l’égale cupidité des deux factions aristocratiques de ses diètes,
semblait tout d’un coup se ressaisir. Son roi, le duc de Holstein,
prince faible et besogneux, eût été incapable de la guider; mais la
reine, Louise-Ulrique, sœur de Frédéric II, par ambition et par
tradition de famille, était lasse de n’avoir de la royauté que le titre.
La restauration du pouvoir royal semblait pour le royaume du Nord la
seule chance de salut. Comme les Czartorisky, en Pologne, la reine la
poursuivit sourdement, avec l’aide des Russes, du parti des Bonnets.
Puis elle prépara son fils, Gustave III, un vrai Suédois, non un
Allemand comme ses prédécesseurs, à cette tâche. Et la France, qui avait
eu le tort d’encourager l’aristocratie rebelle, se ralliait brusquement
en 1763 aux vues de la reine: Choiseul disposait son fils à reprendre
tout entier l’héritage des Wasa, partagé, gaspillé depuis un demi-siècle
entre les nobles et les souverains étrangers. Par le concours de la
France, cette monarchie déchue pouvait encore se relever, tandis que
Pierre III, par une haine maladroite des Français, compromettait celle
de Pierre le Grand et d’Élisabeth.
C’est alors que la Russie, trahie par son souverain, assez civilisée,
assez puissante pour comprendre le mal qu’il lui faisait, se délivra de
lui par une de ces révolutions sanglantes dont elle était coutumière.
L’armée, comme toujours, les régiments Preobrajenski donnèrent le signal
au mois de juin 1762. Pierre III fut arrêté à Cronstadt par des
officiers dévoués à sa femme Catherine d’Anhalt, puis assassiné par eux.
Son règne n’avait pas duré six mois: simple épisode et temps d’arrêt
insignifiant en somme dans l’histoire du développement de la puissance
russe. Le règne de Catherine II, l’âme à la fois et l’instrument de
cette révolution, la confidente, sinon la complice de ce drame, allait
pendant plus de trente ans achever sans interruption la grandeur de la
Russie.
La souveraine, qui se réservait la gloire de couronner l’œuvre de Pierre
le Grand au moment où les hommes de sa famille l’abandonnaient, n’était
pas même Russe. Contraste singulier: une femme, et une Allemande, plus
fidèle que son mari, l’héritier des czars, aux intérêts, aux destinées
de la Russie, allait fonder définitivement l’empire rêvé et préparé par
le plus illustre des Romanoff. Si loin qu’il y eût eu, en apparence, de
Catherine d’Anhalt à Pierre le Grand, il y avait entre eux plus d’un
lien qui explique leur collaboration à travers les différences de race
et de temps.
Le plus fort de ces liens, c’était la Russie elle-même, bien entendu ce
qu’on pouvait alors appeler la Russie, tous les nobles, les
fonctionnaires, la cour et l’armée, chez qui se conserva toujours et se
développa, en ce demi-siècle, l’esprit de réforme et d’ambition. On vit,
autour de l’étrangère, se réunir tous les hommes qui, sous les règnes
précédents, avaient collaboré au rapprochement de la Russie et de
l’Europe par les armes, la politique, les mœurs ou les lettres.
Après une courte résistance, le vieux Munich accepta la grâce et les
faveurs de l’impératrice. Les ministres d’Élisabeth, Woronzoff, dont la
nièce, princesse Daschkoff, avait pris part au complot de 1762,
Bestoujeff, son rival, reprirent leur influence et leurs charges.
Cyrille Razoumovski, très populaire dans l’armée, Schouvaloff, le grand
maître de la culture française, applaudirent au succès de Catherine II,
et jusqu’aux métropolitains de l’Église orthodoxe, flattés de son
respect pour le culte officiel. Tous lui sacrifièrent aisément la race
de leurs maîtres, Pierre III assassiné, et plus tard, le dernier
survivant, Ivan VI, exécuté par ses gardiens dans sa prison de
Schlüsselbourg. Il semblait que cette race fût condamnée avec le passé,
et que la Russie, résolue à suivre l’avenir que lui avait ouvert Pierre
le Grand, sentît le besoin d’un autre chef.
Il y avait aussi, entre le grand czar et la femme que les Russes lui
donnèrent pour successeur, un autre lien, celui du génie. Les hommes
supérieurs échappent à leur race, en politique et autrement.
Volontairement, Pierre, pour transformer son peuple, s’était mis
au-dessus, et parfois loin de lui, par ces voyages où il s’efforça de
pénétrer et de s’assimiler la civilisation européenne. Pour achever la
transformation de ce peuple, Catherine oublia aussi ses origines, et
au-dessus, loin de l’Europe, se fit véritablement Russe.
A quinze ans déjà, son ambition avait pressenti le grand rôle que lui
réservait la décadence des Romanoff, et la nécessité, pour leur
succéder, de se plier aux coutumes de leur race. En 1744, on la vit
abjurer le luthéranisme, malgré les prières de son père, et, depuis,
pratiquer le culte orthodoxe avec rigueur. Quand elle arriva à
Saint-Pétersbourg, elle se sentit prise d’admiration pour les traces
qu’elle rencontrait à chaque pas de l’œuvre du fondateur: elle comprit
du premier coup sa tâche. Son intelligence, ouverte à toutes les
impressions, à toutes les lectures, acheva de se former dans l’isolement
où la laissaient les débauches de son mari, sous le règne d’Élisabeth.
La pratique des écrivains français lui donna, comme à Frédéric II, les
idées générales nécessaires à son éducation. Et de la petite cour
d’Anhalt où elle était née, guidée par son ambition, mûrie en chemin par
ce qu’elle voyait et lisait, accueillie par les Russes comme une des
leurs, elle se rencontra sans peine avec l’homme de génie qui, par les
mêmes moyens, s’était introduit dans la société européenne.
Le pont que Pierre le Grand avait jeté entre la Russie et l’Europe
n’était qu’un édifice provisoire. Catherine II résolut d’en faire une
œuvre définitive. Le succès était subordonné à deux conditions
préalables, une paix qui la laissât tout entière à ses travaux, une
autorité qui lui permît aussi de les mener rapidement.
La guerre de Sept ans n’était pas achevée: Pierre III venait d’y engager
la Russie plus que jamais au service de la Prusse, et sans profit.
Catherine II l’en dégagea le plus vite possible: la retraite de ses
troupes détermina la paix de 1763. Son mari, à l’intérieur, avait aussi
compromis par des réformes hâtives et maladroites l’autorité souveraine.
On commençait à parler à Saint-Pétersbourg et en Europe d’une république
de seigneurs russes, analogue à l’anarchie suédoise et polonaise. Par
des actes et des lois, Catherine II enraya ce mouvement. Dès le premier
jour, habilement elle prépara les courtisans à l’obéissance par les
faveurs qu’elle leur distribua à tous.
Dans la suite, sans doute, elle fit entre eux des choix que dictaient
ses passions. Elle combla ses amants d’honneurs et de richesses: mais,
si elle donnait sa personne, elle garda intact, et pour l’agrandir
chaque jour, son pouvoir. Elle le centralisa auprès d’elle par des
mesures qui le rendaient plus efficace. Le sénat, assemblée de
fonctionnaires que Pierre le Grand avait substituée au conseil des
boiars, avait pris à la longue des habitudes d’indépendance: Catherine
lui rappela ses origines et ses devoirs, et peu à peu, à son tour, lui
substitua un conseil de ministres plus restreint encore, auquel sa
volonté fit pour jamais la loi. «Le pouvoir du czar est la seule source
du pouvoir de l’État. L’étendue de l’Empire exclut toute autre forme de
gouvernement.»
Libre alors, au dehors comme au dedans, de réaliser ses projets, elle se
mit au travail dès 1762. La tâche qu’elle se proposait était immense. Il
s’agissait de réformer un monde dont Pierre le Grand n’avait éclairé que
les sommets. Il fallait maintenant l’explorer tout entier, se procurer
des lumières sur ses parties les plus profondes et les plus éloignées,
pour y faire pénétrer la lumière d’une civilisation nouvelle.
Le travail n’effrayait pas Catherine II: elle était capable de s’y
soumettre quinze heures par jour et de lui sacrifier ses plaisirs. Elle
vit, au premier coup d’œil, l’étendue de la besogne et n’hésita pas.
Elle l’indiqua même à son peuple, à l’Europe, dans un grand manifeste:
_Instruction pour la Commission de réformes_. Sous la phraséologie du
temps, à laquelle les formules de l’orthodoxie grecque étaient
étrangement associées, on y retrouve le vrai programme de Catherine II
au début de son règne, l’idée d’une vaste enquête qui la renseignât sur
les besoins et les ressources de la Russie, et le projet de les
satisfaire, de les mettre en valeur au moyen des progrès réalisés par
l’Europe, dans l’administration, la police, l’industrie, le commerce.
