ART SOCIAL.

_Sur le crime de lèze-nation._

Des hommes qui réunissent un patriotisme ardent et des lumières bornées

ne veulent craindre pour leur liberté que le pouvoir des rois et les

attentats de leurs ministres. Comme ils n'ont vu l'esprit de tyrannie

se développer que sous cette forme, ils supposent qu'elle doit le

receler toujours, et ils l'y poursuivent encore lorsqu'il n'y est plus.

Ils sont secondés par d'autres, qui, confondant les choses les plus

opposées, je veux dire des passions et des principes, prennent leurs

ressentimens contre quelques tyrans pour une haine généreuse de la

tyrannie.

Mais ceux qui ont consulté sans partialité l'expérience et leur raison,

savent que l'esprit de tyrannie n'est pas exclusivement attaché à tels

hommes ou à telles places, et qu'il respire dans le caractère de tous;

qu'indestructible par sa nature, il est infini dans ses ressources;

qu'on ne peut le contraindre à disparoître, mais seulement à se

déguiser; que s'il ne peut plus se couvrir d'un diadême, il prend le

froc d'un moine ou le sabre d'un janissaire, ou la robe d'un magistrat;

et que Richelieu, placé en d'autres circonstances, auroit été un

sycophante, et ne seroit pas moins devenu un oppresseur.

Certes nous ne devons plus craindre qu'un despote, réussissant, quoique

seul, à effrayer une multitude, s'élève encore parmi nous et dise:

_ceci passera pour juste, car c'est ma volonté_[1]. Mais nous pourrons

craindre toujours que des hommes artificieux ne présentent leurs

volontés cruelles comme des conséquences légitimes des loix, et qu'avec

cet art perfide ils n'obtiennent pour leurs passions des victimes qu'on

croira n'immoler qu'à la justice.

[1] _Hoc volo, sic jubeo, fiat pro ratione voluntas jur._

Or, je doute que de tels imposteurs aient jamais plus de succès que

lorsqu'ils accuseront leurs ennemis du crime de _haute-trahison_, que

Montesquieu appeloit le crime ordinaire de ceux qui n'en ont pas.

On est tenté d'adopter sa définition quand on compte les têtes

innocentes que cette accusation a fait tomber en Angleterre, quand on

voit jusqu'à quels objets on a osé l'étendre sous le règne de Henri

VIII et dans le tems du long parlement; quand on observe enfin que cet

instrument de tyrannie servoit tour-à-tour et avec autant de succès,

tantôt un prince qui affectoit le plus insolent despotisme, tantôt des

républicains, qui ne parloient au peuple que de liberté.

Et cependant ce peuple avoit des jurés; il est plus qu'aucun autre,

ennemi de l'oppression: il avoit voulu, il avoit cru déterminer avec

une rigoureuse exactitude quels délits pouvoient être nommés _crimes de

haute-trahison_.

Il y a donc dans les circonstances ordinaires de ces accusations, des

pièges secrets pour la raison des juges, ou des obstacles à la liberté

de leurs décisions. Si ces vices, en effet, s'y trouvent mêlés, comment

les en dégager? quelle méthode dans la poursuite de ces crimes en

assurera le châtiment sans faire courir des risques à l'innocence? Tel

est l'objet des recherches suivantes.

J'examinerai d'abord si c'est à l'assemblée nationale à poursuivre ces

crimes.

Elle avoit paru s'en réserver le droit; elle avoit déclaré que la

_poursuite des crimes de lèze-nation appartient aux représentans de la

nation_.

Mais la proclamation où cela se trouve est du mois de juillet 1789, de

cette époque où tant de patriotes égarés vouloient venger eux-mêmes

l'injure de la nation sur tous ceux qu'ils en supposoient les auteurs:

ainsi dans cette déclaration, que les troubles du tems sollicitèrent de

l'assemblée, je vois un effet de sa sagesse plutôt qu'une marque de son

opinion.

Je n'hésite donc pas à le dire: il seroit très-dangereux que les

représentans de la nation poursuivissent eux-mêmes les crimes de

lèze-nation.

L'accusateur seroit trop imposant, il ôteroit aux juges la liberté

de leurs suffrages; quand il auroit conçu des soupçons injustes, il

faudroit qu'ils portassent d'injustes sentences. Pour le peuple,

attentif à ces questions, la décision de ces magistrats auroit moins

d'autorité qu'une simple présomption des représentans: ce seroit là le

véritable jugement; on ne respecteroit dans l'autre que la conformité

servile qu'il pourroit avoir avec celui-ci. Ainsi dans ce système,

point de ressources contre les méprises de l'accusateur, l'affaire

sera décidée avant que l'instruction commence: c'est vainement que

l'accusé prouvera son innocence, ses juges n'auront pas le courage

de l'absoudre, ou, s'ils osent le faire, ils pourront ne donner

qu'inutilement la preuve de leur dévouement à la vérité; l'arrêt qu'ils

refusent est rendu par la prévention publique, et ce tribunal, on le

sait trop, a aussi ses exécuteurs.

