VOYAGE A KAIROUAN

Sousse respire au bord de la mer, Kairouan se rôtit en plaine à 50 ou 60

kilomètres de là. Mais, entre l’Hadrumète des vieux Romains et la

capitale des Aglabites bâtie par Okbah-ben-Nafi l’an 55 de l’hégire,

entre le port barbaresque et la Mecque maugrabine, se dresse un vaste

plateau relevé sur les bords, légèrement creux à son milieu, et dont

l’étendue mouvementée représente assez bien le fond d’une immense coupe

argileuse gondolée au feu par endroits. D’où, sans compter la grande

montée en partant de Sousse et la grande descente aux approches de

Kairouan, une série non interrompue de montées et descentes

supplémentaires qui ne contribuent pas peu, comme on va le voir, au

pittoresque du voyage.

Ce voyage, naguère encore difficile et coûteux, n’a plus aujourd’hui,

grâce au gentil joujou qui s’appelle le chemin de fer Decauville, rien

de particulièrement héroïque.

Muni de mon autorisation galamment accordée par le colonel Corréard,

représentant l’autorité militaire, je me transporte de grand matin tout

près des chantiers d’alfa, à la gare, où déjà sont rendus un certain

nombre d’officiers et de soldats.

Je prends place, moi cinquième et dos à dos avec un capitaine et un

intendant, dans un petit wagonnet ouvert, à roues très basses, qui roule

au bas du sol sur de petits rails très rapprochés: quelque chose comme

le tramway miniature qui mène de la Porte Maillot au Jardin

d’Acclimatation. Seulement, ici la course sera plus longue; parti à

l’aube, nous n’arriverons qu’après midi. Il est vrai qu’on ne fait pas

mal de stations en route: au camp de l’oued Laya, à la redoute du col

d’El-Onk, à Sidi el-Hani, à l’oued Zeroud... et je ne parle pas des

stations accidentelles causées par les déraillements et les rencontres.

Le train réglementaire se compose de trois véhicules qui doivent

toujours garder entre eux une distance de 50 mètres, soit un wagonnet

pour les officiers, un autre pour les simples soldats et une plate-forme

réservée aux bagages, au milieu desquels, jambes croisées, s’installe un

Arabe, le chef de la police de Kairouan, venu pour témoigner devant le

conseil de guerre dans une affaire d’assassinat. Wagonnets et

plate-forme sont traînés chacun par deux chevaux galopant sur le côté de

la voie, avec un artilleur en manière de postillon. A l’avant de chaque

voiture, se tient un soldat de la ligne, la main sur un frein qu’il est

toujours prêt à serrer. La précaution n’a rien d’inutile; car, aux

descentes, on décroche la chaîne d’attelage, et les chevaux continuent à

galoper libres, laissant traîner derrière eux, dans un nuage couleur

chocolat, la chaîne avec son palonnier, bientôt dépassés d’ailleurs par

le wagonnet qui, obéissant à son propre poids, dégringole les pentes

d’une vitesse de plus en plus vertigineuse. C’est un peu effrayant

d’abord, d’autant qu’en cette saison les rails dilatés se soulèvent bout

à bout et font redouter au voyageur novice un déraillement qui semble

inévitable. Mais ces «flèches» ne sont pas dangereuses, car elles

s’abaissent sous le wagon emporté qui passe, doucement, sans secousse,

comme le plus souple des ressorts.

* * * * *

Pour atteindre au plateau qui se trouve de plain-pied avec la kasbah et

les remparts du haut de la ville, le chemin de fer contourne Sousse

entre le cimetière arabe qu’il écorne légèrement et les dunes blanches

où s’adosse la zaouia de Sidi Giafr.

D’abord des oliviers,--de quelque côté que l’on sorte, c’est toujours

les oliviers qu’on rencontre,--superbes encore, mais trapus et sentant

déjà la montagne. Puis, à mesure que le train file et que les tours de

la kasbah s’effacent à l’horizon, les oliviers deviennent plus rares;

leur forêt s’émiette en bouquets, taches d’un vert sombre sur le fond

rougeâtre du sol soulevé çà et là par des blocs calcaires; vers l’oued

Laya, les oliviers finissent, et nos soldats campent sous le ciel.

