L’EUROPE MODERNE

Ce n’est pas précisément l’entrée des Turcs à Constantinople (1453) qui

a décidé les destinées de l’Europe moderne. Dans les siècles précédents,

au moyen âge, l’Europe avait subi déjà bien d’autres invasions

analogues, et n’en avait pas été modifiée: chaque fois au contraire,

dans sa résistance aux infidèles, elle avait retrouvé les mêmes

ressources, morales, matérielles et religieuses. Elle se concentrait

alors pour faire face au danger: elle s’absorbait dans la défense de ses

frontières. Lorsqu’elle chercha à les étendre, ce fut toujours aux

dépens des envahisseurs païens: elle les associa lentement à la grande

communauté chrétienne formée par l’Église sur les ruines de l’empire

romain; elle les repoussa sans merci quand ils refusèrent d’y entrer. On

ne s’explique pas pourquoi l’invasion turque aurait détruit ces

habitudes, qu’elle devait plutôt entretenir.

En réalité, l’Europe se modifiait d’elle-même, quand les Turcs

s’établirent sur les rivages du Bosphore. En vain, pour les repousser,

les papes du quinzième siècle firent-ils appel, comme autrefois, aux

nations et aux rois de la chrétienté: leur voix n’était plus entendue.

Souverains et peuples n’écoutaient plus que les suggestions de leur

ambition et de leur intérêt. Ils discutaient l’autorité des papes, au

lieu d’accepter leurs conseils. Ils se divisaient et voulaient diviser

l’Église en églises nationales. Ils se consolèrent enfin aisément de la

perte de quelques provinces en Orient par la découverte et la conquête

de tout un monde en Occident. Les origines de l’Europe moderne se

confondent avec celles de la Réforme et de la colonisation européenne.

Il y eut, à la fin du moyen âge, dans le domaine des consciences, des

esprits, des intérêts et de la politique, une suite d’actions et de

réactions obscures qui transformèrent les nations et les individus. Les

nations, conscientes d’elles-mêmes, les individus, émancipés par le

mysticisme et l’esprit d’examen, appelèrent et soutinrent la Réforme, et

trouvèrent en elle de nouvelles ressources.

La Réforme rompit alors par un schisme radical l’unité morale et

religieuse des peuples européens. La chrétienté se partagea entre les

protestants et les catholiques. Puis les protestants eux-mêmes se

divisèrent. Le protestantisme ne fut pas le même en Angleterre, où il se

confondait avec l’État, et dans les Provinces-Unies. Aux traités de

Westphalie, l’Europe centrale se morcela définitivement entre les

catholiques et les adeptes des deux grandes confessions protestantes,

calvinistes et luthériens. Puis, quelque temps après, la religion

grecque vint prendre sa place en Occident, par l’effet du mouvement qui

rapprochait les Russes de la civilisation moderne. Enfin, dès le

seizième siècle, les Turcs, musulmans, païens que les chrétiens du moyen

âge eussent poursuivis impitoyablement, étaient appelés par François Ier

dans le concert européen, et participèrent désormais aux relations

commerciales et politiques des puissances occidentales.

L’unité politique de l’Europe du même coup disparut, celle qu’avaient

ébauchée, avec l’aide de l’Église, à l’image de l’empire romain,

Charlemagne et ses successeurs, les grands empereurs allemands du moyen

âge. Ce fut au cœur même de cet Empire germanique, qui avait paru si

près de réaliser la conception d’une grande communauté européenne, que

la Réforme éclata. Charles-Quint usa ses forces, sa puissance, sa

volonté même, à défendre les institutions du passé contre Luther et ses

partisans: il y a dans les sociétés humaines des courants que nulle

puissance au monde ne saurait refouler. C’était un courant de ce genre

qui entraînait alors les nations européennes à se constituer isolément,

à vivre désormais pour elles seules: la Réforme accéléra sa vitesse. Sa

force n’est point encore épuisée.

Luther, à la diète de Worms, en face du pape et de l’Empereur, se fit

l’avocat non seulement de la liberté des nations, mais surtout des

droits imprescriptibles de la conscience individuelle. Alors que pendant

le moyen âge, suivant la belle expression d’Edgar Quinet, «chaque âme

était accablée de l’autorité de toutes les autres», la valeur, la

dignité de l’individu furent affirmées d’une manière absolue par la

Réforme. Chacun reprit la responsabilité de ses actes et la liberté de

ses jugements: le servage même ne fut plus compatible avec

l’indépendance de la raison et de la foi; il parut que les dernières

traces du régime féodal devaient s’effacer et laisser le champ libre

partout à l’activité de l’homme.

