C’est à l’époque de Richelieu qu’il faut se placer pour comprendre le
grand drame européen dont la France fut, au dix-septième siècle, le
principal acteur et dont les péripéties sont aussi classiques chez nous
que les scènes du théâtre Cornélien. Par sa politique extérieure,
Richelieu a mis fin à l’empire catholique de Charles-Quint et de
Philippe II: d’autre part, il a permis à son maître, le Roi Très
Chrétien, de devenir le premier roi de l’Europe. L’ambassadeur vénitien
de ce temps, Nani, indiquait en quelques mots la portée et les
principaux caractères de son œuvre, lorsqu’il disait à son gouvernement:
«On peut dire qu’ayant secouru l’Italie, bouleversé l’Empire, troublé
l’Angleterre et affaibli l’Espagne, Richelieu a été l’instrument choisi
par la Providence pour diriger les grands événements de l’Europe.»
L’Espagne n’avait pas renoncé, après la mort et les échecs de Philippe
II, au rêve de domination universelle et catholique qu’il avait essayé
de réaliser. Roi depuis le 13 septembre 1598, Philippe III avait,
jusqu’à sa mort (1621), abdiqué de fait entre les mains de Sandoval,
marquis de Denia, duc de Lerme; ce favori n’avait guère été occupé que
de faire sa fortune et celle de sa famille; l’Espagne était épuisée
d’hommes et d’argent. Mais la tradition avait été plus forte que la
négligence de Philippe III, les intérêts de la famille de Sandoval ou de
l’Espagne.
Le _Roi Catholique_ prétendait encore, comme Philippe II, à tous les
royaumes, à la prééminence sur tous les rois de la chrétienté: il
écrivait au roi d’Écosse comme à un inférieur; il briguait la succession
d’Élisabeth en Angleterre (1602), la succession de l’empereur Mathias en
Allemagne pour lui ou pour son fils don Carlos. Il resta en Europe le
chef d’un grand parti catholique, dont il payait les agents, qu’il
poussait, de l’Escurial, à la ruine du protestantisme: on le vit fonder
à Dôle, en Franche-Comté, et dans les Pays-Bas des séminaires de
prédicateurs anglais et écossais, qui se préparèrent à faire la conquête
religieuse de la Grande-Bretagne. Des pensions, habilement distribuées
aux nobles catholiques d’Écosse, ménageaient pour l’avenir des
protecteurs à ces apôtres. A Vienne, ses ambassadeurs, Zuniga et Ognate,
les mains pleines de lettres de change, étaient comme les ministres
occultes des empereurs. A Paris, don Inigo Cardenas et Monteleone
animaient la régente, Marie de Médicis, contre Sully et les calvinistes.
Il n’y avait pas enfin une ville en Italie où Philippe III n’eût des
agents soldés. Pour coordonner et couronner toutes ses entreprises, il
ne manqua à Philippe III que l’Empire. Rodolphe II (1576-1619) n’était
pas marié: le Roi Catholique posa plusieurs fois sa candidature
éventuelle ou celle de son fils, à l’Empire, en 1600, en 1609, en 1613.
Si elle eût été accueillie par les électeurs, il eût reconstitué la
monarchie de Charles-Quint. Pendant les vingt premières années du
dix-septième siècle, la France fut menacée de ce danger constamment,
jusqu’au jour où Ferdinand II, d’Autriche-Styrie, fut élu Empereur par
les électeurs allemands. Mais l’avènement de ce prince, qui déjouait un
instant les projets de l’Espagne, pouvait mieux servir encore ses
tentatives de domination universelle.
Ce qui avait manqué à Philippe II, dans sa lutte contre le
protestantisme européen, ç’avait été l’appui de l’Allemagne. Les
Empereurs, successeurs de Charles-Quint, Ferdinand Ier et Maximilien II,
n’avaient pas secondé les desseins du roi d’Espagne, dont l’ambition les
inquiétait. Cet état de choses s’était peu à peu modifié depuis la mort
de Maximilien II; ses fils avaient subi l’influence de Philippe II:
Rodolphe, qui lui succéda, avait été élevé en Espagne; Albert le Cadet,
archevêque de Tolède, puis gendre de Philippe II, gouverna les Pays-Bas
où il rétablit le catholicisme; son neveu, Ferdinand de Styrie, élève
des jésuites, puis leur patron, rétablit le catholicisme en Autriche et
poussa Rodolphe II à le restaurer en Allemagne. Mathias, qui succéda en
1613 à son frère Rodolphe, avait été longtemps soupçonné de favoriser
les protestants: mais son lieutenant, et son successeur désigné,
Ferdinand de Styrie, l’espoir des catholiques allemands et le protégé de
l’Espagne, était dans de tout autres sentiments. Il poussa Mathias à
relever le catholicisme dans tous ses États héréditaires, en commençant
par la Bohême (1616): la défenestration de Prague (1618), la révolte de
la Bohême effrayèrent Mathias, qui voulait céder: Ferdinand l’en
empêcha, fit arrêter le ministre Khlésel, qui conseillait une politique
de tolérance, et la guerre de Trente ans commença. L’année suivante
(1619), Mathias mourait, Ferdinand était élu Empereur: le gouvernement
de l’Allemagne était désormais acquis au parti de la contre-réformation.
La tradition de Philippe II était enfin reprise au delà du Rhin par
Ferdinand II, tandis que, de l’Escurial, Philippe III, Philippe IV et
Olivarès s’acharnaient à la poursuivre.
