile aux Polonais. Elle les

perdit alors dans les intrigues contradictoires où elle s’embrouillait

elle-même, par la fatalité de ses origines et de sa nature. Sous

prétexte de les servir, elle voulait leur imposer un roi, et ne sut pas

même leur désigner un candidat unique. Jusqu’en 1756, Louis XV avait

recommandé le prince de Conti aux Polonais et formé pour lui avec les

Potocki, Branicki, Mokranowski, un parti patriote. Il l’abandonna, en

1757, pour plaire à la dauphine, et appuyer le parti des princes saxons.

Conti lui-même imitait cet abandon: dépité de son échec en Pologne, il

cherchait ailleurs une compensation. Il espéra la recevoir des mains de

la czarine en Courlande, et lui dépêcha en 1756 l’Écossais Douglas qui,

du coup, livra aux Russes la Pologne et les Turcs, ses meilleurs

défenseurs. Puis, à son tour disgracié par Louis XV, le prince de Conti

rattachait ses dernières espérances à la Pologne, où il reformait, avec

Mokranowski, le parti patriotique trahi par l’alliance de Louis XV avec

les Saxons et la Russie. A la veille de la mort d’Auguste III, il

restait aux yeux des Polonais le candidat autrefois désigné par la

France, le champion de leurs libertés. Et pourtant, le candidat de Louis

XV, alors, ce n’était plus lui, c’était le frère chéri de la Dauphine,

appuyé par les subsides et les agents du roi, le prince Xavier de Saxe,

préféré au fils aîné d’Auguste III, en faveur de qui Conti, malgré les

efforts du maréchal de Broglie, ne se désista jamais. Quel singulier

moyen, pour sauver la Pologne, de l’associer aux intrigues de

Versailles, d’y encourager l’anarchie, d’en faire une victime, tour à

tour recherchée et trahie, de tous les ambitieux qui approchaient Louis

XV[28]!

[28] Voy. chapitre XIII, p. 425 et p. 430.

Lorsqu’on accusait Choiseul, dans l’entourage du roi, en 1760, de

sacrifier de vieux alliés à l’amitié de la Russie, il comprenait mieux

leurs besoins et leurs intérêts que les agents secrets, leurs pires

conseillers. Il voulait, en 1760, les débarrasser de ces intrigues

françaises qui compliquaient leur anarchie, de «tous ces envoyés de la

cour qui se faisaient de leur ministère une petite souveraineté.» Il

espérait décider Louis XV à quitter ce rôle de chef de parti qui ne

servait vraiment ni à lui, ni à ses clients. C’était l’abandon,

préférable à une intervention stérile pour la France, funeste pour la

Pologne. La diplomatie secrète s’y opposa encore. Elle débaucha l’agent

de Choiseul à Varsovie, le marquis de Paulmy, fils de d’Argenson, que sa

naissance et ses amitiés désignaient à l’attention du parti saxon, comme

elle avait débauché Breteuil à Saint-Pétersbourg.

En vain Choiseul essayait-il de se défendre à Versailles contre les

intrigues qui dans toute l’Europe s’opposaient à sa politique. Il

frappait, en mars 1759, le principal correspondant du Secret, Tercier,

premier commis de son ministère. En 1760, il rappelait de Varsovie le

confident le mieux renseigné, Durand. En 1762, il trouvait moyen

d’envelopper dans la disgrâce du maréchal de Broglie, son frère, le

comte, et le faisait exiler à son château de l’Eure, faible châtiment du

mal qu’il avait fait à la France. Dans cette lutte, Choiseul ne pouvait

avoir le dernier mot. Le vrai coupable lui échappait: Louis XV, avec une

patience digne d’une meilleure œuvre, remplaçait aussitôt les courtisans

que son ministre frappait, ou demeurait en relation avec eux dans leur

exil.

