PROGRÈS DE LA RUSSIE: PARTAGES DE LA POLOGNE ET DE LA TURQUIE

Les grandes œuvres politiques, ébauchées au début du dix-huitième

siècle, à l’occident, au centre, à l’orient de l’Europe, l’empire

maritime des Anglais, le royaume de Prusse, en Allemagne, et l’empire de

Russie, se sont, en ce siècle, développées et formées avec une

continuité qui parut l’effet de forces presque fatales, traditions,

besoins ou intérêts. Ces traditions, ces intérêts eurent des serviteurs

de génie qui doublèrent leur puissance, mais ils n’en eurent pas

toujours, et, pourtant, on ne remarqua point d’arrêt dans les progrès

qui donnèrent les mers d’Europe à l’Angleterre, la prépondérance en

Allemagne à la Prusse, l’Orient aux czars. Ce fut comme une poussée

ininterrompue, instinctive, plus forte que les accidents et les

obstacles, de ces nations vers les conquêtes qui devaient modifier les

formes politiques de la vieille Europe.

Nulle part, ces changements ne furent plus profonds, ni plus complets

que de la Baltique à la Vistule, et des Carpathes à la mer Noire. La

question d’Orient se développa, se précisa. Nulle part aussi on ne

sentit mieux qu’en Russie, alors, l’action presque aveugle des forces

qui déterminèrent, après Pierre le Grand, les progrès de cette

puissance.

La femme qui lui succéda en 1725, Catherine Ire, n’était destinée ni par

sa naissance, ni par ses mérites à recueillir un pareil héritage.

Paysanne ignorante, et pas même russe, captive livonienne, elle avait

conquis les faveurs des généraux qui conquéraient son pays,

Chérémetieff, Menzikoff et peut-être, par sa qualité d’étrangère, celles

du czar tout-puissant qui l’avait épousée en 1712. Ce fut à son premier

amant qu’elle dut le trône, après la mort de son mari: de cette ancienne

esclave, Menzikoff fit une impératrice, pour avoir avec elle les profits

du pouvoir. La pensée de continuer l’œuvre de Pierre le Grand inspira

moins alors cet ancien pâtissier, devenu général et premier ministre,

que l’envie de sa succession.

L’entourage du czar était formé d’un certain nombre de grands seigneurs

russes, ralliés à ses réformes, le grand amiral Apraxin et son frère,

les Dolgorouki, et de parvenus recrutés dans ses armées, Menzikoff,

Chérémetieff, Jagusinski, Tolstoï. Il lui avait plu de prendre très haut

et très bas ses serviteurs: leur jalousie mutuelle lui répondait de leur

fidélité. Les seigneurs surveillaient les rivaux que le nouveau régime

leur avait donnés, leur fortune alimentée par les dilapidations, et

ceux-ci, en retour, avec l’espoir de l’augmenter encore, étaient

toujours prêts à dénoncer au czar les défaillances de leurs adversaires.

Pierre le Grand disparu, ces rivalités, qu’il avait à dessein

entretenues, éclatèrent violemment. Les nobles et les parvenus avaient

été obligés de se partager sa faveur. Ils ne purent s’entendre pour

partager sa succession. Vieux Russes et nouveaux Russes, disait-on: tous

persuadés en réalité qu’ils n’avaient pas intérêt à diminuer, par un

aveugle retour au passé, la grandeur de l’héritage en litige. Les

Dolgorouki s’appuyaient sur le peuple et les prêtres attachés plus

qu’eux aux anciens usages, mais aussi sur les étrangers, Anglais ou

Allemands de Saxe. Ils perdirent leur procès: l’armée donna gain de

cause à leurs adversaires, Menzikoff, Jagusinski, Tolstoï, Bassewitz.

On vit bientôt, à la façon dont Menzikoff gouverna, que son triomphe

n’était pas celui d’un parti politique, mais une victoire toute

personnelle. Le lendemain, il frappa les parvenus, qui réclamaient leur

part du butin, aussi bien que les nobles. Il attaquait Jagusinski, qui

trafiquait trop à son gré du pouvoir, ou exilait Tolstoï. Il accaparait

tout l’héritage, puisait dans le trésor, se faisait donner l’Ukraine,

employait les armées à se tailler une principauté en Courlande, et

plaçait ses enfants sur le trône impérial, sa fille auprès de l’héritier

présomptif, Pierre Alexiewitch, son fils auprès de la sœur du

czarewitch. Quand Catherine Ire mourut en 1727, Menzikoff fut, sous le

nom du petit-fils de Pierre le Grand, comme sous celui de sa femme, le

vrai maître de la Russie. Il avait fait une fortune plus que royale. Il

croyait avoir partie gagnée: ce n’était en réalité que la première

passe.

Les seigneurs, Galytsine et Dolgorouki eurent la seconde. L’un d’entre

eux, le plus jeune, était resté auprès de Pierre II, camarade de jeu de

cet enfant violent, rebelle à l’étude, qui n’aimait que la chasse.

Menzikoff, trop avide vraiment, les avait dépouillés tous deux, au point

que le czar était réduit à la pauvreté. Ivan Dolgorouki fit honte à son

ami de sa misère et de sa patience: en septembre 1727, il fut assez fort

pour renverser Menzikoff, et sa famille revint triomphante.

On eût pu croire, à voir la cour ramenée alors à Moscou et les étrangers

écartés, que la vieille Russie allait se réveiller: c’était beaucoup

moins en réalité. L’héritage et l’héritier de Pierre le Grand avaient

seulement changé de maître. Les Dolgorouki accaparaient Pierre II,

l’isolaient pour lui cacher, ainsi qu’à son entourage, l’usage qu’ils

entendaient faire de son pouvoir. A leur tour, ils confisquaient, outre

les biens de Menzikoff, la fortune même de l’empire. Ce n’était pas un

gouvernement nouveau, mais une curée. La mort subite de Pierre II

déconcerta leurs mesures, mais ne modéra pas leur appétit. L’un des

Dolgorouki osa même demander le trône pour sa fille Catherine, qui

n’était encore que la fiancée du prince défunt. La prétention était si

audacieuse que les autres membres de la famille et l’aristocratie la

rejetèrent, pour ne pas laisser à un seul d’entre eux toute la

succession.

Ils s’en firent le partage comme d’un bien de famille. Places, honneurs,

fortune, furent répartis entre les membres d’un haut conseil secret,

tous Dolgorouki ou Galytsine: une nièce de Pierre Ier fut appelée de

Courlande, Anna Iwanowna, qu’on jugeait docile ayant moins de droits, et

reçut la couronne à condition d’en distribuer les joyaux à ses

protecteurs. La curée devenait cette fois le principe même du

gouvernement russe, formulée comme un droit par une constitution

aristocratique. La czarine, à qui les nobles l’avaient imposée, devait

en être la première victime. Mais Anna Iwanowna n’était pas une victime

résignée: elle s’était d’abord sacrifiée pour parvenir au trône. Elle

n’y fut pas plus tôt parvenue qu’elle reprit tout d’un seul coup, par un

acte d’autorité qui envoya les grands seigneurs dans leurs terres, en

prison, en Sibérie, ou à l’échafaud. «La table était préparée, disait

tristement Galytsine; les invités ne s’en sont pas montrés dignes.» Ils

y arrivèrent avec un trop bel appétit. L’impératrice y resta seule.

Ainsi se termina, en 1731, à la confusion des grands seigneurs et des

parvenus russes, le combat qu’ils s’étaient livré autour de l’héritage

de Pierre le Grand: lutte non de principes, mais de personnes; rivalité

non de politiques, mais de courtisans avides, provoquée par la grandeur

même des objets en litige, favorisée par l’absence d’une loi de

succession et l’insuffisance des héritiers légitimes. Le caractère même

de cette lutte explique comment l’œuvre de Pierre Ier n’en fut pas

modifiée. La Russie, en se divisant, continua à se rapprocher de

l’Europe.

Comme son mari, Catherine Ire sentait la nécessité d’une alliance avec

la France. Menzikoff la lui dictait, et proposait à Louis XV, pour

assurer l’union des deux couronnes, la main d’Élisabeth Petrowna. Les

dédains du roi de France, son refus d’alliance en tout genre ne

dégoûtèrent pas les Russes pourtant de l’Europe: les Allemands étaient

toujours là, les mains pleines de promesses, et de présents pour les

ministres.