A partir de l’oued Laya, jusqu’à la descente sur Kairouan, ce sera

toujours le même plateau nu laissant voir l’argile du sol à travers un

feutrage d’herbes sèches. Les buissons du jujubier épineux, les touffes

blondes de l’alfa, de grands fenouils et un arbuste bas qui, rôti par le

soleil, sert ici de bois de chauffage, y dominent mais pas de très haut,

l’humble peuple des graminées. Çà et là, des traces de culture, le carré

jaune d’un chaume resté sur pied, ou bien de larges espaces incendiés

après moisson à la mode arabe et couverts de cendres d’un noir bleu, du

milieu desquelles se dresse, à peine recroquevillée par la course rapide

des flammes, la tige d’un artichaut sauvage tout praliné et comme fleuri

d’escargots blancs. Ces grappes d’escargots sont les seules fleurs qui

réjouissent la tristesse du paysage, et, de même, la graine duveteuse du

chardon flottant dans l’air sans brise donne par moments l’illusion d’un

papillon qui passerait. Nul parfum. Le soleil, haut déjà, cerne

l’horizon de chaudes vapeurs. Au loin chemine lentement la fumée d’un

champ qui brûle.

* * * * *

Pourtant toute vie n’est pas absente. A une halte faite, en attendant

que les chevaux dételés nous rattrapent, au bas d’une raide et très

longue côte, je remarque des fourmis qui processionnent, d’innombrables

petits lézards surexcités par le coup de fouet du soleil; et, mes

instincts de collectionneur se réveillant, je capture une mante

religieuse d’un vert tendre zébré de brun, portant deux aigrettes au

front, mais n’ayant pas les grandes griffes acérées des mantes de nos

pays; de plus, un magnifique saurien mat et rugueux, à large gueule, que

nous prenons d’abord pour un caméléon, mais qui n’est pas, hélas! un

caméléon, vu qu’il lui manque une crête au dos et ces yeux mobiles,

roulant sur pivot, pareils aux deux moitiés d’une grosse perle percées

en leur milieu d’un trou d’aiguille où s’incrusterait un fin diamant

noir. Le long de la route, le galop des chevaux et le bruit des roues

font lever des tourterelles, des huppes, des vols d’alouettes casquées

et des compagnies de perdrix que, du haut de l’air, un faucon guette.

Vienne mars, la saison des pluies, et en quelques jours la plaine va se

couvrir de fourrages drus et fleuris où le Petit Poucet et ses frères

plus grands que lui se perdraient dans des forêts de marguerites.

Le sol est fertile évidemment et peut redevenir riche par la culture. Il

l’était bien pour les Romains! Car, dans ma description, j’allais

oublier un trait caractéristique du paysage: partout des débris

antiques, ruines de tours, arches d’aqueducs, entrées de citernes. A

chaque pas, dans ce pays aujourd’hui désert, on marche sur des cadavres

de villes.

* * * * *

Quelques hirondelles annoncent l’approche de l’eau. A notre gauche, en

contre-bas, miroite et danse une immense étendue bleue. C’est,--entre le

plateau que nous parcourons et les montagnes des Souassi, violettes,

transparentes, comme vaporisées,--la grande sebkha de Sidi-el-Hani,

desséchée en cette saison. Mais tout près, sur la droite, voici un

marabout au bord d’une autre nappe d’un azur moins vague et moins

flottant. C’est la chapelle musulmane de Fekira-Fathma et la sebkha

Kelibia, lac minuscule. Les poteaux du télégraphe traversent le lac;

tout autour, des troupeaux font au soleil des ombres noires; au milieu

luisent immobiles des milliers de points blancs qui sont des flamants

endormis.

Déjeuner de conserves chez un mercanti. Puis nous visitons le camp, les

potagers improvisés où déjà des légumes poussent et les maisonnettes

dont il faut admirer d’abord le plafond fait de débris de boîtes à

biscuits. La boîte à biscuits, dans ce pays privé de bois, joue en

architecture militaire un rôle énorme. Quant à la pierre, le camp se

trouvant situé sur l’emplacement de ruines romaines, on n’a qu’à

égratigner le sol pour la trouver toute taillée; et deux colonnes de

marbre dignes d’un palais forment les angles de façade de la baraque

toute neuve où un jeune sous-officier est en train de dresser les

comptes de sa compagnie.

