La politique française tient encore au dix-huitième siècle une grande
place, moins par ses succès que par le prestige de son influence et de
ses forces. Nulle puissance en Europe qui ne redoute ses entreprises, ou
ne sollicite son concours. Aucune des grandes affaires du siècle, ni la
succession de Pologne, ni les révolutions d’Allemagne, ni la guerre
d’Amérique, auxquelles elle n’ait été mêlée. Et pourtant, lorsqu’on la
considère de près, sans les perspectives d’espace et de temps qui ont
dissimulé ses proportions à l’étranger ou à l’histoire, qu’elle paraît
incohérente, contradictoire et impuissante! Auprès de la majestueuse et
solide ordonnance de la diplomatie française au siècle précédent, à côté
des œuvres puissantes qu’en ce siècle même édifient l’Angleterre, la
Prusse et la Russie, combien les desseins de la France sont pauvres dans
leur forme tourmentée et indécise, et ses efforts stériles dans leur
multiplicité excessive! La France agit beaucoup alors, et partout. Elle
agit trop, et ne se donna plus le temps de peser ses démarches. Son
activité fit longtemps illusion à l’Europe et à elle-même. Elle fut en
réalité presque toujours vaine ou funeste, étant à l’ordinaire mal
réglée dans le présent et pour l’avenir.
A défaut de règles de conduite, les Français apportaient dans leur
politique extérieure de fortes traditions. Et ce fut justement le motif
de leurs erreurs. La tradition, comme toutes les chaînes qui relient les
hommes au passé, peut être à la fois une entrave et un appui. Elle leur
trace des chemins assurés, et les préserve, mais à l’excès, des écarts
qui leur en feraient trouver d’autres. La route, semée de souvenirs
glorieux, où la politique française s’était engagée depuis le seizième
siècle, et surtout à la suite de Richelieu, semblait si belle à nos
pères, si sûre, si directe qu’à aucun prix ils ne s’en écartèrent.
Ils en avaient pied à pied disputé les étapes à la maison d’Autriche,
dans un temps où, malgré les Habsbourg, ils avaient résolu d’être et de
rester une nation. Depuis lors, leur politique nationale avait été
dirigée sans trêve contre l’Espagne et les empereurs. Et, par les règles
fixes dont ils avaient éprouvé la valeur, elle était devenue, comme leur
littérature, classique. On l’aimait, on la respectait en France: comme
nos chefs-d’œuvre, on la pratiquait.
Le plan général en était très simple, profondément imprégné de l’esprit
latin. Une nation doit avoir des frontières. La France retrouva les
siennes dans les écrivains de l’antiquité qui avaient décrit la vieille
Gaule, César et Strabon: les Pyrénées, les Alpes et le Rhin, frontières
naturelles autant qu’historiques; boulevards de sa défense, assignés par
la Providence à son activité. S’assurer ces frontières, conquérir ce
domaine sur la maison d’Autriche qui les occupait avec l’intention de
les restreindre, du même coup sauver la France de Jeanne d’Arc, et
refaire la vieille Gaule, fut désormais un même dessein, une règle aussi
impérieuse que celle de notre théâtre classique. Il ne parut plus
possible de faire, en politique, des chefs-d’œuvre autrement. Les
Bourbons, leurs ministres, et les générations de grands capitaines qui
avaient servi les intérêts de la nation et son amour-propre, devinrent
des maîtres incontestés. Ils eurent pour admirateurs la nation tout
entière, et pour disciples tous les hommes qui voulaient se signaler à
elle dans les affaires ou les batailles. A tous les ambitieux, il
fallait des guerres aux Pays-Bas, sur le Rhin, ou dans ces plaines
d’Italie où l’on se heurtait aux Espagnols depuis des siècles, et des
missions auprès des alliés classiques que la France s’était donnés
contre eux, Hollande, Suède, princes allemands, Turquie. C’était le
moyen de plaire aux Français, amoureux de prouesses par instinct et par
tradition, furieusement anti-autrichiens, de s’introduire dans une cour
où les princes du sang, comme au moyen âge, rêvaient de se partager les
couronnes enlevées aux Habsbourg, celles de Pologne, d’Espagne ou
d’Italie.
Ainsi, fidèle à la tradition, l’opinion publique fit tort peu à peu à
des intérêts publics que cette tradition ne pouvait plus servir. D’une
part, l’Espagne, à la fin du dix-septième siècle, incapable de se
défendre, était hors d’état d’inquiéter la France. Les Habsbourg
d’Autriche, déjà presque réduits à leurs États héréditaires, ne
disposaient plus, au profit de l’une et contre l’autre, de l’Allemagne,
encore moins de l’Europe. La France avait d’autre part constitué son
unité, sinon aussi largement que l’y invitaient les écrivains classiques
et leur école, assez cependant pour atteindre le Rhin, les Alpes, le
Jura et les Pyrénées. A défaut de frontières purement naturelles, elle
s’en était donné de politiques qui la mettaient à l’abri de tout danger.
L’œuvre de défense, qui avait formé la gloire de Richelieu et la
tradition de ses successeurs, était achevée. En faire une œuvre de
combat, c’était la compromettre, et flatter la France plus que la
servir. Ce pouvait être un plaisir pour les Bourbons, une satisfaction
d’amour-propre pour eux et leurs sujets même d’arracher aux Habsbourg
les domaines qui les avaient rendus si puissants. Mais à coup sûr, on le
vit aux temps malheureux de la succession d’Espagne, cette lutte devait
être stérile pour le royaume.
Sans doute les Bourbons pouvaient le souhaiter plus grand, après l’avoir
fait plus fort. Mais, outre que les conquêtes portent souvent en
elles-mêmes des principes d’affaiblissement, celles de la France, autour
de ses frontières, et dans le cadre de la vieille Gaule, étaient
devenues un danger ou un motif de jalousie pour les nations amies qui,
depuis l’époque de Strabon et de César, s’y étaient installées. En
Belgique, Louis XIV rencontra la Hollande, les Allemands dans les
provinces rhénanes, les Suisses sur le Jura, les ducs de Savoie sur les
Alpes, tous ses meilleurs alliés d’autrefois, à l’avenir aussi inquiets
de ses desseins que des entreprises espagnoles. Pour les rassurer, il
suffisait de tourner les regards des Français sur d’autres frontières,
aussi naturelles, au delà desquelles s’ouvrait à leur activité un champ
immense et presque illimité. Là, plus de luttes contre la maison
d’Autriche, ni de conflits avec les nations dont la France ne devait pas
être à la fois la bienfaitrice et la spoliatrice. Que de conquêtes à
faire, sans troubler la paix européenne, dans ces mondes nouveaux où les
Français avaient déjà fondé Québec et Pondichéry! La nature aussi les y
invitait et, s’ils tenaient encore à s’inspirer de Strabon, les
indications mêmes du géographe ancien qui avait si bien marqué la
situation de notre pays sur deux mers, sans en pouvoir encore prévoir
toute l’importance.
A cette expansion de la France enfin, la politique de Richelieu devait
s’appliquer au moment où elle cessait d’être applicable en Europe. Il
n’y avait plus de frontières ni de France à défendre dans le vieux
monde. Mais dans le nouveau monde il y avait une nouvelle France,
d’autres nations, filles de la nôtre, d’autres frontières à protéger.
Les Espagnols, ni les Habsbourg ne nous menaçaient plus: mais les
Anglais se préparaient à reprendre la politique de leur plus grands
souverains, d’Élisabeth et de Cromwell. Isolés, protégés, mais aussi
enfermés dans leurs îles, ils prétendaient à l’empire exclusif des mers
et des colonies. De pareilles prétentions étaient aussi dangereuses pour
la France moderne que leurs prétentions d’autrefois sur la vieille
France, ou les desseins des Habsbourg. Les Français du dix-huitième
siècle avaient le devoir et les moyens de les combattre. Pour cette
tâche, la nature ne les avait pas aussi bien servis que leurs rivaux.
Mais l’histoire et la politique les avaient mis, vers la fin du
dix-septième siècle, après beaucoup d’efforts, au même point. A défaut
de la mer, qui partout faisait à l’Angleterre un rempart, ils avaient
trouvé dans les montagnes et les fleuves du continent européen ou dans
l’amitié et la faiblesse de leurs voisins les éléments de leur défense
nationale. En cet état, assurés de leur domaine continental, s’ils ne
voulaient pas l’étendre, ils étaient libres et capables de disputer à
l’Angleterre le domaine des océans et des mondes nouveaux: grande
entreprise et féconde, si la France s’y consacrait uniquement.
Bien entendues et subordonnées comme il aurait fallu à leurs intérêts
présents, les traditions de leurs ancêtres, celle de Henri IV et de
Richelieu les y invitaient. La paix du continent en eût assuré le
succès. Faussées par une imitation servile, mal comprises, ces
traditions l’en éloignèrent et la jetèrent, en sens contraire, dans des
aventures qui devaient occuper ses forces en Allemagne et en Orient
inutilement. Une même politique ne pouvait adopter ces deux manières
d’entendre et de poursuivre la tradition française, restaurer tout le
passé, et en abandonner ce qui ne pouvait servir à l’avenir, faire des
guerres à l’Europe, et lutter contre l’Angleterre à la faveur d’une paix
continentale. Ce fut pourtant cette politique contradictoire que les
Français pratiquèrent au dix-huitième siècle. Ils soutinrent, tantôt à
la fois, tantôt à tour de rôle, leurs droits à l’empire des mers et des
colonies, leurs prétentions à la domination de l’Allemagne et de
l’Orient.
En ce désarroi surtout, ils manquèrent de guides. Tandis que les partis
en Angleterre, les factieux à la cour de Russie, s’accordaient pour
mettre les intérêts de leur pays au-dessus de leurs propres querelles, à
la cour de Versailles il y eut autant de politiques que de coteries. Et
tous les moyens étaient bons aux ambitieux, grands seigneurs, princes de
la maison royale ou ministres, qui les formaient. L’intrigue et la
corruption entretinrent leurs secrets, si nombreux qu’on en peut
découvrir jusqu’à trois, sans compter l’action officielle des ministres,
dans la politique française en Pologne. Au dehors, pour des motifs
divers et contradictoires, la France engageait partout des guerres
stériles: au dedans, c’était une guerre sourde, secrète, entre les
partis qui se la disputaient, aux dépens de son prestige et des
entreprises même où ils l’entraînaient. La royauté donnait le triste
exemple de se mêler elle-même aux secrets de ces coteries, de suivre
leurs avis contraires, de se les approprier même.
Il faut rendre cette justice à Louis XIV qu’il avait, à la fin du
dix-septième siècle, montré à son peuple et à la royauté leur véritable
avenir et leurs devoirs. Deux grandes guerres avec l’Europe et la
résistance de Guillaume III l’avaient instruit. Après le traité de
Ryswick (1697), voyant la succession d’Espagne prête à s’ouvrir, il
avait su peser dans une juste balance les ambitions traditionnelles de
sa monarchie, de sa famille, et les intérêts de son royaume. Deux fois,
il renonça à la succession d’Espagne plutôt que d’accorder aux Anglais
la moindre parcelle de l’empire colonial et maritime des Espagnols.