Ils s’étaient effrayés de voir Pierre le Grand s’installer en Allemagne,

au cœur de la Pologne. Mais s’ils voulaient fermer aux Moscovites les

pays qu’ils leur avaient ouverts au nord, après s’y être taillé leur

part, dans la même pensée ils étaient prêts à satisfaire leur ambition

au sud, aux dépens de la Turquie. L’ambassadeur d’Autriche Rabutin, à

Saint-Pétersbourg, de 1725 à 1727, ne cessa de le répéter à Menzikoff,

qui à la fin l’entendit. Le 25 août 1726, les deux cours s’accordèrent

pour former contre les Turcs une alliance offensive. Et cela n’empêchait

pas d’ailleurs Menzikoff de s’établir en Courlande, de démembrer et de

prendre à revers la république polonaise. Tout ainsi paraissait instable

en Russie, sauf la politique extérieure, qui continuait sur la Baltique

et le Bosphore, avec le concours des Allemands, ce que Pierre le Grand

avait commencé de la même manière.

Les révolutions de palais qui se produisirent pendant et après le règne

de Pierre II n’y changèrent rien: unis aux Autrichiens, les Moscovites

établissaient leur influence à Constantinople, et s’ouvraient sans bruit

les portes qu’ils voulaient détruire. En Pologne, ils étaient assez

forts pour que leurs voisins de Prusse et d’Autriche, Charles VI et le

roi Sergent, renonçassent jamais à les en chasser. Et déjà naissait à

Berlin un de ces projets que les hommes ne forment qu’en présence des

grandes forces naturelles déchaînées, l’idée d’opposer au torrent qui

pouvait engloutir l’Allemagne des digues construites aux dépens de la

Pologne, de faire la part du feu sur la Vistule pour n’en être pas

atteints au delà. Le partage de la Pologne parut alors aux Allemands le

seul moyen de conjurer l’orage qu’ils avaient déchaîné. Cet orage

grossissait en effet sur la Néva, loin de se dissiper, comme on eût pu

le croire, par les héritiers indignes et les serviteurs cupides du grand

czar qui l’avait formé.

Ainsi qu’en 1702, c’était sur les frontières de la Pologne qu’il allait

éclater en 1733. Non pas que l’impératrice Anna Iwanowna fût un foudre

de guerre. Loin de là: après avoir pris le pouvoir par un acte

d’énergie, elle se contentait d’en jouir. Tout lui était prétexte à

réjouissances, occasion de dépenses folles et de fêtes grossières, au

milieu d’une cour qui sentait, par ses costumes et son esprit, la

caserne, ou tout au moins beaucoup la barbarie. Mais les courtisans que

la czarine s’était donnés, étrangers à la place des Russes qui l’eussent

trahie, les Allemands Ostermann, Munich surtout, son favori le

Courlandais Biren, avaient les yeux toujours tournés sur l’Europe d’où

ils venaient, dont ils apportaient les mœurs à la Russie: ils

accueillaient les envoyés des cours d’Allemagne, et, pour s’en

rapprocher, s’efforçaient de porter le peuple russe vers l’occident. Il

semblait enfin que ce fût pour eux un moyen de se faire pardonner par le

peuple leur domination que de le conduire à la conquête des pays latins

et turcs, des foyers de l’hérésie, des boulevards du paganisme. Ainsi se

posait de plus en plus la question d’Orient, dans la forme que lui avait

donnée le génie de Pierre le Grand, d’une conquête russe guidée par les

étrangers, inspirée par un double élan de foi et de civilisation, servie

par les ressources d’un État nouveau et fort, et par la décadence des

États voisins.

Tandis que l’État russe survivait ainsi au prince qui l’avait formé, les

circonstances extérieures qui avaient favorisé ses progrès et les

desseins de son créateur se développèrent, de 1701 à 1730, dans un sens

plus favorable encore aux entreprises de ceux qui voudraient les

poursuivre. La Pologne, la Turquie, la Suède paraissaient atteintes d’un

mal incurable, à crises périodiques qui chaque jour leur faisaient des

plaies plus profondes.

Avec un fatalisme oriental, les Turcs semblaient se résigner au sort qui

les attendait: le sultan Achmed III, le vaincu de Passarowitz,

s’étourdissait par le plaisir, embellissait sa vie par des fêtes

coûteuses et sa capitale par des constructions. Entre temps, il

s’efforçait de procurer à son empire les avantages de la civilisation

moderne, l’imprimerie par exemple: après l’effort, il retombait épuisé.

Le jour où, las de payer un gouvernement qui les humiliait, les Turcs

firent une révolution pour lui signifier son congé (1730), Achmed, très

simplement, ouvrit à son neveu Mahmoud, dont il avait détrôné le père en

1703, la prison où il alla prendre sa place. Les ministres d’Achmed III,

par goût et par flatterie, le grand vizir Ibrahim s’étaient contentés

d’ordonner ses plaisirs, et, «livrant tout à la crainte, caressaient les

ennemis de l’empire, Autrichiens et Russes», plutôt que de se mettre

contre eux en état de défense. Du grand au petit, c’était partout en

Turquie le même abandon: les janissaires faisaient du négoce et

désapprenaient la guerre.

La révolution de 1730, provoquée par les victoires de la Perse, parut un

réveil: ce ne fut qu’une secousse sanglante. Tiré d’une prison où il

avait langui vingt-trois ans, Mahmoud était trop faible de corps et

d’esprit pour entreprendre la cure d’un vaste empire. Pendant un an

cependant le mal parut enrayé par la volonté éclairée d’un grand vizir,

Topal Osman (1731-1732): intègre et avisé, il rêvait le relèvement de

son pays par les armes. Il demandait des conseils à l’ambassadeur de

France, Villeneuve, pour reconstituer la Turquie, et chargeait Bonneval,

un de ces aventuriers qu’on trouvait partout en Orient, les vrais

maîtres de la Russie, de refaire à sa rivale une armée. Mais cela ne

dura que le temps d’un rêve: la faiblesse de la Turquie venait d’un mal

plus profond, de ce despotisme à la fois débile et tyrannique qui liait

au sultan les mains pour le bien, et, pour le mal, les lui laissait

souverainement libres. La jalousie et la cupidité d’un chef d’eunuques

eurent raison auprès de Mahmoud, en un an, d’un bon serviteur qui lui

préparait une gloire durable. Avec un pouvoir, le plus absolu qu’il y

eût au monde, la Turquie demeura la pire des républiques, anarchique et

capricieuse, violente et désarmée: «Notre gouvernement, disait un grand

vizir, est plus républicain que l’on ne pense.»

La Suède, que ses malheurs auraient dû instruire, se livrait alors

aveuglément à un gouvernement analogue. Elle n’avait plus qu’une royauté

nominale. Pour garder les apparences et les honneurs du pouvoir, les

souverains de la Suède, Ulrique Éléonore et son mari, le prince de

Hesse-Cassel, en avaient abandonné la réalité à l’aristocratie (1720).

Le principe funeste de l’élection s’était alors introduit et faisait de

la Suède une république dont le Sénat était, comme les diètes en

Pologne, le seul arbitre. La couronne, et la Suède avec elle, devenait

un objet de trafic entre les princes allemands, le prince de

Hesse-Cassel, le duc de Holstein en quête d’établissements royaux, et

les factions aristocratiques qui vendaient, avec la royauté, leur pays à

l’étranger. Ainsi s’épuisaient les ressources de la Suède, se perdaient

les moyens qu’elle aurait eus de reprendre aux Russes leurs conquêtes,

et se préparait pour ceux-ci l’occasion d’en faire de nouvelles.

Les princes allemands étaient venus à Stockholm achever la même œuvre

qu’à Varsovie. Le prince de Hesse-Cassel avait allumé et satisfait les

convoitises des seigneurs: puis, lorsqu’il avait essayé de leur

reprendre ce qu’il leur avait donné, le duc de Holstein s’était posé en

champion de leurs prétendus droits méconnus, pour occuper la place que

son rival avait obtenue d’eux par les mêmes moyens (1723-1724).

Le duc Charles-Frédéric de Holstein, neveu de Charles XII, tandis qu’il

intriguait ainsi en Suède, était allé demander un asile aux Russes. Il

se maria, en 1725, à Anna-Petrovna, fille de Pierre le Grand. Ce fut aux

pires ennemis des Suédois qu’il s’adressa pour appuyer le parti qu’il

avait formé parmi eux. Cela seul aurait dû le condamner à leurs yeux:

l’exemple de la Pologne eût dû les avertir des conséquences fatales de

ces marchés passés entre les princes allemands et les souverains de

Moscou. Leur cupidité les aveuglait; on les vit, en 1723, effacer

eux-mêmes la clause du traité de Nystadt qui obligeait les Russes à ne

point intervenir dans leurs affaires, et les solliciter même par un

autre traité (1723) de soutenir chez eux le duc de Holstein, à

l’occasion. Le jour, ainsi, paraissait prochain où la Suède serait

réduite par l’ambition des czars, la complicité des Allemands et les

fautes de sa constitution, à n’être plus qu’un protectorat russe.