Les Anglois n'ont pas voulu mettre à cette épreuve la vertu de leurs

magistrats, ou la raison du peuple; ils n'ont pas voulu que le juge

fût moins puissant que l'accusateur; et quand la chambre des communes

accuse un homme de haute-trahison, on ne laisse pas aux tribunaux

ordinaires le dangereux droit de le juger; mais alors, la chambre des

pairs devient un tribunal, et prononce.

J'ai cru reconnoître un dessein semblable dans le plan du comité

de constitution; on y désigne des cas particuliers qui paroissent

être ceux de haute-trahison. On propose que les affaires de cette

nature soient poursuivies par quatre membres du corps législatif,

qui porteront le titre de _grands procurateurs de la nation_, et

jugées par une _haute cour nationale_, convoquée pour ces occasions

par l'assemblée. Ce tribunal suprême différera des autres dans son

organisation, et l'on paroît chercher à lui assurer éminemment la

confiance publique, seule force des magistrats.

Ainsi c'est à un tribunal extraordinaire qu'on veut attribuer le

jugement de ces affaires, que poursuivront nos représentans.

Est-ce, comme je l'ai pensé, pour opposer à des accusateurs si puissans

des juges qui ne le soient pas moins?

Je doute qu'avec une _haute cour nationale_ on remplisse ce but: je ne

sais quel tribunal assez respectable on pourroit constituer pour que

l'autorité de ses décisions balançât celle d'une accusation portée au

nom de la nation même. Les pairs d'Angleterre n'ont pas toujours eu

assez de force pour juger librement ceux qu'accusoient les communes[2];

et cependant la chambre haute, partie essentielle et constante du corps

législatif, devoit avoir sur l'esprit des Anglois bien plus d'ascendant

que n'en aura parmi nous cette _haute cour nationale_, qui, convoquée

aux rares époques de ces jugemens, et ne se montrant que pour les

rendre, n'aura eu aucune occasion d'acquérir la popularité dont jouira

l'assemblée. Ajoutons que la chambre des communes n'a pas les droits

et l'autorité de l'assemblée nationale, et l'on reconnoîtra que si les

Anglois réussissent à peine à mettre dans ces causes le crédit des

juges en équilibre avec celui des accusateurs, nous ne pourrions y

parvenir en France, où les juges seroient moins puissans, tandis que

les accusateurs le seroient davantage.

[2] Voyez dans Hume le procès de Strafford.

A-t-on craint au contraire le crédit que pourroient avoir quelques

accusés?[3]

[3] Voyez ce projet du comité de constitution, page 4.

Je ne m'arrêterai pas à cette hypothèse: ce tems n'est plus, où des

coupables pouvoient éviter leur condamnation; mais s'il se pouvoit que

quelques têtes favorisées s'élevassent encore au-dessus de l'atteinte

de la loi, ne faudroit-il pas chercher à les abaisser elles-mêmes, au

lieu d'exhausser le tribunal?

Enfin, érige-t-on cette cour suprême parce que des causes si

importantes exigent dans la composition de leurs juges un soin

particulier? Si les tribunaux ordinaires ne sont pas assez parfaits

pour découvrir le crime, il faut les réformer; s'ils le sont, pourquoi,

dans de certains cas changer leur organisation? Il ne peut y avoir

de causes auxquelles la société doive des préférences; comme c'est

de toute sa puissance qu'elle protège chacun de ses membres, elle ne

sauroit se protéger elle-même plus efficacement.

Au reste, on connoît déjà l'opinion de l'assemblée sur les tribunaux

d'attribution. Un décret, rendu le 12 janvier 1790, porte que

«nonobstant toute attribution, tous juges ordinaires peuvent et

doivent informer de tous crimes, de quelque nature qu'ils soient, et

quelle que soit la qualité des accusés ou prévenus, même décréter

sur l'information, sauf ensuite le renvoi au Châtelet de ceux dont

l'attribution lui est _particulièrement et provisoirement attribuée_».

Quant à cette attribution provisoire, elle est, comme la déclaration

que j'ai citée, un effet de la rigueur des circonstances. Que

d'abus on devoit craindre, si le droit de connoître des crimes de

lèze-nation eût été remis indistinctement à tous ces juges, dont

une partie étoit atteinte de l'effervescence du peuple, et dont une

autre n'auroit pu résister aux menaces de ses passions. Des tribunaux

sans crédit auroient été contraints de ratifier toutes les sentences

de la multitude; il falloit, pour que l'un d'eux eût la possibilité

d'absoudre, et par conséquent la faculté de juger, qu'il reçût un

pouvoir extraordinaire, des droits nouveaux à la confiance du peuple;

et tel a dû être pour le Châtelet l'effet du choix de l'assemblée.

On peut donc, malgré cet exemple, espérer que le corps législatif

rejettera cet article du plan que le comité de constitution lui propose.

