Quelqu’un _qui marque mal_, pour employer l’expression vulgaire dont
s’est servie Francine.
--Alors, comme ça, monsieur Montarès, mon nom ne vous dit rien? gronde
ce quelqu’un, les poings crispés.
Il est férocement peuple, a les maxillaires trop développés, un teint
blême que lui procure, sans doute, ce jour crépusculaire de mon atelier,
mais il n’est pas aussi _mal_ que le pense Francine, car ses yeux sont
franchement appuyés sur les miens. Il n’a ni peur ni désir de ruser
devant plus fort que lui. Je sens que la chose qu’il vient chercher ici
lui paraît son bien, son droit, et s’il est primitif, ce droit-là, il ne
le cédera pas contre un droit beaucoup plus légal ou une menace. Ce
personnage n’est pas dans la société, il est dans la vie et se moque
absolument de l’entourage. Il me plaît.
--Oui, continue-t-il, Jules Nordin, et ma sœur s’appelait Henriette
Nordin, quoi? Vous n’avez pas la mémoire de vos modèles, Monsieur le
peintre des jolies filles, celui qui le fait à la pose?
Bon! J’y suis. Du chantage! Mon brave garçon, très peuple, est le frère,
ou le souteneur d’un de mes modèles, lequel modèle se sera prétendu la
victime d’une séduction. C’est amusant car, sur ce chapitre, il n’y a
pas plus respectueux que moi vis-à-vis d’un modèle non consentant. Je
n’en connais pas beaucoup dans le genre où je travaille qui est le genre
léger, mais il en existe et je ne joue pas à ce mauvais jeu, d’abord
parce qu’il gâche les ensembles et ensuite parce que je ne vois pas la
nécessité de violer une femme puisque, fatalement, on peut toujours
l’obtenir de bonne volonté en y mettant le temps ou le prix.
--Mon ami, dis-je sans le lâcher du regard et la main appuyée derrière
moi au dossier de ma chaise, j’ignore de quelle jolie fille vous venez
me parler. Il en est passé un certain nombre chez moi. Je les ai
toujours rétribuées selon leurs prétentions. Je n’ai jamais séduit
personne parce que le travail est mon but, au moins quand je dessine.
Maintenant comme j’ai fait la guerre autant que vous, je vous jure, sur
ma conscience d’ancien combattant, que je n’ai jamais entendu prononcer
le nom de Mademoiselle votre sœur. C’est, d’ailleurs, tout ce que je
peux vous jurer.
--Ma sœur n’était pas une demoiselle, répond Jules Nordin brutalement,
c’était une ouvrière, une honnête ouvrière que vous avez débauchée.
Henriette Nordin est venue ici, j’en ai la preuve, et elle en est sortie
enceinte, vous m’entendez, son enfant est de vous, vous ne pouvez pas le
renier. Malgré que ce pauvre gosse ne puisse pas encore parler, il
crache déjà votre nom par ses yeux, ses grands yeux d’innocent.
Abasourdi, je suis pris entre l’envie, vraiment irrésistible, de rire au
nez de ce garçon qui m’attribue, si généreusement, une paternité de
circonstance et le désir de le reconduire jusqu’à la porte en
m’entourant de toutes les précautions d’usage.
Et son visage aux traits ramassés, son air de jeunesse réelle qui
adoucit la dureté de son regard, me donne une étrange sensation de
pitié. Il faudra bien le forcer à se retirer et j’ai besoin de
l’entendre m’en dire davantage, le bizarre caprice de l’apprivoiser. Je
marche sur lui. Je lui pose, très doucement, presque tendrement, la main
sur l’épaule.
--Voulez-vous, Jules Nordin, me raconter votre histoire plus
tranquillement, sans menace et sans geste inutile, en me donnant des
détails qui finiront peut-être par m’éclairer au sujet de la jolie
personne en question? J’ai pu la connaître et, si je suis bien certain
de ne pas être le père, je ne nie pas, d’avance, l’avoir fait poser
pour... autre chose. Il ne me semble pas nécessaire, à cause de ça, d’en
venir aux démonstrations bruyantes, parce que je pense que nous n’avons
pas plus froid aux yeux les uns que les autres, le gosse y compris.