La Pologne, de 1717 à 1724, ne fut plus guère que cela, et pour les

mêmes motifs. Les Turcs lui avaient, en 1711, rendu le grand service de

fermer par le traité du Pruth ses frontières aux Russes. D’eux-mêmes,

les Polonais et leur roi les ouvrirent, déchirèrent le traité, les uns

parce qu’ils préféraient les troupes moscovites aux gardes saxonnes,

l’autre par vengeance, à défaut de mieux. Après l’anarchie, la

servitude, toutes deux également volontaires. On eût dit qu’une fatalité

poussait ce peuple à sa perte, et cette maison de Saxe à la poursuite

d’une couronne plus lourde que précieuse. Fatalité, en effet,

d’habitudes invétérées qui, leur créant une seconde nature, ne leur

avait laissé que des instincts. L’attachement des princes saxons à la

royauté leur faisait accepter des compromis qui ne leur en procuraient

que le titre. L’attachement de l’aristocratie polonaise à ses privilèges

lui fermait les yeux aux dangers du dehors. L’attachement de la nation

tout entière au catholicisme la rendait intolérante: elle persécutait

les luthériens à Thorn, les grecs en Podolie et les jetait dans les bras

de ses ennemis. En vain les Polonais avaient-ils des voisins qui

prétendaient, malgré eux, les sauver, et justement ceux qu’ils avaient

le plus combattus, les Turcs; en 1724 encore, le sultan exigea du czar

qu’il rendît à la Pologne ses libertés, et l’obligea à rétablir le

traité du Pruth. Les Polonais avaient fait la faute, en 1717, d’appeler

les Russes, «comme garants de leur gouvernement et de leurs lois». Ils

avaient d’eux-mêmes abdiqué leur liberté en renonçant au traité du

Pruth. L’occasion seule et la force devaient désormais décider entre ces

deux clauses contraires, dont l’une était pour la république son ancre

de salut, l’autre sa charte de servitude.

La question se posa, en 1733, par la mort d’Auguste II; la force la

résolut en faveur des Russes. Après le démembrement de la Suède,

l’occupation de la Pologne: c’était le deuxième épisode de la question

d’Orient au dix-huitième siècle, réglée encore, comme au temps de Pierre

le Grand, par la violence, au gré des ambitions de son peuple. A

l’approche de la crise finale, les victimes, en Pologne, semblèrent

reculer devant le sacrifice qu’ils s’étaient eux-mêmes préparé. Appelés

à se choisir un roi, les nobles polonais ne voulurent plus de ces

princes allemands qui les livraient aux Russes. Ils élurent un des

leurs, Stanislas Leczinski, et, pour la première fois, on vit dans la

diète d’élection un gentilhomme renoncer à son droit de veto par

patriotisme, en faveur du candidat national. C’était un bon mouvement,

mais tardif. Les Polonais étaient désarmés de toutes les manières; ils

se mettaient soixante mille pour nommer leur roi: ils ne lui avaient

laissé que quinze mille soldats pour se défendre. Et ils avaient donné,

par le traité de 1717, aux étrangers une arme redoutable, le droit

d’intervenir dans leurs affaires.

L’heure était venue pour les Russes de s’en servir: tout les y invitait,

la faiblesse de leurs adversaires, la tradition religieuse de leur race,

les souvenirs glorieux de Pierre le Grand, l’intérêt de ses successeurs,

et, par-dessus tout, la complicité des Allemands. Fidèle à la politique

de sa maison, le fils d’Auguste II aimait mieux régner par les Russes

que de n’être pas roi. L’empereur d’Autriche, pour obtenir de ses

voisins du nord la garantie de sa succession, avec l’espoir aussi

d’entraîner les Moscovites à la conquête de l’empire turc, leur ouvrait

la Pologne, la porte de l’Allemagne. Partout, sur la Baltique, la

Vistule, dans la mer Noire, les Allemands, aveuglément, substituaient

ces voisins redoutables à des voisins affaiblis dont ils convoitaient

les dépouilles.

Plus défiant, sans doute, Frédéric-Guillaume Ier, décidé à ne travailler

que pour le roi de Prusse, dans le bon sens du mot, réclamait sa part

avant de se déclarer contre la Pologne. Il attendit vainement que

l’électeur de Saxe démembrât le royaume où il voulait s’établir, que les

Russes lui cédassent une partie de cette proie qu’ils voulaient pour eux

seuls. Il n’eut rien. L’idée d’un partage en Orient n’était pas mûr, ni

la Prusse encore de force à l’imposer. La solution qui se préparait,

c’était la conquête déguisée de la Pologne par les Russes, sous le nom

d’Auguste III.

Que pouvaient, contre cette coalition de trois puissances, les Polonais

désarmés? Au mois de septembre 1733, les troupes d’Anna Iwanowna

franchissaient leurs frontières, et, en vertu du traité de 1717, les

obligeaient à élire Auguste III. La Pologne avait deux rois: mais celui

qu’elle avait librement choisi, Stanislas Leczinski, était forcé de fuir

à Dantzig devant les menaces de l’étranger. Et de l’étranger, nul

secours prochain. La France où régnait le gendre de Stanislas était trop

loin et trop peu engagée en Pologne. Le ministre de Louis XV, Fleury,

après avoir essayé d’arrêter les Russes, ne pensait pas qu’il fût de

l’intérêt de son maître d’entreprendre contre eux une guerre difficile

et stérile. Pour faire plaisir à la reine de France, il envoya à son

père trois bataillons à la tête desquels Plelo se fit tuer héroïquement

(1734). Stanislas dut quitter, après la prise de Dantzig, le territoire

polonais soumis définitivement aux Russes.

Il y aurait eu peut-être un autre moyen encore de sauver la république.

Le moment était décisif: il s’agissait de faire comprendre aux Turcs et

aux Suédois qu’un sort pareil les attendait. S’ils étaient plus

clairvoyants que les Allemands, ils pouvaient encore prévenir la ruine

de la Pologne et, du même coup, la leur. Les diplomates français, de

Castera à Stockholm, Villeneuve à Constantinople, essayaient d’éclairer

les victimes désignées de l’ambition des Russes et des Allemands.

Mais que pouvait la diplomatie française à Stockholm, dans ce pays dont

elle traçait, en 1737, le triste tableau: «Un gouvernement dont les

opérations sont lentes et tardives par sa présente constitution, une

nation partagée entre différentes factions, l’autorité du prince

nécessairement dirigée par les résolutions de la diète, ce prince

étranger par rapport à la couronne qu’il porte, un ministère également

occupé du soin de plaire à son maître et de ne se rendre responsable de

rien aux yeux de la nation, un sénat composé de membres dont les uns

sont attachés à l’Angleterre, les autres, par rapport à la situation de

leurs biens, craignent de déplaire aux Moscovites.» Comment, d’un pareil

assemblage, faire sortir une action décisive? La neutralité était tout

ce qu’on pouvait espérer; encore ne l’eut-on point! Le parti du duc de

Holstein fut assez fort pour livrer la Suède aux Russes (1735) et faire

rappeler l’ambassadeur de France. La Suède eût-elle pu alors sauver la

Pologne? Elle se livrait elle-même.

La Turquie était peut-être plus clairvoyante. Le sultan Mahmoud haïssait

et craignait les Russes. N’était-il pas, d’ailleurs, garant de

l’intégrité de la Pologne? Et, pour la défendre, n’avait-il pas sous la

main, toujours prêtes, ces milices tartares nombreuses, hostiles à tous

leurs voisins. Notre ambassadeur Villeneuve excita la haine des Turcs,

dès 1733, leur rappela leur devoir et leur intérêt, gagna le khan de

Crimée et lui envoya un jeune capitaine français, le baron de Tott,

capable de donner à ses troupes, par une meilleure instruction, plus de

résistance. Mais le vizir de Mahmoud était aussi hésitant que Villeneuve

était décidé. Comme ceux de ses pareils qui voulaient durer dans une

fonction instable, il évitait les engagements, une guerre surtout qu’il

eût peut-être payée de sa tête. Enfin, au même instant, les Russes le

payaient pour ne pas la faire. C’était la seconde fois depuis vingt ans

que les hésitations, la corruption des ministres ottomans laissaient

libre carrière aux entreprises des czars sur la Baltique ou la Vistule

(1733). L’intervention des Turcs était la suprême ressource de

Stanislas, comme, en 1712, elle l’était déjà de son protecteur Charles

XII. La main de la Russie qui, guidée par les Allemands, avait dépecé la

Suède, distribua de l’or à Constantinople et s’appesantit sur la Pologne

pour jamais. La France aurait voulu l’écarter: elle n’en avait pas les

moyens.

Elle fit même alors une dernière faute qui précipita l’affaire et

favorisa les démarches de la czarine. Celle-ci, pour s’établir en

Pologne, avait dû compter avec l’Autriche: elle se l’était associée.