Il est vrai que Ferdinand II ne disposait pas de l’Allemagne comme
Philippe IV de l’Espagne. Son autorité était diminuée, dans l’Empire,
par l’opposition des princes électeurs, dans les États héréditaires, par
les tendances séparatistes des différentes nationalités. La Réforme
avait développé chez les princes cet esprit d’opposition, chez les
peuples cet esprit d’indépendance. La diète d’Augsbourg n’avait pas
réglé la question religieuse: les calvinistes avaient été exclus de la
pacification générale, et toutes les sectes protestantes qui n’étaient
pas luthériennes. La liberté de conscience n’appartenait en réalité
qu’aux princes et États souverains: c’était pour eux un accroissement
d’autorité, pour leurs sujets un surcroît de charges. L’Empereur ne fit
que deux réserves, la _réserve ecclésiastique_, et la restriction des
droits souverains des princes catholiques: il stipula, d’une part, que
les princes ecclésiastiques qui passeraient au protestantisme perdraient
leurs États et leurs droits, d’autre part, que les princes, demeurés
fidèles au catholicisme, ne pourraient imposer à leurs sujets nobles
l’alternative, ou de demeurer aussi catholiques, ou d’émigrer. Ni les
princes catholiques, ni les protestants n’avaient accepté cette double
réserve: les protestants calvinistes et luthériens formèrent contre
l’Empereur une ligue des princes souverains à Ahausen (1608), puis à
Halle; les catholiques constituèrent à Munich (1609) une ligue analogue,
la Sainte Ligue allemande. L’électeur palatin dirigea l’une, le duc de
Bavière, l’autre. La révolte de Bohême (1618), l’élection de Ferdinand
II, la guerre de Trente ans enfin, offrirent aux deux ligues et aux
souverains des deux confessions le moyen de limiter l’autorité de
l’Empereur, soit en le combattant, soit en le secourant.--Le réveil des
nationalités n’était pas moins dangereux pour l’Empereur dans ses États
héréditaires que l’opposition et les ligues des princes dans l’Empire:
la Réforme avait fourni aux Magyars, à partir de 1548, un terrain de
résistance à la dynastie allemande et catholique: _Calvinista hit,
magyar hit_, la foi calviniste, c’est la foi magyare. Rodolphe II dut
renoncer à paraître en Hongrie et, de 1613 à 1629, Bethlen Gabor, prince
protestant de Transylvanie, réussit à se rendre presque complètement
indépendant dans le bassin de la Theiss (Tisza). La Réforme eut les
mêmes effets en Bohême: les frères bohêmes, les protestants et les
utraquistes imposèrent en 1547 à Ferdinand Ier les décrets de la diète
de Prague, puis à Rodolphe II, la _lettre de Majesté_ (1609), qui
reconnaissait à la fois les droits de toutes les confessions et
l’indépendance de la Bohême. Lorsque Mathias, consulté par Ferdinand de
Styrie, qu’il avait fait proclamer roi à Prague, voulut, en 1617,
restaurer le catholicisme et restreindre les franchises des villes en
Bohême, les Tchèques se soulevèrent, se débarrassèrent des lieutenants
de Mathias (défenestration de Prague), puis de leur roi autrichien,
appelèrent au trône le palatin Frédéric V et toute l’Europe protestante
à leur secours (1620). La guerre de Trente ans naquit de ce conflit
religieux, qui fournissait aux princes et aux Bohémiens l’occasion de
secouer le joug de l’Empereur et de l’Autriche. Les successeurs de
Charles-Quint trouvaient en Allemagne, comme lui, leurs plus rudes
ennemis.
Mais ils avaient, dans leurs cousins d’Espagne, de solides alliés,
franchement déterminés à défendre les droits du roi et du catholicisme.
Pour peu que les empereurs d’Allemagne pussent assurer leurs
communications au nord avec les Pays-Bas, au sud avec le Milanais,
toutes les forces de l’antique monarchie des Habsbourg seraient réunies,
comme au début du seizième siècle, pour cet objet. Les Espagnols, depuis
le début du dix-septième siècle, n’avaient pas négligé une occasion.
Maîtres de l’Italie, du Milanais et du royaume de Naples, ils s’étaient,
en 1614, adjugé la Savoie, sous prétexte d’empêcher, puis de punir
l’agression de Charles-Emmanuel contre le Montferrat. En 1617-1618, leur
ambassadeur à Venise, Bedmar; le vice-roi de Naples, Ossuna, et le
gouverneur du Milanais, Villafranca, avaient formé un complot pour
s’emparer de Venise. Forcés d’évacuer la Savoie presque aussitôt et de
renoncer à la possession de Venise, les Espagnols virent dans l’affaire
de la Valteline un autre moyen de s’assurer, au travers des Alpes, une
route vers l’Allemagne. La vallée de l’Adda (Valteline), qui s’ouvre, au
sud sur le Milanais, au nord sur le Tyrol autrichien, était habitée par
une population catholique, soumise depuis 1513 aux Grisons, protestants
et alliés de la France. En 1620, les Valtelins se révoltèrent contre
leurs maîtres et, pour se défendre, se livrèrent au gouverneur espagnol
du Milanais, tandis que l’archiduc autrichien Léopold occupait Coire.
Les Autrichiens et les Espagnols se donnaient la main par le col de
Maloia: le traité de Madrid (1622) livra les Grisons à Ferdinand II, la
Valteline à Philippe IV. Les Habsbourg étaient maîtres d’un des
principaux passages des Alpes. En vain, pour faire taire les inquiétudes
de la France et de la Savoie, l’Espagne consentit à remettre entre les
mains des papes Grégoire XV et Urbain VIII la Valteline: le pape lui
laissa la route des Alpes par le compromis du 1er mars 1624.
Sur le Rhin, l’affaire de Clèves et de Juliers avait paru offrir aux
Habsbourg le même moyen de se rapprocher au nord. L’Empereur Rodolphe II
mit sous séquestre l’héritage de ce duché réclamé par le comte de
Neubourg et l’électeur de Brandebourg, pour constituer une province
autrichienne, en relation avec les Pays-Bas espagnols; Henri IV
n’hésitait pas à engager une guerre générale pour cette affaire, si
mesquine en apparence, lorsque la mort vint le frapper.
Dix ans après, les entreprises aventureuses de l’électeur palatin sur la
Bohême, sa défaite à la Montagne-Blanche (8 novembre 1620), sa mise au
ban de l’Empire (23 janvier 1621), permirent une seconde fois aux
Espagnols et aux Autrichiens de se rencontrer sur le Rhin, dans le
Palatinat; Spinola, le meilleur général de l’Espagne, à la tête de sa
meilleure armée, occupa le bas Palatinat, sauf Heidelberg et Mannheim;
puis, lorsque la guerre reprit entre l’Espagne et les Provinces-Unies,
et qu’il fut rappelé au nord, ses successeurs, Cordova et Tilly,
achevèrent son œuvre; en 1623, les États du Palatin et la dignité
électorale furent transférés à la Bavière, Frankenthal sur le Rhin remis
aux Espagnols. Ferdinand II établissait ses alliés aux portes mêmes de
la France.
Tel était l’état de l’Europe lorsque Richelieu entra au Conseil d’en
haut (29 avril 1624): il vit la monarchie de Charles-Quint prête à se
reconstituer par l’union intime de Philippe IV et de Ferdinand II, la
Savoie et les Pays-Bas enfermés dans leurs conquêtes, le cours du Rhin
et l’Italie tout entière occupés par eux, la France enfin étouffée dans
ce cercle formidable et le Roi Très Chrétien aux pieds du Roi
Catholique.