Plus simplement, elle disait à Voltaire qui la comparait à une abeille:
«Oui, je m’occupe de recueillir le miel et de l’élaborer dans la grande
ruche que je gouverne.»
Mais, au moment où elle se consacrait à ce labeur pacifique pour
agrandir l’héritage de Pierre le Grand, cet héritage même allait lui
imposer d’autres devoirs, la guerre contre la Pologne et contre la
Suède, et la conquête sainte, la croisade contre les Turcs.
De la manière dont Pierre Ier avait engagé la question d’Orient, elle ne
pouvait se résoudre que par la violence, la ruine des ennemis de la
Russie ou de la Russie elle-même. Elle avait continué à se résoudre de
même, sous ses successeurs. Et déjà alors, comme aujourd’hui, le moindre
ébranlement dans le système fragile des pays d’Orient avait son
contre-coup dans toute l’Europe. Les ambitions de la Russie, les
inquiétudes et les appétits des Allemands, les sympathies et les
craintes de la France, s’éveillaient: au premier signal, chacun était
sur pied, et la plupart en armes.
En 1763, la Pologne fut, comme au temps d’Anna Iwanowna et comme la
Suède à l’époque de Pierre le Grand, le siège et la victime de la crise;
ce ne fut pas la faute de Catherine II si cette troisième phase de la
question d’Orient n’aboutit pas à une victoire exclusive de la nation
russe. Elle y apporta toute l’attention, l’ambition et la clairvoyance
nécessaires.
Le 5 octobre 1763, le roi de Pologne, Auguste III, mourait à Dresde,
loin de son royaume abandonné aux Russes. Cette mort, qui rendait aux
Polonais le droit d’élection, ne pouvait plus, après trente ans de
protectorat étranger, leur rendre la liberté. Quelques-uns d’entre eux
en nourrissaient pourtant l’espérance: Mokranowski, le grand général
Branicki, poussé par lui au trône, tous deux amis de la France et
comptant sur elle, mais sans autre moyen de sauver leur pays que d’y
organiser la guerre civile. En face d’eux, en effet, le parti des
Czartoriski travaillait, depuis quinze ans, à jeter la république entre
les bras des Russes, avec l’espoir de l’arracher ensuite à l’anarchie
qui la ruinait. Leur neveu, Poniatowski, attendait avec impatience, dans
la faveur de Catherine II, le trône de Pologne que sa famille et sa
naissance lui réservaient.
Entre ces deux factions, la mort d’Auguste III devait être et fut le
signal de la guerre. L’occasion était bonne pour la Russie de réduire
les Polonais à une servitude plus étroite encore. Son intérêt était de
leur imposer un roi qui, lui devant tout, et très combattu, serait à sa
merci. L’affection de la czarine pour son ancien amant servait les
desseins de ses ministres. Elle les masquait heureusement: ce cadeau
royal d’une couronne à Poniatowski déguisait la réalité, atténuait la
brutalité de la conquête qui se préparait en Pologne.
Il fallait en effet étendre l’empire russe jusqu’à la Vistule, sans
éveiller l’attention de l’Europe. Pierre III avait commis la faute de ne
pas le faire, au moment où les puissances européennes étaient trop
occupées de leurs affaires pour songer à celles de la Russie. Catherine
II allait être obligée de réparer d’abord cette erreur.
Le moins facile à tromper de tous les souverains du temps, c’était le
roi de Prusse. La czarine le connaissait bien: c’était lui qui l’avait
mariée. Et, de son côté, Frédéric avait assez appris à connaître, dans
la guerre de Sept ans, la force redoutable de la Russie pour ne pas la
laisser s’étendre jusqu’à ses frontières sans protester. Catherine avait
un moyen pourtant de tenir en bride «cet ennemi perfide» ou clairvoyant,
celui que Pierre le Grand et Élisabeth avaient maintes fois essayé,
l’alliance de la France contre les Allemands. Comme une bonne souveraine
russe, fidèle à la tradition jusque dans le détail, la czarine fit
d’abord mille avances à Louis XV, cajola son ambassadeur, et puis lui
envoya une ambassade extraordinaire pour lui proposer une entente sur la
succession de Pologne. Que nous eût-elle offert, en échange du trône
qu’elle aurait demandé pour Poniatowski? Il est difficile de l’imaginer,
puisque la négociation n’aboutit pas. Mais on voit bien ce qu’elle en
attendait. Quand elle vit son attente déjouée par l’attitude de la
France, le comte de Broglie préparer contre elle, par le Secret du roi,
une ligue générale en Orient, Catherine se retourna vers les Allemands,
comme avaient fait les czars de tout temps. Elle s’adressa à la Prusse,
à Frédéric II.
Les Hohenzollern, à partir de 1764, ont eu dans les progrès de la
puissance russe, à l’est de l’Europe, une part si considérable, et
Frédéric II particulièrement, que leur politique orientale est un des
principaux éléments de la question d’Orient. Déjà contre la Suède,
Frédéric Guillaume Ier s’était allié à Pierre le Grand. Il avait imité
alors les princes allemands, mais, depuis, partagé leur frayeur, quand
il vit les Russes s’établir en Mecklembourg et en Pologne. Il avait
alors abandonné l’alliance russe en 1720. Il n’y revint pas à l’époque
de la succession de Pologne, et ce ne fut pas sans regret qu’il laissa
s’établir le protectorat des czars en ce pays. Il lui semblait qu’il
aurait mieux fait de prendre sa part d’une conquête qu’il ne pouvait
empêcher, dans le bassin de la Wartha, admirablement disposé pour relier
Francfort à Dantzig et le Brandebourg à la Prusse ducale. Le roi Sergent
avait hésité entre la peur d’agrandir ses voisins et le désir de
s’agrandir. Et, pendant ses hésitations, les Russes avaient trouvé le
moyen de s’établir sur la Vistule.
Fut-ce cette leçon qui dicta à son fils une politique moins hésitante? A
coup sûr Frédéric II, dans sa jeunesse et son âge mûr, partagea les
désirs et les inquiétudes de son père. Dès 1731, il jetait un regard de
convoitise sur le beau domaine de la Prusse polonaise, et, d’autre part,
dans la guerre de Sept ans, il avait mesuré à ses dépens le colosse de
la puissance russe. Il le considérait comme une force barbare sans
doute, analogue à la poussée des anciennes invasions, que nulle volonté
humaine ne pourrait contenir. Le sentiment de son impuissance, et
l’ardeur de ses convoitises formèrent dès lors dans son esprit un plan
qui devint la règle de la politique prussienne, plan sans grandeur,
calculé sur les seuls intérêts présents de la Prusse, contraire à la
véritable justice, qui peut-être eût été pour cet État la meilleure
sauvegarde. Frédéric II l’a résumé d’ailleurs en des termes qui le
jugent: «Il y avait deux partis à prendre, ou d’arrêter la Russie dans
le cours de ses immenses conquêtes, ou, ce qui était le plus sage,
d’essayer, par adresse, d’en tirer parti.»
Il résolut donc, dès que les Russes s’installeraient en Pologne, de s’y
installer avec eux, pour surveiller leurs démarches, et pour leur
imposer, au moment de la conquête, une conquête prussienne. En ces
conditions, la complicité des Allemands allait achever, au temps de
Catherine II, ce qu’elle avait préparé au début du siècle, la solution
violente de la question d’Orient.
Dans le traité qu’il conclut avec Pierre III, en 1762, Frédéric II avait
eu soin déjà d’inscrire une clause relative à la Pologne: les alliés
s’accordaient à y maintenir l’anarchie, pour établir à frais communs
leur autorité, sorte de _condominium_ qui laissait toute liberté à leurs
ambitions. Après la révolution qui renversa Pierre II, le roi de Prusse
offrit à la nouvelle czarine le même pacte: elle rejeta cette offre,
d’abord, tant qu’elle crut pouvoir régler, à son profit et seule, les
destinées de la Pologne. L’hostilité de la France, la résistance des
Polonais après la mort d’Auguste III, la décidèrent enfin à les
accepter. Le 11 avril 1764, elle s’entendait avec Frédéric II pour
donner le trône à Poniatowski, maintenir l’anarchie en Pologne, protéger
les Grecs et les luthériens, et se garder, par ce dernier prétexte, le
droit d’intervenir dans les affaires de la république.