* * * * *

Nouveau départ: encore la poussière, encore les montées, encore les

descentes, encore les horizons violets, les herbes grises, le sol rouge.

Du reste, peu d’incidents. A la redoute d’El-Onck, sous un ricin faisant

corbeille devant le corps de garde, se promène une tortue mélancolique.

Désœuvrés, les soldats de ce petit poste perdu, en pantalon et blouse de

toile, vont à la rage du soleil cueillant des artichauts sauvages.

Nous arrivons sur le bord extrême du plateau, à la lèvre même de la

coupe. La grande plaine se découvre, bornée au lointain par les lignes

nettes et noblement classiques des monts Zaghouan. Kairouan brille au

milieu comme une tache blanche. On dételle les chevaux encore une fois,

on lance les wagonnets sur la pente, et, après une dernière et plus

vertigineuse dégringolade, le pays soudain tourne au marécage. Mais

c’est pour le quart d’heure un marécage brûlé où mille crevasses crient

la soif, avec un enchevêtrement d’oued sans eau que les rails

franchissent sur des ponts de bois. Il reste pourtant là comme un

souvenir de fraîcheur: on ne voit partout que buissons de tamaris et

touffes de sauges, parmi lesquels sautillent et vivotent des myriades de

maigres petits crapauds.

Kairouan est encore loin, et nous passons une bonne heure, tandis que

les chevaux du relais final, sentant l’écurie, galopent furieusement, à

suivre d’un regard impatienté le minaret de la grande mosquée seul

visible maintenant et qui, selon les dépressions du terrain, semble

jouer à cache-cache derrière une ligne de collines basses. Enfin

Kairouan tout entier nous apparaît, avec les tours carrées et les dômes,

non pas unis comme à Tunis, Monastir et Sousse, mais taillés à côtes de

melon, de ses soixante et quinze zaouias ou mosquées.

J’ai la bonne fortune de rencontrer dans la gare même le capitaine

Longuet, auquel me recommande par lettre le capitaine Gibault; et je

franchis non sans émotion les murs remarquablement décrépis de la cité

sainte, après avoir traversé d’un pied montagnard la chaîne de petites

collines qui, si longtemps, nous les cachèrent et dont je m’explique

enfin l’étrange formation géologique. Ce sont simplement de séculaires

dépôts d’immondices; les Kairouanais en sont très fiers et n’aimeraient

pas qu’on y touchât, les considérant, vu leur importance, comme preuve

de noblesse et d’antiquité pour leur ville.

Après quatorze lieues en plaine, la chaleur des rues n’effraye point.

Sans vouloir entendre parler de sieste, et pour me libérer au plus tôt

de mes devoirs de touriste, je visiterai d’abord cette grande mosquée

tant vantée qui est comme une ville dans la ville avec son enceinte de

remparts accotés d’épais et lourds contreforts pareils à ceux de nos

églises du XIe siècle.

* * * * *

A l’entrée, deux colonnes dont l’énormité m’étonnerait ainsi que le

contraste de leurs proportions classiques et de l’originalité tourmentée

de l’arc en fer à cheval qu’elles portent, si je n’étais édifié déjà sur

la façon dont les farouches conquérants du Maugreb ont compris en

architecture l’art d’accommoder les restes.

Le «garçon Marabot», comme l’appelle le spahi du bureau de

renseignements que l’on m’a donné pour guide, nous précède, sérieux et

la clef au cou, dans l’intérieur de l’édifice. Un enchevêtrement de

colonnes que relient des poutres en bois, transversales; un plafond bas

ou plutôt une collection de petits plafonds bizarrement variés et de

coupoles, le demi-jour, des nattes qui éteignent le bruit des pas, çà et

là quelques formes blanches prosternées. Vue ainsi, la mosquée paraît

féerique. Il faut la réflexion pour secouer l’enchantement et

s’apercevoir que ces fûts en marbres précieux portent parfois quand ils

se trouvent trop courts deux chapiteaux superposés, et que ces

chapiteaux dont chacun mériterait une étude à part et dans les ornements

desquels l’art grec et romain semble parfois rejoindre le mystérieux art

punique, n’ont d’arabe que le badigeon blanc qui en empâte les détails.