Je reviens à mon objet. Pour qu'un jugement soit légitime, il faut

que les individus qui le rendent soient tranquilles sur ses suites,

et qu'ils n'aient pas à redouter le crédit de ceux entre lesquels ils

doivent prononcer. Si cette maxime est vraie, le corps législatif est

trop puissant pour faire jamais l'office d'accusateur; et la haute cour

nationale, avec quelque soin qu'on la compose, ne peut pas être son

juge.

Mais sur quel principe s'est-on fondé pour établir que ces accusations

dévoient être portées au nom de la nation, et poursuivies par ses

représentans?

J'ai vu, je l'avoue, des partisans de cette opinion n'en donner pour

motif que le nom même du crime que ces accusations concernent, parce

que ce crime, disoient-ils, _lèze la nation_ c'est à ses représentans à

le poursuivre.

Ce raisonnement pèche d'abord par son principe, puisque dans notre

systême de jurisprudence, ce n'est pas celui à qui fut lézé à

solliciter la condamnation du malfaiteur.

D'ailleurs avant de rien conclure de ce terme _lèze-nation_ il faudroit

prouver que l'on a dû l'affecter à de certains crimes; mais loin de

s'en convaincre par un examen attentif, on reconnoît au contraire

que ce terme est inexact, qu'il est susceptible de l'extension la

plus abusive, et qu'il faut désirer de voir effacer du code toutes

ces dénominations vagues, _crime de haute trahison_, _crime de

lèze-majesté_, _crime de lèze-nation_.

Sous l'empire des loix, il n'est qu'un crime, celui de désobéissance;

ce crime devient plus grave sans doute en raison de la dépravation

qu'il suppose & des maux qu'il peut entraîner; mais c'est au

législateur seul à s'occuper de ces considérations; lui seul doit peser

jusqu'à quel point telle action d'un citoyen pourra mettre en péril

la cité même; il la défend alors sous des peines qu'il proportionne

au degré de terreur qu'il croit nécessaire d'imprimer si l'on méprise

cette défense; des accusateurs poursuivent, des juges punissent le

coupable, mais sans que les uns ou les autres aient à rechercher si par

les suites du fait qu'ils examinent, la nation devoit être ou n'être

pas lézée.

En effet, pourquoi l'accusateur de ce délit, le caractériseroit-il

_crime de lèze-nation_. Est-ce pour l'instruction du peuple? cela

n'est propre qu'à le prévenir contre l'accusé, et qu'à répandre

dans les esprits une fermentation qui peut en imposer aux juges et

altérer leur décision. Est-ce pour l'instruction des juges mêmes; ils

doivent s'occuper du fait seul, et non des conséquences qu'il pouvoit

avoir; car si la crainte que la nation ne fût lézée a été le motif du

législateur pour le défendre, l'infraction de cette défense est le seul

motif du juge pour punir.

On peut employer sans doute dans le langage des loix des termes

généraux, comme ceux de _vol_ et d'_homicide_, et l'on a deux motifs

pour le faire.

1º. On tomberoit dans une grande prolixité, s'il falloit détailler

toutes les formes particulières sous lesquelles ces crimes peuvent se

produire.

2º. On pourroit oublier dans un tel dénombrement quelques-uns des

objets qu'il doit comprendre, et par-là rendre possible, pour une fois,

l'impunité du crime.

En se servant de termes généraux on a donc le double avantage de rendre

le code plus laconique et plus complet; et comme le sens de ces termes

est incontestable, ces avantages ne sont achetés par aucun danger.

En peut-on dire autant du mot _lèze-nation_?

Par crimes de lèze-nation, il paroît qu'on entend ceux qui ont pour

effet direct de mettre en danger la société, distingués pour cela de

ceux qui ont pour effet direct de mettre en danger un ou plusieurs de

ses membres; mais l'idée des dangers qu'un individu peut courir, soit

dans sa personne, soit dans ses propriétés, est facile à saisir; elle

dépend de quelques notions simples que tous les esprits possèdent,

tandis que l'idée juste des dangers qui peuvent menacer les sociétés

humaines tient à des questions si délicates que les philosophes de tous

les siècles les ont agitées sans les résoudre.

Cette idée étant donc obscure et vague, on ne la laissera pas sans

doute interpréter arbitrairement par les juges; c'est le législateur

même qui fera un choix parmi toutes ses applications, si diverses et si

contestables: en un mot, on désignera d'avance dans le code tous les

cas particuliers que l'idée de ce crime renferme. Or, je le demande, où

est l'avantage d'employer le terme général, quand cela ne dispense pas

d'en spécifier toutes les acceptions particulières?

Lorsqu'après des siècles d'oppression, la nation françoise rentre

enfin dans les droits qu'avoient usurpés ses princes, on se plaît à

lui transporter tous les attributs de la souveraineté; et comme on

a vu dans le code le titre _des crimes de lèze-majesté_, on veut y

voir désormais celui _des crimes de lèze-nation_; mais rien ne prouve

mieux que cet exemple, combien, en ne suivant que l'analogie, on peut

commettre d'erreurs de raisonnement.