Par un merveilleux concours de circonstances, qui n’était pas

entièrement fortuit, de nouveaux domaines s’ouvraient à cette activité,

sur tous les points du globe. Il semblait d’abord que l’Europe, en se

divisant, dût perdre sa force d’expansion. Le temps des croisades

n’était-il point passé? Les peuples occidentaux, ramassés sur eux-mêmes,

divisés par des querelles de frontières ou de dogmes, ne sentaient plus

la nécessité de l’action commune, en Orient où ils l’avaient jusque-là

pratiquée. Et voilà qu’au même moment commencèrent les grandes

expéditions des Génois, des Espagnols, des Portugais, à travers

l’Atlantique, autrement favorables que les croisades méditerranéennes à

l’extension de la vieille Europe. S’agrandir et se morceler à la fois,

est-ce possible en bonne logique? Et ne dit-on pas que l’union fait la

force? A la vérité, le monde social comme le cœur humain est parfois

d’une complexité telle que les contraires s’y concilient de la manière

la plus étrange. La Réforme, par exemple, est venue d’un double courant

de critique et de foi. Les nations européennes ne se séparèrent point

comme les membres inertes d’un corps usé qui se désagrège, mais comme

les enfants robustes d’une famille nombreuse qui, trouvant l’héritage

paternel trop étroit pour les ambitions et les besoins de leur âge mûr,

se le disputent ou vont chercher fortune ailleurs.

La fin du quinzième siècle fut pour l’Europe une époque de maturité. La

famille du moyen âge se dissocia; les peuples n’entendirent plus avoir

de tuteur, pape ou empereur, se disputèrent les parts du vieux monde

féodal, sans accepter d’arbitre. Comme le partage, ainsi, était long,

difficile, tous eurent de bonne heure l’idée de ne pas attendre la

liquidation définitive, et se poussèrent avec ardeur vers des mondes

nouveaux où tout était à prendre, tout à faire. Et beaucoup se rendirent

compte que la chrétienté en somme n’y perdrait rien.

Toutefois, dans le cours de l’histoire moderne, il s’est toujours

rencontré, depuis, des États et des souverains qui ont essayé encore de

refaire l’unité politique et religieuse de l’Europe, condamnée par la

Réforme et le développement particulier des nations. Depuis l’époque de

Charles-Quint jusqu’à notre temps, où trois souverains ont voulu

pacifier l’Europe «au nom de la Trinité et par la Sainte-Alliance», les

politiques ont été attirés souvent par ce qu’il y avait de grand, de

séduisant dans ce projet. Philippe II a épuisé l’Espagne et provoqué

toutes les nations pour reconstituer l’unité européenne. Victorieuse de

l’Espagne, la France y a peut-être songé à son tour: les étrangers

reprochaient à Louis XIV de penser à la monarchie universelle. Au

dix-huitième siècle, l’Autriche et la France se disputaient encore

Naples et le Milanais, l’Italie, cette terre classique des traditions et

des revendications impériales. Louis XV sacrifia les colonies françaises

pour faire des rois en Orient et en Allemagne, comme faisaient les

empereurs. Il était réservé à Napoléon de réaliser ce rêve d’unité et

d’empire européen dans une œuvre éphémère qui prolongea le moyen âge au

delà même de la Révolution française.

Ces tentatives de retour au passé avaient pourtant leur raison d’être

dans un monde politique où le passé n’était pas encore complètement

effacé. La Réforme, en effet, n’avait pas réussi à constituer

définitivement les nations dont elle avait encouragé les revendications.

Elle ne put ni leur apprendre la liberté, ni fixer les rapports de leurs

droits et de leurs devoirs mutuels.

Jamais le pouvoir de l’État sur l’individu ne fut plus absolu que dans

les premiers temps de l’histoire moderne: ce fut l’effet de la

Renaissance. Les souvenirs de l’antiquité classique, réveillés par les

humanistes, fournirent aux princes, comme les théories des légistes au

moyen âge, l’exemple de l’État souverain, maître absolu des sujets.