Mais les deux alliées, au moment du règlement définitif, pouvaient ne

pas s’entendre. Les Allemands, après avoir appelé les Russes en Pologne,

n’auraient pas été sans doute plus disposés à les laisser à Varsovie

qu’autrefois à Wismar. La France déclara la guerre à l’Autriche,

l’occupa sur le Rhin et le Pô. Les Russes eurent désormais, en Orient,

les mains libres.

Fleury n’avait pas souhaité cette guerre; mais, autour de lui, toute la

cour et Chauvelin saisissaient avec enthousiasme un prétexte d’attaquer

la maison d’Autriche. Une attaque sur le Rhin n’était-elle pas justifiée

au moment où la réunion de la Lorraine à la monarchie des Habsbourg se

préparait par le mariage du duc François et de Marie-Thérèse? Ne

pouvait-on trouver là, plus près que sur la Vistule, un établissement

pour le beau-père du roi? Toutes ces raisons, l’influence de la reine et

de la cour, et la perspective d’une guerre utile, avaient déterminé

Fleury à risquer cette entreprise contre les Habsbourg. Pour diminuer

les risques, Fleury la limita autant qu’il put, rassura les puissances

maritimes par la promesse de ne pas attaquer les Flandres, chargea les

Espagnols d’occuper l’Italie. De la sortie, l’Empereur, dépourvu

d’alliés, subit tout le poids de la guerre et en fit tous les frais.

Ce fut une bonne fortune pour la France, mais un malheur pour la

Pologne. Plus les Allemands étaient réduits à se défendre et occupés sur

le Rhin, plus les Russes étaient libres de pousser sur la Vistule leurs

entreprises. Les discordes de l’Europe occidentale leur donnaient

l’Orient. Pierre le Grand le savait lorsqu’il appelait Louis XV à

combattre l’Autriche, et Catherine II s’en souviendra lorsqu’elle

engagera l’Allemagne contre la Révolution française. Ce qui frappe le

plus dans ce développement de la question d’Orient, dans les progrès de

l’empire russe, c’est, à travers les changements de décors et de

personnes, le jeu régulier des mêmes actions, des mêmes idées: elles ont

la simplicité, la permanence des grandes forces naturelles. Certes, il y

avait loin de Pierre Ier à Anna Iwanowna et de celle-ci à Catherine, et

ce fut pourtant sous son règne que s’acheva l’établissement des Russes

en Pologne.

En présence et sous la pression de leurs armées Auguste III fut proclamé

roi. Les Polonais eurent sans doute le courage de proclamer coupable de

trahison et de lèse-patrie quiconque appellerait à l’avenir les armées

étrangères. Proclamation stérile du droit contre la force! La république

fut obligée d’abandonner au favori de la czarine, Biren, la Courlande.

Elle n’en avait jamais eu que le protectorat. Comment l’eût-elle gardé

au moment où son roi la plaçait elle-même sous le protectorat de la

Russie. Auguste III, magnifique comme ses pères, grand chasseur, grand

buveur, prodigue et toujours ruiné, son ministre, le comte Brühl,

uniquement occupé de défrayer et de partager ses plaisirs, n’avaient

qu’une politique: point d’affaires et beaucoup de profits. Ils firent de

la Pologne une province russe pour l’exploiter sans responsabilité.

Toutes les faveurs, à Varsovie, allèrent à ceux que désignaient les

bonnes grâces de la czarine, starosties, pensions et dignités, cordons

royaux qui devinrent le premier degré des honneurs russes et d’un crédit

naissant à Saint-Pétersbourg. Les prêtres russes, sans difficulté,

établirent un évêque grec en Lithuanie. Point de gouvernement, en effet,

sur la Vistule, des diètes inutiles presque aussitôt levées que

convoquées, pas de diplomatie. Les jeunes Polonais qui voulaient faire

fortune prirent l’habitude de solliciter la protection des Russes, le

chemin de Pétersbourg, comme on allait ailleurs, dans un même État,

d’une province à la cour, source de toute faveur. Ce fut une fusion

imposée d’abord, puis presque volontaire entre les vainqueurs et les

vaincus, qui précédait et préparait, au lieu de la suivre, la conquête

définitive. Cette conquête, c’était le deuxième épisode de la question

d’Orient: les pays de la Vistule s’ouvraient aux Moscovites après les

provinces baltiques.

Au même moment, et par une conséquence presque fatale, dans les pays

balkaniques, un troisième épisode allait se produire. Si les Autrichiens

avaient, en 1733, introduit les troupes de la czarine en Pologne,

c’était avec l’espoir de les conduire à l’attaque de la Turquie. Leurs

démêlés avec la France avaient retardé leurs espérances. La paix, qu’ils

achetèrent chèrement en 1735 en Occident, leur permit alors de chercher

en Orient des compensations. Les Russes, encouragés par leurs succès en

Pologne, avaient hâte de les poursuivre sur le Danube. Ils pouvaient

compter, comme au nord, sur la complicité des Allemands; ils calculaient

la faiblesse de l’empire turc, la misère de ses finances et de ses

armées, l’insuffisance de ses généraux et de ses ministres. Enfin, ils

se sentaient appelés par les chrétiens du Montenegro, de la Grèce et,

par des émissaires, entretenaient leurs espérances. Ce serait une

croisade, la grande croisade rêvée par Pierre le Grand, l’œuvre de

délivrance réservée à la sainte Russie. Les Turcs avaient commis la

faute de ne pas arrêter les croisés grecs en Pologne: la croisade allait

se porter sur leurs frontières.

Pour des entreprises de ce genre un simple prétexte suffit. La czarine

Anna et ses ministres en trouvèrent un dans l’attitude hostile qu’avait

prise, en 1734, le khan des Tartares, vassal du sultan. Ils se

plaignirent de ses incursions en Ukraine, puis dans le Caucase. Les

plaintes étaient accompagnées de menaces, dont l’exécution fut

immédiate. Au mois de mars 1736, une armée russe, sous les ordres de

Munich, investit et prit Azoff, puis se dirigea sur la Bessarabie.

«Voilà le moment, disait l’ambassadeur russe à Constantinople même, de

détruire cette race sans loi.»

Ce fut l’avis, à Vienne aussi, des généraux et des ministres de

l’Empereur. Tandis que les uns réparaient à la hâte l’armée

autrichienne, les autres, pour leur donner du temps et tromper les

Turcs, offraient la médiation de l’Autriche. Un congrès s’ouvrit à

Niemirow, en Ukraine, tandis que Charles VI, le 9 janvier 1737,

promettait à la czarine de prendre part à la campagne prochaine. En

juin, son général Wallis entrait en Valachie, et Munich, pour lui donner

la main, attaquait Oczakoff sur le Dnieper. Enfin, au mois de juillet,

Oczakoff était aux Russes, et la grande armée autrichienne, partie de

Belgrade, s’ouvrait, par Nitsch, les routes de la Bulgarie et de la

Macédoine. Le démembrement de l’empire turc commençait; les adversaires

de la Porte lui proposèrent de le ratifier, comme un fait accompli. Aux

congrès qui, pendant ces démarches agressives, n’avaient cessé de se

tenir, ils apportèrent leurs conditions soi-disant pacifiques: le droit

de navigation sur la mer Noire, le Kouban, la Crimée, la Bessarabie aux

Russes; aux Allemands, la plus grande partie de la Bosnie et de la

Serbie, et la constitution entre les alliés, comme pour les empêcher de

se heurter, d’un État moldo-valaque, tout ce qui, plus tard,

s’accomplit.

La France seule rendit alors aux Turcs le service de retarder cet

événement. Elle le leur avait prédit; mais elle ne s’épuisa pas en

reproches stériles. Son ambassadeur, Villeneuve, agit: il ranima le

courage du sultan, lui montra les ressources de son empire et les

difficultés de l’entreprise moscovite. Les ruses de l’Autriche

trahissaient l’insuffisance de ses forces militaires après une guerre

qui les avait épuisées. La Porte ne manquait pas de soldats, et ces

soldats ne manquaient pas de courage. Il fallait seulement aux chefs

plus de science militaire, à l’armée plus de discipline. Un autre

Français, le pacha Bonneval, donna à la Turquie un plan de campagne et

instruisit les milices venues du fond de l’Asie en hordes indistinctes.

Il leur désigna, comme l’ennemi principal, l’Allemand qui, de Belgrade,

entrait le plus aisément au cœur de l’Empire, tandis que le Russe avait

devant lui des steppes parcourues par des nomades hostiles ou l’étendue

redoutable de la mer. Par ces conseils et ces leçons, la Turquie fut, en

effet, sauvée en 1738: les Autrichiens se virent en une campagne

refoulés sur le Danube, les Russes retenus en Ukraine par leurs bagages

et la crainte des Tartares.