L’orgueil de son peuple, son amour-propre paternel, eussent été
satisfaits si les Habsbourg eussent été pour jamais chassés de Madrid.
Louis XIV estima justement qu’ils n’étaient plus dangereux pour la
France, avec les frontières qu’elle avait ou qu’on lui compléterait, et
du moment qu’elle ne leur laisserait pas l’Italie. Il trouva surtout
plus onéreuses et plus dangereuses les conditions que l’Angleterre
mettait à leur ruine: une part considérable des ports et des colonies
espagnoles. Ce ne fut pas sa faute si ces sages conclusions, formulées
dans le traité de partage du 11 juin 1699, ne déterminèrent pas jusqu’à
la fin de son règne la politique de la France.
Déjà alors, et pour tout un siècle, des intrigues, des intérêts
particuliers, un secret étranger à la diplomatie officielle, décidèrent
de la France autrement. Louis XIV avait plus de soixante ans. Les
courtisans, attentifs à un changement de règne qui paraissait prochain,
songeaient au Dauphin, l’héritier présomptif de France et l’héritier
aussi du trône d’Espagne. Ils voulaient lui plaire et se faire un mérite
d’avoir procuré à ses fils la succession espagnole, quand il
recueillerait lui-même celle de France. A Madrid, ils intriguèrent, au
conseil, pour décider le roi Charles II à tester en faveur du duc
d’Anjou, et à Versailles ensuite pour faire accepter ce testament à
Louis XIV. La France conspirait avec eux, moins sage que son roi, plus
royaliste que lui, heureuse de faire aux Bourbons des sacrifices que son
maître ne lui demandait pas.
Le dix-huitième siècle s’ouvrit ainsi pour elle par une première guerre
de succession, qui servit de modèle à toutes les autres et ne lui servit
pas de leçon. Acharnés à la lutte contre les Habsbourg, les Français se
réjouirent de leur pouvoir enlever, en 1713, l’Espagne. Absorbés dans
leur résistance, aveuglés par le succès final, ils ne virent pas la
Prusse se constituer en royaume, la Russie envahir les frontières
orientales de l’Europe, ni l’Angleterre jeter à travers le monde les
premiers fondements d’un empire redoutable. C’était un parti pris dans
la nation de ne consulter que ses traditions au lieu de ses intérêts,
chez les princes du sang et pour tous les ambitieux à la cour,
d’employer cette force aveugle au succès de leurs desseins particuliers
et secrets.
On vit en effet, dans cette guerre, la maison d’Orléans, écartée du
trône de France par les héritiers directs de Louis XIV, chercher en
Espagne une compensation. En 1709, comme l’Europe réclamait l’abdication
de Philippe V et que, pour avoir la paix, Louis XIV la demandait à son
petit-fils, le duc d’Orléans, envoyé au delà des Pyrénées au secours de
son cousin, intriguait avec les Anglais. Il espérait se faire donner par
eux une place qu’il avait mission de leur disputer. Il avait son secret,
comme le dauphin et son fils. La maison de Conti, en 1707, eut aussi le
sien: l’objet était moins considérable, comme il convenait à une famille
moins haut placée. Il fallait que la France aidât la princesse de Conti
à recueillir une autre succession, celle de Neuchâtel, au risque de se
donner un ennemi de plus, les Suisses, qui n’eussent pas permis à la
France de franchir le Jura. Autant de successions, autant d’intrigues,
dont le royaume devait faire les frais.
Louis XIV, cependant, n’était pas disposé à sacrifier ainsi jusqu’au
bout ses sujets à sa famille. Il voyait les frontières envahies, les
finances épuisées, la mer et les colonies livrées aux Anglais, toute
l’Europe bouleversée pour leur seul profit. Toujours prêt à reconnaître
ses erreurs et à les réparer, le vieux roi comprit le péril pour la
France de cette lutte stérile et aveugle contre les Habsbourg, de
l’effort qu’il lui avait demandé pour établir un de ses fils à Madrid.
Il supplia le duc d’Anjou de revenir auprès de lui, soutenir sa
vieillesse et son royaume chancelants. A cette époque de crise, comme au
début de cette affaire, sa volonté, éclairée et réglée par les seuls
intérêts de ses sujets, se heurta aux exigences de sa famille: Philippe
V entendit rester en Espagne, au gré des Espagnols, aux dépens des
Français qui l’applaudirent d’avoir reconquis son royaume, à
Villaviciosa. Ils auraient eu peut-être, dans l’excès des malheurs
qu’ils se préparaient, lieu de s’en repentir. Ce qui les sauva, en
1711-1713, ce ne fut pas seulement la constance de Louis XIV, la fermeté
de ses conseillers, le génie de ses généraux, ce fut le brusque hasard
de la mort de l’empereur Joseph Ier: l’Europe vit brusquement se
reconstituer le colosse de la monarchie de Charles-Quint. L’Angleterre
n’avait soutenu les Habsbourg que dans son propre intérêt: elle les
abandonna, au moment où ils pouvaient trouver le leur dans cette
restauration imminente du passé, et se fit payer par la France, très
chèrement, le prix de cet abandon[7].
[7] Voy. chapitre IX, _passim_.
Que d’enseignements pour la monarchie française, pour les ministres et
le peuple, dans cette première guerre de Succession, dans la paix qui la
conclut! Il parut bien que toute guerre analogue, toute dispute avec la
maison d’Autriche, en Espagne, en Flandre, en Italie, serait ruineuse et
vaine, si elle se compliquait d’un conflit avec les puissances
maritimes. Il fut clair aussi que la paix obtenue par l’Angleterre, de
cette manière, à Utrecht, l’encouragerait à chercher dans de nouvelles
disputes continentales l’occasion d’autres progrès. Après bien des
efforts, consacrés à des objets divers, la monarchie des Bourbons
n’avait acquis ni une province, ni, à plus forte raison, un royaume:
elle avait donné à l’Espagne, elle avait perdu un de ses princes, au
moment où elle n’était représentée que par un vieillard septuagénaire et
un enfant de cinq ans. Enfin, par des intrigues de famille, elle avait
compromis, épuisé le royaume, réduit ses colonies, tandis que les
Anglais, ses rivaux, développaient les leurs. Traditions populaires ou
secrets de cour avaient paralysé la conscience ou la défense des
intérêts de la nation.
La leçon, pour Louis XIV du moins, ne fut pas perdue. Il ne voulut plus
exposer sa vieillesse et son État à une double tâche, trop lourde pour
leurs forces. Résolument, après 1713, il abandonna celle dont l’objet
n’était que satisfaction d’orgueil ou de rancunes: il offrit son amitié
aux Habsbourg, en vainqueur généreux et perspicace, rassuré sur leurs
entreprises par la solidité de ses frontières. Rapprochés, les Bourbons
et les Habsbourg pouvaient faire la loi à l’Europe, une loi pacifique,
avantageuse à leurs États respectifs qui seraient ainsi capables de
tenir tête, l’Autriche aux princes allemands, ses vrais ennemis, la
France aux Anglais, ses seuls rivaux. Ce n’était pas à son peuple
seulement que Louis XIV imposait cette politique sage, c’était à sa
famille même, au roi d’Espagne. Il lui fit comprendre qu’il ne devait
pas moins à la France en échange de ce qu’il avait reçu d’elle. Il lui
conseillait une longue paix et, à défaut d’une alliance ou d’un traité
avec l’Autriche qui ne s’y prêtait pas, une trêve, du moins équivalente,
aussi précieuse à son nouveau royaume qu’à son ancienne patrie.
C’était tout un programme nouveau de politique extérieure que Louis XIV,
aidé par son ministre Torcy, traçait en 1714, le seul qui pût convenir à
la France dans la situation nouvelle de l’Europe. Mais, à l’âge où il le
rédigeait, quoique d’une main très ferme encore, ce programme avait
plutôt la valeur d’un testament. Le vieux roi mourait, en effet, en
septembre 1715, et ses dernières pensées sur la politique française
eurent le sort, après sa mort, des mesures qu’il avait prises pour
régler en paix son héritage.
Cet héritage allait à un enfant de cinq ans: de tout temps les minorités
avaient été pour le royaume une occasion de troubles, une source de
malheurs pour la royauté. Comme la Constitution française ne reposait
que sur la personne et la volonté du roi, et qu’en temps de minorité, la
personne royale était incapable de se faire obéir, il semblait alors que
les liens de l’État fussent relâchés. Les ambitions, les volontés
particulières pouvaient se donner carrière. En 1715, ce furent les
princes du sang, Légitimés, Orléans, Bourbons de France ou d’Espagne qui
se disputèrent le pouvoir. Le duc d’Orléans réussit à le prendre tout
entier, avec l’aide du Parlement. La lutte fut d’autant plus vive et les
rancunes des victimes d’autant plus tenaces que l’enjeu était plus
considérable.
Il ne s’agissait pas seulement de la Régence, pouvoir précaire en somme,
et limitée à quelques années. Le nouveau roi, Louis XV, que les morts
successives de ses parents avaient appelé prématurément au trône,
semblait à son tour condamné par la faiblesse de son âge et de sa santé.
Alors, après la succession de Louis XIV, celle de Louis XV, et,
peut-être à bref délai, la Succession de France, après celle d’Espagne,
une perspective autrement grandiose, autrement séduisante pour les
princes du sang et pour Philippe V lui-même.
Comme dans la guerre de Succession d’Espagne, dans la paix qui suivit
les traités d’Utrecht ce fut la France qui fit encore les frais de leur
ambition. La politique française fut subordonnée, en 1716, aux intérêts,
aux entreprises du duc d’Orléans sur le trône de France. Elle n’eut
d’autres principes que l’engagement pris à Hanovre entre Stanhope et
l’abbé Dubois de garantir mutuellement, à Georges Ier la succession de
la reine Anne, au régent celle de Louis XV. Les alliances de la France,
alors, n’eurent pas d’autres fondements. Ce fut le seul système du
gouvernement qu’elle s’était donné. Il se livra aux Anglais, dont Louis
XIV avait montré l’ambition redoutable, leur accorda de nouveaux
avantages, la démolition de Mardyck qui eût remplacé Dunkerque, ainsi
que des concessions commerciales aux Hollandais (traité de La Haye,
janvier 1717). Ce pacte onéreux de la France avec les puissances
maritimes, ses rivales, aurait pu s’expliquer encore et se justifier en
partie s’il eût été dirigé comme autrefois contre les Habsbourg. On
comprendrait qu’un Régent, mal assuré de son pouvoir, eût voulu flatter
les sentiments de la nation aux dépens même de ses intérêts. Mais ce ne
fut pas le cas: l’alliance de La Haye fut suivie de la _quadruple
alliance_ de Londres, où la France et l’Autriche se réconcilièrent par
les soins de Georges Ier, l’Empereur avec l’espoir d’acquérir la Sicile
et la Toscane, le duc d’Orléans pour se faire garantir par lui la
succession de France. Étrange système qui rapprochait les Français de
tous leurs ennemis et les éloignait de l’Espagne, leur alliée naturelle,
sacrifiée à l’Autriche comme la France l’avait été elle-même aux
puissances maritimes[8]!
