AARON.

[Note 8: Cette scène, selon Johnson, doit continuer le premier

acte.]

AARON.--Maintenant Tamora monte au sommet de l'Olympe, loin de la portée

des traits de la fortune: elle est assise là-haut à l'abri des feux de

l'éclair, ou des éclats de la foudre; elle est au-dessus des atteintes

menaçantes de la pâle Envie. Telle que le soleil, lorsqu'il salue

l'aurore, et que dorant l'Océan de ses rayons il parcourt le zodiaque

dans son char radieux, et voit au-dessous de lui la cime des monts les

plus élevés, telle est aujourd'hui Tamora.--Les grandeurs de la terre

rendent hommage à son génie, et la vertu s'humilie et tremble à l'aspect

sévère de son front. Allons, Aaron, arme ton coeur, et dispose tes

pensées à s'élever avec ta royale maîtresse, pour parvenir à la même

hauteur qu'elle: longtemps tu l'as traînée en triomphe sur tes pas,

chargée des chaînes de l'amour; plus fortement attachée aux yeux

séduisants d'Aaron, que ne l'était Prométhée aux rochers du Caucase.

Loin de moi ces vêtements d'esclave, loin de moi les vaines pensées. Je

veux briller et étinceler d'or et de perles, pour servir cette nouvelle

impératrice; qu'ai-je dit, _servir_? pour m'enivrer de plaisir avec

cette reine, cette déesse, cette Sémiramis; cette reine, cette sirène

qui charmera le Saturninus de Rome, et verra son naufrage et celui de

ses États.--Qu'entends-je? quel est ce bruit?

(Chiron et Démétrius en querelle.)

DÉMÉTRIUS.--Chiron, tu es trop jeune, ton esprit est trop novice et

manque trop d'usage pour prétendre au coeur que je recherche, et qui

peut, sans que tu le sache m'être dévoué.

CHIRON.--Démétrius, tu es trop présomptueux en tout, et surtout en

prétendant m'accabler par tes forfanteries: ce n'est pas la différence

d'une année ou deux qui peut me rendre moins agréable et toi plus

fortuné: j'ai tout ce qu'il faut, aussi bien que toi, pour servir ma

maîtresse et mériter ses faveurs: et mon épée te le prouvera, et

défendra mes droits à l'amour de Lavinia.

AARON.--Des massues, des massues[9]!--Ces amoureux ne pourront pas se

tenir en paix.

[Note 9: C'était par ces mots qu'on appelait au secours quand une

querelle avait lieu dans la rue.]

DÉMÉTRIUS.--Faible enfant, parce que notre mère a imprudemment attaché à

ton côté une épée de danseur, as-tu la téméraire insolence de menacer

tes amis? Va clouer ta lame dans ton fourreau, jusqu'à ce que tu aies

mieux appris à la manier.

CHIRON.--En attendant, avec le peu d'adresse que je puis avoir, tu vas

connaître jusqu'où va mon courage.

(Ils tirent l'épée.)

DÉMÉTRIUS.--Ah! mon garçon, es-tu devenu si brave?

AARON.--Eh bien! eh bien! seigneurs? Quoi! osez-vous tirer l'épée si

près du palais de l'empereur, et soutenir ouvertement une pareille

querelle? Je connais à merveille la source de cette animosité; je ne

voudrais pas pour un million en or que la cause en fût connue de ceux

qu'elle intéresse le plus; et, pour infiniment plus, que votre illustre

mère fût ainsi déshonorée dans la cour de Rome. Ayez honte de vous-mêmes

et remettez vos épées dans le fourreau.

CHIRON.--Non pas, moi, que je n'aie enfoncé ma rapière dans son sein, et

que je ne lui aie fait rentrer dans la gorge tous les insultants

reproches qu'il a prononcés ici à mon déshonneur.

DÉMÉTRIUS.--Je suis tout prêt et déterminé... Lâche aux mauvais propos,

qui tonnes avec la langue et n'oses rien accomplir avec ton arme!

AARON.--Séparez-vous, vous dis-je.--Par les dieux qu'adorent les Goths

belliqueux, ce petit querelleur nous perdra tous.--Comment! prince, ne

savez-vous pas combien il est dangereux d'empiéter sur les droits d'un

prince? Quoi, Lavinia est-elle donc devenue si abandonnée, ou Bassianus

si dégénéré, que vous puissiez élever de semblables querelles pour

l'amour de cette dame, sans contradiction, sans justice et sans

vengeance? Jeunes gens, prenez garde.--Si l'impératrice savait la cause

de cette discorde, c'est une musique qui ne lui plairait pas.