Malgré la Réforme, qui ébranlait la doctrine théocratique de l’Église,

les États modernes demeurèrent aussi bien armés à l’intérieur contre les

peuples que les États du moyen âge, représentants de Dieu sur la terre.

Entre des nations semblables de mœurs, ayant des coutumes communes et

des droits égaux, la Réforme aurait pu aussi créer des devoirs, établir,

à la place de la communauté qu’elle ruinait, un équilibre nouveau fondé

sur les droits réciproques des peuples: le rêve d’une république

européenne, attribué par Sully à Henri IV, le projet d’une fédération de

nations protestantes, imaginé par Cromwell, étaient conformes à ce

besoin; mais ils restèrent des rêves, ou des projets. Tel qu’il se

constitua à la fin du quinzième siècle, en Italie surtout, l’État

n’avait d’autre limite que sa puissance, d’autre fin que lui-même. Il

devait s’accroître sans cesse, poursuivre à outrance la satisfaction de

ses intérêts contre les nations voisines, au mépris de leurs droits, au

risque de décroître. Il n’admettait pas d’autorité supérieure à la

sienne. Il n’était soumis qu’à ses propres besoins. Le premier principe

du droit des gens, formulé par Grotius, c’était cette notion brutale et

égoïste de l’État.

Au dix-septième siècle, les grandes nations protestantes, la Hollande,

l’Angleterre, la Suède, n’en connurent point d’autres. Elles

proclamèrent et soutinrent avec une rare énergie et un grand bonheur,

contre l’Autriche ou contre la France, le droit des nations à se

gouverner elles-mêmes. Mais elles ne le pratiquèrent pas avec leurs

voisines. Gustave-Adolphe, vainqueur, malmena les puissances catholiques

et voulut un moment substituer un empire suédois à l’empire des

Habsbourg qu’il détruisait. Les Hollandais condamnèrent les Belges à

l’inaction et à une sorte d’esclavage déguisé. Enfin, l’Angleterre, qui

triompha du droit divin, fit de son triomphe à Utrecht un prétexte à

détruire la marine, le commerce et les colonies de tous les autres

peuples, à s’emparer de la mer et de l’empire colonial. Quand elle les

eut pris, elle ferma tous ses ports à ses voisins et soumit ses sujets

d’outre-mer à un régime odieux d’exploitation. L’esclavage de nation à

nation succéda, entre le nouveau monde et l’Europe, à l’antique

servitude de la glèbe. La féodalité des compagnies commerciales remplaça

la féodalité des seigneurs. Il n’y eut de différence que dans l’étendue

de leurs domaines.

Et d’ailleurs, quoique ébranlé par la Réforme, l’ancien régime

subsistait encore à la fin du dix-huitième siècle; la liberté de

conscience était inconnue, à l’Allemagne même qui avait combattu trente

ans pour elle. Les traités de Westphalie ne contribuèrent qu’à

constituer des États souverains où les sujets étaient absolument soumis

au pouvoir du prince, dans l’ordre religieux et social. Le régime féodal

résista aux revendications sociales des serfs et des paysans, des

lollards en Angleterre, des anabaptistes en Allemagne. S’il succomba,

dans certains pays, aux attaques du pouvoir royal, comme en France, les

libertés individuelles des sujets n’en furent pas accrues. Allié des

princes, Luther avait dû condamner les excès des paysans, mais en

disant: «Ce qu’ils n’ont pas réussi à faire, d’autres le feront.» Il

indiquait ce qui manquait à son œuvre, œuvre incomplète, inachevée, qui

fortifia ce qu’elle aurait dû remplacer.

Les appétits des États modernes, leur droit brutal, accepté par les

nations, subi par les individus, ramenaient ainsi l’Europe à l’unité

politique et même religieuse qu’on avait cru briser à la fin du seizième

siècle. Ils l’y ramenaient par la conquête et par la force. Les

prétentions de l’État anglais à la domination de toutes les mers et de

tous les mondes nouveaux étaient plus considérables encore que celles du

saint-empire romain germanique, autrement dangereuses pour les intérêts

des nations européennes, leur développement et l’avenir des individus

dans le monde. L’Europe tourna pendant trois siècles comme dans un

cercle vicieux.