Ces colonnes furent volées à des ruines, aux ruines de Sabra où il en

reste deux encore qui saignèrent quand on voulut les renverser, dit la

légende apportant soudainement, comme sur une bouffée d’air de France,

le souvenir de Musset, de Versailles, et de trois marches de marbre rose

au milieu de ces sauvageries maugrabines. L’ensemble pourtant ne manque

pas d’une certaine grandeur barbare, et sent la prodigalité fastueuse du

pillard armé, l’improvisation de la conquête. Mais l’Orient pur s’y

révèle surtout dans la chaire ciselée curieusement avec une enfantine

richesse d’imagination; et aussi, pour ne rien oublier, dans les grands

lustres de bois violemment coloriés, dont les degrés en pyramide portent

une infinité de vulgaires lampions en verre débordant d’huile épaisse et

mal odorante.

La cour, grand cloître où l’herbe pousse, car la ruine se met dans ce

monument fait de ruines! s’entoure, elle aussi, des mêmes colonnes. Le

pavé est tout en débris antiques: frises, rosaces, caissons de plafond.

Sur le mur, à côté de la porte étroite qui conduit à l’escalier du

minaret, je remarque deux inscriptions latines, l’une scellée la tête en

bas et que je n’essaye pas de lire, l’autre parfaitement conservée et

portant une dédicace à Nerva.

* * * * *

Située hors des remparts, par delà les vastes citernes à ciel ouvert

pleines d’eau croupie où Kairouan s’abreuve, et non loin des tombeaux

ruinés des rois Aglabites, la zaouia de Sidi Sahab, barbier du prophète,

nous débarbouille fort à propos de cette poussière d’antiquités.

Dans l’avant-cour,--est-ce une relique, un ex-voto?--le spahi m’indique

en passant l’armature en bois d’une de ces logettes drapées où

s’enferment les femmes pour voyager à dos de chameau. Puis une porte

s’ouvre, et nous voilà dans un vrai palais des Génies, plâtre fouillé,

faïence peinte, verni et brodé comme un coffret. C’est bien là la

fantaisie fine et l’élégance nerveuse de l’art arabe. Un peu ébloui, je

traverse de petites salles entourées de bancs, sans doute des salles

d’école, où, par les mille ouvertures de dômes repercés à jour comme une

pièce d’orfévrerie, tombe une lumière discrète et fraîche; et j’arrive

dans une cour blanche, reluisante, entourée de sveltes colonnettes, au

pavé recouvert de tapis anciens sur lesquels, agenouillés et les mains à

plat, des fidèles prient. Le «garçon Marabot» du lieu nous accueille

assez maussadement: il est tout jeune, de seize à dix-huit ans, et

fanatique. Il réclame la _carta_, la permission de visiter signée par

l’autorité militaire. Nous n’avons pas la _carta_, mais nous insistons,

étant dans la place, pour pénétrer jusqu’à l’endroit où repose le corps

du saint. Nous montrons un papier quelconque, on pousse une porte, on

soulève les nattes; nous pouvons faire quelques pas dans l’intérieur de

la chapelle et contempler derrière ses grilles le tombeau, voilé

d’étoffes de soie brodées d’or, au-dessus duquel sont de gros cierges

suspendus et des drapeaux en trophée.

* * * * *

Décidément, il fait chaud dans les rues, plus chaud qu’à Sousse...

J’essaye néanmoins, en suivant le côté de l’ombre, d’admirer quelques

curieux coins de maison: c’est, vieille déjà, une construction de style

étrange, loggia italienne ou _souleïaire_ provençal, aperçue tout à coup

dans l’uniformité des bâtisses arabes; c’est une porte, ancienne aussi,

où se reconnaît le coup d’outil de l’ouvrier européen qui la fit, captif

ou bien aventurier renégat. Nous traversons le faubourg des Slass, vide

à moitié dans ses remparts, car les Slass révoltés boudent encore

derrière les déserts salins des sebkhas, là-bas, vers la Tripolitaine.