[8] Voy. chapitre XI, p. 296-300.
Il dura pourtant cinq années et s’étendit à toute l’Europe; dans les
affaires du Nord, aussi troublées que celles de l’Europe occidentale
alors, la France intervint, sans qu’on pût démêler les mobiles de ses
actes. Pierre le Grand la sollicita, en 1717, de choisir entre la Russie
et les Suédois. Le Régent n’accepta pas l’amitié du czar, qui vint
lui-même la lui offrir à Paris, et, pourtant, il abandonna la Suède aux
princes allemands qui la dépouillèrent. Puis, après avoir ainsi trahi sa
vieille alliée, démembrée par le traité de Stockholm, la France lui
envoya, en 1719, des subsides destinés à lui permettre de lutter encore
contre le czar, ou plutôt les remit à l’Angleterre qui s’en fit honneur.
Toutes ces démarches, contradictoires et stériles, furent déterminées
par les seuls intérêts du Régent: il tenait à l’amitié du roi Georges
Ier et de la nation anglaise, pour les promesses qu’ils lui avaient
faite. S’il livrait la Suède aux princes allemands, ce fut pour que l’un
de ces princes, l’électeur de Hanovre, roi d’Angleterre, recueillît une
bonne part de l’affaire. Et ce fut d’autre part pour plaire aux Anglais,
jaloux et inquiets des progrès de Pierre le Grand dans la Baltique, que
le duc d’Orléans rejeta ses offres, puis fournit aux Suédois et à leurs
amis de Londres les moyens de lui résister[9].
[9] Voy. chapitre X, p. 281-284.
Tout ainsi fut, en quelques années, sacrifié par le duc d’Orléans et
l’abbé Dubois, son précepteur et son ministre, le passé de la France et
son avenir, ses traditions et ses intérêts. Ni assez audacieux, ni assez
criminels pour sacrifier le petit roi lui-même dont ils avaient la
garde, ils réglèrent pourtant la politique du royaume sur l’attente de
sa succession. Elle ne fut pas réglée autrement, et c’est en vain
qu’eux-mêmes, et depuis, les historiens ont invoqué, pour l’expliquer,
des principes différents. Ils prétendirent, et l’on a cru qu’ils avaient
voulu, par une entente avec ses ennemis, donner et conserver la paix à
la France. S’ils confirmèrent en 1717, en 1718 les traités d’Utrecht,
n’était-ce pas pour fournir à l’Europe la preuve, au royaume les
bienfaits de leurs intentions pacifiques?
Mais les traités d’Utrecht avaient été si chèrement achetés, qu’il
n’était pas nécessaire d’y ajouter de nouveaux sacrifices. Pourquoi les
confirmer? Qui les menaçait? L’empereur Charles VI, sans doute, ne les
avait acceptés qu’à regret. Il prétendait disputer encore l’Espagne à
Philippe V. Celui-ci, de son côté, avec l’aide d’Albéroni, reconstituait
les forces de l’Espagne pour une lutte prochaine, en Italie où
l’appelaient les Farnèse. Cette querelle, cependant, entre les Habsbourg
et les Bourbons de Madrid n’était pas de nature à réveiller en Europe la
guerre, si l’Europe y restait résolument étrangère. Sans eux, malgré
eux, elle avait recouvré à Utrecht la paix qu’elle souhaitait, et
n’avait rien à souhaiter de plus, si la France l’observait. Le besoin
que la France en avait elle-même en était une garantie sûre et
suffisante. L’Europe n’en eût pas demandé d’autres, si le Régent n’avait
pas inquiété l’Angleterre par des démarches favorables aux Stuarts, et
ne l’avait ensuite sollicitée, par le conseil de Dubois, de renouveler
les traités d’Utrecht. Il la priait: elle était en droit d’exiger. Le
plus remarquable fut qu’elle n’exigea pas la confirmation des actes de
1713, mais de nouveaux sacrifices, onéreux pour notre marine et notre
commerce. Ce fut le Régent qui insista pour obtenir, à ce prix, le
rappel des traités d’Utrecht et particulièrement des articles où se
trouvait inscrite la renonciation des Bourbons d’Espagne au trône de
France, fondement de ses droits et de ses espérances.
La paix, les traités d’Utrecht, purs prétextes, en somme, utiles à
dissimuler les mobiles personnels de cette politique égoïste: «La triple
alliance peut vous suffire, écrivait cyniquement Dubois à son élève.
Examinez si le reste vous est nécessaire.» Le reste, c’était les
intérêts véritables du royaume. On le vit bien, d’ailleurs, lorsque
cette alliance se transforma en Quadruple Alliance, dans l’année 1718,
par l’accession de l’Empereur. Pour se la procurer, le duc d’Orléans fit
bon marché des prétextes qu’il avait invoqués. Il promit à Charles VI la
Sicile et la Toscane: était-ce maintenir les actes de 1713 que de violer
celui qui avait établi la neutralité de l’Italie, qui l’avait fermée
ainsi aux entreprises des Bourbons et des Habsbourg? Et quelle raison,
pour conserver la paix à la France, de l’associer à la politique
impériale, toujours préoccupée de renouveler la guerre contre l’Espagne
en Italie?
Le résultat de cette diplomatie fut en effet une coalition contre
l’Espagne: l’Empereur lui disputa la Sicile, la Sardaigne, Parme et la
Toscane (1717-1718); l’Angleterre ruina sa marine en face de Palerme
(août 1718), et la France fit en 1719, contre le prince qu’elle avait
conduit à Madrid, une expédition coûteuse au delà des Pyrénées, pour le
seul profit de détruire au Passage les arsenaux et les chantiers
maritimes établis, depuis 1715, par Albéroni.
On chercherait en vain, dans le goût des Français pour une paix que
Philippe V ne leur refusait pas, dans la conspiration de Cellamare, trop
superficielle pour la troubler, les motifs de cette entreprise, agréable
et utile seulement aux Anglais et à l’Empereur. Il faut les demander au
_Secret du régent_. Ce prince voulut obtenir, par la force, des Bourbons
d’Espagne, la garantie de son avènement au trône de France et satisfaire
les alliés qui avaient promis de l’y soutenir. Sans scrupule, il trompa
les Français pour conquérir la France avec leurs propres ressources. Il
a réussi même à tromper l’histoire. Spéculant sur le besoin que le
royaume avait de la paix et la crainte d’une guerre civile, par une
trame d’intrigues et de mensonges savamment ourdie par l’abbé Dubois à
Paris, à Vienne, à Londres, à Hanovre, en dehors et à l’insu de la
diplomatie officielle, le duc d’Orléans enchaîna pendant quatre ans la
France et l’Europe à ses ambitions.
Que les Français, sans le savoir, étaient loin du temps où, servis,
éclairés et guidés par leurs rois et de grands ministres, ils prenaient
part à toutes les affaires de l’Europe pour surveiller, défendre ou
faire triompher leurs intérêts! Fidèles aux souvenirs de cette époque
glorieuse, ils se flattaient d’y faire grande figure encore, à la suite
d’un gouvernement qui leur donnait l’illusion d’une autorité acceptée
par toutes les cours. Ils croyaient, au nord et au midi, par leurs
conseils ou par les armes, dicter des lois aux puissances. Illusions,
satisfactions d’amour-propre qui leur coûtaient bien cher! On ne leur
disait point par quels sacrifices des intérêts français la Régence avait
acquis une influence dont la France ne devait pas profiter. Le royaume
était à la fois le banquier et l’enjeu d’une partie mystérieuse où
Dubois jouait, pour son maître, très serré, sans autre bénéfice pour
l’État que celui d’un repos imaginaire. Jamais la politique française
n’était venue à ce point d’abandon et de détresse que ses seuls ressorts
fussent, au lieu d’un intérêt ou d’une tradition nationale, un simple
secret de famille, inavouable.
Ce ressort lui-même était si fragile, qu’à force de le tendre ceux qui
l’avaient monté craignirent de le briser. Le Régent et Dubois, après
avoir imposé à la France ruinée les frais d’une entreprise personnelle
qui la ruinait plus encore, se trouvèrent en présence de la faillite.
Ils eurent recours à Law, qui leur apportait de l’étranger un secret
aussi, celui du crédit. Il leur fallut un coup d’État, un lit de justice
pour imposer ces idées nouvelles au Parlement (août 1718). Par les
finances et par la politique, par ses confidents devenus ses ministres
officiellement, le duc d’Orléans disposait de la France en maître absolu
et s’ouvrait l’accès du trône.
Mais alors les deux secrets qu’il avait formés pour cet objet avec Law
et Dubois se contredirent après s’être soutenus. Il ne se trouvait pas
que des chimères dans le système du financier étranger; et ce qu’il y
avait de solide en ses projets, le dessein de relever le commerce de la
France par le crédit et de l’étendre par une large politique coloniale,
était conforme aux besoins, aux intérêts véritables de la nation. Tandis
que beaucoup de Français se laissaient séduire par l’agiotage et les
promesses hâtives du Mississipi, d’autres plus avisés, et surtout les
armateurs et les commerçants des grands ports, de Nantes, de la
Rochelle, de Bordeaux, de Lorient profitaient de l’engouement du public,
de la facilité des transactions commerciales pour développer leurs
affaires. Par leur initiative et la protection de Law les colonies
françaises naissaient à une vie nouvelle: la France reprenait conscience
de ses intérêts, au point qu’en un an, dès la fin de 1719, les Anglais,
jaloux de cette renaissance, mettaient le Régent en demeure de choisir
encore une fois entre ses vues ambitieuses et ses devoirs, entre Dubois,
qui travaillait pour lui seul avec eux, et Law qui servait, contre eux,
les Français.
La situation parut d’autant plus délicate au duc d’Orléans, que la
guerre avec l’Espagne peu à peu détachait de lui le public. Les princes
légitimés, vaincus en 1715, d’anciens ministres de Louis XIV ou des
courtisans évincés en 1718 par la faveur de l’abbé Dubois, Torcy,
d’Huxelles, Saint-Simon, par vengeance plus que par patriotisme,
disaient très haut à la nation qu’elle avait tort de laisser perdre
ainsi ses traditions les plus chères, de désarmer en face des Habsbourg,
de s’armer contre un roi de sa race. Philippe V, au delà des Pyrénées,
lui avait adressé les mêmes appels. La Bretagne, la Vendée, le Poitou
les entendaient. On commençait à douter de la conspiration de Cellamare,
le seul motif avoué de cette lutte fratricide.