L’échec diplomatique de Choiseul, la nécessité de poursuivre la guerre

qui en fut la conséquence, lui inspirèrent, en 1761, une résolution

désespérée: elle lui fit encore honneur. Incapable de faire la paix, il

abandonna la direction de la politique étrangère, et, réduit à

combattre, pour que la guerre fût bien dirigée et sur mer contre

l’Angleterre, il prit les ministères de la guerre et de la marine

(janvier-octobre 1761). Par ses ordres, des vaisseaux furent mis en

construction, des équipages formés avec l’armée de terre et des matelots

étrangers, des officiers recrutés dans la marine marchande. A sa voix,

la France tout entière se leva pour cette œuvre de défense nationale. On

voyait le Canada perdu, Pondichéry occupé, les Antilles menacées et la

terre française entamée même par la conquête de Belle-Isle. Les villes,

Paris en tête, les États des provinces, les chambres de commerce, les

ordres du roi, les banquiers, les particuliers, les femmes dans un même

élan, offrirent des vaisseaux à Choiseul. Fallait-il que Louis XV eût

réduit ses sujets à cette détresse, pour leur donner enfin conscience de

leurs vrais intérêts, et qu’au moment où elle s’éveillait, il ne fût

plus possible de les défendre!

Choiseul ne put que sauver l’honneur de la France. Pour faire mieux, il

avait fait appel non seulement à la nation, mais à ses alliés naturels,

aux Bourbons d’Espagne et d’Italie, à Charles III et à son fils

Ferdinand. Il n’avait quitté le ministère des affaires étrangères

qu’après avoir conclu avec eux contre les Anglais le Pacte de famille

(15 août 1761). Tous ces efforts n’eurent d’autres résultats que de

compromettre l’Espagne à son tour. Son empire colonial fut atteint par

les Anglais: à la paix de 1763, qui consacra la ruine de ses colonies,

la France dut abandonner le peu qui lui en restait dans l’Amérique du

Nord, la Louisiane aux Espagnols pour les dédommager de la perte de la

Floride. Et, si Pitt n’eût été renversé, on ne peut calculer ce que

cette guerre à outrance, poursuivie avec succès par l’Angleterre qui

comptait sur Frédéric II, et par la Prusse assurée de la Russie, eût

coûté à l’Espagne et à la France. La paix de 1763, si humiliante,

mauvaise, parut aux Français, en cet état, un bienfait. Ils ne la

reprochèrent pas à Choiseul, et Choiseul sut mériter leur indulgence par

l’usage qu’il en fit.

D’abord, il ne l’accepta point comme définitive. Comme pendant la

guerre, tous ses regards restèrent tournés, concentrés sur l’Angleterre:

«Elle est l’ennemie déclarée, disait-il au roi, de votre puissance, de

votre État. Elle le sera toujours. Son avidité dans le commerce, le ton

de hauteur qu’elle prend dans les affaires, sa jalousie de votre

puissance doivent vous faire présager qu’il se passera des siècles avant

de pouvoir établir une paix durable avec cet État.» Disposer la France à

lui résister avec succès fut le premier souci de Choiseul. Il

reconstitua sa marine et son armée complètement de 1763 à 1766. Il vit

avec joie le roi d’Espagne suivre les conseils de son ministre Grimaldi,

l’auteur du pacte de 1761, réorganiser aussi sa marine et ses colonies.

«La puissance espagnole, disait Choiseul, est nécessaire à la France,»

aussi nécessaire contre l’Angleterre, sa seule rivale, que des flottes

nombreuses et un long repos pour se reconstituer.

Prévoir la guerre contre les Anglais, la préparer avec le concours de

l’Espagne, la reculer le plus possible, pour y trouver une vraie

revanche, telle fut la pensée de Choiseul jusqu’au dernier jour de son

ministère. S’il n’eut pas le moyen, ni l’honneur de la réaliser jusqu’au

bout, il eut le mérite de l’avoir indiquée à ses successeurs, d’avoir

contribué, après Fleury, à créer une tradition où la France retrouva

quelque grandeur. Son ministère fut à la fois pacifique et fécond:

d’entreprises, il n’en fit que de limitées, d’utiles. Il donna la Corse

à la France (1768), un poste dans la Méditerranée qui lui permit de

s’appuyer sur l’Italie et l’Espagne, sans prévoir encore qu’il serait

une étape vers l’Afrique.

Point de guerres continentales surtout: l’amitié de l’Autriche pouvait

être utile à les prévenir. Il la cultiva, et maria le Dauphin (16 mai

1770) à Marie-Antoinette. Mais il ne voulait pas que la France passât

d’un extrême à l’autre, et, après avoir rêvé de ruiner l’Autriche, se

livrât à elle aveuglément. L’alliance autrichienne lui paraissait

suspecte et précaire, bonne, si elle assurait la paix de l’Allemagne,

détestable, si elle devait associer la France aux rancunes de

Marie-Thérèse, aux ambitions de Joseph II. Entre l’Autriche et la

Prusse, Choiseul recommandait à Louis XV la plus stricte neutralité, de

manière à maintenir entre elles une balance, la meilleure garantie qu’il

y eût de la paix en Allemagne.