Sur le seuil des maisons, des fillettes aux grands yeux noirs nous

regardent, l’air souffreteux, le front tatoué d’une croix. La croix et

le poisson, symboles chrétiens, sont en Tunisie un tatouage très commun;

sous la couche de limon musulman que l’invasion a déposée, on retrouve

partout ici à fleur de sol, comme les mosaïques à Lempta, la province

affolée de théologie, la terre d’Augustin et des grands hérésiarques.

* * * * *

Désespérant de voir en détail les innombrables zaouias ou mosquées de

Kairouan, je m’étais décidé à n’en plus visiter aucune; mais j’ai le

malheur de m’arrêter devant une porte au marteau de laquelle sont

attachés des petits chiffons multicolores, des brins de laine et de

soie. Aussitôt quelques citadins, qui dormaient là roulés dans leurs

manteaux, se dressent, m’entourent, m’expliquent que ces chiffons sont

autant d’hommages à un santon des plus illustres et que cette porte est

la porte d’un lieu extraordinairement saint. Pendant ce temps le «garçon

Marabot», qu’on est allé avertir, arrive souriant... et nous entrons

pour faire plaisir au brave homme.

Cette mosquée, célèbre dans les récits des voyageurs sous le nom de

_Mosquée des Sabres_, n’est pas précisément une mosquée. C’est peut-être

une zaouia, peut-être un marabout, peu importe! D’ailleurs, impossible

de déterminer si elle est inachevée ou si elle tombe en ruines. Du

dehors, avec ses sept coupoles à côtes, elle fait encore bel effet; mais

à l’intérieur, sous les coupoles, on marche dans un détritus de plâtras

et de briques cassées.

Au fond d’un renfoncement sombre, où se dresse une sorte de catafalque

en bois sculpté, le «garçon Marabot», à la lueur d’un cierge, nous fait

les honneurs d’un étrange musée: des sabres, vrais lingots de fer,

lourds et courts, dégrossis à peine, mais couverts d’inscriptions en

creux ainsi que leurs poignées et leurs informes fourreaux de bois. Tout

est ici gravé, brodé de caractères arabes: le tabouret sur lequel je

m’assieds, quatre monstrueux lampadaires attendant aux quatre coins

qu’on les allume, jusqu’à un fût de marbre antique couvert de versets du

Coran, jusqu’à une pipe gigantesque posée sur le tombeau, le fourneau

vaste comme une marmite, le tuyau épais comme le bras. Les bons

Kairouanais m’insinuent bravement que cette pipe est la pipe de Mahomet;

et ceci, après bien d’autres choses, éveille en moi le soupçon d’une

mystification.

Renseignements pris, c’en est une. Habitués, nous autres races de

chrétiens, à l’idée de saints séculairement légendaires, nous ne nous

faisons pas aisément à la conception toute musulmane de saints

contemporains, voisins et familiers. Or, le saint vénéré ici n’est pas

mort depuis fort longtemps et quelques vieillards à Tunis peuvent se

rappeler avoir fait avec lui des affaires. Son héritier, fils ou neveu,

bâtit le marabout après sa mort et inventa cette admirable spéculation

des sabres «écrits» et des pipes. Un peu prophète, un peu poète, au gré

de l’inspiration du jour, il improvisait un tas de légendes biscornues

qu’il donnait à graver par des forgerons et des menuisiers à gages. Le

tout ne signifie pas grand’chose; mais comme les sabres sont énormes,

comme les tabourets, les chandeliers, les tableaux noirs partout

suspendus aux murs et les caractères sont énormes, cela suffit pour

frapper les imaginations.