La France compléta ce succès par sa diplomatie, et l’acheva: la Porte

s’était défendue les armes à la main. Elle la défendit à son tour, sans

les prendre. De l’ennemi qu’elle lui avait désigné, elle résolut de lui

faire un ami. L’Autriche avait porté le poids de la résistance: elle

n’était pas en état de le porter plus longtemps. Fleury s’offrit à

l’Empereur comme médiateur, et le décida à renoncer à ses conquêtes en

1738.

Depuis le début de cette guerre, il lui disait le danger d’appeler ainsi

les Russes aux portes de l’Allemagne: avertissement prophétique qu’à

Vienne on n’avait point entendu. Il était temps encore de laisser les

Moscovites à leurs ambitions. Seuls, ils ne les réaliseraient pas. Et la

France, d’ailleurs, ne se contentait pas de les isoler: elle les

menaçait au nord d’une attaque des Suédois. En semant l’argent à la

diète de Stockholm, son envoyé, Saint-Séverin, venait, en 1737, de

remporter une victoire décisive sur le parti du duc de Holstein, trop

tard pour sauver la Pologne, mais à temps pour inquiéter les Russes sur

le Dnieper. Si les Allemands d’Autriche leur retiraient enfin leur

concours, c’en était fait, pour le présent du moins, de leurs projets

contre l’empire turc. Un nouvel effort des musulmans contre Belgrade et

la prise prochaine de cette place déterminèrent l’Empereur à céder aux

instances de la France: il rendait aux Turcs, le 1er septembre 1739,

Belgrade, cette conquête de Passarowitz, et força les Russes, maîtres de

la Moldavie et de toute la mer Noire, à se contenter de la neutralité

d’Azoff.

Le résultat n’était pas moins grand pour la France que pour la Turquie,

pour sa diplomatie d’abord; la paix de Belgrade coïncidait avec le

traité de Vienne (1738): «Les Français, disait Frédéric II, doivent

leurs plus beaux succès à leurs négociations. La véritable fortune de ce

royaume, c’est la pénétration et la prévoyance de ses ministres.»

C’était, en effet, une bonne fortune que les succès remportés alors par

Fleury et Villeneuve en Orient. Notre commerce du Levant était lié à

l’indépendance de l’empire turc, où il jouissait d’une situation

privilégiée. Il eût été perdu, si les Russes et les Allemands avaient pu

établir le leur, par l’expulsion des Ottomans, dans la mer Noire et

l’Archipel. Il s’accrut par la paix de Belgrade, le renouvellement des

capitulations, la reconnaissance du sultan.

Et puis ce fut une grande victoire morale pour la France que d’avoir su

imposer à l’Europe une solution pacifique de la question d’Orient, très

différente de celle que poursuivaient la Russie et l’Autriche. Elle

avait mis en pleine lumière les ressources de l’empire turc, le moyen de

les employer, fait accepter ses conseils à la Porte, ouvert largement au

commerce et à la civilisation les routes de l’Orient, sans violence.

La politique égoïste des Allemands et des Russes, quarante ans de

victoires et d’efforts auxquels s’associaient les noms du prince Eugène

et de Pierre le Grand, étaient condamnés. L’empereur Charles VI perdait

tout ce que lui avait donné la paix de Passarowitz: il revenait aux

conquêtes de son père, au Danube. Les successeurs de Pierre le Grand

n’obtenaient même pas ce qu’au début de son règne il avait acquis,

Azoff. Leur œuvre de violence s’était accomplie en Pologne, par la

complicité des Allemands. La désertion de l’Autriche, l’opposition de la

France imprimaient à leurs ambitions, au sud, un temps d’arrêt, plus que

cela, un mouvement de recul, qui pouvait en déterminer d’autres. Le 19

juillet 1740, sous la dictée de la France, la Turquie et la Suède

signaient un pacte de défense mutuelle, et Fleury se sentait assez fort

de ces alliances et de ces succès pour réclamer à l’héritière désignée

d’Anna Iwanowna, Élisabeth Petrovna, l’abandon des conquêtes

paternelles, la restitution des provinces baltiques à la Suède. Depuis

la paix de Belgrade, rien ne lui semblait plus impossible.

Les Russes eux-mêmes rendirent alors un hommage éclatant à la politique

française, qui leur infligeait cet échec: «Que les Turcs adressent leurs

actions de grâce à Mahomet et à Villeneuve!» s’était écrié Munich. Mais

de renier tout leur passé, de reculer au nord volontairement, comme ils

venaient d’y être forcés au sud, c’était une autre affaire; c’eût été

trop, vraiment. Ils n’y songèrent même pas: il semblait qu’une force

instinctive, indépendante des hommes et des circonstances, religion et

tradition à la fois, les poussât toujours en avant. Quand un torrent

rencontre un obstacle, il ne s’arrête pas, il le tourne. Déjà, de 1711 à

1715, Pierre le Grand avait trouvé des obstacles dans l’alliance du

sultan et de la France, dans la défiance de ses propres alliés, les

Allemands. En cet état, il était venu solliciter l’amitié des Français,

avec l’espoir d’enlever aux Turcs leur soutien, et de mettre l’Allemagne

à la raison. C’était habilement tourner la difficulté. Le même moyen

s’offrait à ses successeurs, en 1740, de maintenir et de poursuivre son

œuvre. La paix de Belgrade ne fut pas plus tôt conclue qu’ils le

saisirent.

Si pourtant la politique russe fut exposée à manquer de suite et de

logique, ce fut en ces années 1740, 1741, où l’on vit le gouvernement

bouleversé par deux grandes révolutions et beaucoup d’intrigues de

palais. La mort d’Anna Iwanowna (1740) en fut le principe, le défaut

d’une loi de succession, la véritable cause, comme toujours. Les partis

qui se formèrent autour de l’héritage de la czarine n’avaient qu’un

objet, s’en emparer. Il n’y avait point entre eux de distinction

politique, mais des rivalités d’ambition. La plupart étaient composés

d’Allemands et d’étrangers, qui se disputèrent le pouvoir, après y avoir

été associés par Anna Iwanowna, comme les Russes, à la mort de Pierre le

Grand et de sa femme. De même enfin qu’il y avait eu, en 1725, rivalité

entre les grands seigneurs et les parvenus moscovites, cette fois la

lutte s’engagea entre les Allemands fixés depuis longtemps en Russie et

ceux qui étaient depuis venus les rejoindre à Saint-Pétersbourg. La

curée recommençait.

Il n’y avait pas d’Allemands mieux établis en Russie, que les généraux

Munich et Ostermann, anciens serviteurs de Pierre le Grand, l’un

ingénieur, l’autre politique. Habiles, heureux, ils avaient laissé les

Russes s’arracher le pouvoir, et, le moment venu, avec Anna Iwanowna, le

leur avaient repris tout entier. Ils étaient ainsi devenus de très

grands seigneurs par l’ancienneté de leurs services et l’éclat de leurs

fonctions: Munich, feld-maréchal et chef de l’armée; Ostermann,

vice-chancelier, maître de la politique extérieure. A leurs yeux, le

Courlandais Biren, que l’amour de la czarine leur associa, jeune,

arrogant et fastueux, n’était qu’un parvenu. Ils le subirent, comme on

avait subi autrefois Menzikoff, et pour les mêmes raisons. Ce

gouvernement de dix années fut sa chose, prit son nom, la

_Bironovtchina_. Le favori éclipsa et mécontenta les fonctionnaires

allemands. Pourtant, à la fin du règne, un danger commun, l’arrivée de

nouveaux étrangers, les rapprocha.

L’impératrice avait une nièce, sa seule héritière, Anna Léopoldovna,

véritable Allemande née, en Mecklembourg, de la branche aînée des

Romanoff, à laquelle elle appartenait elle-même et voulait réserver

l’empire. Biren aurait bien voulu ménager cette succession à sa famille:

il rêvait de marier cette princesse à son fils. Elle refusa; la czarine

ne la força pas. Ce fut un échec pour le favori, bientôt suivi d’autres.

Anna épousa le duc de Brunswick-Bevern, et une nuée de nouveaux

Allemands vint s’abattre à Saint-Pétersbourg, le Saxon Lynar, conseiller

du duc, Julia Mengden, protégée de la duchesse. Autour de l’enfant qui

venait de naître de ce mariage, Ivan de Brunswick, se groupèrent toutes

ces espérances, et les inquiétudes s’éveillaient dans l’entourage de

l’impératrice à son déclin.