Quoique évêque et protégé d’abord de Marie de Médicis, Richelieu ne se
méprit jamais sur les véritables intérêts de la France, exposée aux
entreprises du catholicisme espagnol et des Habsbourg. Le 29 décembre
1616, appelé par la confiance de la régente au secrétariat de la guerre
et des affaires étrangères, il avait déjà manifesté, aux côtés de
Concini, l’intention de ramener la politique française à ses véritables
traditions, fondées sur ses intérêts essentiels: «C’est une pure
calomnie, écrivait-il alors à Schomberg, notre ambassadeur en Allemagne,
de dire que nous soyons tellement Romains et Espagnols que nous
veuillons embrasser les intérêts soit de Rome, soit d’Espagne, au
préjudice de nos anciennes alliances et de nous-mêmes, c’est-à-dire ou
de ceux qui font profession de la religion prétendue réformée (les
princes allemands), ou de tous autres qui, haïssant l’Espagne, font
particulièrement état d’être bons Français.» Pour être bon Français, il
faut haïr les Espagnols. L’Espagne, «voilà l’ennemi dont il faut
repousser les entreprises», et que Richelieu, pendant son premier et
trop court ministère, s’était préparé à combattre.
Dès les premiers mois de son entrée définitive au conseil, Richelieu
prouva qu’il n’avait pas, en 1624, d’autre pensée. En Italie, il envoya
le marquis de Cœuvres pour chasser les troupes impériales, espagnoles,
pontificales, de la Valteline et des Grisons (novembre 1624-février
1625). Il s’entendit avec le duc de Savoie pour enlever Gênes aux
Espagnols et leur couper toute communication avec l’Italie du Nord. En
Allemagne il exploita habilement la mésintelligence de l’électeur de
Trèves et des Espagnols qui cherchaient à s’agrandir dans le Palatinat;
au mois de décembre 1624, il conclut un traité avec la Hollande contre
l’Espagne et l’Autriche; il fit rompre les négociations que Jacques Ier
d’Angleterre poursuivait avec Philippe IV en vue d’une alliance, et, le
20 novembre 1624, il mariait la fille de Henri IV, Henriette de France,
à l’héritier présomptif d’Angleterre, Charles. Il appelait Mansfeld,
enfin, dans le Brabant, au secours des Hollandais, contre Spinola. Les
Alpes et l’Italie du Nord devaient ainsi se fermer promptement à
l’Espagne; le cours du Rhin à l’Autriche, à Spinola et au duc de
Bavière. Toute l’Europe, Venise, les Turcs, Betlen Gabor, les
protestants d’Allemagne ou de Danemark s’alliaient directement ou
indirectement, pour opposer à la coalition formée par les Habsbourg une
coalition dont la France était l’âme. En quelques mois, Richelieu avait
ramené la politique française au point où Henri IV l’avait laissée.
Comme la Régence, en 1610, il fut alors obligé de reculer subitement, et
pour les mêmes raisons d’ordre intérieur. Les révoltes des protestants,
puis des intrigues de cour, ne lui permirent pas de poursuivre contre
l’Espagne et l’Autriche à la fois les grands desseins qu’il avait
formés.
Des huit premières années de son ministère, il n’y en eut pas une seule
où Richelieu ne fut forcé de défendre son autorité sur le roi,
l’autorité du roi sur les grands, et sur ses sujets protestants. En
1625, Soubise et Rohan soulevèrent le Poitou et le Languedoc; en 1626,
le frère du roi, Gaston d’Orléans, se fit l’instrument d’une intrigue de
cour; sur les conseils de son gouverneur, d’Ornano, et de Mme de
Chevreuse, il refusa d’épouser Mlle de Montpensier, se croyant destiné à
succéder à son frère, qui n’avait point d’enfants, et peut-être, s’il
mourait, à épouser Anne d’Autriche. D’Ornano fut emprisonné, mais «une
épouvantable faction» se forma pour le pousser à la révolte contre le
cardinal et Louis XIII; Mme de Chevreuse en était l’âme, le duc de
Vendôme le chef, Chalais en fut l’instrument et la victime. En 1627, les
protestants du Midi se soulevèrent à la voix de Rohan et appelèrent les
Anglais à La Rochelle, les Espagnols dans le Languedoc; il fallut deux
ans à Richelieu pour les soumettre (paix d’Alais, 1629). En 1629, la
reine mère, Marie de Médicis, jalouse de l’influence que le cardinal
avait prise sur son fils, excitée d’ailleurs par les courtisans
mécontents, forma contre la personne de Richelieu une nouvelle intrigue;
le duc de Guise, la princesse de Conti, les maréchaux de Créqui, de
Bassompierre y entrèrent. Les différentes coteries de la cour
s’agitèrent; celle d’Anne d’Autriche et celle de Gaston d’Orléans avec
les Lorrains. Le garde des sceaux, Michel de Marillac, les réunit,
tandis que la cour était à Lyon, Louis XIII malade, et Richelieu devant
Pignerol; le cardinal se crut un moment perdu. Puis ce fut la _journée
des Dupes_. Le complot fit des victimes, mais parmi ses auteurs: Michel
de Marillac fut condamné à mort, la reine mère exilée à Bruxelles,
Gaston à Nancy, puis aux Pays-Bas. En 1632, enfin, Gaston d’Orléans,
Marie de Médicis, le duc de Montmorency s’allièrent aux Lorrains et aux
Espagnols pour combattre et renverser Richelieu; le châtiment exemplaire
du duc de Montmorency, décapité à Toulouse (1632), dut faire réfléchir
les intrigants et les coupables. C’est alors seulement que le cardinal
put engager activement la politique française dans les affaires
générales de l’Europe, sans que les affaires du roi et les siennes
eussent à en souffrir.
Pendant cette période de huit années, toutes pleines d’intrigues, de
complots, de guerres civiles, Richelieu ne pouvait songer à entreprendre
une guerre générale sur tous les points menacés par la coalition de
l’Autriche et de l’Espagne. Il limita lui-même ses efforts, et alla au
plus pressé, au devant de l’Espagne «qui voulait avancer le dessein
qu’elle a de la monarchie universelle.» Laissant au roi de Danemark le
soin de défendre les intérêts du protestantisme en Allemagne, sûr
d’ailleurs que l’Autriche et la Bavière auraient encore assez d’embarras
pour n’être pas dangereuses, il se préoccupa de régler avantageusement
l’affaire de la Valteline: il se fit autoriser par les notables (17
septembre 1625) à pousser la guerre en Italie. Tout à coup il apprit
que, sans l’avoir consulté, à l’instigation des catholiques de France et
du père de Bérulle, notre ambassadeur à Madrid, Le Fargis, avait négocié
et allait signer, le 1er janvier 1626, un projet d’accommodement avec
l’Espagne. Cette négociation pouvait, à la rigueur, être utile, pourvu
qu’on ne cédât pas sur le point essentiel, et que les passages de la
Valteline demeurassent fermés aux Espagnols. Richelieu prit en mains
l’affaire et, par la menace d’une nouvelle guerre, il obtint de
l’Espagne un nouveau traité de paix qui nous donnait satisfaction. Ce
fut la paix de Monçon (mars 1626): la Valteline resta indépendante, à la
réserve d’un tribut payé aux Grisons, mais fermée aux Espagnols.
