I
Comme un chien fidèle, mon désir t’a suivie jusqu’au tournant de cette
route, le nez dans ta robe, sans voir, sans entendre, sans essayer de
comprendre, ne cherchant plus qu’à te sentir vivre du même frisson que
le sien. Mais d’un geste excédé, tu as laissé tomber la chaîne qui nous
liait: je ne devais plus marcher à ton ombre, mes pas dans tes pas. J’ai
attendu un nouveau signe de ta main, un mouvement des épaules, une
petite inclination de la tête me rappelant, et ta silhouette, raidie par
une obscure volonté, s’effaçait peu à peu derrière les arbres, rentrait
dans la nuit, épaississait l’incertitude. Désormais tu t’en irais seule
vers un autre destin très inconnu. Tu ne pouvais plus me souffrir. Je
m’étais rendu insupportable. Tu m’avais trop porté? En amour, il y a
donc des choses plus sérieuses que l’amour? Pourquoi m’avoir tant aimé
ou me l’avoir laissé croire?... Moi, tu sais bien, je n’ai pas d’âme, je
ne saisis pas toutes les intentions dont les enfers de vos cœurs de
femmes sont pavés. Je ne suis qu’une pauvre bête. De toutes les lois que
vous nous imposez, je n’ai retenu que celle de l’obéissance, je ne peux
vouloir que ta volonté.
Alors, je suis parti, en sens inverse, je me suis éloigné du tournant
dangereux de notre route où tu m’aurais peut-être frappé, où je t’aurais
peut-être mordue. Puisque tu me défends de te suivre ainsi, le nez dans
ta robe, mendiant le pain blanc de ton corps, je te suivrai... en allant
à ton avance. Cercle vicieux, la terre est ronde, et, nous fuyant chacun
de notre côté, nous nous rencontrerons fatalement; ce n’est qu’une
question de temps. Non! je ne plaisante pas! Je m’en vais, je cours, je
me sauve de toi et du désespoir, front bas, aveuglé par la poussière que
je soulève, aimanté vers mon pôle. Qu’est-ce donc que le temps pour la
brute humaine, puissance inhumaine, qui peut s’offrir, en espérance ou
en réalité, toute la joie du monde? La joie unique au monde... Cela ne
me lassera pas de te chercher parmi les formes, les couleurs, les
parfums, car je suis _le faiseur d’images_.
Je crois que nous nous rencontrerons encore une fois. Ce sera très
simple, comme tous les miracles... Assagis, l’un et l’autre, nous
saurons que nous avons été heureux ensemble, que nous ne pouvons plus
l’être, que nul trésor et nulle gloire ne remplacent une grande passion
perdue, ce paradis terrestre que perdirent aussi nos premiers parents
par leur faute, ou celle de l’amour.
... Et cette course folle fait tinter lugubrement ma chaîne que je
traîne malgré moi. J’ai peur de devenir enragé avant de t’avoir revue.
Oui, oui, je me souviens! Tu me disais: «Vous êtes un amant merveilleux,
mais un ami détestable!» Hélas! Le chien fidèle ne te suffisait pas. En
demeurant un humain ordinaire, en te trompant, pour calmer ma faim,
resterai-je ton meilleur ami?
Ah! laisse-moi courir après ton ombre, l’ombre du bonheur! Je préfère
devenir enragé en me trompant moi-même. Il faut que j’anéantisse ton
image sous le poids de mon bon plaisir ou que je me figure l’avoir
inventée.