Dans les monarchies absolues, le roi avoit d'autres intérêts que la

société entière, et d'autres droits que les individus de son royaume;

ainsi la loi commune, soit en assurant les intérêts de la société, soit

en réglant les droits respectifs de ses membres, ne faisoit rien qui

concernât sa personne; il existoit à part. Ce qui ne nuisoit pas à la

société pouvoit le lézer; ce qui n'auroit pas nui à un sujet, pouvoit

le lézer encore; il falloit donc, pour cet être unique, des loix

particulières: l'intérêt général avoit été l'objet des loix communes,

le sien devint celui des _loix sur les crimes de lèze-majesté_.

Ces loix relatives au monarque ont dû former une classe particulière,

puisqu'elles étoient, comme on vient de le voir, très-distinctes des

autres par leur objet.

Peut-on dire aussi que les loix sur des délits qui attaquent

généralement la société et les loix sur des délits qui attaquent

individuellement ses membres, soient différentes par leur objet?

Peut-on nier que dans un pays libre les loix n'aient pour objet commun

et unique l'intérêt de la société? Son existence est le résultat de

toutes ces loix, et il en faut conclure sans doute qu'on ne peut en

violer une sans la blesser elle-même, et que tout crime commis envers

un particulier, lèze la société entière. Ce principe est si vrai, que

l'individu auquel le délit a nui, n'a pas le droit de le remettre,

parce qu'en effet ce n'est pas à lui, c'est à la société offensée qu'on

en doit le châtiment: les crimes de ce genre ne sont donc pas moins que

les premiers _des crimes de lèze-nation_, et si l'on tient tant à ce

nom, il n'en faut pas faire un titre particulier du code, mais le titre

général du code même.

Ainsi l'on a eu, pour classer à part _les crimes de lèze-majesté_,

des motifs qu'on n'a pas pour classer à part _les crimes dits de

lèze-nation_.

Les rois retirèrent de cette distinction un autre avantage, ce fut

d'ériger en loix leurs goûts et leurs caprices; le crime de s'en

écarter se trouva compris sous le nom de _lèze-majesté_. En effet, rien

ne paroissoit plus simple que d'apprendre de ces _majestés_ elles-mêmes

par quels objets elles se trouvoient lézées; ainsi qu'un Russe se

servit d'expressions indécentes en parlant de son impératrice, qu'un

sujet des empereurs de Rome mit en question l'infaillible jugement

de ses maîtres, qu'un Anglois crut le mariage d'Henri VIII et d'Anne

de Clèves légitime; ils furent criminels de _lèze-majesté_; une si

vague expression pouvant devenir la dénomination commune de tout ce

qui concernoit le prince depuis le plus coupable attentat jusqu'à de

simples discours.

Echappés nous-mêmes à de pareilles horreurs, recueillons des malheurs

de nos pères une expérience utile. Si le nom de _lèze-majesté_ fut

susceptible d'interprétations arbitraires et féroces, le nom de

_lèze-nation_ ne le seroit pas moins. On flattoit les rois en outrant

le sens du premier; on ne déplaira pas au peuple en abusant du second.

Le Démagogue qui, pour proscrire ses ennemis, fera ajouter de nouveaux

articles à la liste des crimes de lèze-nation, paroîtra ne s'être

occupé que du salut public; et en consommant un acte de tyrannie, il se

fera peut-être honorer du peuple, comme le défenseur de sa liberté.

Voilà de quels voiles ces vagues expressions peuvent couvrir des

desseins injustes; mais cela deviendra plus sensible par un exemple.

Quand les communes d'Angleterre voulurent perdre Danby, ministre

de Charles II; elles l'accusèrent devant les Pairs. Ce prince, qui

lui avoit accordé un pardon général en soutenoit la validité, les

communes la contestoient; les pairs avoient pris jour pour examiner

cette question, qui devoit être plaidée devant eux. Alors les communes

déclarèrent que le jurisconsulte qui oseroit soutenir devant les

Pairs la validité du pardon de Danby seroit _traître aux libertés des

communes Anglaises_[4]. Je demande si l'assemblée qui osoit forcer

ainsi le sens du mot _trahison_, eût osé de même faire une loi nouvelle

qui défendît à tout jurisconsulte d'être de l'avis du roi sur cette

question, et de le soutenir devant ses juges légitimes: n'est-il

donc pas imprudent de laisser sur la liste des crimes ces termes

vagues qu'une faction dominante définit à son gré, qui lui épargnent

l'embarras de faire des loix nouvelles, dont la partialité seroit trop

révoltante; mais à l'aide desquels elle trouve tout ce qui la contrarie

proscrit d'avance dans le code du pays.

[4] Hume, Histoire de la maison Stuart, tome V, pag. 488.

Je vais présenter avec ordre, si je puis, les principes et les

résultats des observations précédentes.