La faute en fut aux réformateurs qui, pour sauver le principe même de la

Réforme, crurent devoir sacrifier ses conséquences salutaires dans

l’ordre social, économique et politique. Ils cherchèrent des alliés, et

n’en pouvaient trouver qu’à la condition de ne pas bouleverser le régime

ancien, de ménager les intérêts de ces alliés garantis par ce régime. En

Allemagne, ils appelèrent à leur secours les souverains qui convoitaient

les propriétés du clergé; en Angleterre, en Suède, les rois qui

redoutaient l’aristocratie ecclésiastique; en France, les seigneurs qui

résistaient aux entreprises de la royauté. Ils fournirent des armes aux

États qui se disputaient l’Europe. Par les guerres religieuses, les

Français intervinrent en Allemagne, les Espagnols en France, les

Allemands se délivrèrent de la maison d’Autriche. En sorte que la crise

religieuse et morale du seizième siècle se transforma partout en une

crise politique, et que ce grand mouvement de ferveur et de science

désintéressée aboutit à des conquêtes et à des satisfactions d’ambition.

En faisant appel au concours des politiques, à la force, la Réforme

avait abandonné ce qui était proprement sa règle, ce qui aurait dû être

sa ressource, l’éducation des nations et des individus par la parole et

par le livre, la grande découverte des temps modernes, l’âme de la

propagande, l’arme de la pensée et du droit contre la force brutale.

C’est en parlant au peuple sa langue maternelle que Luther, retiré à la

Wartburg, avait soulevé l’Allemagne. Marot, qui savait mal le latin et

se vantait d’ignorer le grec, avait pris soin de traduire pour les

protestants les psaumes en langue française; bien avant eux, Wiclef,

pour préparer la Réforme, leur avait donné l’exemple de traduire la

Bible en anglais. Les langues nationales se formaient alors en même

temps que les nations: au seizième siècle, les Anglais avaient

Shakespeare; les Français, Rabelais; les Espagnols, Cervantès. Avec le

secours des langues nationales, assez vastes, assez souples pour se

plier à toutes les idées nouvelles, la Réforme aurait pu conquérir les

individus et les nations plus sûrement qu’avec l’aide des politiques.

Mais elle accepta cette alliance et préféra en même temps celle des

humanistes: elle leur prit leur langage latin et grec, comme leur type

de l’État, subissant l’influence de la Renaissance qui l’avait précédée.

Calvin lui-même, le maître de la prose française, écrivit d’abord en

latin son _Institution divine_. Hutten publiait ses pamphlets dans la

langue de l’Église qu’il raillait. Les penseurs les plus audacieux,

Hotman en France, Bacon en Angleterre, prenaient le langage latin de la

scolastique du moyen âge pour établir les droits des nations et de la

science modernes. Tous, les pamphlétaires, les philosophes, comme les

poètes, se firent les complices de cette trahison envers les langues et

les littératures nationales. Par une singulière contradiction, en

émancipant les peuples et les individus, ils prenaient une langue

universelle qui n’était plus comprise et parlée que par un public

restreint, les gens d’Église et les politiques, les pires ennemis de

leur œuvre. L’éducation intellectuelle et morale des peuples ne s’acheva

point. Pour constituer tout à fait les nations et émanciper les

individus, il eût fallu leur apprendre leurs droits et renoncer, pour

les instruire, à une langue qui était celle de la politique et du moyen

âge.

En définitive, l’Europe moderne restait une forme tourmentée et

indécise, une reproduction partielle du passé, l’ébauche incomplète d’un

monde nouveau. On n’y trouvait pas les grandes lignes d’un plan

harmonieux, ordonné pour l’avenir, mais une juxtaposition de

constructions particulières, élevées presque au hasard, une à une,

crénelées pour l’attaque et la défense dans l’enceinte de l’ancien

édifice impérial. On voyait cet édifice subsister encore, lézardé sans

doute, mais gardant encore, malgré les pans de mur qui s’abattaient, sa

magistrale ordonnance et les souvenirs de sa splendeur d’autrefois. Et,

par la grandeur et l’unité de ses lignes, il sollicite encore les

restaurations, qui troublent tout à coup la sécurité des nations

établies à ses côtés.