Ce pacte n’était pas une victoire pour la Russie: depuis 1717, elle
avait les mêmes privilèges; elle les exerçait par la faiblesse des
princes saxons, plus complètement. La Pologne était, depuis un
demi-siècle, un protectorat russe. Elle devenait, par ce traité, une
province de la Prusse, autant que de la Russie. En l’état de grandeur où
les fautes de Pierre III avaient mis la monarchie des Hohenzollern,
Catherine II se vit obligée de lui réserver une part d’influence dans
des affaires que jusque-là elle avait réglées seule, et plus tard une
part de territoire peut-être. D’un rival elle avait dû faire un associé,
accepter un contrôle, pour faire accepter son entreprise, et sacrifier
d’avance certains bénéfices, pour se garder le droit d’en réaliser
d’autres. La victoire était plutôt pour le collaborateur qui avait su
s’imposer à elle par sa décision et sa force, si pour lui-même elle eût
été complète, si elle n’eût été, en quelque manière aussi, constituée
par des sacrifices, sacrifices de l’avenir au présent, de la sécurité
future de la Prusse à sa sécurité et à sa grandeur immédiates.
Ainsi, ce pacte qui allait ouvrir la voie à tant d’injustices, et pour
un siècle, cette alliance prusso-russe, intermittente jusque-là, durable
désormais, n’étaient pas le résultat d’un accord librement consenti des
deux parts, justifié par la communauté des intérêts. C’était le double
effet d’une peur réciproque et de convoitises opposées. Il n’y a plus,
depuis 1764, dans le règlement de ces affaires où toute l’Europe est
intéressée, ni justice, ni même intérêt. Il n’y a que des forces qui se
heurtent, se combinent, ou se heurtent de nouveau. C’est une crise
perpétuelle.
Par la force, Stanislas-Auguste Poniatowski fut élu roi le 7 septembre
1764. Les troupes russes, sous les ordres d’un ambassadeur fougueux et
brutal, Repnin, avaient entouré toutes les diétines et la grande diète
d’élection de Varsovie. En possession du pouvoir, les Czartoriski, comme
ils l’avaient rêvé, procédèrent en grande hâte à la réforme de la
république, dont ils voulaient faire, pour la sauver, une royauté
véritable. Les grandes charges furent abolies, et les titulaires
destitués par décret. Des conseils souverains, à la discrétion du roi,
les remplacèrent. Puis, on agita la suppression du liberum veto: on y
renonça devant les menaces de la Prusse, mais, par un biais habile, les
Czartoriski déclarèrent que dans la diète, à l’avenir, toutes les
affaires auraient un caractère judiciaire et se décideraient ainsi à la
pluralité des suffrages.
Ce fut le prélude d’un coup d’État: les provinces, la noblesse furent
dépouillées de leurs privilèges; l’État reçut pour la première fois une
organisation militaire à la prussienne, et des impôts publics. Trente
ans plus tôt, ces réformes nécessaires auraient peut-être sauvé la
Pologne, mais, accomplies alors par des hommes qui avaient livré leur
pays à l’étranger, sous la pression des troupes russes, et de l’aveu de
Catherine II, qui se plaisait à voir ses lieutenants rétablir l’ordre à
Varsovie, elles ne parurent qu’une œuvre brutale d’ambition et de
conquête.
Toutes les résistances, par une conséquence nécessaire, furent légitimes
et presque saintes. Le parti des patriotes polonais, en présence du coup
d’État, recourut au droit d’insurrection: Mokranowski, Branicki,
l’évêque de Cracovie, formèrent à Radom une vaste confédération (1766).
La guerre civile, provoquée par l’intervention des étrangers, allait
leur ouvrir plus complètement encore les portes de la Pologne.
Pour défendre, comme pour modifier l’antique constitution de leur
république, les Polonais ne connaissaient que la guerre avec le concours
de leurs voisins. Les Czartoriski avaient appelé les Russes, Mokranowski
et ses amis s’adressèrent à la France et à la Prusse. Rien ne fut plus
incohérent que les démarches de Louis XV: il avait des faveurs pour tous
les partis. Il ne décourageait personne, ni Poniatowski, dont il
approuvait les réformes et la candidature; ni son rival, le prince
Xavier de Saxe, qu’il soutenait par affection pour sa sœur, la Dauphine;
ni Branicki dont il appuyait les vœux; ni Mokranowski, l’un des plus
vieux alliés de la France. Ces hésitations valaient une abstention.
C’était ne pas prendre parti que d’en prendre tant.
Le parti de Frédéric II, au contraire, était pris: il surveillait les
Russes et ne voulait pas qu’il se fondât pour eux, par eux ou leurs
alliés, rien de définitif en Pologne. Dès qu’il apprit les réformes des
Czartoriski, il protesta contre la suppression du liberum veto,
l’établissement de douanes et d’impôts. Il accueillit les mécontents,
écrivit à Catherine II et fit suivre ses lettres d’une expédition
militaire qui se dirigea sur la Vistule. «Je veux bien être l’allié des
Russes, mais non leur esclave.» Et, pour prouver enfin qu’il était le
maître, un maître véritable pour la Pologne, Frédéric prit la défense
des luthériens de Thorn persécutés comme dissidents (1766).
Cette querelle des dissidents acheva l’œuvre de désordre, de ruine, qui
se préparait dans ce malheureux pays. Ce fut une dernière violence qui
déchaîna toutes les autres.
Les Czartoriski avaient eu besoin, après avoir imposé leur constitution
nouvelle par la force, d’obtenir le consentement de leurs compatriotes.
C’était pour franchir un premier pas difficile qu’ils s’étaient servis
de l’étranger. Pour se délivrer de son joug, sans perdre leurs
positions, ils s’adressèrent aux Polonais eux-mêmes. Ils comprirent vite
que c’était peine perdue de s’adresser à leur patriotisme. L’amour de la
patrie, au sens où nous l’entendons, n’était pas le lien véritable qui
pût réunir la nation: un autre sentiment plus fort, le dévouement,
poussé jusqu’au fanatisme, à la foi catholique, animait ce peuple de
croisés. Ce fut le sentiment qu’exploitèrent les Czartoriski: ils
sacrifièrent aux vengeances des catholiques les luthériens et les
orthodoxes grecs, pour enlever aux partisans de l’ancienne constitution
l’appui des évêques (1764-1766). Ils se croyaient ainsi assurés du
succès définitif: ils touchaient à leur ruine. Ils y entraînaient leur
pays, qu’ils avaient cru sauver.
De nouvelles confédérations se formèrent aussitôt dans la république,
assemblée de protestants à Thorn, de Grecs à Loutsk, toutes deux en
armes. Cela faisait déjà quatre factions en Pologne, prêtes à en venir
aux mains. Les Prussiens, les Russes allaient soutenir leurs
coreligionnaires. Thorn était la porte qui menait de Prusse dans la
république, Loutsk en Wolhynie, à l’autre extrémité, au sud du Pripet,
une route tout ouverte aux Moscovites.
Catherine II jugea le moment venu d’y entrer, à la faveur de ces
querelles, pour n’en plus sortir. Les Czartoriski, par leurs
persécutions religieuses, avaient essayé de désarmer les confédérés de
Radom, leurs adversaires, d’acquérir leur adhésion, pour pouvoir se
passer à l’avenir du concours des Russes. L’impératrice se fit à son
tour un prétexte de cette politique religieuse pour donner à ses
créatures indociles ou trop habiles une leçon d’obéissance.
Elle trouva leurs adversaires, les Branicki, les Radzivill, les Potocki,
aussi aveuglément dociles à ses vues ambitieuses qu’eux-mêmes l’avaient
été d’abord. Radzivill accepta le commandement des confédérations unies
de Loutsk et de Radom. Catherine II régnait à Varsovie plus que le roi
qu’elle avait mis sur le trône: elle avait divisé. Elle faisait déporter
les évêques, recevait la soumission de Poniatowski, et dictait enfin à
la diète de Varsovie des lois nouvelles (1767) et un traité d’alliance
(24 février 1768) qui lui donnait la Pologne tout entière et pour
jamais. La guerre civile aboutissait fatalement à la conquête russe.
L’Europe pouvait-elle se plaindre? En ce temps de lumière, la czarine
n’avait-elle pas défendu la cause de la tolérance: «Elle paraissait
donner la loi à la Pologne par amour du genre humain.» C’était une des
bases de la nouvelle constitution, une _loi cardinale_, intangible, que
les dissidents seraient admis à tous les emplois. Et que pouvait
réclamer la Prusse? Au nombre de ces lois, essentielles aussi,
figuraient les principes anarchiques dont elle avait demandé le
maintien, l’élection royale et le liberum veto.
Ces principes de tolérance et d’anarchie déguisaient une conquête
brutale, et si réelle que la Russie se préparait à l’organiser déjà. La
même constitution la déclarait garante de l’intégrité du territoire
polonais: à côté des lois cardinales et du liberum veto figuraient
d’autres principes et d’autres lois: moitié des diètes employée à la
discussion préliminaire des matières économiques, sans que la rupture
d’une diète, pour des motifs politiques, pût entraîner jamais la nullité
de ces lois votées à la majorité; organisation de l’armée, de la
justice, de la société civile, de l’administration, toutes les réformes
des Czartoriski, moins celle qui leur aurait donné un pouvoir fort,
durable et indépendant.