Et c’était l’intérêt des Allemands eux-mêmes, assurés, s’ils ne se

combattaient plus, de la paix en Orient, garantis par cette paix contre

l’approche de la puissance russe. Choiseul était d’accord avec eux pour

souhaiter que les nations placées entre l’Allemagne et la Russie, la

Suède et la Pologne restassent anarchiques et faibles. Leur anarchie

répondait de leur neutralité. N’y avait-il pas à craindre qu’au

contraire, réorganisées par les princes de Saxe ou de Holstein,

véritables clients des czars, elles ne devinssent contre l’Europe des

avant-postes dangereux de la puissance russe? L’équilibre maintenu entre

les partis en Suède et en Pologne, par l’anarchie, c’était la paix

assurée en Orient, comme en Allemagne par la balance des principaux

États de l’empire désorganisé. Et cette paix générale du continent

européen devint, pour Choiseul, la règle essentielle de sa politique, la

seule façon de procurer à la France, un jour, une revanche sur

l’Angleterre.

Il réussit, pendant sept ans, à la maintenir, et ce ne fut pas sans

peine. Au lendemain des traités de 1763, les auteurs habituels de la

diplomatie secrète, le comte de Broglie en tête, non contents d’avoir

procuré à la France la guerre de Sept ans, imaginèrent de la rouvrir,

pour se faire valoir auprès du roi. C’était l’Angleterre qui devait être

le théâtre de leurs exploits: il s’agissait d’enlever à Choiseul

l’honneur d’une revanche qu’il préparait contre elle avec prudence. Le

comte de Broglie imagina de montrer à Louis XV en secret un projet de

descente en Angleterre (avril 1763). Il fit envoyer au delà de la Manche

un jeune ingénieur, de la Rozière, pour le dresser définitivement sur

place. Le secrétaire de l’ambassade française, le fameux d’Éon, était

chargé de le guider dans cette mission délicate. Tout en protestant de

ses intentions pacifiques, le comte de Broglie non seulement préparait

la guerre: il la faisait déjà. Associer aux manœuvres d’un espion

militaire le représentant de la France à Londres, c’était jouer un jeu

bien dangereux. Un hasard délivra Choiseul de ces brouillons, et la

France de ce péril: d’Éon, furieux d’un avancement qu’on lui refusait,

se brouilla avec les chefs du Secret, se mit en révolte contre Louis XV,

les fit tous chanter. On eût été à deux doigts de la guerre, s’il eût

parlé. La leçon ne corrigea ni le roi, ni ses confidents. Elle permit du

moins à Choiseul de traiter les affaires d’Angleterre, comme il le

voulait.

Quant à celles d’Orient, il n’en fut jamais maître. Il avait désigné le

marquis de Paulmy, en 1760, pour suivre et maintenir l’anarchie en

Pologne, pour n’y pas permettre la constitution d’une royauté favorable

aux vues de la Russie. Paulmy, en 1763, avait laissé les mêmes

instructions à son secrétaire, Hennin. Puis, lorsqu’en 1763 la Russie

parut s’entendre avec la Prusse pour occuper la république, Choiseul

confia à son cousin le comte de Choiseul-Praslin le soin d’appuyer les

Czartoriski, qui semblaient prêts à constituer un gouvernement hostile

aux adversaires de leur pays: Choiseul-Praslin leur expédia le général

Mounet. A chaque démarche nouvelle, les agents officiels, dès leurs

débuts, Paulmy, Hennin, Mounet furent débauchés par la diplomatie

secrète. Leurs chefs leur commandaient l’abstention pour plaire au roi,

en faveur du frère de la Dauphine, le prince Xavier. Ils armaient,

contre les Czartoriski, les patriotes clients du prince de Conti, et

prolongeaient l’anarchie. Cette anarchie, elle n’était pas seulement à

Varsovie, mais à la cour de Versailles. Pour vaincre les adversaires que

la France leur suscitait, les Czartoriski persécutèrent les dissidents:

Frédéric II et Catherine n’attendaient qu’une occasion. Ils invoquèrent

la liberté de conscience pour détruire la liberté de la Pologne.