Il s’assied sur le fauteuil où je l’ai poussé, le front bas, l’air têtu,
ses mains rouges abandonnées sur les bras de ce siège et il est, tout
d’un coup, très ennuyé de se voir là.
--Quand on aura causé, je parie bien, qu’on ne se plaira pas davantage,
monsieur Montarès, gronde-t-il. Oh! ce n’est pas la première fois qu’on
se rencontre! Je vous ai déjà vu, l’année dernière, au cirque de Paris.
J’étais debout, derrière vous, je vous ai appelé par votre nom pour
savoir si je ne me trompais pas, pour vous reconnaître, de mémoire,
seulement vous étiez avec une poule de luxe. Je me suis défilé quand
vous vous êtes retourné. Ce que j’avais à vous dire, ça ne regardait pas
l’autre. Elle aurait tout empêché. Les femmes sont tellement rosses
entre elles! A ce moment-là, on faisait déjà des scènes à ma sœur
rapport à son état. Oui, je vais vous conter la chose en détail. Ma mère
et moi nous crevons de la vie chère qui augmente tous les jours. On est
paré pour deux, pas pour trois. Le logement est déjà plein, vu que nous
couchons tous dans la même chambre. La mère fait des ménages, moi, je
suis ouvrier électricien, ce qui est un bon métier quand on ne chôme pas
à cause des accidents. J’ai eu un bras brûlé par un appareil, un matin
dont je me souviendrai. J’ai vu passer la mort, là-bas, dans les
tranchées, mais, quand on se bat, c’est, naturellement, pour en finir
avec la chienne d’existence, tandis que quand on travaille, c’est pour
la gagner, alors, comme de juste, c’est moins drôle! Voilà: j’avais une
sœur, elle est morte, elle, à la Maternité en accouchant d’un garçon et
il n’y a pas à vous en garer, ce gosse-là est de vous, j’en remettrai
mon bras au feu! Ma sœur nous l’a caché tant qu’elle a pu. Pourquoi? Ça,
j’en sais rien. Sans doute qu’elle avait le béguin pour vous et qu’elle
voulait pas qu’on vous ennuie, mais pour ma mère comme pour moi, il est
signé, le môme... Après la mort d’Henriette on a été forcé de se charger
du petit. On ne pouvait ni le mettre aux assistés ni au ruisseau. La
mère, qui n’a jamais pu sentir sa fille, s’est entichée de son
petit-fils; moi, je n’ai pas perdu la carte. Faut vous dire que les
sentiments de famille, c’est pas mon fort! J’ai vu, d’un coup, qu’on
allait à la faillite, histoire de soigner l’héritier d’un Monsieur dans
la haute et ça ne se doit pas. Vous nous aiderez, foi de Jules, ou nous
verrons à nous mesurer les coudes. Oh! je sais que vous allez fourrer la
police entre nous, puisque la recherche de la paternité est interdite
dans notre cochon de pays, mais si on veut vous flanquer la bonne
aventure au coin d’un journal, et on trouve toujours une feuille dévouée
aux intérêts du peuple, au jour d’aujourd’hui, ça ne vous fera pas
rigoler parce que vous êtes dans les huiles. Si vous êtes libre de faire
des bêtises, vous avez tout de même l’orgueil de ne pas les avouer en
public, hein? Nous avons découvert le pot aux roses, rapport à ce que ma
dinde de sœur tenait trop à le cacher. Un jour à l’hôpital, je lui ai
montré un numéro de ce grand illustré qu’on appelle _La femme à Paris_
et...
A ce passage du récit de Jules Nordin, je bondis sur lui, je lui prends
les poignets et je crie, ivre d’une douleur que je ne peux pas
maîtriser:
--Bouchette est morte! Vous êtes le frère de Bouchette!
Il y a un moment de silence terrible.
Jules Nordin se lève, à son tour. Nous nous regardons, non plus comme
deux ennemis, mais comme deux hommes brusquement plongés dans une
commune misère.
--Ah! oui, Bouchette? balbutie-t-il. Vous ne la connaissiez pas sous son
vrai nom? Faites excuses, monsieur Alain Montarès, je ne savais pas
cogner si fort!
Je cours à un de mes cartons et après une recherche fébrile, j’en retire
une épreuve de ma _Jeunesse_, la belle fille en fourreau de satin blanc
qui élève au-dessus de sa tête une botte de mai rose dont les fleurs
s’éparpillent dans ses cheveux dénoués.