Le secours que les Anglais fournirent en 1627 aux protestants de la
Rochelle, et qui brouilla Charles Ier et Louis XIII, força pour quelque
temps Richelieu non seulement à ménager les Espagnols, mais même à
accepter leur alliance. Il ratifia le traité que l’ambassadeur Le Fargis
conclut, le 20 avril 1627, avec eux contre les Anglais et les
Rochellois, en attendant qu’il eût éloigné les uns et réduit les autres.
Les Espagnols, de leur côté, avaient accepté cette alliance,
provisoirement, sans bonne foi, pour avoir les mains libres en Italie;
leurs vaisseaux ne parurent devant La Rochelle que pour se retirer
aussitôt. Ils accueillirent bientôt les ouvertures du chef du parti
protestant, le duc de Rohan, qui leur demandait leur concours, et,
tandis que le cardinal était occupé en France, ils reprirent en Italie
leurs intrigues et leurs projets d’agrandissement.
L’affaire de la succession de Mantoue leur fournit une occasion: les
ducs Ferdinand et Vincent de Mantoue qui, en 1613, avaient à grand’peine
disputé l’héritage de leur frère au duc de Savoie, moururent à leur tour
(le dernier, le 26 décembre 1627), et, comme leur frère, sans laisser
d’enfants mâles. Le plus proche héritier mâle était un prince français,
le duc Charles de Nevers: pour fortifier ses droits, il s’était fait
donner par le duc mourant la main de sa nièce, l’unique héritière de
toute la famille, et un testament en bonne forme. Il avait aussitôt pris
possession du duché, Mantouan et Montferrat (17 janvier 1628);
l’Empereur, animé par les Espagnols, déclara que le Mantouan était un
fief espagnol dont il pouvait seul disposer, et les Espagnols
s’apprêtèrent à occuper le Montferrat en promettant au duc de Savoie de
le partager avec lui. Tous ces événements se succédèrent coup sur coup,
au moment où le roi de France et le cardinal pressaient le siège de La
Rochelle; les Impériaux purent tout à l’aise mettre le Mantouan sous
séquestre. Le duc de Mantoue n’avait pas d’armée; les troupes de
l’Espagne et celles du duc de Savoie occupèrent sans résistance le
Montferrat. Casal seule leur échappa, comme par miracle, défendue par
une victime du cardinal, le baron de Beuvron, et l’un de ses agents, le
sieur de Guron. Elle tint bon toute une année (1628), sans quoi, par
Mantoue et par Casal, les Espagnols eussent été maîtres de toute la
vallée du Pô, depuis la Sésia jusqu’au Mincio.
La prise de La Rochelle (28 octobre 1628) permit à Richelieu de rétablir
cette situation gravement compromise et d’arrêter à temps les
entreprises des Espagnols: le 28 décembre 1628, Louis XIII donnait sa
parole aux défenseurs de Casal qu’ils allaient être secourus; le 15
janvier 1629, il prenait le commandement d’une armée que Richelieu avait
formée en Dauphiné, sous prétexte de poursuivre le duc de Rohan, avec
les troupes victorieuses de La Rochelle; il força le pas de Suse et prit
Suse. Le duc de Savoie traita et promit de ravitailler Casal: il
renonçait, pour 15 000 écus d’or, à ses prétentions sur le Montferrat.
Le 18 mars, Casal était délivrée et, quelques jours après, le roi de
France formait contre les Habsbourg une grande ligue italienne où
entraient Gênes et Venise, les ducs de Savoie et de Mantoue. Les
Espagnols n’avaient plus d’alliés en Italie (avril 1629).
Ils en avaient encore en France, les protestants massés autour du duc de
Rohan dans les Cévennes. La prise de La Rochelle avait sauvé Casal; le
succès d’une lutte contre les armées réunies des Espagnols et des
Autrichiens dépendait de la défaite des derniers rebelles protestants.
Laissant des garnisons à Casal et à Suse, Louis XIII et son ministre
repassèrent les Alpes et prirent la route du Languedoc (mai 1629). Un
mois après, la paix d’Alais était signée (20 juin 1629), et Rohan
portait son épée aux Vénitiens, qui le proclamèrent généralissime de
leur république. Il était l’allié des Espagnols; il devenait, grâce à
l’énergie du cardinal, l’un de leurs plus redoutables adversaires.
Il était temps, pour les desseins de Richelieu et la sûreté de la
France, que la question protestante fût ainsi complètement résolue.
L’affaire de la succession de Mantoue se compliquait; encore une fois,
les Habsbourg d’Autriche donnaient la main à leurs cousins d’Espagne en
Italie, en occupant les passages des Alpes. Le général autrichien
Collalte se dirigeait à marches forcées par la Valteline sur Mantoue;
les Impériaux pénétraient de nouveau dans les Grisons et menaçaient
Urseren et Bellinzona, les clefs de la route du Gothard, tandis que le
meilleur général espagnol, Spinola, était mis à la tête de l’armée qui
menaçait Casal. Toutes ces mesures indiquaient une volonté arrêtée de
donner les passages des Alpes à la maison d’Autriche; les Suisses
seraient réduits à sa discrétion; le duc de Savoie se sentait trop
menacé pour ne pas nous abandonner encore (mai-octobre 1629).
Le 29 décembre 1629, Richelieu, nommé généralissime, se mettait à la
tête d’une armée de 40 000 hommes, entouré de généraux, comme Schomberg,
Créquy et La Force; le maréchal de Bassompierre était envoyé auprès des
Suisses, le maréchal d’Estrées auprès du duc de Mantoue. Il semblait que
le moment fût venu où la France allait se mesurer contre toutes les
armées de l’Autriche et de l’Espagne. Partout, en Europe, Richelieu
suscitait des ennemis à l’Empereur, des alliés à la France. La défaite
du roi de Danemark (12 mai 1629) et l’édit de restitution, qui fut la
conséquence de cette défaite, avaient ruiné le parti protestant; la
toute-puissance de Wallenstein inquiétait les princes catholiques. Il
fallait relever les espérances des uns, exploiter les craintes des
autres. Richelieu mit des agents en campagne. L’un d’eux, Charnacé,
gentilhomme français qui avait voyagé dans les cours du Nord, parcourut
l’Allemagne, la Pologne, la Suède. En Bavière, il décida l’électeur à
rechercher pour son fils la couronne impériale; en Pologne, il amena le
roi Jean Sigismond à conclure avec Gustave-Adolphe la trêve d’Altmark
(26 septembre 1629) qui devait laisser à ce dernier les mains libres
pour intervenir en Allemagne; en Suède enfin, il offrit au roi des
subsides, la promesse d’une coopération armée, s’il attaquait
l’Empereur: le traité fut signé en janvier 1630. En même temps, en
Allemagne, un autre diplomate, Marcheville, travailla les électeurs,
ceux de Cologne, de Trèves et de Mayence; il obtint à Munich la
neutralité de la ligue catholique, pour le cas où une rupture se
produirait entre Ferdinand II et Louis XIII. Enfin, aux Pays-Bas,
Richelieu préparait le renouvellement de son alliance avec les États
généraux. L’Empereur se trouverait pris ainsi entre une double attaque
au nord et au midi, trahi par des électeurs qui lui étaient hostiles; le
roi d’Espagne serait occupé à la fois aux embouchures du Pô, à sa source
et sur les bords du Rhin. Ce pouvait être de nouveau une grande guerre
européenne, comme au temps de François Ier et de Charles-Quint.