On s'est souvent écarté des règles communes dans l'instruction et le

jugement des crimes de haute trahison, et ces irrégularités étoient

si opposées aux simples notions de justice, qu'il faut y voir non pas

l'effet de l'ignorance, mais celui de la partialité.

L'accusateur peut exciter cette partialité, quand il emploie pour

désigner le délit des expressions qui rendent odieux à tous celui

qu'on soupçonne, qui intéressent à sa perte les meilleurs citoyens, et

établissent ainsi contre l'accusé une prévention dont les juges peuvent

se laisser surprendre, ou du moins intimider.

Cette même expression est si vague, qu'elle permet toujours au plus

puissant d'en proposer selon l'occasion des interprétations nouvelles,

interprétations qui peuvent être si vagues elles-mêmes qu'en les

suivant on puisse trouver le crime par-tout où on le désire.

C'est encore par l'abus de cette expression que des représentans des

peuples ont voulu se charger eux-mêmes de poursuivre les crimes qu'elle

désigne. Et de là s'est élevé un nouvel obstacle à la liberté des juges

et à l'équité de leurs décisions.

Chez des hommes esclaves dans cette vie, et fort attachés aux dogmes

qui en promettent une autre, les persécuteurs trouvèrent dans ces

mots, _sacrilège_ et _lèze-majesté-divine_, des instrumens de leurs

desseins. Chez un peuple plus occupé de la vie présente où il possède

la liberté, c'est avec les mots, _haute-trahison_ et _lèze-nation_

qu'ils obtiendroient les mêmes succès, et cependant en examinant ces

mots, on n'apperçoit pas un motif raisonnable de s'en servir: on trouve

que le mot _lèze-nation_, sur-tout plus allarmant que les autres, est

encore plus inexact, et qu'ainsi il est à la fois faux dans la rigueur

du sens qu'on lui prête et dangereux par ses effets.

Si les crimes qu'on veut appeler de lèze-nation, cessant de porter

ce nom et considérés seulement comme des infractions à la loi, sont

poursuivis par les voies ordinaires, rien n'appellera sur ces causes

les regards inquiets de la multitude, et dans ce cas, il n'est pas de

tribunal qui n'en puisse connoître. Si au contraire on continue de leur

donner ce nom formidable, et que des _procurateurs de la nation_, pris

dans l'Assemblée Nationale, soient chargés par elle de les poursuivre

je ne conçois pas un tribunal assez puissant pour les juger.

Je parois attacher à l'exclusion d'un _mot_ une bien grande importance;

mais je crois que ce sont des _mots_ qui font les opinions de beaucoup

d'hommes, et par conséquent les destinées de beaucoup d'autres, et je

vois que Locke, en traitant des causes productrices de nos idées, a

fait un livre sur les _mots_.

Si quelqu'un persiste à vouloir que le code des peuples fasse mention

de ce qui lèze leur majesté; s'il pense que cela soit convenable à leur

grandeur ou efficace pour leur sûreté; s'il doute que ces expressions

ou de pareilles aient servi à seconder la tyrannie plus qu'à défendre

la liberté, je le prie de réfléchir sur l'exemple qu'ont laissé les

Romains.

Dans les beaux jours de la République, les crimes d'état ne faisoient

pas à Rome une classe particulière; ils sont confondus dans les

douze tables avec les autres. Sylla, qui, le premier, avilit la

majesté romaine, fut aussi le premier qui rédigea une loi _in eum qui

majestatem publicam læserit_.

_Cet article est de M. le chevalier DE PANGE._

_Des loix constitutionnelles sur l'administration des finances._

L'impôt est une partie du revenu annuel de chaque citoyen, qu'il

s'oblige d'abandonner pour les dépenses nécessaires à la sûreté, à la

tranquillité, à la liberté, à la prospérité publique, c'est-à-dire pour

le maintien de ses propres droits, pour la conservation des avantages

qu'il retire de la société.

Celui qui auroit le pouvoir de fixer à son gré la somme nécessaire à

ces besoins, pourroit enlever à chacun telle partie de son revenu qu'il

voudroit, et le droit de propriété n'existeroit plus que de nom.

La fixation de l'impôt appartient donc essentiellement, soit au corps

des citoyens, soit à des représentans chargés par eux de ce pouvoir.

Or, comme dans tout pays libre c'est aussi, soit au corps des citoyens,

soit à leurs représentans qu'appartient le pouvoir législatif, celui

de fixer l'impôt y est presque toujours réuni, quoique cette dernière

fonction ne soit, à proprement parler, qu'une application de la loi,

qui prescrit à chaque citoyen de contribuer aux dépenses utiles à tous,

un jugement qui fixe pour telle durée de tems la somme nécessaire aux

besoins nationaux.