Pour la sauver, Choiseul fit un dernier effort. Il savait les desseins

de la Prusse et de la Russie. Il crut, en 1768, pouvoir les arrêter,

sinon par une guerre, du moins par sa diplomatie. Deux ans avant, il

avait repris le ministère des affaires étrangères. Par ses ordres,

Vergennes et Saint-Priest déterminèrent les Turcs à déclarer la guerre à

la Russie (1768). Choiseul espérait encore, en 1770, convaincre les

Allemands de la nécessité de résister aux entreprises de Catherine II.

Il n’ignorait pas, sans doute, les menées de Frédéric II, «toujours

entraîné par le soin inconsidéré de l’objet du moment,» prêt à sacrifier

l’avenir de la Prusse, par un partage, à sa sécurité immédiate. Mais il

ne pouvait croire au même aveuglement de la part de Marie-Thérèse. Il la

sollicitait de s’allier aux Turcs; il lui envoyait un de ses agents les

mieux informés des affaires de Pologne, Durand. C’était à Vienne qu’il

organisait, sous sa direction, la résistance des Polonais. Pour donner

le temps à la cour impériale de se décider, aux Turcs de vaincre, il

faisait passer aux confédérations de l’argent et des chefs, Taulès

(1768), de Châteaufort (1769), Dumouriez (1770).

Pas un instant, Choiseul ne songea, d’ailleurs, à mêler directement la

France à cette guerre. La Pologne était trop éloignée: c’était aux

Allemands menacés par la puissance russe, aux Turcs, à défendre leurs

frontières. A Constantinople, comme en Pologne, les Français ne

pouvaient faire office que de conseillers. Si leurs conseils eussent été

entendus par l’Autriche, comme par les Turcs, les destinées de l’Orient

eussent pu être changées. Le Secret du roi avait contribué à ouvrir la

crise polonaise: les menées de Frédéric II la fermèrent par le partage

de 1772. En France et en Allemagne, l’intrigue détruisit les effets de

la politique avisée et prudente de Choiseul. Elle perdit la Pologne

qu’il aurait voulu sauver. Il sauva du moins la Suède qui, reconstituée

par une paix de dix années, par les soins d’un ministre dévoué à ses

intérêts, reprenait conscience de ses destinées, de sa puissance

(1772)[29].

[29] Voy. chapitre XIII, p. 433-441.

Louis XV seul demeurait incorrigible. Après la mort de Mme de Pompadour

(15 avril 1764), il voulut écarter Choiseul pour afficher Mlle

d’Esparbès. A chaque chute, il tombait plus bas. En 1768, il afficha Mme

du Barry: «Le roi a besoin de maîtresses, disait Choiseul. C’est égal,

cette coquine me donne de l’embarras.» Elle lui en donna tant, qu’elle

le renversa (décembre 1770). Le comte de Broglie n’avait pas eu honte de

solliciter la favorite que Choiseul ne ménageait pas. Il avait pour

excuse l’exemple du parti dévot qui s’alliait à elle contre l’ami des

philosophes. On intrigua autour de Choiseul jusque dans son cabinet. Le

roi lui débaucha son premier commis et l’accusa d’intrigues avec la cour

d’Espagne. Il l’exila à Chanteloup enfin, où toute la France le suivit,

tandis que le duc de Broglie et le duc d’Aiguillon se disputaient sa

succession.

D’Aiguillon l’emporta: heureusement, en réalité, l’héritage glorieux de

Choiseul n’était pas pour ces confidents indignes de Mme du Barry. Ils

n’eurent pas le temps de le dissiper. Louis XV mourut en mai 1774. La

France retrouva dans Louis XVI un roi pénétré de ses devoirs envers

elle, de sa dignité, laborieux et suffisamment instruit. S’il ne rappela

pas Choiseul, comme la France le lui demandait, il lui donna Vergennes,

et le lui conserva jusqu’en 1787.