Telle était, en réalité, l’œuvre complexe que les Russes entendaient
édifier sur les bords de la Vistule, avec les matériaux fournis par les
deux factions rivales, tour à tour ses alliées, suivant un plan formulé,
poursuivi depuis un demi-siècle avec une rare persévérance: œuvre de
violence, puisqu’elle s’élevait sur le territoire d’un grand peuple
conquis par les armes et l’intrigue, mais œuvre de régénération,
puisqu’elle laissait à ce peuple les moyens de revivre une vie
meilleure, sinon libre; œuvre analogue à celle qui s’accomplit plus tard
en Finlande, empreinte profondément du génie de l’homme qui en avait
conçu et légué le dessein à ses successeurs: barbare, brutale, et
civilisatrice à la fois. En 1768, Catherine avait repris sa revanche sur
la Prusse, qui avait prétendu l’enchaîner, et la tradition de Pierre le
Grand, la seule autorité qu’elle acceptât. La Pologne était esclave:
elle n’était pas démembrée.
Mais, au même moment, la politique allemande, la résistance de l’Europe
et des Polonais préparaient aux Russes une déception inattendue, à la
Pologne des destinées plus malheureuses, à l’Orient, enfin, de nouvelles
crises sanglantes. Ce fut une mêlée générale où les faibles devinrent la
proie des forts, où les forts s’associèrent pour ne point se combattre:
non plus une conquête, mais un dépeçage, la violence à l’état continu,
dominant la politique, réglant les alliances, et décidant enfin, pour
l’avenir, du sort de l’Europe. Ainsi s’était achevée la ruine de la
Suède: ainsi se consomma celle de la Pologne, de 1768 à 1772.
Trompés par la Prusse, animés par leurs prêtres catholiques, les
Polonais se soulevèrent contre la constitution que Catherine II
prétendait leur imposer pour leur bien. La confédération de Radom se
reforma à Bar, et, sous la direction d’hommes nouveaux, Pulaski et
Krasinski, groupa une foule de patriotes. La France les soutint:
Choiseul leur fit passer de l’argent, et surtout leur procura le secours
de la puissance turque, qui, sollicitée par Vergennes, protesta contre
le séjour des Russes en Pologne. Le sultan, le 6 octobre 1768, leur
déclara la guerre.
Au moment où Catherine II croyait pouvoir organiser une conquête déjà
faite, la France provoquait une grande levée d’armes depuis la Podolie
jusqu’à Constantinople. Fidèle à la politique qui avait arrêté la Russie
en 1711 et en 1739, plus encore qu’à son amitié pour la Pologne, elle
espérait maintenir l’ancien équilibre de l’Orient contre la puissance
qui le bouleversait depuis un demi-siècle. Elle opposait la force à la
force, mais une force insuffisante. Les fondements de sa politique
étaient si fragiles, qu’elle eût mieux fait de les fortifier d’abord.
Ces confédérés qu’elle soutenait, n’étaient-ce pas ces confédérés
aveugles qui avaient préféré l’alliance onéreuse de l’étranger à
l’autorité d’un pouvoir royal fort et capable peut-être de les sauver,
les anciens adversaires des Czartoriski. Et la France, par le même
aveuglement, ne s’était-elle pas détournée de cette famille, à travers
les intrigues contradictoires du Secret de son roi? Comment sauver la
Pologne avec les éléments anarchiques et les débris des coteries qui
l’avaient perdue?
L’appui des Turcs paraissait la ressource suprême: mais cet appui était
bien fragile. Animé des meilleures intentions, le sultan, Mahmoud III,
avait songé à réorganiser son empire. Mais, dans l’état de décadence où
il l’avait trouvé, il lui aurait fallu beaucoup de temps pour y réussir.
Lorsqu’il déclara la guerre à Catherine II, il n’avait ni armées, ni
généraux, ni enfin aucune ressource d’argent et de matériel. Les
provinces éloignées de l’empire se désagrégeaient. Dans ces conditions,
l’intervention des Turcs fut pour eux un désastre: leurs armées furent
détruites sur le Dniester, à Choczim (1768-69), leur flotte, à Tchesmé,
en face de l’île de Chio (1770); la Moldavie et la Valachie, conquises
par Romanzoff, à Cahulu (1770). Et les confédérés de Bar, réduits à
quelques bandes, étaient chassés de leur pays. Ce fut la preuve de la
faute que venait de commettre Choiseul: unir des puissances faibles sans
les réorganiser d’abord, c’était pure chimère. L’union fait la force,
lorsqu’elle rapproche des éléments sains et vivaces. Celle de 1768,
entre des puissances travaillées par un mal ancien, les précipita, au
lieu de les sauver, dans une ruine commune.
Les Allemands attendaient l’heure de s’unir aussi pour la curée.
Frédéric II s’était félicité de la résistance que rencontrait Catherine
II. Au moment où les Polonais tentaient leur dernier effort, il
calculait, dans son testament politique (7 novembre 1768), qu’il fallait
occuper la Prusse polonaise et les places de la Vistule, pour se
défendre contre la Russie. La prise d’armes des Turcs lui parut le
moment désigné: «Il fallait être sans adresse ou enseveli dans un
engourdissement stupide, pour ne point profiter d’une occasion aussi
avantageuse.» Il déploya ses troupes le long des frontières de Pologne
en janvier 1769, et, le 2 février, il chargeait son ministre à Berlin
d’exposer aux Russes un projet de partage, qui, disait-il, lui avait été
suggéré par le comte de Lynar, diplomate danois. Le 25 août, il allait
trouver, à Neisse, le fils de Marie-Thérèse, Joseph II, pour sceller
avec l’héritier des Habsbourg une alliance destinée à tenir les Russes
en respect. Après avoir pris ainsi position, Frédéric laissa se heurter
les convoitises de l’Autriche et de la Russie: il connaissait le secret,
désormais, de les mettre d’accord avec les siennes.
L’Autriche, moins forte et moins ferme que lui, jetait autour d’elle, au
delà de ses frontières, des regards de convoitise ou d’effroi. En
février 1769, elle mit la main sur le comté de Zips au sud de la
Galicie, sous prétexte qu’il avait appartenu à la Hongrie. Quand elle
vit les Russes en Roumanie, elle trembla à la fois de les avoir pour si
proches voisins, et de perdre l’occasion de dépouiller aussi les Turcs,
leurs victimes.
La Russie développait alors toutes ses ambitions: elle voulait garder la
Pologne et profiter de ses succès sur les Turcs pour s’avancer du coup
jusqu’à Constantinople. Ses armées envahissaient les pays du Danube, sa
flotte commandait la mer Égée et les Dardanelles. Après la conquête de
la Vistule, celle du Bosphore, la grande croisade définitive,
l’expulsion des Turcs hors d’Europe. Mais Catherine n’osait entreprendre
l’une que si elle était d’abord assurée de l’autre. Et des deux côtés,
sur la Vistule et sur le Danube, elle se heurtait aux convoitises des
Allemands, des Prussiens ou des Autrichiens.
De ces convoitises et de ces inquiétudes qui croissaient avec le progrès
des armées russes au nord et au sud, à Berlin, Frédéric II fit une
triple alliance, qu’on a revue bien des fois, car elle est depuis
restée, pour la Prusse, la règle et le fondement de sa politique. Il
exploita à Neustadt les craintes de l’Autriche pour les opposer aux
desseins de la Russie et l’amener à sa discrétion. «Fournissez-moi des
armes, dit-il formellement au ministre autrichien Kaunitz, dans cette
célèbre entrevue (4 sept. 1770), dont je puisse faire usage pour lui
faire peur.» Ces armes, il les obtint, sous la forme d’une médiation
allemande entre Constantinople et Saint-Pétersbourg, qui arrêtait la
Russie en pleine conquête. Obligée de choisir entre cette médiation, et
une guerre avec l’Autriche soutenue peut-être par la Prusse, la czarine,
au mois de janvier 1771, se résigna à subir les exigences de Frédéric
II, sa médiation, et lui offrit d’elle-même le prix qu’il en attendait,
une part de la Pologne. Le roi de Prusse tenait ce qu’il voulait: sans
guerre, par le seul effet de la menace et par l’union des puissances
allemandes, il avait forcé les Russes à restreindre leurs conquêtes en
Pologne, en Turquie, à se résigner enfin aux conquêtes simultanées des
Allemands.