Les indigènes admirent; et plus d’un naïf officier, plus d’un

journaliste suivant l’armée, a emporté moyennant un louis ou deux, comme

une précieuse relique, de cette ferraille et de cette ébénisterie dans

sa malle. Le bonhomme a du reste trouvé un moyen fort ingénieux pour

exercer son commerce sans sacrilége. Il fait croire aux Kairouanais,

ravis de la bonne farce ainsi jouée à ces chiens d’infidèles, que les

sabres vendus reviennent la nuit se remettre dans leurs fourreaux. Et en

effet, ils y reviennent; car les forgerons, une fois l’un parti, ont

bientôt fait d’en forger un autre.

Cet illuminé doublé d’un Gaudissart a tout de même prédit l’entrée des

Français dans Kairouan.--«Les Français entreront et vous les aimerez!»

dit textuellement une inscription que notre guide nous montre en

répétant:--«Franzis!... Franzis!...» L’inscription est authentique;

c’est peut-être à cause d’elle que Kairouan ne s’est pas défendue le

jour où, toute la population couvrant les remparts, un cavalier

gouailleur vint cogner à la porte du pommeau de sa cravache et

cria:--«Cordon, s’il vous plaît!» et non pas, comme les journaux le

racontèrent alors:--«Ouvrez, au nom de la France!»

Entre nous, le Voyant n’eut pas grand mérite à prédire; car

l’inscription remonte précisément aux environs de 1830, époque où les

Français ayant abattu après Alger le bey de Constantine, ennemi

héréditaire et pillard par destination des bons et paisibles Tunisiens,

il y eut pour nous dans le pays une explosion d’enthousiasme telle que

l’armée adopta et conserve depuis la tenue traditionnelle des gardes

nationaux du temps de Louis-Philippe.

Hors de la mosquée, dans un bordj abandonné, petit clos ceint de murs

croulants, hérissé de chardons et qui a un bourriquot pour locataire, on

veut encore me faire admirer trois ancres énormes prises sur saint

Louis, paraît-il, et apportées de Carthage à dos de chameau. Mais la

pipe m’a rendu sceptique; ces ancres démesurées, dont la présence au

sein du désert étonne, n’ont sans doute pas plus appartenu aux galères

de saint Louis que les sabres à ses chevaliers et que la grosse pipe à

Mahomet!

* * * * *

On a beau lutter, se défendre, le soleil est le plus fort et la sieste

s’impose. Résignons-nous donc à la sieste. Mais il faut auparavant que

j’aille présenter mes devoirs au colonel commandant le cercle, et lui

faire viser mon permis de retour.

Le colonel de Faucanberge habite le Dar-el-Bey. Comme toutes les kasbah,

tous les Dar-el-Bey et toutes les entrées de Dar-el-Bey se ressemblent.

A droite et à gauche, quelque chose qui peut être indifféremment corps

de garde ou prison: prison plutôt, car les verrous, énormes, se poussent

de l’extérieur. Une cour au rez-de-chaussée, avec le puits dans un coin

et des niches qui servaient d’étagères, la cour, dans la vie fermée

arabe, étant considérée comme un appartement. Au premier étage, une

seconde cour plus luxueuse et plus élégante: de fines colonnes de marbre

à haut chapiteau y supportent une corniche en bois ciselé sur laquelle

s’appuie,--découpant le bleu du ciel à grands carrés,--une grille. Les

parois tout autour sont revêtues à mi-hauteur, selon la mode du pays, de

vieilles et admirables faïences où se jouent, d’un ton plus doux sous

l’émail usé, le jaune, le rouge et le vert. Au-dessus court une frise en

plâtre, poème de lumière et d’ombre dont la matière est ennoblie et

rendue précieuse par la fantaisie du dessin. Dans le mur, en arrière des

colonnes, plusieurs portes mystérieuses conduisent à des réduits

étroits, délabrés un peu, mais qui devaient en leur beau temps être

dignes des _Mille et une Nuits_. Ces réduits servaient au logement des

femmes. Poussant la porte d’une des chambrettes, le colonel me montre

une cinquantaine de jeunes perdrix achetées vivantes à des Arabes et

qu’il élève. Rien n’est charmant et rien n’est français comme cette

couvée rustique pépiant dans un alhambra. Le pavage est le même que

celui de la cour: en briques alternativement blanches et noires. Des

carreaux vernissés et peints, à hauteur d’homme, représentent des

châteaux d’Orient flanqués de minarets que surmontent des drapeaux.

