II

Là, j’ai réglé des comptes et j’ai entendu des mots. L’existence

quotidienne se passe en vérifications perpétuelles, puis cela finit par

des concessions qui le sont également. On se prouve mutuellement, ce que

l’on sait déjà, ou on se menace de tout, en oubliant la mort.

Je ne voyais pas l’homme, enfoui dans sa caisse, tassé sur son fauteuil;

il avait l’aspect d’un gros fromage et la lueur de son crâne, un peu

rougeâtre, faisait penser à ces hollandes lisses, comme vernis de sang.

C’était un homme assis, un marchand, autour duquel rutilait une

orfèvrerie trop neuve. Il bredouillait des phrases mondaines, parce qu’à

mes débuts, je lui avais dessiné des modèles de style. Quand on est

encore dans le ventre de la gloire, on tâtonne, avant de sortir, et on

fait, bien souvent, beaucoup de mal à sa mère! Je lui avais fabriqué de

très prétentieuses petites nymphes avant de copier quelques jolies

femmes d’après nature. Il m’en était reconnaissant et n’aurait jamais

ose me réclamer l’argent emprunté jadis, puisque j’étais devenu un

nouveau riche. Il me félicitait de ma bonne mine, de mes yeux jeunes, de

mes habits bien coupés. Je n’avais pas mon pareil pour séduire les gens:

«Des vieux gamins comme vous, on n’en fait plus!» Ce qui l’étonnait, le

scandalisait presque, c’était mon ton détaché pour lui rendre la somme

que je pouvais ne pas lui rendre. Aujourd’hui, le chacun pour soi est

tellement la règle de conduite que l’on arrange, ou estropie, des lois

afin de canaliser les mauvaises pentes: on codifie l’égoïsme.

D’ailleurs, il ne faut pas m’en savoir gré. Moi je rends l’argent comme

je rendrais l’âme, si j’en avais une, car je n’y tiens pas. Autant de

chiffons de papiers! Ça ne me gêne pas d’être courageux ou correct, aux

sens anciens des vocables. Je n’ai pas été élevé par le système D. Mes

parents n’ont jamais rien volé à personne, ayant vécu très en dehors de

tout commerce guerrier, là-bas, fort loin, dans le midi. (Ils n’ont pas

vécu de la guerre, mais ils en sont morts tout de même!) J’ignore l’art

du calcul et, si je l’étudiais, ça m’ennuierait d’apprendre pourquoi on

est ou n’est pas honnête.

Ma droiture personnelle est une attitude logique, sans préméditation. Je

ne peux marcher que sur mes deux pieds de derrière à cause de mon chemin

qui est une corde raide. Je suis là-dessus depuis longtemps, j’ai

l’habitude des tours de force, une souplesse de reins d’animal savant,

quoique sauvage, qui lui sert surtout à sauver la face... et on n’a pas

de loisir, ni le désir, de dévaliser des bijouteries quand on est hanté

du seul souci de conserver son équilibre. C’est l’effroi de retomber à

quatre partes qui me tient lieu de balancier. Je me connais, je suis

excessif. Si je bute sur une passion et me laisse entraîner, je ne m’en

relèverai jamais! Dans le mal comme dans le bien, il faut se tenir

droit. C’est ce qui représentait, autrefois, la morale de certains

immoraux, autrement dit: la noblesse.

Je suis sorti de cette boutique le cerveau libre. Je venais de

m’appauvrir, malgré le proverbe, mais j’éprouvais une joie candide en

songeant que je m’étais offert l’occasion de changer un billet de mille

pour rembourser ce marchand et qu’il me restait cinq billets de cent,

c’est-à-dire quatre fois plus qu’avant. Les sensations du toucher me

sont beaucoup plus perceptibles que le sens des affaires et je me

félicitais, moi, de cette puérilité pendant qu’on me complimentait sur

ma prétendue sagesse: «Comme vous savez vivre!» disait cet homme

sérieux, assis. Il est certain que je suis encore debout. J’aime la vie

parce que je sais la mener et je veux la trouver belle, maintenant, sous

n’importe lequel de ses masques de femme.

Je descends cette rue d’un pas lent, en quête d’un objet curieux, d’une

trouvaille quelconque dans ces quartiers neufs: rien à voir. Les maisons

sont désertés, non achevées et elles n’exhibent aux passants, en fait de

curiosité, que de minuscules jardins s’encastrant dans leurs profondeurs

de pierres froides comme des cimetières en miniature où ne poussent que

des fusains, des buis, du lierre dont les branches sombres sont encore

noircies par la suie en suspension dans l’air parisien. Ces petits

jardins grillés n’ont pas de porte ni aucun moyen visible de

communication. Leurs frêles arbustes prennent la mine de singes en cage,

de singes phtisiques, presque sans poils, fantômes de plantes qui

grelottent à tous les vents. Mon Dieu, ça vit tout de même, ça végète,

et il doit y avoir des insectes qui s’y trompent.