Si l’on considère jusqu’à ses limites le domaine européen qui entoure ce

vieil édifice, on se trouve arrêté à des hésitations, des contradictions

du même genre. Au loin, cette terre, patiemment constituée, et morceau

par morceau sur les infidèles, est entamée par les hordes musulmanes

qui, sur les portes de l’Est, ont renversé la croix et planté le

croissant. Les serviteurs qui autrefois, au premier signal du maître,

prenaient la route de l’Orient, pour y défendre la croix, s’en sont

allés en sens inverse par petits groupes vers l’Occident, où l’amour de

la gloire, des entreprises difficiles ou du gain les entraîne. Le

domaine de l’Europe dans le vieux continent est réduit par les Turcs,

tandis qu’il s’agrandit démesurément au delà des mers par les conquêtes

des Espagnols dans l’Amérique du Sud, des Portugais aux Indes, des

Anglais et des Français dans l’Amérique du Nord, des Hollandais en

Afrique et dans l’océan Indien. Les grandes découvertes maritimes sont

le terme naturel et nécessaire des croisades, quoiqu’elles paraissent

des croisades encore, plus lointaines et plus fécondes.

Cependant le domaine continental de l’Europe est beaucoup moins

abandonné qu’on ne le croirait au premier abord. La preuve en est qu’il

y a, dès la fin du quinzième siècle, une nouvelle question d’Orient dont

les origines se confondent avec celles de l’Europe moderne, et de son

expansion coloniale au delà des mers.

Il y a eu, pour le vieux monde, une question d’Orient depuis le jour où

les peuples barbares, venus d’Asie, ont été refoulés ou se sont

retournés vers l’est pour y porter à leur tour la civilisation romaine

et chrétienne. C’est même la question capitale pour le développement

extérieur des sociétés au moyen âge que la question d’Orient. Dans

l’empire de Charlemagne, il y a une France orientale qui, appuyée sur le

royaume franc, englobe et civilise, au delà du Rhin, les peuples païens

de la Germanie. La lutte de Charlemagne et de ses successeurs contre les

Avars, ensuite, au neuvième siècle, est un épisode de la question

d’Orient. Un instant, les Slaves de Moravie et de Bohême semblent

destinés à reculer vers l’est les frontières de l’Europe: mais les

Magyars paraissent à la fin du neuvième siècle, ils renversent l’empire

slave et menacent la chrétienté. Ce sont les empereurs allemands,

héritiers de Charlemagne, alliés de la papauté romaine, qui ont

l’honneur d’arrêter à Augsbourg (955) l’invasion hongroise, d’organiser

la frontière orientale et de fonder les colonies militaires allemandes,

les marches de Brandebourg et d’Autriche (_ost-reich_) pour la conquête

de l’Orient. L’empire, la direction suprême des affaires continentales,

appartient, comme par droit, à la nation qui, entre toutes, résout avec

le plus de vigueur le problème des frontières orientales: les Francs de

Clovis et de Charlemagne, puis les Allemands.

Du douzième au quatorzième siècle, ce poste et cette place d’honneur

furent revendiqués par la race slave et particulièrement par les

Tchèques. La Bohême, rattachée à la fin du dixième siècle à l’Église

latine, était devenue le centre d’un grand mouvement d’expansion

chrétienne et politique en Orient. La fille de Boleslas Ier

convertissait les Polonais, et sa belle-sœur à son tour, une princesse

polonaise, exerçait la même influence sur son mari, Geiza Ier, roi des

Hongrois, et sur son fils, Étienne Ier le Grand.

On voit les Tchèques continuer alors la mission des Francs quelques

siècles après. Ils ont fondé une grande communauté latine qui, par les

armes et les missions, étendait en Orient les croyances, les frontières

politiques de l’Europe du moyen âge. Ils ont eu leur grand apôtre,

Adalbert de Prague, qui a prêché le christianisme de la Baltique au

Danube, comme Boniface autrefois dans la vallée du Rhin. Et pour prix de

leurs services en Orient, ils ont reçu, avec la dynastie du Luxembourg,

l’empire d’Occident: tant il est vrai que les affaires d’Orient

décidaient alors du sort de l’Europe, au dedans et au dehors.

Ce qui explique la situation privilégiée de la France à travers tout le

moyen âge, c’est la part considérable qu’elle y a eue: «_Gesta Dei per

Francos._» Quoique séparés de l’Orient par l’empire allemand et les

Slaves, les Francs occidentaux se sont frayé une route par la

Méditerranée. Ils ont dirigé les croisades et pris, sur le chemin

maritime qu’elles suivaient, des positions importantes, au treizième

siècle, en Grèce et en Italie. De là, avec la maison d’Anjou, leur

influence a rayonné sur toute la frontière orientale de l’Europe: le

neveu de saint Louis, Charles-Robert, s’est établi en Hongrie; son

petit-neveu, Louis le Grand, obtint la Dalmatie et la couronne de

Pologne. De Bohême, par les princes capétiens, la défense chrétienne fut

transportée en Hongrie, et de l’Elbe à la Vistule.