Lorsqu'une déclaration des droits a statué quelles formes d'impôts,

quelles règles de répartition, quelles peines contre les réfractaires

peuvent être compatibles avec les droits des hommes, lorsque la

loi a déterminé ces formes, ces règles et ces principes; alors

l'établissement de tel impôt plutôt que de tel autre, la fixation de

la quotité des différens droits, la répartition des contributions

directes entre les premières divisions du pays, sont encore de

véritables applications de la loi; mais elles doivent aussi être faites

par un corps dont les membres aient été choisis par la généralité

des citoyens. Aucun autre corps ne pourroit être regardé comme un

juge impartial entre les différentes divisions du territoire qui

doivent supporter l'impôt d'une manière proportionnelle, entre les

diverses classes de citoyens sur le sort desquels les autres genres

d'impôts peuvent peser avec inégalité, et c'est par cette raison que

ces fonctions sont encore, dans les pays libres, réunies au pouvoir

législatif.

On a cru qu'il y avoit moins d'inconvéniens à cumuler ces pouvoirs,

qu'à les partager entre plusieurs corps de représentans, ou plutôt les

circonstances n'ont pas permis d'examiner cette question, peut-être

même d'en avoir l'idée. (Nous nous proposons de la traiter dans un

autre Nº.)

Ceux qui ont déterminé le montant de l'impôt n'ont pu le faire qu'après

avoir constaté les besoins publics, et n'ont pu les constater qu'en

les considérant séparément, qu'en voyant quelle somme est nécessaire

pour chacun. La distribution de ces sommes, entre les administrateurs

qui doivent être chargés des diverses dépenses, dépend donc aussi du

corps législatif. Le jugement qui a fixé l'impôt d'après le calcul des

besoins ne seroit pas réellement exécuté, si l'on pouvoit changer cette

distribution, qui en est une conséquence nécessaire, puisque c'est

d'après la conviction de l'utilité de chacune de ces dispositions qu'il

a été rendu.

Si un corps formé par les représentans de la généralité des citoyens

est le seul juge qu'on puisse regarder comme impartial pour une

répartition de contribution entre les premières divisions de l'Empire,

les représentans de chacune de ces divisions sont aussi les seuls juges

impartiaux des répartitions entre les divisions secondaires.

Le corps législatif ayant donc d'abord fixé le montant de l'impôt,

ayant déterminé qu'elle en doit être la forme, l'ayant réparti soit

par lui-même, soit sous son autorité par des corps de représentans

appartenans aux diverses divisions, ayant établi des loix pour en

assurer la perception et pour prévenir ou réprimer les vexations; il ne

reste plus qu'à lever l'impôt dans toutes les divisions de l'État, à

réunir le produit des portions acquittées par chacune, à la conserver

en dépôt jusqu'au moment de la distribution entre ceux qui sont chargés

de l'employer. A qui maintenant doivent appartenir ces fonctions?

Cette question seroit à-peu-près indifférente: 1º. S'il n'existoit

que des impôts directs, dont par leur nature la levée se borne à

l'exécution de la répartition arrêtée suivant des règles établies par

le pouvoir législatif, et n'emploie qu'un petit nombre d'agens très-peu

coûteux. 2º. Si les impôts étoient une contribution absolument fixe,

payée d'abord par les citoyens et ensuite successivement au nom des

différens ordres de division du territoire à des époques certaines. 3º.

Si la masse totale des impôts étoit distribuée entre divers agens du

pouvoir exécutif, chargés d'en faire l'emploi.

Mais si la première et la seconde condition ne sont pas remplies, s'il

existe des impôts compliqués dont la manière de les lever augmente

plus ou moins le montant, si le nombre des hommes nécessaires pour

la perception est très-grand, s'il ne peut être déterminé que d'une

manière très-vague; alors il seroit dangereux de confier au pouvoir

exécutif la fonction de lever l'impôt. 1º. Parce qu'il pourroit

toujours tromper sur le produit, soit avant, soit après la perception.

2º. Parce qu'il auroit intérêt à maintenir les formes les plus

compliquées pour profiter de cette incertitude et pour multiplier ses

agens, ce qui est un moyen dangereux de corruption et en même tems

une perte réelle, puisque ces agens sont autant d'hommes laborieux,

alors employés d'une manière inutile pour la richesse publique et pour

l'intérêt commun.

Si ces trois conditions ne sont pas remplies, il est encore dangereux

de confier au pouvoir exécutif la garde du trésor public. 1º. Parce que

si la valeur totale des impôts n'est pas rigoureusement déterminée dans

le fait, quoique la quotité de chacun le soit pour la décision du corps

législatif; il y aura des sommes dont on pourra faire arbitrairement

une disposition au moins passagère. 2º. Parce que si ces sommes ne

sont pas payées toutes à des termes précis, le pouvoir exécutif sera

souvent obligé à des opérations de banque pour suppléer, soit à des

déficits inattendus, soit à des retards: or l'habitude de traiter avec

les ministres, contractée par les commerçans en argent, et la liaison

intime qui résulte de cette habitude, donne aux uns des moyens, aux

autres une influence qui menace également la prospérité publique

et la liberté. 3º. Parce que si une partie des impôts est destinée

à payer les intérêts ou les capitaux des dettes, il est à craindre

que le partage entre ces sommes et celles qui sont destinées aux

dépenses ne soit pas toujours rigoureusement exact, sur-tout lorsque

cette partie de l'administration est compliquée, et elle le seroit

toujours, parce qu'un ministre des finances, dans une constitution

libre, n'a d'autorité qu'autant qu'elles restent dans le cahot. Il est

à craindre encore qu'il n'en résulte une influence du ministre, sur

la distribution de ces fonds, sur la forme des emprunts et sur les

autres opérations de finances, quand même ces divers objets seroient

réglés par le corps législatif, et le ministre pourra se servir de

cette influence pour faire de ces mêmes opérations un moyen de crédit

personnel et de corruption.