En réalité, chacun de ces partis devait avoir son tour et son heure de

pouvoir. Ils étaient trois: il y eut trois révolutions. D’abord, Biren

se mit d’accord avec les vieux Allemands, et arracha à sa protectrice un

testament qui lui donnait la régence au nom d’Ivan VI. Les Brunswick

étaient écartés. Biren était véritablement czar, comme Menzikoff

autrefois. Il signait des ukases, disposait du trésor; il allait établir

son fils auprès d’Élisabeth Petrovna, sa fille auprès du duc de

Holstein, enfants ou petits-enfants de Pierre le Grand, pour condamner

définitivement la branche aînée, et lui substituer sa famille, greffée

sur la branche cadette. Mais la toute-puissance de Biren fut de courte

durée (26 oct. 1740-1741).

Munich le subissait depuis dix ans: il n’avait plus de raison pour le

ménager. Il fit alliance avec la maison de Brunswick, et, en un tour de

main, assuré de l’armée, il renversa Biren, ses amis, et les exila tous

en Sibérie. Anna Léopoldovna eut la régence, son mari fut proclamé

généralissime, et Munich premier ministre. Il le fut, de fait et de

droit, quelques mois, jusqu’au jour où les Brunswick se débarrassèrent

encore de sa tutelle. La Russie, par cette dernière intrigue,

appartenait plus que jamais aux étrangers, mais à quels étrangers, les

derniers venus et les moins dignes, à une femme incapable, indolente,

débraillée, à un prince avide qui donnait à la cour le spectacle de ses

querelles conjugales.

Le moment était propice pour les familles russes de reprendre la place

que leurs divisions leur avaient fait perdre. Elles n’y manquèrent pas.

Les Allemands avaient profité de leurs fautes: elles profitèrent des

leurs. Un peu d’encouragement pourtant, et de l’étranger toujours, fut

encore nécessaire. La fille de Pierre le Grand, Élisabeth, active,

passionnée, intelligente, donna le signal: ses familiers, son médecin

français Lestocq, et le propre ambassadeur de Louis XV, La Chétardie,

l’y poussaient. Le 11 janvier 1742, l’armée, qui avait procuré le

pouvoir aux Allemands, le leur reprenait. Les Brunswick furent envoyés

en prison. Une commission, où figuraient les Dolgorouki, jugea leurs

anciens vainqueurs, et condamna Ostermann et Munich à la roue. La

nouvelle czarine commua leur peine. La révolution était complète:

partout le peuple, le clergé persécutaient les Allemands. Il n’y en eut

plus à la cour: le pouvoir fut aux Bestoujeff, à Voronzoff, aux

Schouvaloff, à Razoumovski, aux Apraxin, tous Russes, et quelques-uns

très grands seigneurs.

Mais tout en cessant d’être allemande, la Russie officielle,

c’est-à-dire la cour et l’état-major de l’armée, entendait rester

européenne et même le devenir davantage. Elle ne songea pas à rentrer

dans l’isolement d’où Pierre le Grand l’avait tirée. Elle continua,

après comme avant cette révolution, à s’initier aux mœurs, aux arts, à

la politique de l’Occident. Si bien qu’en ces ceux années, avec des

changements successifs et complets de personnel, l’esprit de la Russie

ne fut pas modifié. Son avenir, désormais, ne dépendait ni de la

volonté, ni du caractère des hommes qui la gouvernaient.

On le vit bien dans ses alliances au dehors. Après la paix de Belgrade,

Munich rechercha l’amitié de la France, par les mêmes moyens qu’avait

employés Pierre le Grand, en excitant sa haine contre l’Autriche:

«Contre l’Empereur, disait-il, notre alliance vaut mieux que celle de la

Suède.» Anna Iwanowna envoya un ambassadeur à Louis XV (1739). Après sa

mort, qui coïncida avec celle de l’empereur Charles VI, Munich renouvela

ces offres, puis, en 1742, Élisabeth. De tous les gouvernements que

subit la Russie en ces deux années, il n’y en eut guère qu’un, le moins

solide, qui négligeât l’alliance française. Tous les autres la

recherchèrent également pour l’opposer, comme Pierre le Grand, à

l’Allemagne, et l’enlever aux Turcs. Tous, d’ailleurs, y échouèrent

comme lui et pour les mêmes raisons.

Les offres de la Russie paraissaient peu sérieuses aux hommes d’État

français. Il ne leur semblait pas qu’elles valussent le sacrifice de nos

vieilles alliances avec la Suède et la Turquie, même avec la Pologne.

Sans doute, ils connaissaient le faible, l’insuffisance de ces

alliances. Mais au moins, on savait ce que l’on avait, et savait-on ce

qu’on trouverait auprès des Russes, barbares à demi, et déterminés par

les caprices des souverains, de leur cour et de l’armée. Les secousses

perpétuelles de leur vie intérieure disposaient mal les politiques d’une

vieille monarchie comme la France à comprendre la puissance, les

ressources et la suite de leur politique extérieure. Nul doute, s’ils

les eussent devinées, qu’ils ne se fussent empressés de les employer

contre les Habsbourg. Mais, ne considérant les ambitions de la Russie

que comme un danger passager dont il fallait préserver leurs anciens

alliés d’Orient, ils les combattirent au lieu de s’y associer.

Ainsi, au moment où Munich leur proposait, en 1740, une entente

franco-russe, ils préparaient avec Élisabeth à Stockholm une révolution,

pour rendre à la Suède ses provinces baltiques. Sur ces bases, l’entente

était impossible. Puis, quand Élisabeth prit le pouvoir, elle se trouva

en présence d’une ligue que la France avait formée pour lui reprendre

les conquêtes de son père. Les Suédois, sur les conseils de notre

ministre Amelot, lui avaient déclaré la guerre sur les frontières de

Finlande (1741-1742); la diplomatie française procurait à la Suède

l’alliance du Danemark (1742).

C’était l’effet des illusions de nos hommes d’État: en guerre avec les

Habsbourg, la France armait contre la Russie tout l’Orient, persuadée

que la Pologne, la Turquie et la Suède, promptement débarrassées de

cette voisine gênante, lui donneraient bientôt la main contre

l’Autriche. «La dernière révolution marquait le terme de la grandeur

moscovite; la Russie, livrée à elle-même, ne pouvait manquer de retomber

dans le premier néant.» L’illusion était forte: elle dictait pourtant

les démarches de notre diplomatie. Ces phrases faisaient partie d’une

dépêche que le ministère de Louis XV envoyait à un de ses agents. La

dépêche tomba sous les yeux de la czarine Élisabeth et l’éclaira sur nos

intentions. L’opinion que la France avait d’elle-même et de son État

était injuste et injurieuse: l’Autriche avait besoin de la czarine et

lui parlait autrement. Elle parlait d’or surtout à ses conseillers. La

Russie se détourna de la France, sans se donner d’ailleurs à l’Autriche

qui la sollicitait.

Après tout, qu’avait-elle besoin de prendre parti? Le conflit des

Bourbons et des Habsbourg avait éclaté tout à fait en 1742: il lui

laissait les mains libres en Pologne, en Turquie. Elle se les garda

telles, le plus qu’elle put. La rivalité des deux principaux ministres,

Bestoujeff, tout autrichien, et Voronzof, tout français, formait un jeu

de bascule qui lui permettait la neutralité. Et il semblait qu’Élisabeth

en eût conscience: elle gardait Bestoujeff, qu’elle n’aimait pas. A la

fin de la guerre de Succession d’Autriche seulement, les armées russes

s’ébranlèrent. Elles traversèrent l’Allemagne, au service de

Marie-Thérèse, et l’on ne put savoir si, dans ce prétendu service, elles

n’avaient pas trouvé l’occasion d’occuper surtout la Pologne.

Le fait est que jamais la Pologne ne fut plus à leur discrétion.

Bestoujeff la gouverna comme un vice-roi, vendant les dignités, usant

des ministres saxons comme de véritables commis. Sa vénalité trouvait à

Varsovie des profits et des exemples. Elle gagnait à la Russie les

Polonais de toutes les manières. L’œuvre d’assimilation s’accomplissait

sans que l’Europe, occupée ailleurs, fût en état de la combattre.

La Turquie souffrait du même abandon. Elle s’abandonnait elle-même,

malgré la paix de Belgrade, les avertissements et le répit que cette

paix lui avait laissés. Elle accorda aux Russes un traité de neutralité

perpétuelle (1748), garantie illusoire d’une sécurité qu’elle aurait dû

chercher dans une attitude plus résolue. A la faveur de cette

concession, certains de l’impunité désormais, ses ennemis lui firent une

guerre sourde, et par des approches souterraines: un jour c’était la

nouvelle Serbie qu’ils organisaient à sa porte, auprès du Bug, poste

d’attaque contre sa frontière. Ou bien, c’étaient les Circassiens qu’ils

armaient contre les Tatars, son avant-garde. Tandis qu’ils

investissaient la place, ils s’y créaient des intelligences. Les Turcs

livraient les provinces moldaves à la cupidité des Fanariotes,

Mavrocordato, Ghika: la Russie trouvait dans les victimes de ces tyrans

des alliés précieux et se servait à la fois de ces tyrans eux-mêmes, en

les corrompant. Ainsi elle s’avançait, à l’aide des guerres qui

divisaient l’Europe, à l’ouest, et du repos morbide où s’endormait

l’Orient, à la conquête de la Vistule et du Danube. Au même moment, ses

troupes, revenues du Rhin, occupaient la Finlande.