Il ne restait plus qu’à persuader l’Autriche à son tour de la nécessité
de laisser la Prusse joindre le bassin de la Wartha à celui de l’Oder,
et la Vistule au Niémen. La tâche n’était pas aisée, avec les souvenirs
cuisants des guerres récentes, après les efforts qu’avait faits
Marie-Thérèse pour réduire le roi de Prusse. Comment serait-elle
disposée à l’agrandir de bonne grâce? «Plutôt que de voir notre
avantage, ils renonceraient au leur», disait Frédéric II. Mais il avait
le moyen de faire céder cette reine orgueilleuse, celui qui lui avait
réussi auprès de Catherine II. Il menaça Marie-Thérèse (sept. 1771) de
faire cause commune avec la czarine contre l’Autriche: en cet état, il
serait capable de lui prendre beaucoup plus que ce qu’elle lui refusait.
Justement, Kaunitz, dans l’espoir d’intimider les Russes, venait presque
de leur déclarer la guerre, en s’alliant aux Turcs le 6 juillet 1771. La
rupture était prochaine, et les menaces du roi de Prusse d’une portée
presque immédiate: d’un côté, l’Autriche et les Turcs vaincus, la Prusse
et la Russie de l’autre. La partie était trop inégale, impossible même.
Marie-Thérèse recula: dès le 6 septembre, elle se déclarait prête, pour
avoir la paix, à souscrire aux conditions de son ancien rival. A la fin
de l’année 1771, elle agréait l’expédient que Frédéric avait su faire
accepter à la Russie par le même moyen, le partage de la Pologne.
Le 17 février 1772, par une déclaration approuvée à Berlin le 28, et à
Saint-Pétersbourg le 5 mars, les trois puissances partageantes, «pour
obvier à tout ce qui pourrait naître de difficultés au sujet de la
Pologne, et altérer l’amitié qui subsistait entre elles», s’engageaient
à prendre sur le territoire polonais des domaines égaux et de même
valeur. Et leurs armées exécutaient aussitôt leur engagement. «Le gros
de notre ouvrage est fait», disait Frédéric, dès le 6 avril 1772. Les
Russes s’annexaient la Russie blanche (Polotsk, Vilepsk, Orcha, Mohilew
et Gomel), les Autrichiens, la Galicie orientale et la Russie rouge, la
Prusse, enfin, ce qu’elle souhaitait, la Prusse polonaise, moins Thorn
et Dantzig.
La Pologne eut le sort que la Suède avait éprouvé au début du siècle.
Elle perdait les boulevards de son territoire. Sa capitale était ouverte
à l’ennemi, et ce qui lui restait de provinces, en pleine anarchie. Elle
vivait encore, mais d’une vie précaire et désorganisée, comme elle avait
vécu depuis un siècle. La ruine de cette nation malheureuse, et le
partage d’un État abattu n’étaient donc pas ce qui constituait la
nouveauté de l’acte de 1772. La nouveauté était dans la façon dont il
s’était accompli et dans l’étendue de ses conséquences.
Autrefois, au temps de Pierre le Grand, en 1720, la complicité des
Allemands et des Moscovites avait abouti à un partage de l’empire
suédois. Mais cette entente avait été l’effet de convoitises excitées
par les fautes de Charles XII. Elle s’était développée au cours d’une
guerre qui avait coûté aux adversaires de la Suède de longs efforts et
des sacrifices, si bien que leurs conquêtes paraissaient les fruits de
leurs victoires, et leurs parts, des indemnités légitimes. Enfin, elle
n’avait pas survécu à la guerre qui l’avait formée.
En 1772, ce fut sans avoir participé aux guerres d’Orient que les
Allemands résolurent le partage de la Pologne. Leurs victimes n’avaient
point été leurs rivaux, leur conquête n’était pas le prix des batailles,
mais de la ruse. Leurs ennemis, c’étaient les Russes, que la Prusse
voulait écarter de la Vistule, et l’Autriche des Carpathes: n’osant pas
les combattre, ils avaient imaginé de les satisfaire, pour se donner le
droit de prendre avec eux, en Pologne, les armes nécessaires à la
défense de leurs frontières. Dans le règlement de la question d’Orient,
toujours brutal depuis que Pierre le Grand y avait appliqué sa sauvage
énergie, la politique de Frédéric II venait d’introduire, sous le coup
de la peur d’une invasion russe, un nouvel élément, la ruse.
Enfin, la condition de cette triple alliance que la peur seule avait
dictée était de durer toujours: chacun des alliés y avait cherché le
moyen de se rendre plus redoutable à ses voisins, et le moyen ne devait
demeurer efficace que si chacun renonçait à s’accroître, ou si chaque
accroissement des associés se faisait en même temps, dans la même
mesure, et, par conséquent, par des actes analogues. Il n’y a pas de
pire esclavage que celui de la peur: c’était par ces liens que
l’Autriche, l’Allemagne s’enchaînaient à la Russie. Les Polonais, ce
jour-là, ne furent pas les seuls à perdre leur liberté.
On le vit nettement, au lendemain même du traité. Les Russes
continuaient leurs conquêtes contre les Turcs: obligés de se restreindre
en Pologne, ils s’accroissaient au sud sans obstacle. Alors, tout en
protestant de la pureté de ses intentions, en arrosant de pleurs l’acte
que sa chancellerie avait rédigé, l’impératrice-reine Marie-Thérèse
s’efforça de se tailler en Pologne la plus belle part qu’elle put. Elle
considéra, avec son fils, qu’un nouveau morceau de la Podolie jusqu’au
Sbrucz, la Bukhovine, lui était nécessaire. Elle y fit planter ses
aigles (1773-1774). Frédéric II trouva de son côté que sa frontière
était trop limitée, et l’enrichit de deux cents villages.
La triple alliance le leur permit; mais elle les obligea à fournir
encore des compensations à Catherine II. Celle-ci les reçut, plus
largement qu’elle n’eût pu l’espérer, aux dépens de la Turquie. Le
traité de Koutschouk Kainardji (10 juillet 1774) lui donna Azoff et les
deux Kabarda, quelques territoires qui valaient à peine ceux que
venaient de s’adjuger ses associés. Mais, du même coup, elle s’arrogea
le droit de libre navigation dans la mer Noire, la protection des
chrétiens grecs dans les provinces ottomanes, et cela valait, pour
l’avenir, tout un empire. «L’empire ottoman, écrivait alors un diplomate
autrichien, Thugut, devient dès aujourd’hui une sorte de province
russe.» Désormais, l’Autriche sera obligée de songer à un partage de la
Turquie, pour rétablir aussi de ce côté l’équilibre qu’elle avait cru,
par le partage de la Pologne, établir au nord.
C’est en 1774 que l’on doit se placer pour juger dans tout son ensemble
l’évolution de la question d’Orient. Au début du siècle, les Allemands
s’associèrent à Pierre le Grand pour dépouiller la Suède. Par une
conséquence fatale, ils lui abandonnèrent alors la Pologne qui, de 1717
à 1768, fut une province russe. Puis la Prusse voulut, au temps de
Frédéric II, sa part de cette république, et détermina l’Autriche à
réclamer la sienne. La Russie les admit au partage de la Pologne en
1772, mais aussitôt elle prit, à la faveur de cette concession, en
Turquie, la position qu’elle avait prise sur la Vistule d’abord. Le
traité de Kainardji fut le début d’une conquête déguisée de l’empire
ottoman, comme l’avait été pour la Pologne celui de Varsovie en 1717.
Les Allemands se retrouvèrent ainsi dans le même état d’équilibre
instable avec leurs redoutables voisins après le partage de la Pologne
qu’après celui de la Suède, et dans la nécessité, pour s’y maintenir, de
rechercher d’autres partages qui permettraient à la Russie de nouvelles
conquêtes. Depuis le jour où elle s’était résolue pour la première fois
par la violence, par un bouleversement du système européen, la question
d’Orient, à chaque solution nouvelle, contenait en germe de nouvelles
crises pour l’Orient, de nouvelles révolutions pour l’Europe.
Sur la Vistule, comme Pierre le Grand sur la Baltique, Catherine avait
été obligée de reculer pour faire place aux Allemands. Mais leurs
convoitises, qui limitaient en Pologne son succès, lui permettaient de
prendre aussitôt en Turquie une belle revanche, comme au temps de
Nystadt, fermant à Pierre la Baltique, elles lui avaient ouvert la
Pologne.
Ainsi, à deux reprises, et dans des milieux très différents, apparut la
vanité des intrigues que la politique allemande employait à contenir les
forts en dépouillant les faibles, d’autant plus qu’en dernier lieu elles
venaient de servir à un maître en fait d’artifices politiques, Frédéric
II. On pouvait être assuré qu’entre ses mains la politique orientale de
l’Allemagne avait donné tous ses résultats: on pouvait aussi la juger en
1774.