Mais Richelieu n’était pas disposé à l’entreprendre encore; déjà, en
1625, il l’avait évitée. «On sait bien, disait-il alors, quand et
comment de pareilles guerres commencent, mais nul ne peut prévoir le
temps et la qualité de leur fin.» Il n’est pas bon d’avoir tant
d’affaires à la fois; il faut se donner la paix à soi-même, se l’assurer
au dedans, ou la donner alors à ses ennemis au dehors. Exposé à des
intrigues de cour, fort inquiet des menées et des revendications du
parti protestant, il avait limité l’affaire de Valteline et l’avait
réglée avantageusement, sans se laisser entraîner dans les guerres
d’Allemagne. En 1630, les protestants étaient soumis; mais, en quittant
la cour, Richelieu savait qu’il l’avait tout entière, et la famille
royale contre lui. Il était décidé, comme en 1625, à borner l’affaire de
Mantoue à l’Italie, à la régler sur place avant qu’elle ne se
transformât en une guerre européenne. «Car, disait-il, entreprendre deux
grandes guerres à la fois, c’est se confier à sa fortune et à son
bonheur plus qu’à sa conduite et sa prudence.» Il lui suffisait alors de
repousser les entreprises de l’Espagne sur l’Italie; c’était le plus
pressé. La guerre contre l’Autriche, au delà du Rhin, viendrait plus
tard.
Cette affaire d’Italie fut menée par Richelieu avec une grande prudence.
Les dispositions du duc de Savoie à notre égard étaient douteuses. Nous
voyant engagés dans le Mantouan et le Montferrat, si la fortune eût été
contraire à Louis XIII, il n’eût pas hésité à lui fermer, par son duché,
les passages des Alpes. Richelieu se saisit de Pignerol, le 30 mars
1630, pour s’assurer la route qui mène de France en Italie par le col de
Sestrières et le mont Genèvre; puis, Louis XIII, venu à son secours par
Chambéry, s’empara des principales vallées de la Savoie, la Tarentaise
et la Maurienne, et le 20 juillet, cette armée, dont le roi avait laissé
le commandement à d’Effiat pour revenir à Lyon, passa le Mont-Cenis,
vainquit les Piémontais à Chiavenna et occupa Saluces, qui est à la fois
la clef du col de Tende et du Mont-Cenis. Par Suse, Pignerol et Saluces,
les vallées, les passages des Alpes étaient entre nos mains et bien
gardés; les troupes françaises pouvaient s’avancer dans la vallée du Pô;
le 27 août, Schomberg prenait Veillane et menaçait Turin. Mais Mantoue
avait été prise et pillée par les troupes de Collalte le 10 juillet, et
Casal, pressée par Spinola, était menacée du même sort.
Le cardinal ne pouvait songer à soumettre toute l’Italie du nord; la
conquête de la Savoie prouvait du moins aux ennemis qu’il était décidé à
obtenir satisfaction. Il négociait depuis le mois d’août, toujours prêt
à appuyer ses négociations par des armées qu’il reformait successivement
en Maurienne. Il accepta le concours de Mazarin, que le pape avait
dépêché à Spinola, au duc de Nevers, à Louis XIII, pour écarter les
Allemands d’Italie: il consentit, le 4 septembre 1630, à un armistice de
trois semaines, pendant lequel Mazarin se chargeait de négocier un
arrangement définitif.
En même temps, au mois de juillet, l’ambassadeur de France en Suisse,
Brûlart, prieur de Léon, accompagné du confident du cardinal, le père
Joseph, partait pour Ratisbonne: ils avaient pour mission, à la diète
qui venait de s’ouvrir pour l’élection d’un roi des Romains, d’exciter
les électeurs, celui de Bavière surtout, contre l’Empereur, et de
détourner en même temps les armées impériales de l’Italie. L’Empereur
était disposé à nous accorder la paix en Italie, pourvu que nous nous
engagions à ne pas troubler l’Empire et à abandonner la Suède: Richelieu
et son confident étaient trop prudents pour compromettre ainsi l’avenir,
pour sacrifier des alliances essentielles à une cause qui, en Italie,
n’était nullement désespérée. Ils voulaient délivrer le Mantouan et la
Valteline des Impériaux, mais non pas leur livrer les électeurs et la
Suède. Les deux points de vue étaient trop différents pour que les
plénipotentiaires de l’Empereur et de la France pussent s’accorder
immédiatement. Les pourparlers durèrent trois mois, jusqu’au 13 octobre
1630, où le traité de Ratisbonne fut enfin signé. Croyant Casal perdue,
redoutant que l’Empereur ne fît sa paix avec le roi de Suède pour
secourir les Espagnols en Italie, les agents de la France se crurent
obligés de faire certaines concessions pour régler au plus vite la
question italienne: pour obtenir la réintégration du duc de Mantoue dans
ses États, après un délai de six semaines, il est vrai, et quelques
indemnités payées par lui à ses compétiteurs, le duc de Savoie et le duc
de Guastalla, le père Joseph avait promis au nom du roi que la France
renoncerait directement ou indirectement à tout projet d’agression
contre l’Empire.