Il n’y avait qu’une ombre à ce tableau séduisant pour l’ambition des

Russes. La guerre de Succession d’Autriche avait développé la monarchie

prussienne. Pour elle seulement, ce n’avait pas été une guerre inutile.

Il semblait même qu’on ne se fût battu que pour le roi de Prusse. Et ce

roi, qui avait le coup d’œil du génie, était capable d’embrasser les

événements qui s’accomplissaient en Allemagne pour en tirer parti, et

ceux qui se préparaient en Orient pour en limiter le dommage. Il

redoutait, sur sa frontière de l’est, l’invasion des Barbares et de

leurs «hordes indisciplinées». Et, pour en être maître, il avait marié

la fille du prince d’Anhalt, Sophie-Catherine, au prince héritier de

Russie, au petit-fils de Pierre le Grand, Pierre. Jamais les Russes

n’avaient eu un voisin, ni si fort, ni si clairvoyant, aussi gênant: «Il

est plus dangereux que la France, disait Bestoujeff, à cause du

voisinage et de l’accroissement de ses forces.»

La politique française était sans doute aussi un embarras pour les

projets de la Russie. Deux fois elle les avait traversés, et deux fois

elle avait refusé de sacrifier à l’alliance des czars ses amis de

Pologne ou de Constantinople. Mais trois fois aussi, en ce siècle, dans

les trois guerres de Succession, la rivalité des Bourbons et des

Habsbourg, détournant leurs regards de l’Orient, l’avait livré à Pierre

le Grand ou à ses successeurs. A la fin de la dernière guerre, il est

vrai, le roi de France, Louis XV, personnellement, avait jeté les yeux

sur la Pologne et la Turquie, tandis que ses armées bataillaient en

Flandre, comme pour suppléer, par le Secret du roi, à l’impuissance de

sa diplomatie. Il avait accueilli les projets et les rancunes du prince

de Conti, qui, par dépit de n’avoir pu s’asseoir sur le trône de Russie

auprès d’Élisabeth, recherchait le trône de Varsovie. Toute cette

diplomatie secrète à Constantinople, à Stockholm, à Varsovie, était

dirigée contre les Russes, de 1750 à 1754.

Heureusement pour eux, ces intrigues de cabinet n’avaient ni la

solidité, ni la fixité d’une véritable entreprise diplomatique.

L’hostilité de Louis XV n’avait pas le caractère sérieux des projets de

Frédéric II: pour le roi de Prusse c’était raison d’État, passe-temps de

désœuvré pour le roi de France. Enfin, à la cour de Versailles, à côté

du secret du cabinet, il y avait les intrigues de boudoir et d’alcôve,

et, près du _grand vizir de poche_, la favorite déclarée, Mme de

Pompadour. Le prince de Conti avait refusé de l’associer à son plan:

elle en forma un autre, où la Pologne prenait une grande place et la

France une tout autre attitude. Ce plan devait réaliser un rêve de

d’Argenson, sauver la Pologne en la donnant pour jamais aux Saxons qui

l’avaient perdue. Le mariage du Dauphin avec une princesse de Saxe

(1746), l’affection du roi pour sa belle-fille, préparaient la voie à

cette politique. L’agent du prince de Conti en Pologne, M. de Broglie,

passait brusquement du secret qu’il avait servi à l’intrigue de la

favorite, la scellait par un pacte d’alliance avec la maison de Saxe.

Les Polonais, qu’il avait excités contre Auguste III, étaient

déconcertés: les Français se chargeaient eux-mêmes de détruire l’œuvre

qu’ils avaient édifiée en Orient. De tels ennemis, pour les Russes,

n’étaient pas dangereux. Seul Frédéric II, dans une attitude douteuse,

avec une armée de 200 000 hommes pour appuyer le parti qu’il prendrait,

brusquement sans doute, comme en 1740, devait les faire réfléchir.

Le résultat de leurs réflexions fut qu’il fallait l’abattre à tout prix.

L’occasion, en 1756, se présenta à souhait. La grandeur de la Prusse

inquiétait aussi la Saxe cernée par les conquêtes de Frédéric II,

l’Autriche dépouillée par lui. La France seule s’en réjouissait, mais

elle ne disposait pas d’elle-même. Le secret de la Pompadour et de la

Dauphine l’entraînait à son insu à la suite de la Saxe: de cette

intrigue, les ministres de Dresde et de Vienne formèrent, en 1756, une

redoutable coalition contre Frédéric II. Les Russes y entrèrent et

souscrivirent avec joie aux deux traités de Versailles. Ils y avaient un

double avantage, l’espoir de mettre Frédéric II à la raison, le moyen de

s’attacher la France et d’occuper, presque avec son aveu, l’Orient.

Jamais ils n’avaient eu si belle partie: toute l’Europe était en feu;

l’Angleterre et la France se disputaient l’Inde et l’Amérique; les

princes d’Allemagne, les Habsbourg et les Bourbons, engageaient, pour la

domination de l’Europe et de l’Allemagne, une lutte sans merci. Toutes

les alliances étaient bouleversées, tous les appétits en branle. La

guerre de Sept ans commençait. Les Russes pouvaient se donner carrière.

De toutes les voies qui s’ouvraient à leur ambition, ils choisirent

d’abord celle qui devait les mener le plus vite à leur but. Ils

s’établirent en Pologne à leur aise, tandis que Frédéric II courait

au-devant de ses ennemis d’un tout autre côté. Ils y occupèrent d’abord

les districts limitrophes, puis livrèrent le pays aux Cosaques, et enfin

organisèrent la conquête méthodiquement avec garnisons et magasins. Car

ce fut, en 1757, une vraie conquête de la Pologne. Les Russes s’y

attardèrent et ne parurent sur les frontières de Prusse qu’au milieu de

l’année. Ils ne trouvèrent devant eux qu’un petit corps d’armée qu’ils

battirent à Grossjægerndorff. Le sort de la monarchie prussienne était

entre leurs mains. Pour l’étouffer, ils n’avaient qu’à fermer le cercle

de fer dont ils tenaient le morceau le plus solide. Ni avant ni après

leur victoire, ils ne se hâtèrent de le faire. Leur général, Apraxin,

les ramena dans ces provinces de Pologne qu’ils avaient quittées à

regret. Et Frédéric II eut le temps de vaincre à Rosbach et à Lissa.

Qui lui avait donné ce répit précieux? Était-ce Bestoujeff, gagné par

l’or de l’Angleterre, ou le czaréwitz Pierre, admirateur fanatique du

roi de Prusse, ou sa femme Catherine, qui lui devait son mariage? Tous

en rejetèrent la responsabilité sur Apraxin. La czarine Élisabeth le

disgracia au retour. En réalité, il avait été plus maladroit

qu’indocile. La campagne dont on l’avait chargé avait pour principal

objet la ruine de la Pologne: aux yeux des Russes, la ruine de Frédéric

II ne venait qu’au second plan, quoique nécessaire et utile à son heure.

Peut-être espéraient-ils d’abord qu’elle s’achèverait, presque sans eux,

par la double attaque de l’Autriche et de la France. Apraxin put croire,

après Jægerndorff, ses ordres accomplis, et le moment venu d’asseoir sa

conquête en Pologne.

Les victoires de Rosbach et de Lissa démentirent ces calculs. Elles

surprirent les Russes comme toute l’Europe. Seul, ou presque seul,

Frédéric II était donc capable, lui qu’on avait cru ruiné, de détruire à

la fois les armées de la France, de l’Autriche et de l’Empire. S’il

paraissait redoutable en 1748, combien ne l’était-il pas alors

davantage? Et quelle force il aurait, au lendemain d’une paix conquise

par de telles victoires, pour combattre, s’il le voulait, les ambitions

de la Russie! La cour de Saint-Pétersbourg vit aussitôt toutes ces

conséquences, et, cette fois, engagea une lutte sans merci contre la

Prusse: Bestoujeff fut disgracié, la politique de neutralité qu’il

représentait depuis dix ans, abandonnée. La conquête de la Prusse

commença sans trêve.

Les entreprises militaires de la Russie ressemblaient à sa diplomatie.