Comme Choiseul, Vergennes devait sa fortune à la diplomatie secrète. Il

y avait trouvé le chemin d’ambassades importantes, en Orient et dans le

Nord, guidé par son oncle Chavigny, ami de Dubois, serviteur secret du

régent, et plus tard, excellent serviteur de la France. Pour parvenir,

Vergennes s’était donné au Secret du roi: parvenu, il se donna tout

entier au royaume. C’était lui qui, avant Choiseul, avait jeté les Turcs

sur la Russie pour sauver la Pologne; lui encore, en 1772, qui, avant et

après la chute de Choiseul, avait, avec Gustave III, sauvé la Suède. Au

courant de toutes les grandes affaires de l’Europe, il avait appris,

dans sa carrière, comment la France y avait perdu sa place, comment elle

devait l’y reprendre. Il connaissait assez le mal que les intrigues de

cour lui avaient faites, pour l’en guérir et s’en défier. L’expérience

des choses présentes, enfin, l’avait corrigé, depuis longtemps, des

erreurs traditionnelles du passé.

La guerre contre l’Angleterre, la revanche salutaire, quand l’heure

serait venue, et les circonstances favorables, lui paraissaient une

nécessité de premier ordre: «Il faut la faire rentrer dans l’ordre des

puissances tributaires où elle a réduit la France, lui ravir l’empire

qu’elle prétend exercer dans les quatre parties du monde, avec autant

d’orgueil que d’injustice.»

Mais point de guerre en dehors de celle-là: sur le continent, la France

n’en devait pas chercher, n’ayant rien à souhaiter. Que pouvait-elle

souhaiter, en effet, constituée comme elle l’était, assurée de son

unité, de ses frontières, entourée d’États trop faibles pour la menacer,

assez forts pour la garantir? «Un roi conquérant, disait Vergennes à son

maître, aurait sans doute à regretter cette position, un roi-citoyen

s’applaudit de se trouver dans des conjonctures aussi favorables à ses

vues pacifiques.» A ce langage, on reconnaît l’élève des philosophes. Au

nom de la raison et de la justice, Vergennes condamnait les entreprises

ambitieuses des politiques, l’abus de la force, les intrigues de la

raison d’État, les conquêtes et les partages. La justice, sans doute,

n’est pas toujours le dernier mot des politiques; mais ce qu’elle

prescrivait, à la fin du dix-huitième siècle, par un rare bonheur, se

trouvait d’accord avec l’intérêt de la France et de l’Europe. Vergennes

eut le mérite de le comprendre et de le dire.

Que, suivant la tradition séculaire et condamnée, la France intervînt en

Allemagne, dans les Pays-Bas ou en Italie pour se rapprocher de ses

frontières naturelles, ce ne pouvait être que pour affaiblir l’Autriche,

ou pour la servir et la fortifier. L’affaiblir, à quoi bon? Était-elle

encore dangereuse pour la France, et la Prusse ne suffisait-elle pas à

la tenir en respect? Ruiner l’Autriche pour quelques conquêtes stériles,

c’était enfin livrer l’Allemagne à Frédéric II. L’équilibre des deux

grandes puissances allemandes répondait à la France de leur neutralité.

Pour le maintenir, il fallait aussi prendre garde à ne pas affaiblir, à

ne pas fortifier l’Autriche. L’alliance autrichienne et la présence de

Marie-Antoinette à Versailles garantissaient la France contre les

réveils dangereux de son ancienne politique; mais elles l’exposaient aux

suggestions intéressées et ambitieuses de la politique autrichienne.

Vergennes était bien résolu à la défendre de ses entraînements ou de

ceux de ses alliés. Et il y réussit.

L’exemple que, sur ses conseils, Louis XVI donnait à l’Europe, ne lui

était pas moins salutaire. En Orient, les Allemands auraient eu le même

intérêt à borner leurs désirs de conquête que la France sur le Rhin et

les Alpes. Entourés de puissances faibles qui ne les menaçaient point,

ils préféraient aveuglément les sacrifier à la Russie. Engagés dans la

politique de partages, par un singulier mélange de peurs et de

convoitises, ils n’écoutaient pas les avertissements de la France qui

les invitait à soutenir plutôt la Pologne, la Turquie, la Suède. C’était

cependant plus juste et plus prudent. «Où en serait l’Europe, s’écriait

Vergennes, si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, ce monstrueux système

venait à s’accréditer? La sûreté publique serait détruite. L’Europe

n’offrirait bientôt plus qu’un théâtre de troubles et de confusion.»

