Là, j’ai réglé des comptes et j’ai entendu des mots. L’existence
quotidienne se passe en vérifications perpétuelles, puis cela finit par
des concessions qui le sont également. On se prouve mutuellement, ce que
l’on sait déjà, ou on se menace de tout, en oubliant la mort.
Je ne voyais pas l’homme, enfoui dans sa caisse, tassé sur son fauteuil;
il avait l’aspect d’un gros fromage et la lueur de son crâne, un peu
rougeâtre, faisait penser à ces hollandes lisses, comme vernis de sang.
C’était un homme assis, un marchand, autour duquel rutilait une
orfèvrerie trop neuve. Il bredouillait des phrases mondaines, parce qu’à
mes débuts, je lui avais dessiné des modèles de style. Quand on est
encore dans le ventre de la gloire, on tâtonne, avant de sortir, et on
fait, bien souvent, beaucoup de mal à sa mère! Je lui avais fabriqué de
très prétentieuses petites nymphes avant de copier quelques jolies
femmes d’après nature. Il m’en était reconnaissant et n’aurait jamais
ose me réclamer l’argent emprunté jadis, puisque j’étais devenu un
nouveau riche. Il me félicitait de ma bonne mine, de mes yeux jeunes, de
mes habits bien coupés. Je n’avais pas mon pareil pour séduire les gens:
«Des vieux gamins comme vous, on n’en fait plus!» Ce qui l’étonnait, le
scandalisait presque, c’était mon ton détaché pour lui rendre la somme
que je pouvais ne pas lui rendre. Aujourd’hui, le chacun pour soi est
tellement la règle de conduite que l’on arrange, ou estropie, des lois
afin de canaliser les mauvaises pentes: on codifie l’égoïsme.
D’ailleurs, il ne faut pas m’en savoir gré. Moi je rends l’argent comme
je rendrais l’âme, si j’en avais une, car je n’y tiens pas. Autant de
chiffons de papiers! Ça ne me gêne pas d’être courageux ou correct, aux
sens anciens des vocables. Je n’ai pas été élevé par le système D. Mes
parents n’ont jamais rien volé à personne, ayant vécu très en dehors de
tout commerce guerrier, là-bas, fort loin, dans le midi. (Ils n’ont pas
vécu de la guerre, mais ils en sont morts tout de même!) J’ignore l’art
du calcul et, si je l’étudiais, ça m’ennuierait d’apprendre pourquoi on
est ou n’est pas honnête.
Ma droiture personnelle est une attitude logique, sans préméditation. Je
ne peux marcher que sur mes deux pieds de derrière à cause de mon chemin
qui est une corde raide. Je suis là-dessus depuis longtemps, j’ai
l’habitude des tours de force, une souplesse de reins d’animal savant,
quoique sauvage, qui lui sert surtout à sauver la face... et on n’a pas
de loisir, ni le désir, de dévaliser des bijouteries quand on est hanté
du seul souci de conserver son équilibre. C’est l’effroi de retomber à
quatre partes qui me tient lieu de balancier. Je me connais, je suis
excessif. Si je bute sur une passion et me laisse entraîner, je ne m’en
relèverai jamais! Dans le mal comme dans le bien, il faut se tenir
droit. C’est ce qui représentait, autrefois, la morale de certains
immoraux, autrement dit: la noblesse.
Je suis sorti de cette boutique le cerveau libre. Je venais de
m’appauvrir, malgré le proverbe, mais j’éprouvais une joie candide en
songeant que je m’étais offert l’occasion de changer un billet de mille
pour rembourser ce marchand et qu’il me restait cinq billets de cent,
c’est-à-dire quatre fois plus qu’avant. Les sensations du toucher me
sont beaucoup plus perceptibles que le sens des affaires et je me
félicitais, moi, de cette puérilité pendant qu’on me complimentait sur
ma prétendue sagesse: «Comme vous savez vivre!» disait cet homme
sérieux, assis. Il est certain que je suis encore debout. J’aime la vie
parce que je sais la mener et je veux la trouver belle, maintenant, sous
n’importe lequel de ses masques de femme.
Je descends cette rue d’un pas lent, en quête d’un objet curieux, d’une
trouvaille quelconque dans ces quartiers neufs: rien à voir. Les maisons
sont désertés, non achevées et elles n’exhibent aux passants, en fait de
curiosité, que de minuscules jardins s’encastrant dans leurs profondeurs
de pierres froides comme des cimetières en miniature où ne poussent que
des fusains, des buis, du lierre dont les branches sombres sont encore
noircies par la suie en suspension dans l’air parisien. Ces petits
jardins grillés n’ont pas de porte ni aucun moyen visible de
communication. Leurs frêles arbustes prennent la mine de singes en cage,
de singes phtisiques, presque sans poils, fantômes de plantes qui
grelottent à tous les vents. Mon Dieu, ça vit tout de même, ça végète,
et il doit y avoir des insectes qui s’y trompent.