Le Régent lui-même ne l’avait entreprise qu’à regret, à toute extrémité.
Il n’y aurait pas même pensé, si l’ami qu’il avait envoyé à Madrid, au
début des négociations de l’abbé Dubois en 1716, Louville, avait pu
persuader le roi d’Espagne de lui abandonner ses droits au trône de
France. A mesure que son secret et ses intrigues avec les Anglais se
développaient, le Régent n’avait pas renoncé à conquérir sans eux
l’Espagne à ses ambitions, autrement: si Philippe V s’obstinait, n’y
avait-il pas moyen de former auprès de lui un parti national, jaloux des
Italiens, d’Albéroni et de la reine, qui se laisserait mieux convaincre?
En secret encore, Louville et Longepierre à Paris, Saint-Aignan,
l’ambassadeur de France à Madrid, l’avaient essayé jusqu’à la fin de
1718. Pendant trois ans et jusqu’à la guerre déclarée, le duc d’Orléans
avait donc tout fait pour l’éviter. Il en avait prévu toutes les
conséquences; il redoutait, en 1719, un réveil de l’opinion publique qui
pouvait déchirer la trame subtile de ses combinaisons ambitieuses. Un
instant il songea, alors, à sacrifier Dubois et l’alliance anglaise. Il
écouta leurs ennemis, et Law surtout, qui, se sentant menacé par eux,
intriguait avec la Russie, l’Espagne et les Farnèse.
Ces derniers avaient réussi, par l’influence d’Élisabeth, à convaincre
Philippe V que l’avenir de sa maison était en Italie, où ils espéraient
s’agrandir eux-mêmes avec l’aide des troupes espagnoles. Le renvoi
d’Albéroni, conseillé par eux, avait masqué aux yeux de l’Europe cette
brusque conversion du roi d’Espagne, et lui avait permis sans trop de
honte d’abandonner la France au Régent par la paix de 1720. Pour mettre
toutes les chances de leur côté, les Farnèse entreprirent alors de
persuader au duc d’Orléans une conversion analogue, l’abandon de
l’alliance anglaise, une ligue de tous les Bourbons contre les
Habsbourg, agréable aux Français, favorable à son autorité et, dans
l’avenir, aux desseins de la maison de Parme sur l’Italie. Leur envoyé à
Paris et Peterborough, un whig qui avait juré la perte des Habsbourg
après les avoir servis, rallièrent tous les adversaires de Dubois et de
sa politique, au nom des traditions de la France trop longtemps
sacrifiées.
L’intérêt de la France, d’ailleurs, n’était pas davantage dans ce
nouveau système qui pouvait réveiller la guerre précédente, lui mettre
sur les bras une double affaire avec l’Angleterre et avec les Habsbourg,
pour le seul profit des princes italiens. Ce système n’était pas
meilleur que la paix onéreuse et relative que Dubois lui avait procurée
jusque-là. Mais cette considération n’embarrassait guère le duc
d’Orléans: entre la politique qu’il avait suivie depuis 1716 et celle
qu’on lui proposait au mois de juin 1720, il y avait cette différence
que l’une était populaire parmi les Français, conforme aux traditions et
à ce qu’ils croyaient être leur intérêt, que l’autre paraissait un
renversement des maximes politiques du grand siècle. Le Régent avait cru
s’assurer de la France par les conseils de Dubois. Il la perdait, s’il
les suivait encore. Et s’il ne les suivait plus, il risquait de perdre
le concours de l’Europe. Quel embarras pour un prince qui ne calculait
que ses chances d’avenir, qui n’était pas guidé par la conscience de ses
devoirs!
Dubois l’en tira par une série d’expédients où son génie, fertile en
intrigues, se découvrit tout entier. Ce fut désormais le fondement de sa
fortune qui s’affermit au moment où elle paraissait le plus ébranlée, et
grandit chaque année depuis 1720. Archevêque de Cambrai, cardinal et
premier ministre, Dubois trouva les moyens de servir son maître, en se
donnant les apparences d’avoir servi la France. Il y avait encore moyen
de tromper les Français, de flatter leurs manies pour apaiser leurs
exigences, de se faire leurs courtisans pour se dispenser d’être leurs
serviteurs. Dubois y excella à partir de 1720, et la nation ne s’étonna
pas de voir arriver au premier ministère, quand Louis XV devint majeur
en 1723, un politique qui, selon la bonne tradition et pour lui plaire,
conclut, en mars 1721, un pacte d’alliance avec les Bourbons d’Espagne
contre les Habsbourg. Le mariage du jeune roi avec une princesse
d’Espagne ne valait-il pas un manifeste? N’était-ce pas la preuve
suffisante que la France rentrait dans la tradition à laquelle
aveuglément elle attachait encore sa grandeur?
Ce que ne lui dirent pas le duc d’Orléans et son confident, c’étaient
les intrigues qu’ils avaient employées pour opérer, sous le feu, ce
changement de front brusque, pour se ménager l’amitié des Anglais à
travers cette évolution décisive qui aurait dû la leur faire perdre.
Cela, c’était encore leur secret, qui restait l’âme et l’élément
principal de leur diplomatie. Ils se gardaient bien d’avouer à la nation
qu’il leur avait fallu payer très cher, par un marché dissimulé dans
l’ombre des chancelleries, de la perte de tout le commerce français en
Espagne, l’adhésion des Anglais au traité de 1721. La triple alliance de
Madrid (juin 1721) était pourtant, comme celle de Hanovre autrefois, une
convention dont la France faisait tous les frais: exposée à une guerre
stérile contre l’Empereur en Italie, pour le profit des Farnèse et de
l’Espagne, et, pour l’avantage des Anglais, à la perte de son commerce
au delà des Pyrénées, desservie, dupée, elle applaudissait à cette œuvre
néfaste qu’elle croyait inspirée des grandes maximes du passé, sans voir
qu’elle était réglée pour le seul avenir de la maison d’Orléans. Par des
traditions désormais condamnées, par un secret coupable, aux dépens de
ses vrais intérêts présents, elle se laissait entraîner insensiblement à
une nouvelle guerre contre les Habsbourg, absolument inutile.
Il parut, en 1723, que cette lutte allait éclater à la veille de la mort
de Dubois et du Régent. Ils l’avaient retardée jusqu’à la majorité du
roi pour être, auparavant, bien assurés de la France et des dispositions
de l’Angleterre. Depuis 1721, le congrès de Cambrai, auquel ils
convoquèrent toutes les puissances, leur fut un moyen de les tenir
toutes en haleine sans prendre parti. Il s’agissait de régler, après les
successions d’Espagne et de France, les successions italiennes de Parme
et de Toscane, nouvel objet de litige entre les Habsbourg et les
Bourbons. On n’avait pas d’exemple que ce genre de procès se fût jamais
terminé dans un congrès, et sans bataille. Mais Dubois voulait attendre
des circonstances favorables pour livrer à l’Autriche une de ces
batailles décisives qui feraient de lui, aux yeux des Français, un
nouveau Richelieu, le champion de leurs traditions les plus chères. S’il
était bien préparé, ce coup d’éclat donnerait la France au Régent,
l’Espagne à son gendre Louis, l’Italie à son gendre désigné, don Carlos,
héritier de Philippe V et des Farnèse, et, peut-être enfin, la Pologne à
son fils le duc de Chartres, auquel Pierre le Grand venait l’offrir
alors avec la main de sa fille Élisabeth.
Le point capital était d’amener les Anglais à soutenir ces espérances
brillantes, à sacrifier l’Empereur. Au mois de mars 1723, l’occasion se
présenta de les brouiller avec Charles VI. L’Empereur, pour se créer des
ressources, avait résolu de relever le commerce de ses États. Il avait
créé les compagnies de Fiume et de Trieste, exigé des Turcs, à
Passarowitz, des avantages pour les marchands autrichiens. Il venait
enfin, en instituant la compagnie d’Ostende (19 décembre 1722), de
rouvrir la Belgique au commerce. Cette renaissance économique de
l’Autriche, et particulièrement celle des Flandres, provoquèrent de
vives réclamations à La Haye et à Londres. Les puissances maritimes
jalouses demandèrent à la France son concours pour mettre l’Autriche à
la raison.
C’était le moment qu’attendait Dubois pour se déclarer. S’il eût
consulté les intérêts de la France, il se fût contenté de regarder cette
querelle, et réjoui d’une concurrence redoutable pour les marchands
anglais. Quel intérêt avait le royaume à les en délivrer, plus qu’à
ruiner, en 1718, pour leur plaisir, la marine espagnole! Le vrai moyen
de reprendre la tradition de Richelieu, c’eût été de grouper contre
l’Angleterre toutes les puissances que sa suprématie commerciale
inquiétait comme elle menaçait la France. Mais, aux yeux des Français,
la grande tradition c’était encore celle du dix-septième siècle, la
lutte à outrance contre les Habsbourg: cette lutte pouvait servir la
maison d’Orléans encore une fois. Dubois résolut d’exciter
l’enthousiasme de la nation, les jalousies de l’Angleterre contre
l’Autriche et ses sujets de Flandre, pour achever, par une guerre
populaire, la fortune de ses maîtres et la sienne. Traditions et secrets
de famille, comme au temps de la Succession d’Espagne, allaient ainsi
s’unir, par les soins d’un ministre aussi égoïste qu’habile, pour
détourner la France de ses intérêts et de ses devoirs[10].
[10] Voy. chapitre XI, p. 300-302.
La mort de Dubois, puis celle du régent, évitèrent au royaume ce nouveau
malheur. Elles le laissèrent en paix avec l’Europe, mais elles le
mirent, au dedans, plus bas encore. Il se trouva la proie d’un prince du
sang, cupide, avare et débauché.
Le duc de Bourbon, premier ministre de 1724 à 1726, eut aussi son secret
qui dirigea la politique française, mais inférieur encore, s’il se
pouvait, à celui du Régent, secret tout négatif et plus avilissant
encore. Jaloux des destinées que semblaient réserver à la maison
d’Orléans ses droits reconnus par l’Europe, et la mauvaise santé de
Louis XV, Monsieur le Duc, trop éloigné du trône pour y prétendre
lui-même, ne se proposa qu’un ouvrage et y employa toute la diplomatie
de la France. Il jura de détruire l’édifice savant des intrigues de la
Régence: système singulier qui de la France ne faisait plus qu’un champ
clos pour les princes du sang. L’amitié de l’Angleterre avait été le
fondement principal des espérances que le duc voulait anéantir: il la
rechercha et s’y tint pour faire pièce aux d’Orléans, tandis que sa
maîtresse, Mme de Prie, y trouvait son compte. Les droits du roi
d’Espagne au trône de France étaient le seul obstacle aux ambitions de
la branche cadette: le duc imagina de fortifier ces droits cinq ans
après la guerre qui avait eu pour principal objet de les annuler. Il
réveilla les espérances de Philippe V à Madrid, d’Albéroni à Rome.