Séduites par les succès et les leçons de Frédéric II, les puissances

européennes n’acceptèrent pas cette leçon de sagesse. La France du moins

en profita, et la royauté, avant de disparaître, eut le temps de

racheter ses fautes envers elle. La révolution d’Amérique leur en

fournit l’occasion: c’était l’heure de la revanche contre l’Angleterre,

qu’avait prévue Choiseul. «La révolution d’Amérique, disait-il en 1765,

remettra l’Angleterre dans l’état de faiblesse où elle ne sera plus à

craindre en Europe.» Il ne la croyait pas si prochaine. Au lendemain de

sa chute, elle éclatait. «Le moment est venu de venger les puissances

maritimes, s’écria Vergennes en 1774, de la suprématie insolente de

l’Angleterre.»

Contre l’ennemi, Vergennes allait retrouver, par le seul effet de sa

clairvoyance, les principes qui avaient fait la force de la France, au

temps de Richelieu, contre la maison d’Autriche. Il attendit que les

Américains eussent constitué une nation pour se déclarer en leur faveur

(1777). Louis XVI traita «avec eux comme s’ils étaient établis depuis

longtemps, dans la plénitude de leurs droits et de leur pouvoir de

nation.» Ce n’était pas la guerre de la France contre l’Angleterre

seulement: c’était la défense de toutes les nations maritimes contre la

tyrannie de l’une d’entre elles. «Cette politique, disait-il avec

raison, depuis plusieurs siècles a fait la grandeur, la sûreté et la

gloire de cette couronne.»

On en eut la preuve de 1777 à 1783. L’Espagne comprit les intentions de

Louis XVI, et s’y associa activement (12 avril 1779). La Hollande secoua

(décembre 1780) le joug séculaire des Anglais. Le Portugal l’imitait et,

sans prendre parti encore, se rapprochait de l’Espagne par le traité du

Pardo (24 mars 1778). L’Angleterre n’avait plus un client en Europe:

elle n’y trouva que des ennemis déclarés ou déguisés. Si, en effet, par

la neutralité armée (1780), la Russie, la Suède et le Danemark ne

l’attaquaient pas, elles l’atteignaient dans ses prétentions les plus

anciennes. Elles lui arrachaient la propriété des Océans, et déclaraient

que la mer serait, à l’avenir, le patrimoine commun et respecté des

nations. Son empire maritime était ruiné.

Son empire colonial menaçait ruine. Les Américains lui enlevaient tout

un monde. Hyder-Ali et les Mahrattes (1781) lui disputaient

l’Hindoustan, tandis que les Français, Bussy et Suffren, y rentraient

victorieux. Les Espagnols reprenaient Minorque, la Floride, menaçaient

Gibraltar (1781-1782).

La paix européenne, habilement maintenue par Vergennes, laissait

l’Angleterre exposée toute seule aux coups de ses ennemis, si longtemps

ses victimes. La politique de Joseph II avait failli, en 1778, allumer

un nouvel incendie en Allemagne. La guerre eût éclaté, pour la

succession de Bavière, si Louis XVI eût accepté l’offre intéressée de

son beau-frère et provoqué la Prusse et la Hollande en occupant les

Pays-Bas (1779). La France, en cette occasion, se montra résolue et

prudente: elle modéra ses ambitions pour avoir le droit de limiter

celles de l’Autriche, et le moyen de se consacrer à la guerre maritime.

La paix de Teschen (1779) fut le prélude et la condition de ses plus

beaux succès sur l’Angleterre.

On a beaucoup reproché à Vergennes de n’avoir pas tiré de ces victoires,

à la paix de Versailles, en 1783, tout le parti possible, et de l’avoir

conclue trop tôt. C’était pourtant, depuis 1738, le premier traité qui

ne fût, pour la France, ni stérile, ni désastreux. Il affranchissait et

nous rendait véritablement Dunkerque, le Sénégal, des comptoirs dans

l’Hindoustan, Minorque et les deux Florides à l’Espagne. L’histoire a

prouvé depuis que ces résultats n’étaient pas sans valeur: par le

Sénégal, les Français se rouvraient l’Afrique et, de leurs comptoirs de

l’Inde et de l’océan Indien, se dirigeaient, deux ans après, vers

l’Indo-Chine. Par une guerre plus longue, Vergennes eût peut-être

compromis cette œuvre de réparation.