Je songe que l’homme ordinaire, le brave homme, s’agite, s’émeut, tantôt
dans sa chair, tantôt dans son squelette. La chair est tendre, le
squelette implacable, et tandis que la chair fond, les os se rétractent.
On est, d’avance, son propre cimetière; pour vivre intégralement il faut
avoir chaud jusqu’aux os, ce qui est mon cas.
Je suis devant la gare Montparnasse; la rue de Rennes coule, en face de
moi, comme un large fleuve, charriant ses lourds vaisseaux-autobus et
les barques houleuses de ses taxis. De temps en temps, un yacht de
plaisance, une voiture de marque, trace un sillage élégant dans la cohue
et, par hasard, n’écrase personne. Quant aux malheureux poissons de mer,
ou d’eau douce, qui frayent en ces parages, ils se glissent dessus ou
dessous les différents courants de cette navigation intensive.
Quelques-uns finissent par sauter en l’air, la bouche ouverte pour un
cri d’épouvante, puis, muets comme il sied à des poissons bien dressés,
déjà à moitié asphyxiés par l’odeur de l’essence et complètement
assourdis par le bruit des trompes, ils regagnent le flot,
disparaissent.
J’adore ce spectacle. Je m’y intéresse, tel un habitant de Mars chu sur
notre planète. N’ayant jamais de but déterminé, sinon garder mon
équilibre, et possédant le suprême entraînement de tout risquer, pour le
conserver. J’arrive à me mouvoir très à l’aise dans les vagues de la
foule. Je me laisse porter, je fais la planche, je plonge, selon les
occasions. Moi, je ne vais nulle part... qu’en avant.
Je me dirige vers la rue de Vaugirard où je demeure. Je rentrerai chez
moi si je ne me sens pas l’envie de prendre le thé ailleurs. Je ne suis
pas pressé.
Voici que les piétons du trottoir forment le banc de sardines. Ils se
trouvent en présence d’un barrage qui force les courants à se diviser.
Des travaux, les éternels travaux de la voirie, ouvrages de Pénélope,
nous arrêtent encore mieux que le bâton de maréchal du sergent de ville.
Pourtant il n’y a là qu’un ouvrier blanc de chaux poudré de ciment et
constellé d’étoiles de goudron, lequel a bien plus l’aspect du Pierrot
de l’ancienne école que d’un nouveau citoyen conscient et organisé. Il
désorganise à merveille toute la circulation, rien qu’en demeurant le
menton sur le manche de sa pelle. Il s’agit, je crois, d’enlever un tas
de sable. J’ai remarqué qu’on met des tas de sable un peu partout et
qu’on les dérange selon la couleur du ciel: s’il pleut, on le disperse,
s’il fait beau, on le ramasse. Il y a certainement des raisons,
seulement on ne les connaît plus (elles datent du temps des chevaux) et
le banc de sardines attend toujours qu’on lui ouvre les écluses. De son
côté, le Pierrot contemple la foule avec le sourire.
C’est amusant, je tire mon carnet pour y jeter un trait de son attitude
où il y a la nonchalante noblesse des paresses italiennes. Il est
sûrement Italien et ces gens-là sont modèles de naissance.
Faiseur d’images, sans cesse sollicité par l’aventure du geste, de la
nuance, de l’expression rencontrée qui me saisit encore plus que je ne
peux la saisir, mon atelier c’est la rue, le salon, le théâtre,
l’endroit public ou privé, partout où je peux m’emparer de la grimace
humaine prise en dehors de toute pose. Ce n’est souvent qu’une ligne et
ça me sert, un jour, pour camper une figure. Je ne conçois rien selon ma
perspective particulière, qui serait un tel manque de mesure que
personne ne s’y attacherait. L’observation m’aide à faire prendre une
fantaisie pour une réalité. C’est le levain qui gonfle l’œuvre, ou le
solidifiant qui la coagule. Je ne travaille pas plus que cet ouvrier
goguenard, le menton sur son outil, seulement je vois et, quand j’ai vu,
je fais voir. Je suis un pauvre diable d’artisan cérébral qui entasse,
dans le grenier de son cerveau, tous les grains disparates du sablier.
J’amoncelle, ou je disperse, selon le vent qui souffle sur moi.
Je remets mon carnet dans ma poche, puis, à mon tour, je vais enfin
passer.
Ah!...