Ses projets échouèrent devant la volonté absolue des Farnèse, qui
poussaient le roi d’Espagne à réclamer l’Italie d’abord, au risque d’une
guerre redoutable pour un gouvernement nouveau tel que celui du duc.
Persuadé que l’Angleterre pouvait lui suffire, le duc de Bourbon
détruisit alors, quitte à mécontenter l’Espagne, le principal ouvrage de
la politique précédente, le mariage de Louis XV avec l’infante
d’Espagne. Il renvoya brutalement à ses parents la jeune princesse: le
roi avait failli mourir le 20 février; avec elle, il n’aurait pas de
longtemps d’héritiers, et le moindre accident mettait le trône à la
portée des d’Orléans. Il fallait en finir, donner à la France au plus
tôt un dauphin en lui donnant une reine qui, en cas de régence, laissât
l’autorité à l’auteur de ces intrigues. Le choix du duc de Bourbon se
porta sur Marie Leczinska, dont il escomptait, pour le jour de
l’échéance, la gratitude: et la France se trouva brouillée avec
l’Espagne, contre son intérêt, par le secret nouveau, comme par le
précédent, à la suite d’intrigues de cour contradictoires et vaines.
La brouille, cette fois, fut très vive et faillit encore aboutir à une
guerre. Irrité, Philippe V se jeta, par le traité de Vienne (1725), dans
les bras des Habsbourg, ses ennemis jusque-là irréconciliables. Toutes
les alliances furent renversées: Charles VI songeait à défendre contre
les Anglais le commerce des Flandres, Philippe V espérait leur reprendre
Gibraltar. C’était de leur part une pensée juste que de se réconcilier
enfin, pour se garantir de la tyrannie de l’Angleterre, ou se venger. Si
Louis XIV avait pu voir ce rapprochement des Bourbons et des Habsbourg,
qu’il avait souhaité en ses derniers jours pour tenir l’Angleterre en
respect, il eût approuvé son petit-fils: nul doute qu’il ne l’eût scellé
lui-même. En tout cas, il se fût bien gardé de venir au secours des
Anglais, comme le fit le duc de Bourbon.
Entre les mains de ce prince égoïste, la France et son roi n’étaient
plus que les instruments aveugles de la politique anglaise. Ils
forgeaient, au service de leurs pires ennemis, des armes qui, destinées
à frapper la maison d’Orléans, les blessaient d’abord. On vit les
Français unis à Hanovre, contre l’Espagne, avec l’Angleterre, la Prusse
(1725), et bientôt exposés, par la défection immédiate du Roi-Sergent, à
porter le poids d’une lourde guerre continentale: tous les bénéfices, la
ruine du commerce d’Ostende et la possession de Gibraltar, étaient
d’avance réservés à leurs alliés d’Angleterre. Pour eux, la satisfaction
puérile de combattre, une fois de plus, l’Autriche, sans avantage, et
l’Espagne, contre leurs intérêts les plus clairs. Ballottés, comme le
feu roi, entre les factions des princes, trahis par leurs intrigues,
trompés par leurs mensonges, ils suivaient un chemin obscur, dont
l’histoire elle-même a peine à retrouver les détours, au terme duquel
étaient la ruine et la honte.
En ce désarroi, ils trouvèrent pourtant un guide qui les ramena, pour
quelque temps, dans la bonne voie. Derrière les princes du sang, tandis
qu’ils se disputaient le pouvoir, le précepteur de Louis XV, Fleury,
avait aussi ses ambitions et son secret. La fortune prodigieuse du
cardinal Dubois, tout entière formée par l’intrigue, les avait
encouragées. Le rêve caressé par Fénelon et réalisé six mois par son
successeur au siège de Cambrai, l’évêque de Fréjus l’avait repris avec
l’espoir d’en jouir plus longtemps. Il ne s’agissait pas de la
Succession de France, mais simplement de celle des cardinaux-ministres
qui s’étaient illustrés, en servant la royauté au siècle précédent.
Louis XV était trop jeune encore pour se passer de serviteur et assez
grand pour comprendre qu’autour de lui, depuis dix ans, tout était
égoïsme, cabales et presque trahison. Inquiet, renfermé, défiant, le roi
ne s’ouvrit plus qu’à son précepteur Fleury. En vain le duc de Bourbon
avait-il fait tous ses efforts pour conquérir la confiance du jeune
monarque. M. de Fréjus était toujours là. Le 11 juin 1726, il prenait
officiellement, par la volonté du roi, la direction du gouvernement.
C’était une lourde charge pour un vieillard de soixante-treize ans, à la
veille d’une guerre générale et dans le désordre de la cour. Fleury
l’accepta par ambition. Avec lui, la France eut enfin un ministre dont
le dessein était de servir le roi, en qui elle s’incarnait. «Pour
l’intérêt du roi et du pays, disait-il à son ami Walpole, il m’a été
impossible de marcher plus longtemps dans la voie du duc de Bourbon.» Ce
fut la première fois, depuis 1715, que le royaume ne fut plus gouverné
par une faction. Fleury prit ses collaborateurs dans tous les partis,
des gens de la vieille cour, d’Huxelles, Tallard, Berwick, le jeune duc
d’Orléans et ses amis, entre autres Le Blanc, Morville, résolu
d’ailleurs à leur imposer la volonté du roi et la sienne. Lorsque Marie
Leczinska donna un héritier à Louis XV (14 août 1729), les ambitions des
princes du sang se trouvèrent condamnées pour jamais, la Succession de
France assurée et réglée. Après un mauvais rêve de dix années, la France
pouvait s’éveiller à une vie nouvelle sous le règne d’un prince dont la
régence, au moins, n’avait pas diminué l’autorité.
La première condition de cette existence, c’était une paix qui permît
aux Français de reprendre conscience d’eux-mêmes et de leurs destinées.
Un roi jeune et entreprenant les aurait peut-être entraînés dans des
aventures hâtives. Mais Louis XV, indifférent, négligent, n’était pas ce
roi. Et, s’il l’eût été, le vieillard qu’il avait pris pour confident,
par une vue plus nette de ses intérêts et par un goût très naturel à son
âge pour le repos, l’aurait retenu sur cette pente dangereuse. Fleury
n’eut rien de plus pressé que d’éviter à la France la guerre qui se
préparait. Peut-être, même, n’avait-il pris le pouvoir que pour
l’empêcher. Les Anglais le crurent. En tout cas, le duc de Richelieu,
que le ministère précédent envoyait, le 28 mars 1725, à la cour de
Vienne, au moment de se brouiller avec elle, secrètement et déjà sur
l’avis de Fleury, avait employé tous ses offices à retarder une rupture.
Grâce à lui, à cette intrigue qui précéda le ministère de M. de Fréjus,
la guerre, d’abord, n’éclata point. En vain les Anglais, le Parlement,
le roi pressaient la France d’exécuter le traité de Hanovre (janvier
1727): les Espagnols, en 1727, mettaient le siège devant Gibraltar
(février) et sommaient aussi la France de prendre parti. Fleury fit
traîner la réponse que des deux côtés on lui demandait. Il attendait que
l’Empereur s’expliquât d’abord sur les offres pacifiques qu’il lui avait
fait faire par Richelieu et par la cour de Rome. On devait pardonner à
un vieux ministre ses hésitations, ses inquiétudes. Et les Français
auraient pu l’en remercier comme d’un premier bienfait.
Le 31 mai 1727, en effet, Charles VI leur donnait une trêve précieuse,
renonçait pour sept ans à la Compagnie d’Ostende, préférait enfin à la
guerre un nouveau congrès, préface d’une solution pacifique. Des quatre
puissances qui avaient formé les ligues de Vienne et de Hanovre, deux
déjà, la France et l’Autriche, reculaient effrayées de leurs
conséquences. Il ne restait plus à Fleury, l’auteur prévoyant de ce
mouvement de recul, qu’à y entraîner les autres.
L’Angleterre se laissa convaincre aisément. Dès le premier jour, Fleury
avait acquis sa confiance par celle qu’il marquait à ses ministres, aux
Walpole en particulier. Ceux-ci ne soutenaient les résolutions
belliqueuses de leurs collègues et de la nation que pour faire peur à
l’Autriche et au roi d’Espagne. Si la France leur procurait, par les
mêmes moyens ou par d’autres, les satisfactions qu’ils souhaitaient,
mieux valait à leurs yeux les obtenir par la paix que par la guerre. Ils
laissèrent au Cardinal le temps nécessaire. Trois mois lui suffirent
pour persuader la cour de Vienne. Et, pendant ces trois mois, il
travailla celle d’Espagne, assez pour l’ébranler fortement.
Peu de temps après, il l’avait désarmée par des arguments décisifs. Le
roi d’Espagne escomptait toujours la succession de France. Au début de
1727, il demandait au nouveau ministre de Louis XV d’appuyer ses droits
au trône de son maître. Fleury n’hésita pas: comptant sur le secret de
cette intrigue, il répondit par une promesse formelle, afin de ramener
Philippe V à des sentiments meilleurs pour la France et surtout
pacifiques. Il servait l’Angleterre par un engagement qu’elle eût blâmé,
et sur lequel, sans doute, il espérait n’avoir à donner jamais
d’explication. Louis XV vivait: il était d’âge à avoir des héritiers, et
sa femme de nature à lui en donner. Le tout était de gagner du temps.
Fleury y réussit: le 13 juin 1727, Philippe V retirait ses troupes de
Gibraltar et promettait de rendre aux Anglais les privilèges commerciaux
dont ils jouissaient en Espagne depuis six ans. Quelle que fût la
compensation qu’on lui avait promise, Walpole, qui l’ignorait, tenait la
paix qu’il voulait. Les préliminaires de Paris, dictés par Fleury, comme
leur nom l’indique, pacifiaient l’Europe au gré de l’Angleterre et
valaient mieux pour la France qu’une guerre onéreuse et inutile. C’était
une liquidation aussi nécessaire qu’heureuse.
Fleury espérait l’achever bientôt, par une paix définitive, au congrès
qui allait s’ouvrir à Cambrai, puis à Soissons (1728). Le succès
dépendait des dernières résolutions de l’Empereur et du règlement de la
Compagnie d’Ostende, le principal motif de ses dissentiments avec
l’Angleterre, de son alliance avec l’Espagne. La reine d’Espagne, qui
avait le plus souhaité la guerre, inquiétée au mois de mars 1728 par une
maladie de son mari, demandait la paix aux alliés de Hanovre, avec un
asile en Italie. Ils le lui promirent, par le traité du Pardo (mars
1728). Isolé, préoccupé de l’avenir de sa maison aussi, Charles VI,
après quelques difficultés qu’il fit encore pour la forme, allait être
réduit à céder. C’était, à bref délai, un traité aussi considérable et
plus complet que ceux d’Utrecht[11].