Je songe que l’homme ordinaire, le brave homme, s’agite, s’émeut, tantôt

dans sa chair, tantôt dans son squelette. La chair est tendre, le

squelette implacable, et tandis que la chair fond, les os se rétractent.

On est, d’avance, son propre cimetière; pour vivre intégralement il faut

avoir chaud jusqu’aux os, ce qui est mon cas.

Je suis devant la gare Montparnasse; la rue de Rennes coule, en face de

moi, comme un large fleuve, charriant ses lourds vaisseaux-autobus et

les barques houleuses de ses taxis. De temps en temps, un yacht de

plaisance, une voiture de marque, trace un sillage élégant dans la cohue

et, par hasard, n’écrase personne. Quant aux malheureux poissons de mer,

ou d’eau douce, qui frayent en ces parages, ils se glissent dessus ou

dessous les différents courants de cette navigation intensive.

Quelques-uns finissent par sauter en l’air, la bouche ouverte pour un

cri d’épouvante, puis, muets comme il sied à des poissons bien dressés,

déjà à moitié asphyxiés par l’odeur de l’essence et complètement

assourdis par le bruit des trompes, ils regagnent le flot,

disparaissent.

J’adore ce spectacle. Je m’y intéresse, tel un habitant de Mars chu sur

notre planète. N’ayant jamais de but déterminé, sinon garder mon

équilibre, et possédant le suprême entraînement de tout risquer, pour le

conserver. J’arrive à me mouvoir très à l’aise dans les vagues de la

foule. Je me laisse porter, je fais la planche, je plonge, selon les

occasions. Moi, je ne vais nulle part... qu’en avant.

Je me dirige vers la rue de Vaugirard où je demeure. Je rentrerai chez

moi si je ne me sens pas l’envie de prendre le thé ailleurs. Je ne suis

pas pressé.

Voici que les piétons du trottoir forment le banc de sardines. Ils se

trouvent en présence d’un barrage qui force les courants à se diviser.

Des travaux, les éternels travaux de la voirie, ouvrages de Pénélope,

nous arrêtent encore mieux que le bâton de maréchal du sergent de ville.

Pourtant il n’y a là qu’un ouvrier blanc de chaux poudré de ciment et

constellé d’étoiles de goudron, lequel a bien plus l’aspect du Pierrot

de l’ancienne école que d’un nouveau citoyen conscient et organisé. Il

désorganise à merveille toute la circulation, rien qu’en demeurant le

menton sur le manche de sa pelle. Il s’agit, je crois, d’enlever un tas

de sable. J’ai remarqué qu’on met des tas de sable un peu partout et

qu’on les dérange selon la couleur du ciel: s’il pleut, on le disperse,

s’il fait beau, on le ramasse. Il y a certainement des raisons,

seulement on ne les connaît plus (elles datent du temps des chevaux) et

le banc de sardines attend toujours qu’on lui ouvre les écluses. De son

côté, le Pierrot contemple la foule avec le sourire.

C’est amusant, je tire mon carnet pour y jeter un trait de son attitude

où il y a la nonchalante noblesse des paresses italiennes. Il est

sûrement Italien et ces gens-là sont modèles de naissance.

Faiseur d’images, sans cesse sollicité par l’aventure du geste, de la

nuance, de l’expression rencontrée qui me saisit encore plus que je ne

peux la saisir, mon atelier c’est la rue, le salon, le théâtre,

l’endroit public ou privé, partout où je peux m’emparer de la grimace

humaine prise en dehors de toute pose. Ce n’est souvent qu’une ligne et

ça me sert, un jour, pour camper une figure. Je ne conçois rien selon ma

perspective particulière, qui serait un tel manque de mesure que

personne ne s’y attacherait. L’observation m’aide à faire prendre une

fantaisie pour une réalité. C’est le levain qui gonfle l’œuvre, ou le

solidifiant qui la coagule. Je ne travaille pas plus que cet ouvrier

goguenard, le menton sur son outil, seulement je vois et, quand j’ai vu,

je fais voir. Je suis un pauvre diable d’artisan cérébral qui entasse,

dans le grenier de son cerveau, tous les grains disparates du sablier.

J’amoncelle, ou je disperse, selon le vent qui souffle sur moi.

Je remets mon carnet dans ma poche, puis, à mon tour, je vais enfin

passer.

Ah!...

Refaire l'amour · 第 10 / 31 题