Jamais il ne fut plus clair que, si l’intérêt présent de l’État est la
règle de la diplomatie, encore s’agit-il de calculer avec mesure et
l’intérêt et le présent. Le présent est toujours gros de l’avenir, et le
vrai politique est celui qui compte avec le temps. L’intérêt, d’autre
part, n’est pas toujours, pour un État, ce qui l’agrandit, ou même le
fortifie, comme s’il était seul à combattre pour son existence. Il est
aussi dans le concours d’autres États, exposés aux mêmes dangers, plus
faibles, mais qu’il vaut mieux soutenir pour s’en faire une défense
qu’affaiblir encore pour se fortifier. La force et la ruse ne décident
pas seules du sort des États, mais les alliances, les intérêts communs
et permanents, ce qu’on appelait au dix-septième siècle, d’un mot,
l’équilibre. Les Allemands, au siècle suivant, cherchaient, par
l’intrigue et la violence seulement, à constituer sur leurs frontières
un autre équilibre, plus conforme aux instincts des sociétés primitives
qu’aux lois des peuples civilisés, où la nation la plus rapprochée de la
nature devait prendre la première place.
Et la Russie apparut, au temps de Catherine II, par l’énergie primitive
de ses instincts, de ses traditions et de ses appétits, par la faute
aussi de ses complices, déjà la souveraine de l’Orient, comme par la
force d’une loi naturelle.
Après avoir ainsi continué l’œuvre de Pierre le Grand, réparé les fautes
de Pierre III, déjoué les ruses des Allemands, l’_Impératrice_ n’avait
cependant pas terminé sa tâche. La révolte de Pougatschef, cette prise
d’armes redoutable d’un grand peuple encore sauvage, fanatisé par les
raskolniks, vint lui rappeler, au milieu de ses succès, que la Russie
devait, en se civilisant, mériter la destinée que la violence et la
force de ses instincts naturels lui avaient faite. C’était là encore
achever Pierre le Grand, et corriger Pierre III dont le nom venait de
servir de ralliement aux Cosaques, au peuple fanatisé.
Dès qu’elle les eut vaincus, Catherine se mit à l’œuvre. Elle entendait
donner à la Russie les ressources matérielles, économiques,
intellectuelles que les peuples du dix-huitième siècle avaient réunies à
leur service, et par les progrès mêmes les plus récents. On l’eût crue
inspirée par Beccaria ou Montesquieu, quand elle s’efforça d’établir une
justice plus expéditive, moins coûteuse, et de séparer, par l’édit de
1775, l’administration de la justice. Comme une élève de Quesnay, elle
encourageait l’agriculture par la libre circulation des grains,
l’établissement de colonies étrangères dans le sud de l’empire, la
sécularisation des trésors d’Église ou de mainmorte. Élève de Jenner,
pour le bien de ses paysans, elle donna l’exemple et le bienfait à la
Russie de l’inoculation, comme elle développait la médecine et
l’hygiène. Elle prenait aussi à Gournay ses principes en faveur de
l’industrie et du commerce et les appliquait, fondait des villes
nouvelles, centres de commerce, de mines ou de manufactures. Et tandis
qu’elle se mettait ainsi à l’école, à toutes les écoles de l’Europe,
elle rêvait d’y conduire chacun de ses sujets pour leur faire mieux
comprendre ou accepter les bienfaits qu’elle en retirait pour eux, pour
leur permettre dans l’avenir de les développer et de les renouveler.
«Donner à son peuple une éducation nouvelle et, pour ainsi dire, une
nouvelle vie, c’est une œuvre, disait-elle, qui demande d’incroyables
efforts et dont la postérité seule recueillera le fruit.»
Cette œuvre, elle l’entreprit avec le concours des Français, ses maîtres
d’autrefois, de Rousseau, d’Alembert, Diderot, Marmontel, La Harpe,
Voltaire, ou des étrangers qui pratiquaient le plus la France: le prince
de Ligne et Grimm. Elle ne l’acheva pas, dut s’arrêter à la création
d’écoles secondaires dans les grandes villes pour la bourgeoisie, et
d’une maison d’éducation importante, le _Vospitatelnys dom_, à Moscou.
Elle comprenait elle-même qu’elle ne pouvait pas faire davantage, à
moins d’imposer hâtivement à la nation une éducation étrangère à son
génie, et stérile. Et cette éducation, elle la voulait féconde, quitte à
n’en pas recueillir les fruits. C’était une greffe, qui ne devait pas
étouffer la sève de la végétation russe au risque de mourir avec elle.
Alors, tandis que la czarine appelait les écrivains français, comme des
maîtres, non comme des tyrans, elle encourageait par son propre exemple,
ses comédies et ses drames, la littérature nationale. Elle obligeait ses
confidents à pratiquer les œuvres de Trediakovski, de Fou Vizime, de
Soumarokof. La princesse Dachkof fondait, en 1783, sur le modèle de
l’Académie française et dans la même pensée, l’Académie russe: à leur
appel se levait toute une armée d’écrivains nationaux, historiens,
poètes, journalistes, pour combattre à la fois l’ignorance du peuple
russe et le mépris où l’Europe, jusque-là, l’avait tenu, pour lui
assurer définitivement la place que son énergie, les victoires de Pierre
le Grand et de Catherine II lui avaient conquise.
Soutenue par l’admiration et la gratitude de ses sujets,
l’_Impératrice_, aussi grande en cette fin de siècle que le roi de
Versailles au siècle précédent, pouvait étendre encore, au nom d’une
civilisation supérieure et par les mêmes moyens, la complicité des
Allemands surtout, les frontières occidentales de son empire.
Frédéric II, au moment où il lui offrait le partage de la Pologne, lui
avait offert, en 1767-1769, celui de la Suède. Les factions
aristocratiques y concouraient, depuis 1720, à l’avilissement et à la
décadence de leur patrie. On avait vu tomber les manufactures, négliger
le militaire, les fortifications et la marine, déchoir la valeur des
mines et des terres, ébranler tous les fondements de la sûreté publique.
La triple alliance guettait cette proie facile pour l’engloutir après la
Pologne.
La politique française la lui arracha: tandis qu’à Paris, Choiseul
instruisait le futur roi de Suède à restaurer le pouvoir royal, pour
déjouer les calculs des Allemands et des Russes, Vergennes parlait aux
Suédois un noble et fier langage: «Il n’y a que tous les attributs de
l’autorité souveraine réunis dans la personne du roi qui puissent faire
cesser les dissensions scandaleuses des factions, les troubles
domestiques qui en sont la suite nécessaire, le mépris et les malheurs
qu’elles ont attirés à leur patrie.» Le 19 août 1772, le roi de Suède,
Gustave III, roi depuis le 29 mai, sauvait son pays en réalisant ce
programme. Le résultat de son coup d’État fut de tirer la Suède de
l’anarchie, de l’arracher à la dépendance de la cour de
Saint-Pétersbourg, de prévenir son entier asservissement. Ce fut le seul
échec définitif que rencontra Catherine II: elle en conçut un violent
dépit, et se préparait, en 1773, à se venger de Gustave III, qui avait
osé secouer le joug où elle tenait la Suède. Mais la France vint au
secours du prince qu’elle avait conseillé: la Prusse n’osa l’attaquer,
et la czarine dut se résigner.
Elle allait chercher au sud, dans les convoitises des Allemands, un
moyen de réparer l’échec que Louis XV venait de lui infliger au nord. On
lui fermait la Baltique et la Suède; au traité de Kainardji, l’Autriche
et la Prusse lui avaient ouvert la mer Noire et les Balkans. Là était
pour la Russie l’occasion la plus belle, l’avenir le plus certain, et
comme son devoir, l’affranchissement des chrétiens grecs dont elle avait
désormais la garde, la ruine des infidèles, la conquête de
Constantinople enfin. Catherine II s’attacha à cette grande tâche qui
pouvait être son chef-d’œuvre.
En face de ces projets qu’elle connaissait, l’Autriche fut aussitôt
amenée, comme la Prusse en 1764, à prendre position. Soutiendrait-elle,
contre l’expansion menaçante de la puissance russe, des voisins dont la
faiblesse assurait le mieux son repos? Ou, dans l’impossibilité
d’arrêter ce torrent et de sauver les Turcs, prendrait-elle parti contre
eux pour avoir part à leurs dépouilles, pour se fortifier d’avance
contre les nouveaux voisins que lui donnerait cette collaboration.
C’était le problème qui s’était posé devant les Hohenzollern en Pologne.
Ils avaient cru le résoudre par la triple alliance et le partage. Les
Habsbourg se décidèrent, comme eux, pour l’alliance russe et le partage
de la Turquie.
