La tête encore pleine de nos impressions d’hier, on cause en déjeunant
mariages tunisiens,--pittoresque des cérémonies, singularité des
coutumes--et, comme le comique se mêle à toutes choses, on s’égaie de
l’aventure arrivée naguère au vieil Hamouda qui eut deux torts,
paraît-il: d’abord de se mettre en colère contre sa jeune femme Aïché,
puis de vouloir la répudier, et la répudiant, d’employer la deuxième
formule.
Avec la première, où le nom de Mahomet n’est prononcé qu’une fois, il y
a moyen de s’arranger: l’époux, si les regrets viennent, peut dès le
lendemain, reprendre l’épouse que, la veille, il a renvoyée. Avec la
deuxième formule, c’est plus grave: Mahomet y est attesté trois fois, ce
qui fait de la chose un serment aussi inviolable que celui des Dieux
grecs, alors qu’ils avaient juré par le Styx.
A moins cependant--et c’est là l’originalité de la coutume tunisienne--à
moins que la femme se soit remariée dans l’intervalle et qu’un nouveau
mari l’ait à son tour répudiée, auquel cas l’ancien a parfaitement le
droit de l’épouser encore, sans remords aucun, et comme si elle était
veuve.
* * * * *
Hélas! Hamouda avait employé la deuxième formule, à voix claire, devant
témoins, et personne, pas même le marabout de la Zaouia de Sidi-Giafr,
personnage des plus vénérés, pas même celui quasi-centenaire, qui garde
à Kairouan les portes de la Mosquée peinte où dort le barbier du
prophète, dans un tombeau revêtu de brocart, sous la lueur de grands
cierges roses, non, personne ne pouvait désormais empêcher que les
fatales paroles n’eussent été prononcées, ni faire que ce qui était ne
fût pas.
Et pourtant Aïché n’était pas bien coupable. Est-ce un si grand crime,
pour qui se sait belle, de laisser la brise écarter les plis de son
voile, montrant aux insolents chrétiens, dans cette vision d’une
seconde, rapide comme un éclair d’été, qu’on a de grands et beaux yeux
noirs en territoire maugrabin, et que les perles de vos dents ne
redoutent pas le sourire.
D’ailleurs, un repentir sincère! Aïché n’osait plus aller au Hammam,
gazouillant à l’heure des femmes et bariolé comme une volière, ni monter
le soir sur les terrasses, ni se montrer au cimetière où l’on babille en
grignotant des gâteaux au sucre et des nougats, dans l’air frais qui
vient de la mer, tandis que le soleil couchant colore en rose tendre les
murs blanc de chaux des remparts.
Et comme elle pleurait, la pauvre petite Aïché, cheveux épars, roulée
dans des tapis, en songeant que bientôt ses parents viendraient la
reprendre et qu’il lui faudrait retourner au village, laissant pour
celle qu’Hamouda appellerait à lui succéder ses bracelets d’argent, son
beau collier d’ambre, sa djebba en soie mi-partie de rouge et de bleu,
sa kmedja aux manches transparentes, sa farmla richement brodée, son
casque d’or, ses babouches d’or; sans compter la chambrette à plafond
sculpté toute revêtue de faïences aux couleurs vives, la petite cour
entourée d’un portique avec un jasmin près du puits, où viennent percher
les hirondelles.
Hamouda non plus ne s’amusait guère. Depuis son acte d’énergie
inconsidérée, quelque chose positivement lui manquait. Il n’avait goût à
rien de bon, Hamouda, ni aux longues stations silencieuses sous les
fraîches voûtes du marché couvert quand le soleil flambe par les rues,
ni aux grêles et douces musiques qu’on écoute le soir autour des cafés
en plein air, ni aux hebdomadaires parties d’échecs en compagnie de
quelque autre paisible bourgeois maure, à sa bastide, sous les dattiers,
près de l’antique noria qui mélancoliquement, du matin au soir
glougloute et grince.