On eût dit que les hommes n’y avaient point part. Ni science ni calcul

chez les généraux de la czarine; des rivalités entre eux comme entre les

courtisans au palais, et pourtant une poussée lente, irrésistible des

masses moscovites qui se succédaient du fond de l’Orient indéfiniment.

Devant cette invasion mal dirigée, mais inépuisable, le génie de

Frédéric II et les ressources de l’État prussien se trouvèrent en

défaut.

En 1758, le général Fermor, appuyé par les Autrichiens, fut battu à

Zorndorff. En 1759, cependant, Soltikoff revint sur l’Oder avec des

forces supérieures, prit Francfort par la victoire de Zullichau et s’y

établit par celle de Kunnersdorff, qui fut pour Frédéric II un désastre.

En 1760, Berlin était aux mains des Russes, et, l’année suivante, ce qui

restait de la Prusse, la Poméranie, leur appartint. La czarine Élisabeth

était maîtresse, après trois ans de guerre, des grandes plaines de la

Pologne et de l’Allemagne du Nord, plus complètement que ne l’avait

jamais été son père. La porte de l’Europe centrale était toute grande

ouverte aux ambitions de son peuple: le génie de Frédéric II n’avait pu

conjurer cette fatalité. La complicité des Autrichiens et de la France,

animés à sa perte, l’avaient hâtée. Tout concourait à ce dénouement, les

fautes des Allemands, leur impuissance à maîtriser un incendie qu’ils

avaient allumé et qui consumait la Prusse, après les domaines polonais

des princes saxons, la puissance redoutable du foyer enfin où il

s’alimentait, comme un feu sacré, toujours ardent, malgré les

défaillances des souverains ou des courtisans qui s’en disputaient la

garde.

Ce fut pourtant au moment où il se propageait sans rencontrer

d’obstacles que son expansion se trouva tout à coup limitée par

l’insuffisance du prince appelé par la mort d’Élisabeth au trône de

Russie. Alors que la Prusse succombait sous les coups de la Russie, la

Russie tomba sous le joug de Pierre III (5 janvier 1762), «un enfant ou

un malade», ivrogne et brutal, qui l’asservit à Frédéric II, son idole.

Le nouveau czar rendit à la Prusse toutes ses provinces et continua la

guerre pour lui permettre de conserver la Silésie, que les Autrichiens

lui disputaient. Et la paix fut telle qu’en 1763, Frédéric II, un

instant désespéré, garda toutes ses conquêtes, et les Russes, absolument

vainqueurs, rendirent toutes les leurs. Jamais, depuis Pierre le Grand,

ils n’avaient reculé volontairement. Ils venaient certes de donner à

l’Europe la mesure de leur puissance, dans cette lutte où ils avaient

tenu son sort en suspens. Mais, pour la première fois aussi, le caprice

d’un de leurs despotes leur en fit perdre le fruit et interrompit le

cours de leurs progrès à l’heure où une victoire décisive allait les

consacrer.

Pour juger à quel point Pierre III manquait à la tradition de son grand

ancêtre, il suffit d’ailleurs de connaître les erreurs de sa politique

intérieure. Ce jeune maniaque se plut à détruire les fondements

principaux de l’œuvre de Pierre le Grand, à relâcher les liens qu’il

avait formés étroitement entre l’État, la noblesse et la religion

orthodoxe. En février 1762, il affranchit l’aristocratie russe de cette

obligation du service public qui de force l’avait associée à la grandeur

de la Russie moderne. Puis il ouvrit la porte aux raskolniks, à ces

sectes religieuses qui émancipaient par le mysticisme le peuple russe de

la tutelle de l’Église et du czar, et l’animaient aussi contre la

civilisation occidentale. Ces mesures, qui semblaient inspirées par un

esprit de tolérance, caprices pourtant plus qu’œuvres de réflexion,

ébranlaient l’édifice de la puissance russe avant qu’il ne fût assis. On

le vit bien plus tard, à la révolte de Pougatschef: elle se fit par les

raskolniks, au nom de Pierre III. Et, d’ailleurs, tandis qu’il tolérait

les idées et les coutumes proscrites au début du siècle, le czar

proscrivait avec une violence barbare la civilisation française,

largement introduite en Russie par la czarine Élisabeth et par ses

ministres.

Les historiens allemands ne sont pas encore aujourd’hui résignés au

mouvement qui entraîna, à partir de 1742, la cour de Russie vers les

idées et les mœurs de la France. Leur jugement sur le règne d’Élisabeth

s’en ressent: ils raillent la création de l’université de Moscou, qui

fut pourtant à la Russie naissante ce qu’ont été les universités à la

Prusse renaissante. Elle était l’œuvre d’un ami de la France,

Schouvaloff, qui, au même moment, fondait une académie des beaux-arts et

la peuplait d’artistes français. Le goût de la czarine pour le théâtre,

la littérature de la France, a paru à ces critiques partiaux délassement

de femme oisive, comme ses débauches et son luxe. A leurs yeux, la

Russie n’aurait pas eu de pire souverain.

Sans condamner à leur manière Pierre III, sur ce qu’il a cherché ses

modèles en Allemagne, il faut pourtant regretter, pour la Russie, qu’il

ait en tout pris le contre-pied du règne précédent. Au contact de la

littérature française, et par des imitations d’abord, la langue et la

pensée russe se formaient. Tatischef écrivait la première histoire de la

monarchie. Lomonossoff dégageait la langue russe du slavon d’Église.

Trediakovski traduisait des ouvrages français, Volkof et Soumarokof des

pièces de théâtre, cherchant en France des inspirations et des modèles

qu’ils n’eussent pas trouvés dans la littérature allemande, calquée,

comme leurs premiers essais, sur les œuvres françaises.

Interrompre ce courant, c’était retarder l’essor de la civilisation

russe, c’était lui retirer les titres et les droits qu’elle se créait à

l’estime et à l’attention de l’Europe. Tandis que Frédéric II attirait à

sa cour les écrivains français pour recevoir d’eux le brevet

d’intelligence et de culture qu’ils décernaient alors souverainement aux

princes et aux peuples, Pierre III, imitateur maladroit du roi de

Prusse, les chassait de la Russie dont ils commençaient à signaler, à

encourager les progrès. Et quels exemples lui proposait-il en échange?

Des habitudes d’ivrognerie, des tabagies et des mœurs de caserne, les

mauvais côtés de l’Allemagne et de la Prusse, un retour vers la

brutalité et la barbarie. Il abaissait un peuple qui s’élevait, comme au

dehors il le faisait reculer, quand il aurait pu s’étendre. De toutes

les manières, il le ramenait en arrière.

Si son entreprise eût réussi, les progrès que la monarchie de Pierre le

Grand avait faits depuis un siècle auraient subi non seulement un temps

d’arrêt, mais un échec définitif. L’heure était décisive: les voisines

de la Russie, ses victimes jusque-là, profitaient de ce répit pour

reprendre conscience de leurs destinées et de leurs devoirs.

Les Polonais avaient enfin senti la nécessité de réformer leur

gouvernement pour sauver leur pays. Les princes Czartoriski, dont la

sœur avait épousé Stanislas-Auguste Poniatowski, l’amant déclaré de

Catherine d’Anhalt, gouverneurs des provinces polonaises de l’Est,

cherchaient des remèdes au mal dont souffrait la Pologne dans l’excès

même de ce mal. Ce qui perdait la Pologne depuis un siècle, c’était

l’anarchie légale et l’intervention étrangère. Faire intervenir une

dernière fois l’étranger, les Russes, prendre avec eux le pouvoir, un

pouvoir assez fort pour donner à l’État de véritables lois, et, dès

qu’il les aurait reçus, le débarrasser pour jamais de la tutelle de ses

voisins, tel était le plan de ces patriotes, ambitieux, mais pratiques.

La clairvoyance de Pierre III était trop faible pour qu’il ne fût pas

leur dupe.

La Turquie s’éveillait aussi du long sommeil que lui avait procuré la

paix de Belgrade. Un souverain résolu et actif, Mustapha III, un grand

vizir, Rhagyb, aussi éclairé qu’habile, se préparaient, depuis 1757, à

réorganiser l’empire ottoman pour l’opposer victorieusement à la

puissance russe. Le sultan portait une main hardie sur toutes les

dépenses et les dilapidations de sa cour. Le vizir faisait de la Turquie

un État moderne, créait des bibliothèques et des lazarets, creusait un

canal au travers de l’Asie Mineure, et, d’un peuple éclairé et plus

riche, songeait à former une nation plus forte, organisée militairement

par le baron de Tott. C’était ce que la Turquie aurait dû essayer vingt

ans plus tôt: mais elle pouvait encore, si la Russie s’arrêtait tout à

coup en chemin, regagner le temps perdu.

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] · 第 62 / 116 题