La Pologne devint ainsi à la fin du moyen âge, et par des rois francs

encore, ce qu’avait été la France de Clovis au début, un foyer de

propagande chrétienne, un centre de culture latine, où tout parla latin,

jusqu’aux domestiques; elle fut, avec la Hongrie, la terre consacrée des

croisades continentales. Une princesse capétienne, Hedwige,

convertissant son mari Jagellon, entama la Lithuanie païenne, comme

autrefois Clotilde, la Germanie. Les vieilles sympathies de la France,

de la Pologne et de la Hongrie sont venues de là, de cette collaboration

séculaire. Les rois francs du Rhin, ceux de la Vistule ou du Danube,

furent, à huit siècles d’intervalle, les ouvriers d’une grande œuvre, la

défense et l’expansion de l’Europe en Orient: entre eux, il y avait la

France de saint Louis et des croisades.

Puis, tout à coup, on vit le rideau tomber sur ces derniers efforts de

la communauté chrétienne en Orient. Et le théâtre fut délaissé: les

Turcs et les Tatars y entrèrent brutalement. Quelques acteurs attardés,

en Pologne, en Hongrie, ont joué avec quelque éclat encore les rôles

qu’ils avaient appris autrefois. Mais l’Europe ne les regarde plus: elle

court à d’autres spectacles, attirée par leur nouveauté, la richesse

merveilleuse des décors, l’audace heureuse des premiers conquistadores.

La question d’Orient ne l’intéresse plus: les rois de France donnent les

premiers l’exemple d’une alliance avec les Turcs.

Il ne faut pas faire pourtant comme les Européens du seizième siècle, ne

regarder que leurs établissements au delà des mers, et perdre de vue ce

qui s’accomplissait alors obscurément aux frontières de l’Europe et de

l’Asie. La question d’Orient n’était pas, en réalité, abandonnée: elle

était reprise, justement à la fin du quinzième siècle, avec une vigueur

nouvelle, par un autre peuple que l’Europe avait dédaigné de connaître,

la Russie.

La Russie, que l’on considère à tort comme l’œuvre exclusive et subite

de Pierre le Grand, était née dès le neuvième siècle, d’une union

analogue à celle qui a constitué les peuples occidentaux, d’une alliance

étroite entre la civilisation de l’empire romain et les barbares venus

de l’est. La religion a formé aussi et consacré cette alliance: il n’y a

eu de différence entre ces deux évolutions que par les milieux

différents où elles se sont accomplies. L’Europe est divisée en trois

tronçons: l’Europe orientale, centrale et péninsulaire, séparée par deux

grandes lignes fluviales qui la coupent du nord au sud, le Rhône et le

Rhin, de la mer du Nord à la Méditerranée; le Dnieper, de la mer Noire à

la Baltique. C’est sur le Rhin que s’est accomplie, par la main de

l’Église latine, l’union féconde des Germains et du monde romain. Sur le

Dnieper, l’Église grecque a scellé l’alliance du Bas-Empire et des

Barbares, qui a fait la nation russe.

Préoccupées surtout de ce qui se passait sur le Rhin, les nations

occidentales connurent rarement les événements qui s’accomplissaient sur

le Dnieper, et fort peu les Russes, jusqu’au jour où ils vinrent

réclamer leur place, à la fin du dix-septième siècle, dans la famille

européenne. Et pourtant ils appartenaient aux mêmes races que leurs

voisins de l’ouest, Slaves comme les Polonais ou les Tchèques, Varègues

ou Scandinaves de la grande tribu germanique. Les Varègues qui, au

neuvième siècle, vinrent fonder les marches de Kiew, Novogorod, et au

douzième siècle celle de Moscou, étaient les frères de ces Normands qui,

par un mouvement inverse, s’établirent sur les rives de l’Atlantique et

devaient un jour le parcourir jusqu’au Groenland, jusqu’à l’Afrique

australe. Ils fondèrent une colonie barbare du même genre que la

monarchie de Rollon, ou l’Angleterre de Guillaume le Conquérant.