Au-dessus, toujours la corniche en bois sculpté et peint formant

étagère, toujours la large frise en plâtre chargée d’inscriptions et

d’arabesques, et, de plus en plus riche, le plafond, thème charmant où

se donne carrière l’imagination de l’architecte.

La chambre à côté de celle aux perdrix possède une alcôve demeurée telle

quelle, avec sa couchette en estrade que recouvrent quelques tapis. Un

employé du Trésor, à qui la pièce sert de bureau, me dit avec un fort

accent méridional révélant un compatriote:--«Puisque vous êtes fatigué,

on va vous laisser seul ici, et vous vous endormirez en contrôlant une

découverte esthétique que j’ai faite.--Et quelle est cette

découverte?--Que les constructions arabes, à l’intérieur bien entendu,

sont combinées pour être vues de couché...» En effet, une fois sur le

dos, regardant à travers le clair tissu qui me défend des moustiques, je

comprends le pourquoi de ces appartements étroits et hauts, de ces murs

de plus en plus travaillés et riches à mesure qu’ils se rapprochent du

plafond, de ce plafond gaufré, doré, aux tons harmonieux et pâlis de

cuir de Cordoue et de vieille reliure, s’épanouissant dans la joie de

ses arabesques et de ses couleurs ainsi qu’une fleur géométrique

renversée.

Je rêve les yeux ouverts... Mon attention se fixe obstinément sur les

faïences. Celles-ci du moins ne proviennent pas de l’importation

italienne. Que sont-elles? hispano-arabes peut-être? peut-être aussi

cypriotes. Il faudrait s’informer. Mais ici tout est vague et les gens

ont tout désappris. Il n’y a plus qu’un homme à Kairouan qui sache

découper, grossièrement d’ailleurs, dans le plâtre, les meneaux

contournés de ces fenêtres à jour dont les vitraux de couleur me versent

une si douce et si paresseuse lumière... Oui! il a raison, l’employé du

Trésor: c’est de cette façon qu’il faut comprendre l’art arabe, c’est

dans cette posture qu’il faut le regarder aux heures endormantes

d’après-midi faites pour les voluptés du demi-jour et du demi-sommeil,

la sieste, la rêverie!...

* * * * *

... Lorsqu’on me réveille, il est nuit. Allah, qui, certainement, veille

sur moi m’a préservé d’un grand danger. Le capitaine Longuet, homme

charmant mais fort épris d’art dramatique, voulait pendant mon sommeil

organiser une représentation en mon honneur. Car il y a un théâtre à

Kairouan, bâti et dirigé par le capitaine, un théâtre en plein air

auquel la logique des besoins a donné la disposition des théâtres

antiques. Les gradins y sont creusés comme à celui d’Arles dans le

terrain rapporté d’une colline artificielle. Par exemple, le rideau se

lève au lieu de descendre dans les dessous. Mais les officiers et les

soldats, indifférents à l’archéologie, se préoccupent peu du détail. Et

les graves bédouins, sans rien comprendre, ne dédaignent pas de venir

rire aux joyeuses farces de quelques loustics parisiens qui se font

acteurs et actrices entre deux corvées, deux factions, deux marches en

colonne. Il paraîtrait que l’ingénue est de garde, ce qui, au fond, me

comble de joie; voir jouer à Kairouan: _Une Corneille qui abat des

noix_, m’eût trop cruellement rappelé mes tristes devoirs de critique.

Je me résigne donc à passer la soirée chez Ernesto, un Italien qui tient

le cercle militaire. Et quel remords ce souvenir éveille en moi! En

voyant les quelques pauvres volumes dépareillés qui constituent la

bibliothèque des officiers, j’avais promis et je m’étais promis

d’envoyer là-bas un ballot de ces livres dont on a de reste à Paris.

J’ai oublié cela, sottement, comme on oublie! Sur le mur il y a un plan

curieux de Kairouan dressé par un capitaine du génie. Ce même capitaine

a relevé la mosquée du barbier, travail à la fois artistique et très

exact, avec chiffres, dessins, estampages, qui sans doute ira s’enfouir

inutile et jamais connu dans un carton vert de ministère.