CHIRON.--Je ne m'embarrasse guère qu'elle le sache, elle et le monde

entier: j'aime Lavinia plus que le monde entier.

DÉMÉTRIUS.--Enfant, apprends à faire un choix plus humble: Lavinia est

l'espérance de ton frère aîné.

AARON.--Quoi! êtes-vous fous?--Ne savez-vous pas combien ces Romains

sont furieux et impatients, et qu'ils ne peuvent souffrir de rivaux dans

leurs amours? Je vous le dis, princes, vous tramez vous-mêmes votre mort

par ce dessein.

CHIRON.--Aaron, je donnerais mille morts pour jouir de celle que j'aime.

AARON.--Pour jouir d'elle! hé! comment?...

DÉMÉTRIUS.--Et qu'y a-t-il là de si étrange? C'est une femme, par

conséquent elle peut être recherchée; c'est une femme, par conséquent

elle peut être conquise; c'est Lavinia, par conséquent elle doit être

aimée. Allez, allez; il passe plus d'eau par le moulin que n'en voit le

meunier; et nous savons de reste qu'il est aisé d'enlever une tranche au

pain entamé sans qu'il y paraisse. Quoique Bassianus soit le frère de

l'empereur, des gens qui valaient mieux que lui ont porté les insignes

de Vulcain.

AARON, _à part_.--Oui, des gens comme Saturninus pourraient bien les

porter aussi.

DÉMÉTRIUS.--Pourquoi donc désespérerait-il du succès, celui qui sait

faire sa cour par de douces paroles, de tendres regards, et de riches

présents? Quoi, n'avez-vous pas souvent frappé une biche, et ne

l'avez-vous pas enlevée proprement sous les yeux mêmes du garde?

AARON.--Allons, il paraît que quelque jouissance à la dérobée vous

ferait grand plaisir.

CHIRON.--Oui, certes.

DÉMÉTRIUS.--Aaron, tu as touché le but.

AARON.--Je voudrais que vous l'eussiez touché aussi. Nous ne serions

plus fatigués de ce bruit. Eh bien, écoutez, écoutez-moi.--Etes-vous

donc assez fous pour vous quereller pour cela? Un moyen qui vous ferait

réussir tous deux vous offenserait-il?

CHIRON.--Non pas moi, d'honneur.

DÉMÉTRIUS.--Ni moi, pourvu que j'aie ma part.

AARON.--Allons, rougissez de votre querelle, et soyez amis; unissez-vous

pour l'objet même qui vous divise. C'est la dissimulation et la ruse qui

doivent faire ce que vous désirez. Et il faut vous dire que ce qu'on ne

peut faire comme on le voudrait, il faut le faire comme on peut.

Apprenez ceci de moi; Lucrèce n'était pas plus chaste que cette Lavinia,

l'amante de Bassianus. Il faut tracer une marche plus rapide que ces

lentes langueurs et j'ai trouvé le chemin. Princes, on prépare une

chasse solennelle, les beautés romaines vont y accourir en foule; les

allées des forêts sont larges et spacieuses; et il y a des réduits

solitaires, que la nature semble avoir ménagés pour la perfidie et le

rapt: écartez dans ces retraites votre jolie biche; si les paroles sont

inutiles, obtenez-la par violence. Espérez le succès par ce moyen, ou

renoncez-y. Allons, allons, nous instruirons notre impératrice, et son

génie consacré au crime et à la vengeance, de tous les projets que nous

méditons.--Elle saura assouplir les ressorts de notre entreprise par ses

conseils, elle ne souffrira pas que vous vous querelliez et elle vous

conduira tous deux au comble de vos voeux. La cour de l'empereur

ressemble au temple de la Renommée; son palais est rempli d'yeux,

d'oreilles et de langues; les bois, au contraire, sont impitoyables,

effrayants, sourds et insensibles. C'est là, braves jeunes gens, qu'il

faut parler, qu'il faut frapper et saisir votre avantage; assouvissez

votre passion à l'abri des regards du ciel, et rassasiez-vous à loisir

des trésors de Lavinia.

CHIRON.--Ton conseil, ami, ne sent pas la lâcheté.

DÉMÉTRIUS.--_Sit fas aut nefas_[10], peu importe; jusqu'à ce que je

trouve le ruisseau qui peut apaiser mes ardeurs, et le charme qui peut

calmer ces transports, _per Stygia et manes vehor_[11].

[Note 10: Permis ou non.]

[Note 11: Je suis transporté à travers le Styx et les mânes.]

Titus Andronicus(#25707) · 第 13 / 35 题