Un moment subjuguée par les Tatars, la grande Russie, noyau de la Russie

moderne, s’affranchit du joug mongol, comme les provinces danubiennes de

l’empire turc. Et depuis ce moment (1480), limitée à l’ouest par la

Pologne, elle s’étendit vers l’Orient jusqu’à la Caspienne et à l’Oural,

recueillant les populations slaves qui fuyaient le joug tatar,

colonisant avec elles tout le bassin du Volga. Toute l’histoire du

peuple russe, depuis la fondation de Moscou (treizième siècle), est

celle de son expansion dans la forêt, dans la terre noire et dans la

prairie, et cette histoire, longtemps ignorée des Européens, prépara

lentement une nouvelle phase de la question d’Orient. Au moment où les

nations occidentales découvraient l’Amérique et s’éprenaient de ce

nouveau monde, les Russes de Moscou reprenaient sur l’ancien continent

leur œuvre inachevée et ouvraient en Asie des domaines immenses à la

civilisation européenne.

Ce que les premiers Russes, Slaves et Varègues, portèrent en effet

depuis le quinzième siècle, à travers les steppes, au monde de l’Orient,

c’était encore les mœurs et la foi du vieux monde gréco-romain. Ils les

avaient reçus de Byzance, sur le Dnieper, comme les Francs de Rome.

Kiew, la première cité russe, devint dès le premier jour la métropole

sainte, rivale et succursale de Constantinople. La législation, la

littérature, les arts, venus du sud, avec la religion grecque donnèrent

à la nation que les Varègues du nord avaient constituée par la conquête

la civilisation que leurs successeurs, les princes de Moscou,

continuèrent par la force à répandre sur les frontières occidentales de

l’Europe. Ennemis, puis alliés, puis héritiers de l’empire byzantin, les

tsars de Moscou eurent le même rôle que les rois francs ou les empereurs

germains. Leur destinée était la même; quand les derniers des Barbares

prirent Constantinople, ils opérèrent le même mouvement tournant que les

Francs, après la prise de Rome par les premiers Barbares: une poussée de

civilisation et de conquête gréco-romaine vers l’Orient. Et cette

poussée victorieuse commença à la fin du quinzième siècle, précisément

quand s’arrêtait celle des peuples occidentaux.

C’était, il est vrai, une croisade grecque: l’Europe traitait les

schismatiques comme des étrangers. Elle ne se reconnaissait pas en eux.

Elle méprisa d’abord leur œuvre obscure, et puis s’en étonna quand elle

eut pris des proportions gigantesques. Et pourtant c’était, à peu de

chose près, l’œuvre qu’elle avait réalisée elle-même pendant des

siècles, l’extension continue de son domaine oriental, la suite des

croisades, le prolongement naturel de l’histoire du moyen âge. La

question d’Orient, son principal souci dans le passé, se posa de nouveau

devant elle comme le problème de l’avenir.

Dans sa constitution intérieure, dans son expansion extérieure, l’Europe

moderne est donc un singulier mélange de contradictions et d’anomalies.

Si l’on veut s’en rendre bien compte, c’est au dix-septième siècle qu’il

faut se placer, à une égale distance du moyen âge et du temps présent.

On retrouve au début la maison d’Autriche disputant encore aux

protestants et aux nations modernes l’antique héritage des grands

empereurs allemands; il semble que la Réforme soit sortie victorieuse,

en 1648, de ce duel décisif pour la liberté de conscience et pour les

nations. Partout les nationalités se constituent: en Allemagne, aux

Pays-Bas, en Suède, en Angleterre, en France surtout. Et le

protestantisme, dans ses formes diverses, est reconnu partout où il

s’était établi.

Mais qu’on y regarde de près, la victoire appartient moins aux nations

qu’aux souverains, dont la politique absolue et envahissante offre

autant de dangers pour les peuples voisins que pour le leur. La Hollande

paraît faire exception, et que de fois elle retombe sous le joug de la

maison d’Orange! L’Angleterre se débat contre les Stuart. Le despotisme

des princes souverains, en Allemagne, est aussi grand que celui de la

maison d’Autriche. Et tous, Hollandais, Anglais, Allemands, se liguent

contre la France, dont le roi, tout-puissant, paraît reprendre à de

certains moments la tradition carolingienne.