[11] Voy. chapitre XII, p. 303-304.
Au moment de le conclure, après l’avoir si bien préparé, Fleury
rencontra, sur la route où il guidait les Français vers la paix, un
obstacle imprévu, un piège que lui tendait, sous la forme d’un secret,
toujours, son entourage, entiché des prétendues maximes de la politique
nationale. Depuis 1727, il s’était associé au ministère des affaires
étrangères Chauvelin. Cet ancien magistrat, favori du maréchal
d’Huxelles, stylé, recommandé par lui et par Pecquet, commis du
ministère, champion autorisé des traditions françaises, se préparait
derrière le cardinal à les défendre, malgré lui, contre l’Angleterre et
les Habsbourg à la fois. Il blâmait en secret l’alliance anglaise,
recherchait celle de l’Espagne et, dans cette amitié, le moyen de
déclarer la guerre aux puissances maritimes et à l’Empereur, comme au
temps, qu’il croyait heureux sans doute, de la Succession d’Espagne.
L’histoire, en général, s’est prononcée pour Chauvelin contre Fleury,
pour le bouillant secrétaire d’État contre le vieux ministre. Elle a
trop écouté les contemporains, avocats de la même cause condamnée que
Chauvelin. Mieux informée, elle jugera que le moins vieux des deux et le
plus utile était alors celui qui réglait les affaires de la France non
par les idées du passé, mais par ses intérêts présents, pour la paix et
pour l’avenir.
Au mois d’août 1729, Chauvelin recevait de Madrid, agréait et essayait
d’imposer à Fleury un projet de traité définitif entre la France et
l’Espagne, qui menait tout droit à la guerre. Ce projet renvoyait à une
date ultérieure les satisfactions que réclamait l’Angleterre et les
subordonnait à la restitution impossible de Gibraltar et de Minorque. Il
stipulait l’occupation par l’Espagne des duchés de Parme et de Toscane,
et menaçait d’une guerre immédiate avec les Bourbons l’Empereur, s’il
s’y opposait encore. Défavorable aux Anglais, nettement dirigé contre
l’Autriche, il était de nature à les réunir dans une alliance analogue à
celle de 1701, pour les Successions d’Italie, comme pour celle
d’Espagne.
Averti par son ami H. Walpole et par sa propre expérience, Fleury, de
cet instrument de guerre, fit encore avec adresse un moyen de
pacification. Il exigea de l’Espagne des concessions pour les marchands
anglais, l’abandon de ses espérances sur Gibraltar, son consentement à
la ruine de la compagnie d’Ostende. Il obtint des Anglais, en échange,
la promesse d’établir le fils d’Élisabeth Farnèse, D. Carlos, dans les
duchés contestés. Ce fut le traité de Séville (9 novembre 1729).
Un an après, l’Empereur, isolé par l’union des Bourbons et des
puissances maritimes, abandonnait aux uns les duchés italiens, aux
autres la compagnie d’Ostende contre la promesse formelle de la
succession d’Autriche assurée à sa fille (16 mars 1731)[12]. La France
se dispensa de souscrire à ce second traité de Vienne: elle n’était
point en guerre avec l’Autriche. Et l’opinion publique eût reproché à
Fleury de lui donner, sans nécessité, une garantie de durée, qui n’eût
pas permis aux Français de la combattre encore à la première occasion
favorable.
[12] Voy. chapitre XI, p. 304.
On lui reprocha même d’avoir, par sa médiation, préparé cette paix de
1731, plus complète pourtant que les traités d’Utrecht. On l’accusa
d’avoir travaillé pour les Anglais et pour l’Espagne, sans profit pour
le royaume. N’en était-ce point un cependant, quoique négatif, de lui
avoir épargné successivement deux guerres inutiles, l’une contre
l’Espagne et les Habsbourg, l’autre contre les Habsbourg et les
puissances maritimes? Ce fut toujours le malheur de Fleury d’avoir
employé ses talents à réparer des fautes qu’il n’avait pas commises. Il
eut plus de peine à défendre les intérêts français contre les intrigues
de cour ou les entraînements de l’opinion publique, égarée par de
fâcheuses traditions, que contre l’Europe. Il y réussit, pendant vingt
ans, par des victoires obscures dont la France, loin de lui faire
honneur, lui garda toujours rancune.
Au lendemain des traités de Vienne, la question de la Succession de
Pologne se posa par la mort d’Auguste II (février 1733). Toute la France
fut en émoi; n’était-ce pas sa tradition d’établir des princes français
en Pologne pour s’en faire des alliés contre l’Autriche? Elle avait sous
la main un candidat tout désigné, le beau-père de son roi, Stanislas
Leczinski. La cour, pour plaire à la reine, appuyait au conseil sa
candidature. En vain Fleury fit remarquer que la Pologne était bien
éloignée, que, devant l’Allemagne hostile, on ne pouvait l’atteindre que
par mer, que la présence d’une flotte française dans la Baltique
alarmerait les puissances maritimes. La succession de Pologne
valait-elle qu’on risquât de refaire les grandes alliances de la
Succession d’Espagne? La tradition, l’affection de la France pour la
famille royale, entretenues par les courtisans, furent plus fortes que
la sagesse du vieux Cardinal: «On eût dit que toute la nation faisait
pour elle-même la conquête de la Pologne.»
Au conseil, auprès des politiques même, les arguments de Fleury ne
purent prévaloir. Beaucoup en reconnaissaient la justesse. Mais tous,
persuadés qu’il fallait faire la guerre à l’Autriche, voyaient dans les
affaires de Pologne une bonne occasion de la lui déclarer. La paix de
1731 n’avait pas désarmé les hommes d’État qui avaient un instant, en
1729, préparé une nouvelle croisade en Italie contre les Habsbourg.
Chauvelin demeurait leur idole et leur guide. Il avait repris, après un
premier échec, ses intrigues avec l’Espagne, avec les Farnèse résolus à
chasser maintenant les Autrichiens des Deux-Siciles. Dans ses plans de
guerre avec l’Empereur, la Pologne entrait, comme un facteur
traditionnel, à côté des princes allemands. Dès le 30 octobre 1730,
Chauvelin se déclarait prêt à faire pour le roi Stanislas tout ce qui
serait possible. En 1733, la candidature du roi déchu lui parut le moyen
de provoquer l’Empereur: toute la cour et le conseil l’approuvèrent.
Réduit toujours à défendre les Français contre eux-mêmes, entre deux
maux, Fleury choisit le moindre, et le limita si adroitement qu’il
réussit à en tirer des avantages pour la France. Il abandonna
l’entreprise de Pologne, laissa partir Stanislas, sans lui envoyer des
secours que l’Angleterre eût peut-être arrêtés[13]. Il se tourna
résolument contre l’Autriche, avec le dessein très arrêté de ne lui
prendre que ce qui était absolument nécessaire à la sûreté de nos
frontières. L’empereur Charles VI venait d’appeler au trône l’héritier
de Lorraine, François, l’époux de Marie-Thérèse: la Lorraine, qu’il
apportait en dot aux Habsbourg, ne pouvait leur rester, comme un coin
enfoncé au cœur de la puissance française. Dès 1728, Fleury avait prévu
le danger et avait essayé de le prévenir par une convention de
neutralité (14 octobre). Une occupation définitive lui parut, si elle
pouvait être le résultat d’une guerre avec l’Autriche, meilleure qu’une
neutralité suspecte.
[13] Voy. chapitre XIII, p. 399-401.
D’autre part, les princes italiens, les Farnèse et le roi de Sardaigne
appelaient Louis XV en Italie depuis quinze ans contre l’Autriche. Il
fallait au moins qu’ils lui payassent ce service. La France n’avait pas
d’intérêts dans la péninsule. Mais elle en avait un à fermer les défilés
des Alpes aux intrigues de la maison de Savoie par l’occupation de leur
duché. Elle promit, le 26 septembre 1733, au roi de Sardaigne, à cette
condition, son appui, et le Milanais. Elle adhéra, le mois suivant, à la
confédération des princes italiens et de l’Espagne.
Enlever, par la guerre ou la négociation, aux voisins de la France les
dernières armes qu’ils eussent encore entre les mains, c’était, au
moment où la tradition nationale s’imposait avec une force irrésistible,
l’employer à une œuvre utile, réalisable, l’enchaîner aux vrais intérêts
du royaume, canaliser ce torrent, dont les écarts eussent été funestes
et qui, endigué, pouvait être fécond encore. Ce fut le mérite très grand
de Fleury. Il ne laissa pas les Français s’égarer vers les Pays-Bas: par
la promesse de les en éloigner toujours, il rassura l’Angleterre et
l’empêcha de se joindre à l’Empereur. Ainsi préparée, limitée à un objet
précis, la lutte pouvait éclater entre les Habsbourg et les Bourbons,
selon le vœu de l’immense majorité des Français, et sans risque pour
eux.
Quand elle eut éclaté, Fleury en surveilla les péripéties pour être
toujours en mesure de l’arrêter au moment opportun. Les succès de
Berwick, sur le Rhin, de Villars, en Italie, des généraux espagnols dans
les deux Siciles, justifiaient sa diplomatie, mais ne l’endormaient
point. L’Europe, «la société des nations», selon l’expression même de
Fleury, l’avait laissé faire parce qu’elle le savait modéré. Mais elle
était prête à former avec l’Empereur une ligue qui rendrait la guerre
générale, si Louis XV et ses alliés profitaient de sa neutralité pour
commencer à l’avance la conquête de l’héritage autrichien: «On se
flatterait, disait justement Fleury, si l’on pensait qu’elle ne voudra
pas toujours en face de la France, à plus forte raison de toute la
maison de Bourbon, une puissance capable de lui résister.» Quel intérêt
la France, nantie de la Lorraine désormais, avait-elle à combattre à
outrance la maison d’Autriche, à risquer une guerre générale dont le
profit serait encore pour les puissances maritimes?
C’était le langage de la sagesse, la vraie tradition, la grande leçon
que Louis XIV, instruit par la guerre de Succession d’Espagne, avait, en
1715, dicté à ses ministres et à ses héritiers. Déjà l’Angleterre, en
février 1735, offrait à la France, sous prétexte de médiation, une paix
inacceptable, rien pour elle ni pour Stanislas Leczinski, le simple
échange des duchés de Parme et de Toscane contre les deux Siciles pour
les Bourbons d’Espagne et l’obligation de garantir à Marie-Thérèse
l’héritage de l’Empire, des conditions telles qu’on aurait dit les
Habsbourg vainqueurs et les Bourbons vaincus. Son dessein était clair:
elle préparait aux Français des humiliations, ou, s’ils se cabraient, la
surprise d’une coalition européenne.