Richelieu désavoua ses plénipotentiaires: il ne l’eût pas fait si, dans
l’intervalle nécessaire à la ratification, le maréchal de Schomberg
n’eût vivement, dès le 17 octobre, marché au secours de Casal, débloqué
la ville le 24, et obtenu des Espagnols la signature de préliminaires
qui rétablissaient immédiatement, et sans réserves, Charles de Nevers
dans son duché. Pour n’avoir pas deux guerres à la fois, le cardinal
avait entamé des négociations avec l’Empereur. Du moment que la guerre
en Italie se terminait ainsi, à son gré, Richelieu rejetait des
concessions qui pouvaient compromettre les succès des princes
protestants et fortifier l’Empereur en Allemagne. L’affaire d’Italie
était réglée définitivement, sans guerre générale, au traité de Cherasco
(6 avril et 19 juin 1631): la défaite de l’Espagne était complète, notre
victoire consacrée par l’occupation de Casal que le duc Victor-Amédée
Ier de Savoie nous cédait. L’Italie avait été secourue: elle était
gardée désormais.
Ce que Richelieu d’ailleurs ne désavoua pas, ce furent les succès
diplomatiques que le père Joseph avait remportés sur l’Espagne, à la
même époque, dans les affaires d’Allemagne. Le rôle que joua ce
diplomate à Ratisbonne, pendant les quatre mois (juillet-novembre 1630),
qu’il y passa, a été l’objet de nombreuses controverses et erreurs
historiques: on lui attribue le mérite exclusif de la défaite que
Ferdinand II essuya à la diète de Ratisbonne. L’Empereur avait réuni les
électeurs pour leur faire désigner son fils comme roi des Romains: les
électeurs, catholiques et protestants, exigèrent d’abord le renvoi de
Wallenstein, le licenciement de son armée, puis ils refusèrent leurs
voix au fils de Ferdinand II. L’Empereur était désarmé et joué: le père
Joseph contribua pour une part moins grande qu’on ne l’a dit à ce
résultat: la haine des électeurs contre Wallenstein et l’absolutisme de
Ferdinand II l’avaient déjà préparé. Il y contribua cependant.
Il remporta surtout, non plus sur l’Empereur, mais sur l’Espagne,
d’autres succès diplomatiques considérables, dont on parle trop peu, et
dont il eut le seul mérite. On oublie généralement que le principal
ennemi de la France, même en Allemagne, c’était le roi d’Espagne plus
encore que l’Empereur. Les Espagnols étaient partout au delà du Rhin,
dans les armées qui combattaient Gustave-Adolphe, dans les forteresses
de l’Empire, à Mayence, Oppenheim, Frankenthal, à la cour des électeurs
catholiques. Ils avançaient de l’argent à Ferdinand II: ils en donnaient
aux ministres des princes catholiques, pour les déterminer à combattre
les Hollandais, les Suédois, les protestants, au besoin la France.
Philippe IV demeurait, comme son père et son aïeul, le chef d’une grande
ligue catholique à laquelle il s’efforçait de rattacher l’Allemagne, et
dont l’Empereur n’était en somme que l’auxiliaire. Le père Joseph, à
Ratisbonne, eut l’occasion et le bonheur de ruiner l’influence de
l’Espagne sur les électeurs allemands.
Au mois de novembre, il rapporta de Ratisbonne un projet de traité par
lequel Maximilien de Bavière, chef de la ligue catholique, s’engageait à
défendre le roi de France contre tous ses ennemis, l’Espagne même, à la
réserve de l’Empereur, et à ne pas secourir l’Espagne contre les
Hollandais. Ce projet devint le traité de Fontainebleau (30 mai 1631).
«Il rendit la ligue catholique, suivant les expressions mêmes de
Richelieu, indépendante non de l’Empire, mais de l’Espagne, qui en
usurpait la direction.» Le père Joseph s’efforça en outre, comme le
comte de Béthune y avait réussi en 1620, de mettre la paix entre les
protestants et les catholiques de l’Empire, pour délivrer les uns du
joug, les autres de la crainte des Espagnols; il ne désespérait même pas
de détacher l’Empereur de l’Espagne: le jour où la guerre éclaterait
définitivement entre Louis XIII et Philippe IV, l’Espagne ne trouverait
plus d’alliés au delà des Alpes, ou elle ne trouverait plus comme allié
que Ferdinand impuissant et isolé.
Ainsi, au début de 1631, malgré les intrigues de la cour, la résistance
et la complicité des grands seigneurs et des protestants, Richelieu
avait combattu victorieusement les projets de l’Espagne. «Mettant la
main à la bourse, et non aux armes», il avait fait reculer les Espagnols
en Italie, en Allemagne, dans les Flandres. Deux fois le cercle des
possessions de la maison d’Autriche avait paru se fermer autour de la
France; deux fois, le cardinal avait rouvert les passages des Alpes et
du Rhin.
Les entreprises de Gustave-Adolphe compromirent les résultats de cette
politique sage et ferme. Appelé par Richelieu et par Venise en
Allemagne, pour occuper l’Empereur (traité de Saint-Jean de Maurienne,
11 juillet 1630), Gustave-Adolphe ne se contenta pas de servir les
intérêts des nations menacées par les entreprises des Habsbourg. Il
prétendit servir d’abord les intérêts du protestantisme et de la Suède:
il avait des desseins particuliers. La Suède, pour faire de la Baltique
un lac suédois, avait besoin de la Poméranie et du Mecklembourg:
Gustave-Adolphe avait résolu de les lui donner, en dédommageant les
électeurs de Brandebourg, les princes de Mecklembourg et de
Brunswick-Lunebourg, ailleurs, en Allemagne, au moyen des biens
ecclésiastiques qu’il séculariserait. Car il prétendait séculariser sans
trêve, ruiner les principautés catholiques, et sur leurs ruines édifier
un empire protestant allemand dont il eût été le chef. C’était la
seconde partie de son plan, la plus considérable, la plus contraire aux
intérêts de la France qui l’avait appelé, aux desseins de Richelieu qui
s’efforça de l’arrêter.
La ruine des catholiques allemands, en effet, ne pouvait pas s’accomplir
sans qu’ils songeassent à faire appel à l’Espagne; l’Empereur ne se
laisserait pas ainsi dépouiller sans résister avec l’aide de Philippe
IV, et, quelle que fût l’issue de cette guerre décisive qui aurait
Allemagne entière pour théâtre, elle contribuerait à rallumer, au profit
de l’Espagne, les querelles des protestants et des catholiques à travers
toute l’Europe. Les efforts que la diplomatie de Richelieu avait faits
récemment à Ratisbonne pour séparer les catholiques allemands des
Espagnols, pour isoler l’ennemi héréditaire et pour circonscrire le
terrain de la lutte, étaient perdus, si les projets de Gustave-Adolphe
se réalisaient.
Au début de ses conquêtes, Richelieu avait réussi à lui imposer le
traité de Berwald (23 janvier 1631): le roi de Suède s’était engagé à
reconnaître la neutralité de la Bavière et de la ligue catholique, à
rétablir toutes choses en Allemagne dans l’état où elles se trouvaient
en 1618, c’est-à-dire à donner satisfaction aux protestants, sans faire
tort aux catholiques. Il avait besoin des subsides de la France: il
s’était résigné.