--Regardez bien. C’est elle, n’est-ce pas?
Jules Nordin hoche le front. Son regard s’embrume, se mouille. Ça ne
dure guère, il se redresse, les poings serrés:
--Oui, c’est Henriette Nordin. Maintenant, faudrait voir à réparer,
monsieur Montarès.
Je m’appuie sur la chaise que je viens de quitter, mes mains tremblent:
--Écoutez-moi à votre tour, Jules Nordin, et répondez-moi franchement:
votre sœur n’était donc pas mariée? Elle prétendait avoir épousé un
étranger, un Espagnol...
--Elle vous a fait croire ça, riposte l’ouvrier électricien revenu à la
préoccupation de ses intérêts particuliers. Alors, quoi, vous en savez
aussi long que moi. Pas la peine de se disputer, en effet. Donnez-moi la
somme ronde et je me tire d’ici. Vous n’entendrez plus causer de moi.
--Non, je n’ai jamais cru qu’elle fût mariée à cet Espagnol qu’elle
prétendait si jaloux. Donc c’était son amant. Pourquoi espérez-vous me
faire endosser la paternité d’un homme qu’elle... me préférait?
Je contemple la souriante vision de Bouchette, jeune, svelte et fine
comme une jolie nymphe tout enivrée de printemps, sa bouche épanouie
comme une rose au soleil. Or, cette bouchette-là est morte en couches,
déformée, abîmée, roulée aux abîmes de la grande marâtre, notre mère, la
Terre, qui exige de nous la procréation... ou la mort.
Jules Nordin reprend d’une voix sourde:
--Ben oui, c’est l’Espagnol qui a fini son malheur, à la pauvre fille.
J’ai su tout ça par les délires de la fièvre qui l’a emportée. Ma sœur,
inutile de vous charrier, n’est-ce pas? je sens bien que vous n’avez
plus envie de vous moquer d’elle, s’était collée depuis ses quinze ans
avec ce garçon-là, un renfermé, très bûcheur, mais un mauvais type avec
les femmes. Il voulait, j’en suis certain à présent, la lâcher une fois
sa pelote faite en France et s’en retourner au pays sans y traîner une
étrangère. Il n’a jamais voulu l’épouser, malgré qu’elle y tenait ferme,
elle, à la mairie. Henriette patientait, elle ne rêvait que gosse et
mariage. Dès qu’elle s’est vue enceinte elle a fait le possible pour lui
faire légitimer son état, mais l’Espagnol l’a abandonnée comme il le lui
avait toujours promis si ça lui arrivait. Ah! ça, il ne lui mâchait pas
les mots. Au lieu d’aller chez Monsieur le Maire, il a pris le train
sans lui laisser sa nouvelle adresse, oui! Oh! je comprends bien que
vous l’avez belle, monsieur Montarès (et l’accent de Jules Nordin devint
presque respectueux). Vous avez le droit de nous dire que, lorsqu’il y a
deux mâles dans la vie d’une pauvre femelle, on ne sait pas qui est le
père, d’autant mieux qu’elle ne vous a rien demandé, trop fière pour
ça...
--L’enfant est bien portant?
--Un beau petit garçon d’à peine deux mois, mais s’il a la bouche de
votre Bouchette, il a des yeux qui ressemblent aux vôtres, c’est à
crier... Donnez-moi seulement une petite rente pour que nous l’élevions
proprement. Vous verrez que vous ne vous en repentirez pas. Vous êtes
riche et sans légitime pour vous embêter de ses reproches. Nous ne
demandons pas le Pérou... et puis vous n’êtes pas forcé de venir le voir
car, je saisis votre idée, c’est tout de même un peu aussi le gosse à
l’Espagnol, un sale type! Quand on se partage entre deux hommes...
--Est-ce qu’elle est morte sans jamais avoir parlé de moi, prononcé mon
nom? Elle n’a jamais rien avoué de nos relations?
Jules Nordin tire un portefeuille crasseux de sa poche et il en sort un
carton, un morceau de bristol, une invitation à dîner chez le peintre
Carlos Véra. Il me montre, au dos de ce carton, le profil de Bouchette
avec celui du grand cygne voguant sur un lac.