En vain Marie-Thérèse avertit son fils et ses ministres: «Le partage de
l’empire ottoman serait, de toutes les entreprises, la plus dangereuse,
plus critique encore que celui de la Pologne. J’espère bien que mes
petits-fils verront les Turcs en Europe.» Kaunitz et ses élèves, le
futur empereur Joseph II, Cobenzl, envoyé d’Autriche en Russie,
n’écoutaient plus la vieille reine, recherchaient l’alliance russe et se
préparaient, dès 1776, à lui proposer un démembrement de la Turquie.
Rien de plus singulier, à ce moment critique, que de leur entendre dire:
«Soutenir les Turcs serait l’intérêt essentiel de la monarchie; la
conquête de quelques provinces turques ne compenserait pas la perte d’un
aussi bon voisin,» puis de voir Joseph II s’acheminer en 1780 vers
Mohilew à la rencontre de Catherine II, et conclure avec elle un pacte
d’alliance (1781), souvenir du traité prusso-russe de 1764, préface des
mêmes violences.
Comme en Pologne, cependant, en Turquie, Catherine d’abord prétendit
tout prendre. Elle sentait la nécessité de compter avec les Allemands,
mais elle espérait les désintéresser ailleurs pour avoir les mains
libres. Dès qu’elle vit Joseph II, elle affecta de négliger ce qu’elle
convoitait le plus, la Turquie, afin d’en détourner ses convoitises:
elle lui offrit, pour les satisfaire, l’Italie. La Russie travaillait à
écarter les Allemands de l’Orient, comme avant le partage de la Pologne,
pour s’y installer seule à son aise.
La politique autrichienne, à l’exemple de Frédéric II, pour s’y faire
admettre, fit valoir à Pétersbourg la nécessité de calmer les
inquiétudes de la France alliée de l’Autriche, de la Prusse amie de la
Russie: ne s’opposeraient-elles pas à un nouveau bouleversement de
l’Orient et ne valait-il pas mieux prévenir leur opposition en excitant
leurs convoitises, leur offrir une part dans un démembrement général de
la Turquie? Joseph II fit dresser, le 12 novembre 1782, le plan complet
du projet: on formerait, comme le souhaitait l’Impératrice, un État
chrétien de la Moldavie, de la Valachie et de la Bessarabie, et plus
tard un empire grec à Constantinople qui serait attribué au grand-duc
Constantin, deux États vassaux de la Russie. Pour surveiller l’un et
l’autre, celle-ci recevrait en toute propriété Ockakow, le pays entre le
Bug et le Dniester, et des îles de l’Archipel. Le reste de l’empire
ottoman, une partie de la Valachie jusqu’à l’Aluta, la Serbie étendue
jusqu’à Widdin, la Bosnie, l’Istrie et la Dalmatie reviendraient à
l’Autriche. La France serait dédommagée par la cession de l’Égypte, la
Prusse intéressée par une nouvelle conquête en Pologne, Thorn et
Dantzig.
A ces propositions, qui étaient pour la Turquie ce qu’avait été le
projet de Lynar pour la Pologne, Catherine répondit: «Comme Harpagon
dans la comédie, donnons, mais le moins que nous pourrons.» Et elle se
hâta de prendre. «Je suis très fermement résolue, dit-elle à son
ministre Potemkin, à ne compter que sur nous-mêmes.» A la possession
d’Azov, elle ajouta, en avril 1783-1784, toute la Crimée, l’île de
Taman, le Kouban, et en fit une forteresse redoutable qui dominait la
mer Noire et menaçait la Turquie.
A celte nouvelle, la cour de Vienne s’agita: elle voulait sa part, mais,
pour contraindre la Russie à la lui laisser, il eût fallu que la France
se mît aussi à réclamer la sienne. La France avait alors pour ministre
un homme d’État que la contagion des procédés mis à la mode par Frédéric
II n’avait point gagné: Vergennes. «Si la force est un droit, si la
convenance est un titre, quelle sera désormais la sûreté des États?»
écrivait-il à Louis XVI. Et ce fut ce qu’il répondit aux offres de
l’Autriche. Il lui proposa de plus son concours si elle voulait, comme
l’exigeait son intérêt bien entendu, soutenir la Turquie contre les
entreprises des Russes. Si ses conseils ne réussirent pas à convaincre
les Autrichiens, il connut au moins par leurs offres leurs desseins, à
temps pour sauver la Turquie du partage général qu’ils lui réservaient.
Il la décida à faire la part du feu pour éviter un plus grand incendie.
Son envoyé, Saint-Priest, dicta au sultan la paix du 6 janvier 1784, qui
laissait à Catherine II ses conquêtes et déjouait les intrigues de
Joseph II.
Les Allemands déçus durent attendre une autre occasion. Leur ambition ne
désarmait pas: ils tenaient à leurs plans de partage, quoique la Russie
n’en voulût pas, et que la France les eût rejetés. En 1787, Joseph II
accompagna Catherine II dans ce fameux voyage de Kherson, préparé par
Potemkin pour exciter la czarine à la conquête de Byzance. Il était bien
décidé à l’y suivre jusqu’au bout, à y entraîner la France malgré elle,
pour leur imposer à toutes deux ses projets.
Si ces projets eussent alors abouti, l’Europe eût assisté, à la veille
de la révolution française, au démembrement de l’empire ottoman. En un
siècle, elle eût vu trois partages, celui de la Suède, de la Pologne et
de la Turquie, réglés par les mêmes principes, par des alliances fondées
«sur la communauté de la peur et des convoitises», dirigées par la
politique allemande contre la Russie à la fois, et à son profit. Le
dernier ne se réalisa pas au gré de l’Autriche, parce qu’une entente de
la Russie et des Allemands n’y pouvait suffire. Il n’intéressait pas
l’Europe centrale seulement, mais l’Europe tout entière.
L’empire ottoman était resté, comme on l’a dit, un campement de hordes
conquérantes, arrêtées auprès des grandes routes qu’avait suivies leur
invasion. Or ces routes se trouvaient être les voies naturelles et
nécessaires entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. C’était, par l’Asie
Mineure et la mer Noire, les chemins de la Perse, du golfe Persique et
de l’Inde; par le Liban, ceux de l’Euphrate et du Tigre, la voie de
l’Afrique centrale et du Maghreb, par l’Égypte et Tripoli. Sur ces
routes, les puissances commerciales de l’Occident avaient depuis
longtemps suivi, protégé leurs marchands: la France qui leur avait donné
l’exemple au seizième siècle, à la faveur des capitulations, occupait
dans cet immense domaine abandonné par les Turcs, des positions de
premier ordre.
Ces puissances avaient pu consentir à la ruine de la Pologne. Elles ne
pouvaient abandonner aux Russes et à l’Autriche le marché et les clefs
de l’Orient. Sur ce point, la mer et des intérêts essentiels les
rapprochaient de l’empire ottoman, autant que les monarchies allemandes
de la Pologne. C’étaient proprement leurs frontières commerciales.
Aussi, lorsque la politique de violence et de ruse qui, depuis un
siècle, précipitait les épisodes de la question d’Orient atteignit
directement la Turquie, les puissances occidentales durent intervenir à
leur tour, pour la combattre ou s’y associer. L’incendie qu’avait allumé
Pierre le Grand, alimenté par l’instinct de son peuple, les fautes des
Allemands et l’ambition de Catherine II, gagnait alors toute l’Europe.
Le moment était venu où la solution définitive de la question d’Orient
allait lui appartenir: les puissances maritimes étaient appelées à se
prononcer entre le maintien de l’empire ottoman et sa ruine, avec toutes
les conséquences qu’elle entraînerait, utiles ou redoutables.
Si la France seule eût pu répondre, en cette occasion, sa réponse eût
été décisive. Plus d’une fois, Vergennes eut l’occasion de la formuler
de 1776 à 1787: le royaume n’avait rien à attendre d’un bouleversement
de l’empire turc. Les Français y avaient depuis des siècles accaparé le
commerce. Leurs missionnaires y circulaient à l’aise. Leurs diplomates
entraient, libres et respectés, jusque dans les conseils du sultan. Les
Turcs les protégeaient au point de leur abandonner une sorte de
protectorat sur leurs sujets et sur eux-mêmes. Traiter en ennemis des
maîtres et des voisins si complaisants, c’eût été une bien grande faute.
Leur prendre quelques provinces, pour abandonner aux Allemands et aux
Russes toutes les autres, acquises depuis longtemps à notre commerce et
à notre influence, c’eût été sacrifier la proie pour l’ombre. Le
gouvernement de Louis XVI refusa le marché de dupe que lui proposait
l’Autriche, avec une fermeté qui ne se démentit jamais.