Les droits individuels des consciences ne sont pas moins méconnus que

ceux des nations: est-ce la liberté religieuse qui a triomphé en

Allemagne par le pouvoir laissé aux princes de disposer de la religion

de leurs sujets? Et que dire des luttes des gomaristes et des arminiens

en Hollande, des catholiques et des protestants en Angleterre, où chacun

des deux partis s’excommunie avec une rare obstination, de la dispersion

des jansénistes en France, et de la révocation de l’édit de Nantes?

Tandis qu’elles se constituent au dix-septième siècle, les nations

européennes se répandent au dehors de mille manières. C’est un essor

merveilleux et général vers les pays d’outre-mer, qu’elles achèvent

d’explorer, qu’elles colonisent, qu’elles exploitent. Elles sillonnent

les océans de leurs flottes; elles sèment des colonies aux quatre coins

du monde. De puissantes compagnies de commerce encouragent ce mouvement

et ces entreprises. Il n’y a, pour ainsi dire, pas une nation qui n’y

prenne part. Malgré la rivalité des puissances protestantes, l’Espagne

conserve un immense empire, d’où les galions reviennent périodiquement

chargés de l’or qui paie les intrigues et les guerres de la maison

d’Autriche. Le Portugal a gardé le Brésil. La France, depuis Richelieu,

avec ses annexes du Canada, des Antilles, du Sénégal et de Madagascar,

est devenue une grande puissante coloniale et commerciale: elle ébauche

deux empires dans l’Amérique du Nord et aux Indes. L’Angleterre va moins

vite, distraite par ses guerres civiles, qui lui donnent cependant ses

colonies d’Amérique. La Hollande est au premier rang: l’Inde lui est un

solide Pérou qui, par la production et le commerce des épices, lui

procure des finances placées dans toute l’Europe à gros intérêts. La

Suède et même le Brandebourg participent à ce grand mouvement

d’expansion maritime et coloniale qui absorbe toute l’Europe, qui

l’emporte au delà des océans, loin de cette route de l’Orient conquise,

étapes par étapes, au moyen âge, sur les Barbares. Quel renversement des

choses et des principes, de voir les Turcs s’avancer jusqu’à Vienne

presque sans résistance, les Polonais seuls s’épuiser à les combattre,

les Hongrois pactiser avec eux, et Louis XIV, le Roi Très Chrétien,

pousser contre l’Empire leurs invasions!

Ce n’est pourtant qu’une apparence: l’Europe du moyen âge n’est pas tuée

par cette fièvre de découvertes, de voyages, d’entreprises qui semble

dévorer les hommes du dix-septième siècle. Elle revit dans la Russie des

Romanoff, fidèle gardienne de la plaine orientale, serrée autour de son

chef, le tsar empereur et pontife, prête à se croiser au premier appel,

comme les chrétiens du moyen âge à la voix du pape et de l’Empereur pour

la délivrance de la ville sainte et des lieux saints, ennemie implacable

des Turcs, fixement attachée, jusqu’au fond des steppes sibériennes, à

la poursuite des infidèles, à la conquête de l’Orient.

Et l’on vient à se demander où s’en va l’Europe du dix-septième siècle,

entraînée par la foi ou par le commerce, vers l’Orient ou vers

l’Occident, en Asie ou en Amérique, dans l’infini des steppes ou des

océans, tandis qu’on ne sait si, dans ses limites, elle a encore renoncé

au régime ancien d’unité fondé sur la foi et les souvenirs du monde

romain, ou adopté les doctrines nouvelles d’émancipation des esprits,

des individus et des nations.

Ces hésitations, cette lutte entre l’esprit du passé et l’esprit nouveau

forment les éléments d’un drame historique: il s’ouvre par le prologue

sanglant de la guerre de Trente ans et des révolutions d’Angleterre et

de Hollande, se déroule majestueusement, à la gloire de Louis XIV, par

des péripéties où la France a le premier rôle, et s’achève par les

guerres de la Succession d’Espagne et du Nord, la constitution

définitive de la puissance russe, de l’empire colonial et des libertés

politiques de l’Angleterre. Ce drame n’est, il est vrai, qu’un épisode,

déjà lointain, dans l’histoire générale de l’Europe moderne. Il nous

touche pourtant de bien près et par bien des côtés. Et ses phases

diverses déterminent encore en partie nos admirations, nos haines, nos

idées politiques et nos intérêts.

I

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] · 第 12 / 116 题