Si Fleury n’eût veillé, la cour de Versailles, celle de Madrid, les
ministres de Louis XV et d’Élisabeth Farnèse et les Français eux-mêmes
auraient donné dans le panneau. A Versailles, les courtisans parlaient
de passer le Rhin et d’aller porter la guerre en Bohême. A Madrid, la
reine, enhardie par la conquête facile des deux Siciles, réclamait le
Mantouan pour un autre de ses fils, toute l’Italie, comme leur père
avait eu l’Espagne. Et le ministre des affaires étrangères, Chauvelin,
croyait se préparer de hautes destinées et une large popularité, en
favorisant, par des intrigues secrètes avec l’Espagne, toutes ces
chimères fatales à la nation, agréables seulement à son goût
d’aventures, à ses sentiments anti-autrichiens.
Seul, le vieux cardinal tint tête aux ennemis du royaume ou à ses amis,
plus dangereux encore, qui allaient le perdre en le flattant. Le 3
octobre 1734, il concluait, en dehors de l’Angleterre, à l’insu de
Chauvelin, une convention préliminaire avec l’Autriche qui déjouait les
calculs de l’une, les espérances ambitieuses de l’autre. La France était
largement payée de sa peine par l’acquisition de la Lorraine, quoique
l’échéance fût retardée jusqu’à la mort de Stanislas, qui devait la
recevoir en dédommagement de la Pologne. Ses alliés n’avaient pas à se
plaindre: les Bourbons d’Espagne perdaient la Toscane, cédée au duc de
Lorraine en échange de ses États, et Parme, mais ils acquéraient les
deux Siciles, le plus ancien et le plus riche des royaumes italiens. Les
princes de l’Italie eux-mêmes s’agrandissaient aux dépens de l’Empereur,
comme ils l’avaient souhaité, le roi de Sardaigne dans le Milanais
(Tortone et Novare), les Farnèse, au sud de l’Italie où ils trouvaient
enfin une couronne royale. Il y avait bien longtemps que la France
n’avait obtenu, pour elle ou pour ses alliés, à si peu de frais, de tels
profits.
Sans doute ce ne fut pas l’opinion des Français d’alors: ils ne se
consolaient pas d’avoir formé de plus vastes espérances et de les voir
brusquement se fermer. Ce n’était point assez non plus aux yeux de
Philippe V, largement dédommagé de ce que lui avaient enlevé les traités
d’Utrecht, ni de sa femme, d’autant plus âpre en ses ambitions qu’elle
était la dernière héritière d’une race éteinte. La politique de Fleury,
aussi mesurée qu’heureuse, ne les contentait pas. Il avait fait des
concessions aux Habsbourg: c’était clair. Il leur avait laissé la
Toscane en échange de la Lorraine; Parme, l’Italie centrale en
dédommagement de l’Italie méridionale et leurs riches domaines de
Lombardie, dans le nord. Il leur avait garanti, même pour l’avenir, la
possession intégrale de leurs États héréditaires, la Pragmatique
Sanction. Mais sa modération avait un objet dont l’importance échappait
aux contemporains. Le traité de Vienne (1738), enfin, n’était pas un
acte de faiblesse arraché par la peur de la guerre à l’égoïsme du vieux
ministre. Il devait être, dans sa pensée très clairvoyante, attentive
aux vrais intérêts du royaume, le point de départ d’une politique
nouvelle et féconde.
Dès 1737, Fleury en exposait les principes à ses agents. Au duc de
Mirepoix, notre ambassadeur à Vienne, il disait: «Sa Majesté vous
destine à être l’instrument de ce qui se peut opérer de plus intéressant
pour l’Europe entière, l’établissement d’une intelligence et d’une union
aussi durables qu’intimes entre le roi et l’empereur.» Pourquoi se
combattraient-ils encore? Les puissances européennes ne leur
avaient-elles assez prouvé, depuis quarante ans, qu’elles ne leur
permettraient plus de s’accroître aux dépens l’un de l’autre? Si elles
excitaient encore leur jalousie, c’était avec le dessein de s’accroître
elles-mêmes à leurs dépens, à la faveur de leurs disputes. De toutes,
celle qui avait le plus pratiqué ce jeu et s’y était le plus enrichie,
c’était l’Angleterre. Fleury connaissait son système, lui qu’on accusait
d’y avoir lié aveuglément celui de son maître. Il ne l’avait pas
combattue, tant qu’il avait cru avoir à combattre les Habsbourg, pour ne
pas reconstituer la grande alliance, autrefois si funeste à la France.
Il crut l’heure venue, en 1738, après avoir pris à l’Autriche tout ce
qu’il pouvait lui enlever, de s’unir à elle «afin d’ôter, à l’avenir,
aux Anglais toute occasion de reprendre la balance des affaires de
l’Europe.» Fleury attendait de la paix de Vienne un avantage autrement
considérable qu’une acquisition de territoire, le moyen de délivrer la
France du courtage onéreux que l’Angleterre lui imposait depuis 1713, en
apprenant à l’Empereur à s’en débarrasser aussi.
Il savait qu’autour de lui les courtisans, les ministres même, le parti
des Belle-Isle et des Chauvelin, le désapprouveraient. Mais il était
résolu à se passer d’eux comme des Anglais, et il marqua sa volonté par
un coup d’autorité. A ses côtés et en secret, Chauvelin continuait ses
manèges avec les Bourbons d’Espagne, et contrecarrait avec eux la
réconciliation de la France et de l’Autriche. Le 20 février 1737, il
était exilé dans ses terres par lettre de cachet: «Vous avez manqué au
roi et à vous-même,» lui dit Fleury.
Au-dessus des intrigues de cour, derrière les traditions
anti-autrichiennes qui leur servaient d’excuse auprès de la nation, le
cardinal saisissait les vrais intérêts de la France et la nécessité
d’une politique nouvelle, sinon dans ses principes, du moins dans ses
moyens. Il fallait être aveugle pour ne pas voir l’élan et l’esprit
d’entreprise qui emportaient alors les Français vers le commerce et les
entreprises coloniales.
La paix leur avait fait des loisirs, et ils les employaient à ouvrir des
mondes nouveaux, l’Amérique du Nord et l’Inde, à leur influence, à leurs
marchands. En vingt ans, vers 1740, ils avaient plus que quintuplé leurs
flottes commerciales, enrichi leurs villes et le royaume, développé leur
industrie, fondé la Nouvelle-Orléans et des postes sur l’Ohio, créé
Karikal et Chandernagor, agrandi Pondichéry. Il n’y avait qu’à regarder
cette France, nouvelle par son extension et ses entreprises, les
jalousies qu’elle donnait à l’Angleterre, pour comprendre ses besoins et
ses dangers. Cela valait mieux, pour servir, guider ses progrès et
prévenir ses embarras, que de tenir ses regards attachés sur la France
de Richelieu et fascinés par cette grandeur passée.
Fleury, en rapprochant les Bourbons des Habsbourg, en donnant à la
France des sûretés en Europe qui lui permissent de suivre au dehors ses
intérêts, comme Louis XIV à la veille de sa mort, avait raison contre
Chauvelin et la jeune cour. Contraste singulier, qui montrait les
vieillards occupés de l’avenir et les jeunes gens de radotages! Les uns,
par préjugé, ramenaient la France au temps malheureux de la Succession
d’Espagne, où l’Angleterre faisait la loi à l’Europe. Les autres
liquidaient d’avance la Succession d’Autriche, certains que Louis XV,
délivré de ce souci, serait, par la reconnaissance de l’Empereur qu’il
en aurait aussi délivré, en mesure de régler ses affaires à son gré,
pour les seuls intérêts de son royaume.
On le vit bien, en 1739, un an avant la mort de Charles VI. Jalouse de
l’Espagne qui, sous la direction de Patino, reprenait conscience de son
avenir colonial et de ses forces commerciales, l’Angleterre lui
cherchait querelle. Elle prétendait, en vertu des traités d’Utrecht, au
monopole du négoce dans l’Amérique du Sud, à la possession de tout le
continent du nord. «Nous avons plus de navires dans nos ports que toutes
les marines réunies de l’Europe,» disaient à Londres les partisans de la
guerre, persuadés que l’Angleterre était assez forte pour imposer ses
volontés à toutes les puissances maritimes.
Le moment était venu pour la France de leur prouver le contraire, et
l’occasion favorable. Défendre l’Espagne, c’était protéger du même coup
notre commerce et nos colonies. L’entreprise était nécessaire et presque
assurée du succès: «Il y aurait un beau coup à faire contre les Anglais,
s’écriait d’Argenson, tandis qu’ils n’ont pas d’alliés. Nous avons
débauché la Suède; il devient avéré que l’Empereur est de nos amis. La
bonne situation présente des Hollandais les attache à nos intérêts.»
L’ami de Chauvelin se refusait à faire honneur «au vieux prêtre» qui
gouvernait la France de cette situation excellente. C’était pourtant
l’effet de sa diplomatie et du traité de Vienne[14].
[14] Voy. chapitre XI, p. 306-310.
Qui donc avait procuré au royaume, à la veille d’une lutte décisive, ces
amitiés précieuses? Quel autre que Fleury, à peu près seul, blâmé par
Chauvelin, blâmé par la cour, avait pacifié l’Europe jusqu’en Orient par
la paix de Belgrade (1739), pour la délivrer du joug des Anglais et
mettre un terme à leurs ambitions insolentes[15]? Plus juste que les
Français, un maître en fait de politique, Frédéric II, estimait à son
juste prix celle du Cardinal: «Il a relevé et guéri la France. Les
Français doivent leurs plus beaux succès à leurs négociations. La
véritable fortune de ce royaume, c’est la pénétration et la prévoyance
de ses ministres.» Le gros de la nation en avait conscience: «Grâce au
cardinal, écrivait Barbier, le roi est le maître et l’arbitre de
l’Europe.» Après avoir subi la loi de l’Angleterre, il se préparait,
avec le concours des puissances lassées ou menacées aussi par cette
domination, à rendre contre elle, devant l’Europe impassible, «un
jugement flétrissant».
[15] Voy. chapitre XIII, p. 404-405.
A cent ans d’intervalle, et comme Louis XIII, guidé par un cardinal,
volontairement économe et pacifique, Louis XV avait, en 1740, mis la
France au point d’engager, presque à coup sûr, une lutte qui devait
décider de son avenir dans le monde, comme, en 1640, sa lutte contre
l’Autriche avait assuré sa prépondérance en Europe. Ce fut, par la vertu
d’un bon conseiller, le moment le plus brillant de son règne: c’était
aussi l’heure marquée pour la royauté et la France, à l’approche du
terme décisif, des grandes défaillances.
Elles se succédèrent depuis, sans interruption, jusqu’en 1774. Tout y
concourut, les circonstances, les erreurs de l’opinion publique que
Fleury avait redressées, mais non détruites, les intrigues des
courtisans qui ruinèrent son autorité et ses conseils, le caractère
enfin et les faiblesses de Louis XV.