* * * * *

Après dîner, nous sommes montés sur la terrasse. La grande distraction

est de s’attarder là en regardant les incendies. Il n’y a pas d’incendie

ce soir; mais dans le ciel, criblé de points d’or et presque tout entier

blanc de la blancheur laiteuse des nébuleuses descendent ou plutôt

coulent doucement des milliers d’étoiles filantes.

Kairouan luit à nos pieds, au milieu de la plaine noire, avec ses

minarets et ses koubas. Pourquoi faut-il que tous ces minarets, toutes

ces koubas indiquent des lieux de sépulture! Et pourquoi la brise

m’apporte-t-elle cette odeur de mort et de choux pourris qui, d’après

Stendhal, alors qu’à Rome on enterrait encore dans les églises,

remplissait, certains soirs d’été, les rues de la Ville Éternelle!

* * * * *

A la porte d’Ernesto, entre les lanternes d’un café qui pousse ses bancs

de bois en pleine rue, un conteur récite ses histoires, d’une belle voix

grave, avec des gestes pleins d’onction, des inflexions étudiées,

frappant de temps en temps dans ses mains pour réveiller l’attention de

l’auditoire. J’apprends, non sans tristesse, que ce conteur est

surveillé, la corporation, paraît-il, mettant volontiers son éloquence

au service du fanatisme musulman; il a près de lui un surveillant,

espion à nous dévoué, qui représente la censure. Çà et là, au fond d’une

rue, sous une voûte sombre, s’encadrent, en tableaux très clairs,

d’autres cafés peuplés de burnous.

* * * * *

On m’a conduit sur un bastion où, dans une baraque improvisée, de jeunes

soldats télégraphistes manœuvrant leur petite lampe essayent de se

mettre en communication avec le poste du Zaghouan, deux vers luisants

qui se comprennent dans la nuit à travers un espace de trente et

quarante lieues.

Puis on s’en retourne en suivant les remparts, l’ombre énorme de la

mosquée, et le dédale des ruelles désertes. Des grillons chantent, un

chien enfermé aboie furieusement, des chouettes nombreuses comme dans

les cimetières nous frôlent de leur vol silencieux. Aucun bruit humain,

aucune lumière. Seulement, de loin en loin, quelques portes basses de

moulins à blé d’où sort un rayon, où tinte un grelot. Un âne étique

tourne la meule; un homme veille, ensommeillé, la trique à la main, prêt

à taper sur l’âne si la meule s’arrête et si le grelot cesse un instant

de bercer la ville de son tintement mélancolique.

Il y a un moulin derrière le mur de ma chambre; jusqu’à l’heure où

s’ouvre la porte des rêves j’ai entendu le bruit du grelot.

* * * * *

... Dès l’aube, tous les clairons sonnant la diane, nous repartons pour

Sousse...

Le ciel est gris, la plaine est grise. Un courrier passe à cheval, les

pieds dans de grands étriers, et coiffé du large chapeau de paille

bédouin. On côtoie le campement d’une tribu nomade: un berger regarde

passer les wagonnets, son bâton sur le cou, les mains sur le bâton;

autour des tentes en poil de chameau, les femmes rôdent curieuses et

craintives; deux enfants s’enfuient à notre approche parmi les herbes,

tout nus, tout noirs et ventrus comme de jeunes moineaux. Plus loin, des

chameaux vont au pâturage, en file tranquille. Le soleil se montre un

instant, rond et rouge, sans un rayon, gros bloc d’or au ras de la

plaine, puis il disparaît dans les nuages.

Il va reparaître tout à l’heure, dorant les tamaris de sa lumière

frisante et colorant la masse lointaine des montagnes. En attendant, le

train galope, et Kairouan, hier blanche comme argent sous le

flamboiement de midi, se montre à nous, pour le coup d’œil d’adieu, pâle

et sans couleur sous un voile de brume.

Aspect fugitif, paradoxal, mais dont la tristesse ne messied pas à cette

Rome musulmane faite de temples et de tombeaux!

Vingt jours en Tunisie · 第 29 / 39 题