A la fin de l’année, au contraire, il était le maître de l’Allemagne;
les riches domaines ecclésiastiques de la Franconie et du Rhin étaient
entre ses mains; la ligue catholique s’était déclarée contre lui. En
vain le roi de France se transporta à Metz (11 décembre 1631) pour
traiter avec Gustave-Adolphe établi à Francfort (27 novembre 1631-23
mars 1632); ses ambassadeurs, de l’Isle, le marquis de Brézé, Charnacé,
ne purent obtenir ni du grand chef protestant qu’il restituât ou
épargnât les territoires catholiques, ni des catholiques qu’ils fissent
des concessions à leur ennemi.
Gustave-Adolphe, au commencement de l’année 1632, prit la route de la
Bavière, encouragé et soutenu par les protestants dans cette sorte de
croisade: en vain, après la défaite de Tilly sur le Lech (30 avril
1632), Richelieu envoya encore Saint-Étienne auprès du vainqueur pour le
prier de respecter la neutralité de la Bavière; en vain l’ambassadeur
passa des prières aux menaces. On lui répondit: «Que Sa Majesté le roi
de France ne s’inquiète pas, j’irai le trouver à Paris à la tête de
100 000 hommes.» La France n’était plus maîtresse de l’auxiliaire
qu’elle s’était donné. Les plans de Richelieu étaient bouleversés.
La mort de Gustave-Adolphe à Lutzen (16 novembre 1632) ne répara pas le
mal que ses victoires avaient fait à notre diplomatie. Elle fut le
signal d’une violente réaction catholique, déconcerta les protestants et
les laissa exposés aux vengeances des catholiques, de l’Empereur et de
l’Espagne, que la crainte du conquérant avait de nouveau unis. Le
chancelier de Suède, Oxenstiern, s’efforçait de maintenir à Heilbronn
l’alliance des princes protestants que Gustave-Adolphe avait formée
(1633), sans y réussir; il était trop heureux, dans sa détresse,
d’accepter, avec le concours de la France, les conditions du traité de
Berwald (19 avril 1633). Cependant, la puissance de l’Autriche et de
Wallenstein était de nouveau menaçante; Philippe IV avait donné l’ordre
au duc de Feria de passer du Milanais en Alsace avec 24 000 hommes pour
prendre à revers les Suédois et se réunir aux Espagnols des Pays-Bas,
aux Impériaux d’Allemagne. Le ministre espagnol à Vienne, Ognate,
intriguait auprès de l’héritier présomptif, semait l’or parmi les
électeurs pour le faire nommer roi des Romains. L’union politique des
deux branches de la maison de Habsbourg préparait de nouveau leur union
géographique, qui se ferait cette fois au moyen de l’Alsace, et toujours
contre la France. Telles avaient été les conséquences des projets
avortés de Gustave-Adolphe, qu’un an après sa mort l’Espagne disposait
de nouveau de l’Allemagne malgré la France et les Suédois.
Richelieu, en présence de ce danger, négocia au début de l’année 1634
avec Wallenstein, qui cherchait à se constituer en Bohême un royaume
indépendant. L’ambassadeur espagnol, Ognate, veillait: il obtint de
Ferdinand II la nomination d’une commission qui jugea et destitua, le 24
janvier 1634, le duc de Friedland. Wallenstein ayant résisté, Ognate
prit sur lui d’envoyer à un de ses lieutenants, Piccolomini, l’ordre de
l’amener à Vienne mort ou vif. Le 25 février 1634, Wallenstein était
assassiné par un de ses officiers, l’Irlandais Butler, «_une grande
grâce_, s’écria Ognate, _que Dieu faisait à la maison d’Autriche_».
Cette mort livrait la cour de Vienne et les ressources de l’Allemagne à
Philippe IV. Le roi de Hongrie, le futur Ferdinand III, ami des
Espagnols et protecteur d’Ognate, prit le commandement des Impériaux.
En une année, le cours du Danube fut dégagé; les Suédois battus à
Nordlingen (6 septembre 1634), le Wurtemberg et la Franconie reconquis:
les Impériaux allaient donner la main aux Espagnols sur le Rhin; la
ligue protestante se désagrégeait: la France était menacée sur ses
frontières. Le duc Charles IV de Lorraine, depuis l’année 1633, levait
dans son duché des troupes pour l’Empereur, appelait les Espagnols,
s’assurait des défilés des Vosges et des passages du Rhin, Saverne et
Haguenau. Il voulait fermer à la France la route de l’Allemagne, ouvrir
aux Espagnols la route de la Franche-Comté aux Pays-Bas. Richelieu se
hâta de faire occuper le duché par le maréchal de la Force. Il fit
mettre des garnisons françaises dans Saverne et Haguenau. En octobre
1634, les Suédois nous ouvrirent les portes de Philippsbourg, de Colmar,
de Schlestadt. L’évêque de Bâle se mit sous le protectorat français.
Le moment était venu enfin où la lutte de la France contre les deux
branches de la maison d’Autriche à la fois ne pouvait plus être
retardée. Richelieu était forcé par les événements de reprendre
directement et par les armes «les desseins qu’avait Henri le Grand quand
il mourut.» (Fontenay-Mareuil.) «Il entra en guerre ouverte, disait-il
plus tard, quand les alliés ne pouvaient plus subsister seuls: il avait
fait comme ces grands économes qui, soigneux d’amasser de l’argent,
savent le dépenser à propos pour se garantir d’une plus grande perte. La
guerre d’Allemagne était forcée... il était impossible de ne pas
considérer la guerre de Flandre comme avantageuse. Celle des Grisons
était nécessaire pour embarquer les princes d’Italie à prendre les
armes, en leur ôtant l’appréhension des Allemands, et pour donner cœur à
ceux qui les avaient en Allemagne, en faisant voir que l’Italie ne
pouvait secourir les ennemis (Espagnols) qu’ils avaient en Italie. Celle
d’Italie n’était pas moins importante.» Richelieu engagea la guerre aux
Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse, en Italie.