Sans doute, Vergennes s’inquiétait, comme Joseph II, du voisinage
menaçant des Russes et des projets de Catherine II. Mais il ne jugeait
pas que le moyen d’arrêter un torrent fût de lui ouvrir un libre cours,
avec l’espoir chimérique de le canaliser ensuite. Il s’efforçait de
réunir les peuples menacés, faisait appel à la sagesse de l’Autriche, à
la politique anglaise. En fortifiant l’empire turc, il voulait le sauver
et l’opposer comme une digue aux entreprises de la Russie. Il fut
impuissant, en 1784, à persuader l’Europe de restaurer la Turquie:
Catherine II s’empara de la Crimée. Le sultan Abdul Hamid demeurait hors
d’état de la lui reprendre. Vergennes eut du moins le mérite de ne pas
aggraver le mal qu’il ne pouvait empêcher. Il arrêta les conquêtes des
Russes, en conseillant au sultan la résignation et des réformes. Et,
lorsqu’il les vit ainsi maîtres de la Crimée et de la mer Noire, il
conclut avec eux, par les soins de Ségur, un traité de commerce (1787),
pour sauvegarder encore les privilèges et les intérêts de la France dans
cette région arrachée par la violence aux Turcs, les protecteurs
séculaires de son commerce.
Cette politique, mesurée et clairvoyante, aurait dû servir d’exemple aux
autres nations maritimes. L’Angleterre, au contraire, en prit le
contre-pied. Elle était jalouse de notre influence en Orient, et, depuis
que la guerre d’Amérique lui fermait les Indes occidentales, préoccupée
d’obtenir dans le Levant et les Indes orientales une compensation et une
revanche. Un bouleversement de l’empire turc n’était pas pour
l’effrayer, si elle y trouvait sa part et le moyen de déloger la France
de positions qu’elle convoitait, de s’assurer, en présence de l’invasion
russe, les routes de l’Orient. Elle approuvait les projets de partage, à
condition d’y être admise. Et, comme l’Autriche ne s’adressait point à
elle, comme la Russie entendait exclure l’Europe tout entière, elle
résolut, à partir de 1784, de leur imposer sa collaboration.
La guerre d’Amérique avait porté un rude coup à son prestige. On avait
vu les puissances maritimes, France, Espagne et Hollande, se liguer pour
lui enlever tout un empire, ou d’autres moins hostiles, à l’appel de la
Russie, s’unir dans la Neutralité armée (1780), et lui contester ses
droits à la souveraineté de la mer. Sans rompre la paix de Versailles
(1783), elle s’efforça de regagner ce qu’elle lui avait coûté. Sa
méthode fut une alliance étroite avec la Prusse, irritée de se voir
négligée par Catherine II, depuis qu’elle était en coquetterie avec
l’Autriche. Pitt et le nouveau ministre de Frédéric II, Herzberg,
associèrent leurs rancunes et leurs ambitions, et, dans cet état, se
trouvèrent assez forts, au début de 1787, pour arracher la Hollande à
l’influence de la France et y installer un stathouder à leur discrétion.
«La France a perdu son prestige,» s’écriait Herzberg, qui pensait
travailler pour la Prusse, et n’avait servi que l’Angleterre. Vaincus
par Louis XVI, les Anglais l’avaient forcé quatre ans après à reculer.
Le moment était venu pour eux d’intimider également les Russes et
l’Autriche, de leur apprendre à compter avec leur roi, «_le frère Ge_»,
comme l’appelait par dérision Catherine II, de précipiter la question
d’Orient pour y prendre de force la place qu’on leur refusait, celle de
la France, la première enfin, s’ils pouvaient.
On les vit alors lancer les Turcs dans de nouvelles aventures, d’une
main présenter la guerre à Catherine II, de l’autre un partage de
l’Orient. Au mois de septembre 1787, le sultan engageait les hostilités
contre les Russes par le conseil de l’envoyé d’Angleterre, Ainsly.
Catherine II accepta la guerre, quoique prise au dépourvu. Elle appela à
son aide Joseph II, qui lança son armée sur Belgrade.
Aussitôt les Anglais mirent en feu tout l’Orient. Ils armèrent, au début
de 1788, le roi de Suède Gustave III comme ils avaient armé les Turcs.
Gustave s’était proposé une grande tâche; fier d’avoir guéri son royaume
de l’anarchie qui le ruinait, il avait hâte de lui rendre, aux dépens
des Russes, son ancienne grandeur. L’Angleterre exploita cette noble
ambition au profit de la sienne, avec le dessein, non de servir la
Suède, mais d’inquiéter la Russie. La Prusse, sa complice, pratiqua
aussitôt la même politique en Pologne. Les malheurs de 1772 avaient
dessillé les yeux des Polonais. Ils comprenaient enfin l’étendue de
leurs maux, les causes de ces maux et se proposaient, dans la diète de
Grodno (1788), d’y appliquer des remèdes énergiques. Herzberg et son
maître, pour inquiéter les Russes, encouragèrent leur patriotisme, et
l’exploitèrent. Cent mille patriotes se levèrent à Varsovie, à leur
appel, pour réformer et sauver la Pologne.
Ainsi, tandis que Catherine II s’apprêtait à couronner, par un succès
décisif, ses entreprises, toute son œuvre et celle de ses prédécesseurs
parut remise en question. L’Autriche, comme dans la guerre de 1738,
était malheureuse. Joseph II échouait devant Belgrade, réduit à défendre
la Hongrie, quand il avait cru démembrer l’empire ottoman. L’Angleterre
et la Prusse se montraient partout menaçantes, agissant sur les
frontières de la Russie, du nord au sud. Sans elles, Catherine «avait
prétendu régler la question d’Orient par une dernière conquête». Elles
en voulaient leur part et le lui marquaient de manière à être entendues.
Jamais l’Impératrice n’avait reçu une si rude leçon. Elle la reçut avec
une fermeté qui lui fit honneur, ranima ses généraux et ses ministres,
Potemkin, Souworoff découragés, et surtout fit son profit de
l’avertissement. Elle se résigna enfin au traité de partage que
l’Autriche lui offrait. Elle consentit à se procurer ainsi l’alliance
des puissances maritimes ennemies de l’Angleterre, la France et
l’Espagne (octobre 1788). L’ambassadeur de France à Pétersbourg, Ségur,
l’envoyé d’Autriche à Paris, Mercy, mirent à son service leurs efforts.
Mais Louis XVI avait plus de raison encore qu’au temps de Vergennes, de
rester étranger à ces combinaisons. Le 8 août 1788, il avait convoqué
les États généraux. «Que le roi s’engage dans une guerre pour éluder la
promesse de les convoquer, s’écriait Catherine II. Les Français aiment
la gloire: une guerre lui rendrait service en attirant au dehors le feu
qui vous tourmente.» Elle dut pourtant se résigner à ce qu’elle ne
pouvait empêcher, et se convaincre qu’il fallait faire une place à
l’Angleterre en Turquie, si elle voulait y entrer. Elle préféra renoncer
sur ce point à ses espérances, signa la paix de Jassy (1792) avec les
Turcs, résolue à chercher une compensation en Pologne, où elle n’avait à
compter qu’avec les puissances allemandes.
Et alors, fidèle aux traditions de la politique russe, pour se
débarrasser de leurs exigences et avoir les mains libres, elle les
précipita sur la Révolution française; elle sut réveiller, sous un
nouveau prétexte, les différends de la France et des Allemands sur le
Rhin, afin d’achever librement ses conquêtes sur la Vistule (avril
1792).
Si l’Europe n’eût alors été distraite et occupée par la Révolution
française, elle aurait davantage prêté l’oreille au bruit qui se faisait
en Orient. L’œuvre allait s’accomplir, qui s’était préparée au début du
siècle, à la faveur aussi des guerres continentales. Une bataille
décisive faillit alors s’engager en Turquie autour de la position qui
commandait les routes de l’Asie et de l’Afrique, par les appétits de
l’Angleterre, l’impulsion de la Russie, les convoitises et les intrigues
des puissances allemandes et se régler, par l’accord de ces convoitises,
toujours au profit des Russes.
Tous les champions, tous les témoins de ce grand duel, sauf les Russes,
se retournèrent vers la France pour saluer ou pour combattre la grande
croisade révolutionnaire. Placée entre deux croisades contraires,
parties des deux extrémités du continent, et formées en même temps, dès
le début du siècle, par un grand politique et des philosophes de génie,
l’Europe ressentit plus d’effroi ou plus d’enthousiasme devant celle qui
la remuait le plus profondément, l’atteignait dans sa vie intime, et non
seulement sur ses frontières: ainsi la religion grecque, la violence et
la ruse continuèrent à faire en Orient leur œuvre, à la faveur des
troubles provoqués par les idées et les sentiments de la Révolution, qui
leur étaient pourtant le plus opposés.