--Ça, Monsieur, nous l’avons trouvé sur sa poitrine quand on l’a
emportée pour ses couches. Elle était tombée de faim au milieu de sa
mansarde dont elle payait le terme bien régulièrement en se privant de
tout. Elle n’a jamais su que nous l’avions reconnue dans le numéro de
l’illustré où on avait reproduit son portrait et que nous vous
cherchions parce que l’Espagnol, en se défilant, avait raconté qu’elle
se parfumait trop pour être restée honnête.
Un silence.
Le douloureux calvaire se déroule devant moi et la petite folle,
entêtée, le monte péniblement, courageusement. Ce qu’elle veut, c’est le
mariage, le ménage reconstitué par le berceau. Qu’est-il arrivé? Un de
ces accidents mystérieux de l’amour charnel qui emprunte le désir de
l’amour idéal pour en faire une implacable réalité! Elle est enceinte,
et elle est bien sûre que son enfant peut avoir un père légal, elle
avoue cette réalité, toute naturelle, ne revient plus chez moi, prie,
supplie le père de consentir enfin à la réhabilitation. Seulement, il y
a le parfum, ce parfum coûteux et tenace dont elle me disait: «S’il n’en
connaît pas le nom, il sait bien que je n’ai pas les moyens de me
l’offrir!» Ah! la qualité du parfum, qui révèle aussi la qualité de la
liaison ou de l’amour!... L’odeur du luxe précédant la luxure!
L’empreinte de celui qui guette son heure et a la lâcheté de ne pas
céder, simplement par dilettantisme ou par précaution contre les beaux
emballements.
(_L’autre_ aussi attendait peut-être son heure et si je n’avais pas _tué
la bête_, si je n’avais pas, oh! sans le vouloir, sacrifié la chair...)
Quelle différence existe-t-il entre cet obscur Espagnol, ce hibou
sauvage et sage, retournant dans son pays, revenant à sa race, lui
sacrifiant la chair, sa propre chair, et le libertin égoïste, l’amoureux
superficiel?
Je n’ai pas compris ni deviné le drame, je n’ai pas cherché à secourir
celle qui en était réellement la victime, qui en mourait, tuée par moi
plus sûrement que je n’ai tué mon chien!
Je ne pleure pas. J’émiette sous mes doigts nerveux un pinceau frêle et
je regarde, hypnotisé, tomber dans le vide les menus éclats tournoyants.
Jules Nordin est ému autant que peut l’être une brute. Il est
passagèrement saisi de ce trouble qu’apporte avec elle une mort
pitoyable, la fin d’une malheureuse petite fille sentimentale. Lui,
c’est un homme vulgaire, plus habitué aux soucis matériels qu’à
l’analyse des complexités d’un désespoir d’amour. Il ne me menace plus.
Il attend. Pour lui, je suis l’amant de sa sœur, le père de l’enfant,
celui qui doit payer pour _l’autre_ qui est parti, est redevenu
l’étranger.
Je respire longuement, fortement, et, très calme, tout à coup, scandant
mes mots comme si je voulais en graver chaque syllabe dans le cerveau de
ce pauvre diable, ce cerveau borné par l’impérieux besoin de vivre,
l’odieuse vie commune, je dis:
--Demain on ira chercher à l’adresse que vous allez me donner l’enfant
d’Henriette Nordin, votre sœur, ce petit garçon que je ne connais pas et
je le ferai élever ici, chez moi. Puisqu’il est orphelin, qu’aucun père,
légitime ou non, ne peut le réclamer, je le reconnaîtrai. J’en ferai mon
fils et un Français, de vraie souche française. Votre sœur, celle que
j’appelais Bouchette, était une très honnête fille, Jules Nordin. Il ne
me plaît pas que vous en doutiez un seul instant. Je réglerai avec vous
tous les comptes que vous voudrez bien me soumettre au sujet des
dépenses que vous avez dû faire pour elle ou pour lui. Mais j’entends
demeurer le maître des destinées de mon enfant. Vous ne vous en
occuperez plus.
Je suis allé tout droit à mon but, comme la pierre lancée. Agir
autrement ne me serait pas possible.
Je vois la branche de l’arbre desséché qui repousse plus vigoureuse et
plus belle. C’est ma race, à moi, qui va renaître, refleurir
miraculeusement.