Il est donc important, si l'administration des finances n'est pas

portée au plus haut degré de simplicité dont elle puisse être

susceptible, que dans une constitution libre, le pouvoir exécutif ne se

mêle des finances que pour recevoir les sommes accordées par le corps

législatif, pour les dépenses générales de la nation.

Et si l'on est parvenu à ce degré de simplicité, comme alors toute

l'administration des finances se borne à bien tenir les caisses, où

les diverses divisions de l'empire versent leurs contributions, il est

plus sûr encore et en même tems très-facile de séparer ces fonctions du

pouvoir exécutif.

Les loix constitutionnelles, relatives aux finances, doivent donc avoir

pour but d'établir un ordre qui rende cette partie de l'administration

absolument indépendante du pouvoir exécutif, sur-tout lorsque ce

pouvoir est réuni dans une seule main. Elles doivent être combinées

de manière que le pouvoir qui doit dépenser soit absolument séparé du

pouvoir qui doit recevoir et acquitter les engagemens contractés par

la nation. Sans cela, une nation riche, commerçante, endettée, ne peut

conserver longtems ni une liberté, ni une égalité réelles.

Si l'on veut une preuve de fait de la vérité de ces principes, il

suffit de jeter les yeux sur ce qui se passe en Angleterre. Lorsque

la chambre des communes accorde un impôt, lorsqu'elle détermine les

règles, suivant lesquelles il doit être perçu, lorsqu'elle vote un

emprunt, prononce-t-elle véritablement en connoissance de cause?

L'influence ministérielle ne lui fait-elle pas adopter des mesures

compliquées, dont les effets échappent à la pluralité de ceux qui y

souscrivent, soit par confiance, soit par corruption, soit par la

nécessité de prendre un parti? Ces places de finances, si étrangement

multipliées, ne sont-elles pas souvent employées à gagner des

suffrages? Ne présente-t-on pas quelquefois des formes d'impositions

très-embarrassées pour avoir plus de places à donner et plus de

facilité à tromper sur des produits plus incertains?

Cette complication du systême des finances est-elle l'effet des

circonstances, des préjugés ou du désir d'augmenter le pouvoir

ministériel? La nation auroit, dira-t-on, démasqué ces intentions

perverses si elles existoient. Non, la nation est presque toujours

trompée sur ses véritables intérêts, parce que malheureusement tout

homme qui a des talens est, par un effet de la constitution de

l'Angleterre, intéressé au maintien des abus. Il n'en est aucun depuis

l'inégalité de la représentation, jusqu'à l'impôt sur les gazettes, qui

ne trouve une foule d'esprits, exercés et subtils, prêts à en faire

l'apologie. Le systême vicieux des finances laisse un champ libre à

la corruption, et la corruption protège ce systême. On corrompt pour

obtenir, on demande pour corrompre. La corruption a été la suite de

l'influence du pouvoir exécutif sur le trésor public, et la corruption

augmente sans cesse cette influence.

Ainsi, dans la constitution actuelle de la France, la levée des

contributions doit être faite par les corps administratifs des

départemens; la répartition générale des fonds arrêtés par les

législatures à chaque section; l'exécution de ces dispositions confiée

à un trésorier général, dont la gestion seroit inspectée par des

commissaires choisis, soit par les départemens, soit par l'assemblée

législative. Les caisses particulières des départemens le seroient par

des commissaires élus exprès, ou par des membres de l'administration.

On se trouve dans la nécessité de conserver des impôts indirects, tels

que le privilège du tabac, les traites aux frontières, les entrées

des villes, une partie des droits sur les actes, peut-être d'établir

un impôt du timbre, et déjà l'on prétend que l'administration de ces

impôts ne peut être confiée aux directoires de département, comme si

en les supposant soumis à une régie intéressée, générale même par-tout

le royaume, les discussions entre la régie et les citoyens ne devoient

pas être décidées judiciairement suivant la loi; comme si l'inspection

de chaque caisse particulière des provinces ne pouvoit pas être confiée

au directoire du département; comme si la vigilance sur les employés de

ces régies pouvoit être sans danger, laissée en d'autres mains? L'idée

que les citoyens, et par-conséquent ceux qu'ils choisissent, sont les

ennemis du revenu public, ne peut être fondée sous l'empire d'une

constitution libre. N'est-il pas évident que si l'on ne fait aucun

usage abusif de l'impôt, l'intérêt commun est qu'il soit régulièrement

payé, puisque s'il y a de l'excédent, il en résulte une diminution

prochaine, et que si le produit étoit trop foible, il faudroit

supporter une augmentation.