Pour comprendre la paix de 1783 et les motifs qui la dictèrent à ce

ministre prudent, il faut, de l’Atlantique, porter ses regards sur

l’Orient de l’Europe. Entre Catherine II et l’empereur d’Allemagne

Joseph II, s’agitaient, depuis 1780, des projets belliqueux, destinés à

bouleverser l’empire turc et, par contre-coup, toute l’Europe. Pour

arrêter les projets de la Russie sur la mer Noire, Joseph II, à

l’exemple de son émule le roi de Prusse, n’avait rien trouvé de mieux

que de s’y associer et de prendre sa part de la Turquie. Pour forcer

Catherine II au partage, il entendait exploiter les peurs et les

convoitises de la France, comme la Prusse avait exploité, en 1772,

celles de l’Autriche. Conseillé par Vergennes, Louis XVI n’entendit pas

se laisser exploiter. Mais le moyen de régler cette affaire délicate en

Orient, avec une guerre en Occident sur les bras. Pour parler ferme aux

Turcs, à la Russie, à l’Autriche, il fallait que la France fût libre. Au

mois de septembre 1783, elle concluait la paix avec l’Angleterre. Au

mois d’octobre, Louis XVI envoyait à Vienne un ambassadeur, le marquis

de Noailles, chargé de déclarer très haut à Joseph II que, s’il

n’abandonnait pas ses projets sur l’empire ottoman, il n’avait plus à

compter sur l’alliance de la France. La paix de Versailles lui donna les

moyens de conserver celle de l’Orient[30].

[30] Voy. chapitre XIII, p. 446 et 448.

En vain Joseph II, découragé, essaya-t-il encore de troubler alors les

affaires d’Allemagne. En 1784, il provoqua les Hollandais dans l’espoir

que la France, attirée dans les Pays-Bas, en profiterait pour s’y

installer et lui abandonnerait la Bavière. Louis XVI soutint, en effet,

les Hollandais, mais avec un parfait désintéressement, leur procura la

paix de Fontainebleau et résista aux tentations de son beau-frère.

Cette politique, énergique quand il le fallait, modérée dans le succès,

désintéressée sans abandon, «replaça la France au rang dont la faiblesse

du règne de Louis XV nous avait fait descendre.» Louis XVI jouissait

d’une prééminence conforme à son caractère vertueux, «celle d’un

monarque modéré, puissant, pacificateur.» Grâce à Vergennes, il

reprenait la vraie tradition de ses grands ancêtres, et y ramenait les

Français. Il travaillait à rétablir l’équilibre européen, ce système qui

n’était pas un mot, ce groupement des nations faibles, menacées par des

voisins puissants, autour de la France également menacée par eux. Il

avait achevé l’unité nationale en pratiquant, où il le fallait, la

politique des frontières naturelles. Dunkerque n’en était-elle point

une, et n’étaient-ils point naturels aussi ces domaines que la France

reprenait dans les mondes nouveaux, où elle avait trouvé longtemps

richesses et puissance?

Enfin, le plus bel éloge à faire du roi et de son ministre, c’est que

l’un avait voulu guérir la France du mal enraciné de la diplomatie

secrète, l’autre des maux que lui avaient faits, depuis un siècle, des

traditions stériles et dangereuses. Louis XVI avait eu d’autant plus de

mérite qu’il avait dû sacrifier à ses devoirs, sur ce point, son

affection pour la reine. Marie-Antoinette, plusieurs fois, essaya

d’avoir son secret, dirigé par la cour de Vienne, et ne réussit jamais à

le lui imposer, ni en 1778, ni en 1784. Vergennes dut combattre: il ne

fut jamais sacrifié. Et, quoique ami des philosophes, il eut, de son

côté, le mérite de se séparer d’eux lorsqu’ils prêchèrent aux Français

l’agrandissement de la Prusse, «la puissance éclairée, l’alliée

naturelle de la France,» et la ruine de l’Autriche, «son ennemie

traditionnelle.» Entre les intrigues de la cour, et les écarts de

l’opinion égarée par les philosophes ou les docteurs en politique; entre

Marie-Antoinette, Mably, Raynal et Favier, entre les secrets et les

traditions, la France, grâce à Louis XVI et à Vergennes, avait retrouvé

sa voie, le chemin de sa grandeur, de ses intérêts et de sa puissance.

Mais les temps approchaient où, par malheur et en tout, la royauté

allait avoir à se prononcer entre la reine et la nation. Et de quelque

côté qu’elle se rangeât, elle ne devait pas trouver, dans les intrigues

de l’une avec l’étranger, dans les traditions et les provocations de

l’autre, les éléments d’une politique extérieure vraiment nationale et

bienfaisante.

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] · 第 70 / 116 题