Par une série de traités, il s’assura partout des alliés contre la
puissance redoutable des Habsbourg. En novembre 1634 et avril 1635, il
négocia avec le chancelier et le général suédois Oxenstiern et Bernard
de Saxe-Weimar (traités de Paris, de Compiègne et de Worms), avec la
ligue protestante. Le 8 février 1635, il signa un traité (traité de
Paris) avec la Hollande, en vue de la conquête commune des Pays-Bas
catholiques; le 11 juillet, il promit aux ducs de Savoie, de Parme, de
Mantoue, le partage du Milanais (traité de Rivoli). Un de ses agents,
d’Avaux, était envoyé dans les États scandinaves pour y affermir
l’influence française. Il fallait espérer qu’«avec une telle union, les
Espagnols, attaqués en divers lieux, succomberaient sous l’effort de la
puissance française.» Fortifiée par ces alliances, régénérée à
l’intérieur, la France allait poursuivre désormais sans merci
l’abaissement de la maison d’Autriche, de l’Espagne surtout, qui tant de
fois, depuis Charles-Quint et Philippe II, avait essayé d’absorber la
France, les nations européennes, ou de les ruiner, si elles résistaient.
En Allemagne, grâce aux talents militaires de Bernard de Saxe-Weimar, de
Guébriant et des Suédois Banner et Torstenson, la France acquit pendant
la guerre, de 1635 à 1642, l’Alsace, Brisach et les places forestières.
Dans le Nord, avec l’aide des Hollandais, elle recouvra l’Artois, qui
mettait Paris à l’abri des entreprises des Espagnols. En Italie, elle
occupa Casal; elle avait éteint les différends que l’ambition du pape
Urbain VIII et de ses neveux avaient soulevés parmi les princes
italiens. La frontière d’Espagne fut même entamée: le 16 décembre 1640,
le Roussillon et bientôt la Catalogne, sauf Roses, Tarragone et Tortose,
étaient conquis; le Portugal enfin se sépara en 1640 de l’Espagne, pour
s’allier à Louis XIII, par les soins d’une nouvelle dynastie, la maison
de Bragance. Ainsi, à la mort de Richelieu (4 décembre 1642), la France
avait pu repousser victorieusement les prétentions séculaires des
Espagnols: l’Espagne, attaquée à son tour et déjà démembrée, était
réduite à se défendre. La guerre, entreprise à temps et menée avec
vigueur, avait achevé ce que la diplomatie de Richelieu au dehors, sa
politique habile et vigoureuse au dedans, avaient mûrement préparé.
Dans les dernières années de sa vie, Richelieu eut enfin l’espoir de
pouvoir ramener en Allemagne les choses au point où elles en étaient en
1631: il pensait réconcilier les électeurs, isoler l’Empereur et
soustraire l’Empire à l’influence et aux intrigues de l’Espagne. Par la
paix de Prague (1635), les princes de Saxe et de Brandebourg conclurent
avec Ferdinand II un arrangement qui était un acheminement vers la paix
religieuse et politique de l’Empire. Protestants, ils acceptèrent le
transfert de la dignité électorale à la Bavière catholique, et obtinrent
en retour, pour leurs coreligionnaires luthériens et calvinistes, une
amnistie générale et la suspension, pendant quarante années, de l’édit
de restitution.
De son côté, Maximilien de Bavière songea à se séparer de l’Espagne et
de l’Empereur, à combattre l’influence espagnole en Allemagne, à
reprendre les projets de neutralité que le père Joseph, en 1630, lui
avait fait accepter, et que l’agression de Gustave-Adolphe l’avait forcé
d’abandonner: «De jour en jour, disait-il, en 1638, le mal de l’Empire
s’accroît. Je suis persuadé que l’autorité trop grande du parti espagnol
dans les affaires de l’Empire est la seule raison qui fasse poursuivre
encore la guerre contre la France.» Maximilien prit l’initiative d’une
réunion des électeurs, qui se tint à Nuremberg, dans les premiers mois
de 1640, et qui eut pour effet d’apaiser les haines religieuses en
Allemagne et de pousser l’Empereur à la paix. La diète de Ratisbonne (12
septembre 1640) conclut, grâce aux conseils de la Bavière qui
prévalurent, à la nécessité de l’amnistie dans l’Empire, de la paix avec
la France. Le 25 décembre 1641, les préliminaires de la paix étaient
signés, les lieux des conférences désignés, Munster et Osnabrück, la
date des négociations fixée au 25 mars 1642.
A la fin de cette année, Richelieu mourait; mais le moment approchait où
l’Espagne, déjà diminuée, privée du concours qu’elle avait trouvé en
Allemagne auprès des électeurs catholiques et de l’Empereur, resterait
seule exposée aux attaques victorieuses de la France. Elle ne pouvait
plus songer à reconstituer la monarchie de Charles-Quint. La monarchie
de Philippe II même était plus humiliée encore qu’au temps de Henri IV;
l’Espagne, épuisée, en pleine décadence, tandis que la France,
fortifiée, prenait en Europe le rang que le premier des Bourbons avait
rêvé pour elle.
Tels étaient, en 1642, les résultats de la politique extérieure du
cardinal; à son avènement au ministère, il avait trouvé la France
déchirée par les factions, incapable de rompre le cercle de fer et
d’intrigues que les Espagnols formaient autour d’elle, dans la vallée du
Pô, dans celles du Rhône et du Rhin, aux Pays-Bas. Il avait restauré
l’autorité et le gouvernement du roi dans le royaume. L’Espagne était à
proportion affaiblie. La France, enfin, avait pris pied au delà des
Alpes, sur le Rhin, dans les Flandres, assurée désormais que les dangers
dont l’avait préservée Richelieu ne se présenteraient plus, persuadée
que son avenir et sa sécurité étaient liés au maintien, à l’extension
des territoires acquis par lui sur la maison d’Autriche.
Richelieu laissait en effet à ses successeurs et à la France mieux
qu’une œuvre à peu près achevée, une tradition et une politique
nationales. Ce n’était pas seulement cette tradition un peu vague, qui
depuis a entraîné les Français à la recherche de leurs frontières
naturelles, ni cette leçon d’alliance avec l’Europe, à outrance, contre
la maison d’Autriche, qui nous a depuis plus égarés que servis. L’une et
l’autre étaient des idées antérieures à Richelieu, venues aux Français
de leur éducation classique, ou à leurs rois de leurs luttes pour
l’Empire contre Charles-Quint au seizième siècle. Le cardinal s’en
servit, comme de l’opinion publique de son temps: ce qu’il apprit en
revanche de plus précis, et de plus utile aussi à ses contemporains,
c’est que la France, au milieu des luttes de religion qui divisaient
l’Europe depuis un siècle, devait régler sa politique sur son intérêt
seulement, que cet intérêt supérieur était d’avoir des frontières,
naturelles ou non, suffisantes à protéger sa capitale ou son unité
séculaire, et de ne pas laisser au delà, et trop près, se constituer des
puissances assez compactes pour menacer l’une et l’autre.
L’intérêt essentiel de la nation, plus que ses appétits ou ses passions;
sa sécurité plus que sa grandeur, voilà les principes de la politique de
Richelieu, qui restent encore, pour la France, ceux de toute vraie
politique étrangère.