Les opérations de banque, employées aujourd'hui pour réparer le déficit

momentané d'un impôt, le retard d'une rentrée, la suspension causée par

la banqueroute d'un comptable, etc. ou pour subvenir à des dépenses

imprévues, peuvent être aisément remplacées pendant la très-courte

absence des législatures par des fonds en réserve et, pendant leurs

sessions par des moyens publics, les seuls qui conviennent à une nation

libre, si elle ne veut pas s'exposer à cesser de l'être.

Que ceux qui se sont fait une religion de la distinction des pouvoirs,

ne se scandalisent pas de cette idée: puisqu'ils consentent que les

personnes revêtues du pouvoir législatif fixent l'impôt, l'établissent,

sur telle ou telle denrée, suivant tel ou tel tarif, ou le répartissent

entre les divisions du pays, et, par conséquent, exercent en cela

une autorité vraiment administrative; ils doivent consentir que ces

mêmes personnes se réservent toute la partie de ce pouvoir, qui ne

peut être confié à d'autres mains sans danger pour la liberté. Il ne

faut pas confondre la distinction métaphysique des pouvoirs, et leur

distribution réelle. Il peut être utile de confier à plusieurs corps

séparés l'exercice de diverses parties d'un même pouvoir, comme de

réunir les portions de plusieurs pouvoirs dans une seule main, ou de

les attribuer à un corps unique.

La distinction précise des pouvoirs est pour les philosophes un moyen

de parvenir à fonder sur les principes d'une métaphysique saine et

rigoureuse, la théorie de l'ordre social. La distribution des pouvoirs

est une opération politique, par laquelle les conventions constituantes

doivent chercher à assurer aux citoyens la jouissance de leurs droits,

des loix justes et sages, équitablement appliquées, et les avantages

d'une administration douce, active, éclairée, sur-tout à l'abri de la

corruption.

D'ailleurs, on peut faire nommer les surveillans du trésor national par

les citoyens, de manière que l'assemblée nationale n'auroit à cet égard

que la fonction de revoir les comptes généraux en dernier ressort. Il

auroit été peut-être à désirer pour la facilité de ces élections d'un

nombre de commissaires inférieur à celui des départemens, élections

qui peuvent être très-utiles, qu'on eût établi quatre-vingt-une

ou quatre-vingt-quatre divisions, parce que ces nombres admettent

plusieurs ordres de diviseurs.

Ainsi, pour quatre-vingt-quatre départemens, on auroit pu réunir

deux départemens pour élire chacun un des membres d'un comité de

quarante-deux personnes, trois pour l'élection d'un comité de

vingt-huit, quatre pour un de vingt-un, six pour un de quatorze, sept

pour un de douze. Mais la division en quatre-vingt-trois départemens

ne met pas à ces combinaisons un obstacle difficile à vaincre; en

effet, on pourroit, pour ces élections seulement, regarder Paris

comme un double département, à cause de sa population; ce ne seroit

pas accorder une faveur, que de donner une quarantième partie de

l'influence à une division qui est plus d'un vingt-cinquième du

total. Il seroit à désirer que cette disposition fît partie des loix

constitutionnelles; ceux qui savent prévoir sentiront combien cette

facilité donnée d'avance pour les élections peut être utile dans des

circonstances difficiles.

Le parti que prendra l'assemblée nationale sur la question que nous

venons d'examiner, décidera pour plus d'un siècle du sort de notre

liberté.

Il y a déjà long-tems que ceux de ses ennemis qui raisonnent un peu se

sont apperçus de l'impossibilité de lui porter à l'avenir des atteintes

directes, et ont vu qu'ils n'avoient plus d'autres ressources que d'en

respecter toutes les apparences, et de tâcher d'en détruire la réalité

par des moyens indirects.

C'est par cette raison qu'ils ne cessent de nous exhorter à imiter

l'Angleterre et ses deux chambres, et sa religion exclusive, et son

administration des finances si compliquée, si propre à augmenter

l'influence du premier Lord de la trésorerie, et ses loix prohibitives

de commerce, et son ministère formé de membres du corps législatif qui

en deviennent nécessairement les chefs, et ce pouvoir d'entraîner la

nation dans des guerres étrangères etc. etc. Toutes ces institutions,

dont l'effet est la corruption, une dette immense, des impôts ruineux,

des vexations multipliées et la perpétuité des abus nous sont proposées

sans cesse comme le chef-d'œuvre de la raison humaine, et beaucoup de

gens se flattent que renonçant à la ridicule prétention d'être plus

libres que les Anglois, nous aurons la sagesse de conserver assez

d'abus pour que les intrigans puissent encore obtenir des richesses et

du pouvoir.

_Cet article est de M. DE CONDORCET._

Journal de la société de 1789 - Nº III · 第 3 / 5 题