Par une coïncidence fâcheuse, treize jours après l’ordre donné à la
flotte française de se joindre à la flotte espagnole, au lendemain de
cette déclaration de guerre à l’Angleterre, l’empereur Charles VI
mourait. La question de la Succession d’Autriche se posait. Les princes
allemands, le roi de Prusse, les électeurs de Bavière, de Saxe donnaient
le signal de la guerre. Les Bourbons d’Espagne, prêts à bâcler leur paix
avec les Anglais, allaient reprendre en Italie la suite de leurs
desseins, interrompue par les traités de Vienne[16].
[16] Voy. chapitre XII, p. 345-350.
Cette prise d’armes en grand contre les Habsbourg parut aussitôt aux
Français le moment marqué par la Providence «d’abattre cette
grande puissance dont on avait senti, à Paris, les effets si
longtemps.»--«Voilà, s’écrie Barbier, transporté d’aise, le plus grand
événement qui soit arrivé, dans l’Empire et l’Europe, de temps
immémorial. La position du roi est la plus grande qui ait jamais été.»
Quelle faute, aux yeux de l’écrivain qui enregistre les sentiments de
tous les Parisiens, que le traité de Vienne! Quelle erreur d’avoir
reconnu la Pragmatique! Il faudrait alors pouvoir diviser les domaines
de la maison d’Autriche, s’y tailler une belle part, les distribuer aux
clients traditionnels de la France. Trop longtemps cette maison
allemande avait usurpé l’empire et la supériorité sur les rois, qui
auraient dû appartenir aux Capétiens, aux Bourbons, à la France. Malgré
ses faiblesses et ses complaisances pour l’Empereur, Fleury était bien
heureux d’avoir assez vécu pour se trouver dans la position flatteuse de
donner à son maître et aux Français cette satisfaction suprême d’achever
ce que la nation appelait l’œuvre de Richelieu.
Dans cet enthousiasme général, provoqué par le réveil de traditions que
son bon sens condamnait, Fleury pourtant était triste. Il voyait ruinée
d’un coup, «par le rocher détaché qui roulait, suivant les paroles de
Frédéric II, sur ses projets,» l’œuvre de paix européenne qu’il avait
patiemment concertée pour délivrer la France du joug de l’Angleterre. En
vain essayait-il «de retenir Louis XV sur le mont Pagnotte,» comme
disait le jeune roi à ses chasseurs qui le pressaient de se mettre en
chasse contre Marie-Thérèse. En vain assurait-il à l’ambassadeur
d’Autriche qu’il observerait fidèlement les engagements du traité de
Vienne. Il lui faisait, en même temps, le triste aveu de ses inquiétudes
et de son impuissance: «Je suis, comme dit l’Écriture, _in medio pravæ
et perversæ nationis_.»
En cet embarras, le pauvre cardinal n’avait qu’une ressource, l’appui et
la volonté du roi que la France respectait et aimait, au moins autant
que ses traditions. «Quand un grand roi ne veut pas avoir la guerre, il
ne l’a pas,» disait-il sans cesse à Louis XV. Pendant quelques mois, son
élève, docile encore, écoutait et répétait la leçon aux courtisans
indignés. Au début de 1741, il se livrait à d’autres conseils.
L’influence de Fleury était ruinée.
C’est le moment décisif de notre histoire au dix-huitième siècle. Toute
la cour, comme la nation, conspirait contre la politique du Cardinal.
Vraiment, il avait fait un beau travail d’avoir ménagé ainsi l’Autriche
par des promesses antipatriotiques, et engagé la France dans une guerre
maritime, négligeant l’essentiel pour le superflu: «Un cardinal avait
frappé à mort la maison d’Autriche; un autre cardinal, si on le laissait
faire, allait la ressusciter.» Chauvelin, dans son exil de Bourges,
devait être bien content des résultats de cette plate et servile
administration. Quelle belle revanche! Il fallait la lui
donner complète: «Il nous faudrait M. de Chauvelin, s’écriait
d’Argenson.»--«Ses actions remontent,» écrivait Barbier. Le roi, avec
toute la cour, finit par passer lui-même à l’adversaire de son premier
ministre. Il le fit en secret: mais la guerre contre l’Autriche fut
décidée.
Depuis le livre piquant de M. de Broglie sur le Secret du roi, c’est une
opinion acceptée que Louis XV, par sa diplomatie secrète, a tenté de
réparer les fautes de sa diplomatie officielle: «Il a déguisé ce qu’il
avait de meilleur en lui. C’est dans une correspondance chiffrée qu’il
épanchait tout ce qui restait au fond de son cœur de sentiments dignes
du trône.»
Nous nous faisons de ce secret une autre idée, en le prenant à ses
origines, lorsqu’il se forma, pour le malheur de la France, contre la
diplomatie de Fleury. A beaucoup de vices dont on a fort parlé, Louis XV
en joignait un, qui est moins connu, et qu’il avait peut-être acquis à
l’école du Régent, la dissimulation. «Ce prince, quoique fort jeune,
disait en 1723 un diplomate étranger, est très dissimulé.» Les trahisons
dont il avait été de bonne heure entouré l’avaient préparé à en
commettre à son tour: ce fut son excuse et l’origine de son Secret. Avec
des inférieurs, son premier valet de chambre, Bachelier, un commis de
ministère, Pecquet, et des courtisans jaloux de parvenir ou de revenir,
Chauvelin et Belle-Isle, Louis XV forma entre Paris et Bourges un
ministère occulte qui «fit la barbe au cardinal». Fleury ne le trouva
plus docile à ses instructions: «il y avait des prises entre eux sur les
affaires d’Allemagne.»
Jusqu’à sa dernière heure pourtant le Cardinal lutta, défendant pied à
pied son autorité, sa politique, les intérêts véritables du royaume. Ce
fut la partie de son ministère la plus calomniée, et pourtant la plus
digne. Au mois d’octobre 1740, il fit arrêter et mettre à la Bastille
Pecquet, le dépositaire du secret royal. Au début de 1741, il fit de
vifs reproches à Louis XV de la défiance qu’il lui marquait. Lorsque la
diplomatie secrète fut pourtant assez forte pour déterminer Louis XV à
intervenir dans les affaires d’Allemagne, Fleury s’efforça de limiter
cette intervention à l’élection impériale, refusa d’envoyer des troupes
contre Marie-Thérèse, et lui garantit encore ses États. Chaque défaite
de son autorité lui suggérait l’idée d’une nouvelle précaution. Au mois
de mai 1741, il n’était plus «le maître de régler la danse»: les jeunes
gens, Frédéric II, Louis XV, ses courtisans, Belle-Isle en tête,
s’entendaient à Nymphenbourg (4 juin 1741) pour prendre leurs
satisfactions. Fleury, qui prévoyait que la France «paierait les frais
de la fête», s’arrangeait pour qu’elle ne fût ni longue ni coûteuse. Il
s’était efforcé d’en écarter les puissances maritimes. Il avait retenu
les flottes destinées contre l’Angleterre, et promis au roi, électeur de
Hanovre, de respecter ses États allemands (27 septembre 1741).
Il ne commandait plus, sans doute. L’autorité allait à Belle-Isle, le
premier acteur de cette pièce montée dans les coulisses contre son avis,
ses plans, pour le plaisir du roi, de la cour et de la nation elle-même.
Le vieux Cardinal aurait eu mauvaise grâce à combattre de front la
faveur de ce jeune homme général, diplomate, stratégiste, dont les
succès avaient toute l’Allemagne pour théâtre: «Vous êtes l’arbitre de
la Germanie, écrivait Maurice de Saxe au marquis. Vous disposez du sort
des empires et des royaumes. Jamais mortel, depuis les Romains, ne s’est
trouvé en pareille passe.»
Lorsqu’en un tour de main, l’auteur de ce hardi compliment, engagé par
Louis XV, fit entrer l’armée française à Prague, à la barbe des
Autrichiens, lorsque Belle-Isle eut fait de l’électeur de Bavière un
empereur et un roi, ce fut, à la cour, du délire. On ne remarquait pas
la trahison de Frédéric II à Klein-Schnellendorf (octobre 1741). De
Versailles on ne voyait, en Allemagne, que la maison d’Autriche déchue
de l’Empire et démembrée, et les princes allemands, amis de la France,
redevables à sa politique et à ses armes de la victoire qu’elle leur
préparait depuis un siècle. Et chacun de reporter sur Belle-Isle
l’honneur de ces succès flatteurs pour la nation. «Il avait eu un
système pour les affaires d’Allemagne.» Il avait incarné la tradition
nationale. «Mangeant peu, dormant peu, mais pensant beaucoup, il n’avait
qu’un mot à dire pour en imposer à notre petit peuple de ministres.» Ce
mot glissé à l’oreille du roi adroitement, cette formule magique qui
avait décidé de la guerre, ce système inspiré à Belle-Isle par la
tradition plus que par la réflexion, avaient pourtant, moins que l’on ne
se l’imaginait, réalisé les rêves dont il s’enivrait.
Par sa prévoyance, qui ne lui procurait encore qu’ingratitude, Fleury
avait trouvé le moyen de faire d’une mauvaise entreprise une affaire
honorable, et tout au moins inoffensive. Il avait laissé à tous ces
enfants, roi, courtisans, Français, le hochet qu’ils voulaient, veillant
à ce qu’il ne les blessât point. Limitée à l’Allemagne, la guerre les
avait amusés pendant un an, au gré de leur vanité, sans dommages[17].
[17] Voy. chapitre XII, p. 350-352.
Mais il était difficile qu’elle se prolongeât, et ne s’étendît point.
L’Angleterre, qui avait tant profité des guerres continentales, se
préparait à chercher dans celle-là de nouveaux profits: «Il faut
maintenant travailler à la paix, ou tâcher que la France, après tant de
peines et de dépenses, en retire quelque avantage,» écrivait Fleury, en
janvier 1742, à Belle-Isle qui ne l’entendit point. Le lendemain,
Walpole quittait le ministère, et Carteret, son successeur, se déclarait
pour l’Autriche, lui procurait l’alliance des Provinces-Unies, des
troupes, et s’efforçait de la réconcilier avec la Prusse, pour entraîner
contre les Français toute l’Allemagne et toute l’Europe. Cette
intervention de l’Angleterre aboutit au traité de Breslau (11 juin
1742). Frédéric II refusait encore à l’Angleterre une attaque contre les
Français en échange de la Silésie qu’elle lui procurait tout entière. Il
les abandonnait du moins, tout seuls, au fond de l’Allemagne, loin de
leurs frontières, aux ressentiments de l’Autriche délivrée de ses
menaces, reconstituée par l’énergie de Marie-Thérèse et les subsides de
l’Angleterre. La leçon était dure: peut-on nier qu’ils ne l’eussent
méritée par leur ignorance de tout ce qui s’était accompli en Allemagne
depuis cent ans et en Angleterre après la paix d’Utrecht?