* * * * *
Aussi quand arriva le jour du marché, et que les parents, ayant vendu
leur charge de pastèques, se présentèrent avec le petit bourriquet qui
devait ramener Aïché, le bon Hamouda eut beau affecter l’impassibilité
musulmane, et Aïché se voiler, pour cacher des larmes à fleur de
paupières, dans les plis de sa m’laffah de laine blanche, on vit bien
que ni l’un ni l’autre n’était joyeux.
Hamouda parla le premier; l’homme est lâche!
«--Aïché!...
--Seigneur!...
--Tu t’en vas, Aïché?
--Je m’en vais puisque tu l’as voulu.
--Sans un baiser d’adieu?
--De quel droit un baiser, tu n’es plus mon mari.»
Néanmoins Aïché--la femme est bonne!--daigna entr’ouvrir la draperie qui
l’enveloppait et tendre aux lèvres de Hamouda une délicieuse petite main
rougie de henné autour des ongles; après quoi elle partit, sans un mot
de plus, au pas de son âne.
«--Gentille, se disait Hamouda, très gentille quoique un brin coquette!
mais le moule n’est pas perdu. Au premier jour je me chercherai une
autre femme; voici justement que les figues vont mûrir. Mes invités de
cette façon trouveront leur dîner servi le long des haies.»
* * * * *
Et, quand les figues furent mûres, quand, autour de chaque champ, aux
raquettes de tous les buissons, apparurent les fruits innombrables
pareils à des pelotes de soie jaune où resteraient quelques aiguilles,
plein de désirs, presque consolé, alors Hamouda se mit en quête.
Il était riche, vert encore, les fiancées ne lui manquèrent point. Mais
quoique une longue expérience, indispensable dans ces pays, lui permît
d’induire au simple examen d’un coin de cil ou d’un bout de poignet les
beautés cachées d’une femme; et malgré les renseignements de rusées
commères dont c’est le métier, renseignements enthousiastes comparant
toujours à un élégant palmier la taille de la personne proposée, et ses
seins à un couple de ramiers palpitants et blancs avec des becs roses,
rien, ni renseignements poétiquement colorés, ni constatations
personnelles, ne peut faire oublier Aïché au bon Hamouda.
Si bien qu’un jour, après une interminable et mystérieuse conversation
avec le voisin Mourad, riche marchand d’huiles, Hamouda enfourcha sa
mule, et, trottant sous les oliviers, son bouquet de jasmin à l’oreille,
gagna le village où Aïché vivait retirée.
--«Aïché!...
--Seigneur!...
--M’aimes-tu encore?
--Je m’ennuie ici, au village.
--Ne voudrais-tu pas, Aïché, revoir notre petite maison? Depuis ton
départ le vieux jasmin ne fleurit plus et les hirondelles sont tristes.
--Je voudrais revoir la maison, le jasmin et les hirondelles.
--Aïché, les figues vont mûrir, voici la saison des mariages, j’ai
trouvé quelqu’un qui t’épousera pour un jour, et puis après te
répudiera, afin que nous puissions nous marier encore.
--Et ce quelqu’un est?...
--Un homme honorable, mon voisin Mourad.
--Mourad le neveu?
--Non pas, l’oncle.»
Ici Aïché éclata de rire sous son voile.
--«Mais, il est très laid, le voisin Mourad, tout le monde se moquerait
de moi. Quant au neveu, je ne dis pas non; il est jeune, beau cavalier,
en somme un mari convenable.»
Vainement Hamouda voulut protester, vainement la famille s’interposa,
Aïché s’obstinait de plus en plus, répétant de sa voix câline:
--«Mais qu’est-ce que la chose peut donc vous faire, puisque ce n’est
que pour un jour!»
Il fallut en passer par son caprice et proposer l’affaire à Mourad, le
neveu, lequel accepta galamment, promettant au surplus d’être époux
d’Aïché le moins longtemps possible et de la répudier au petit jour.
* * * * *
Heureux gredin! la nuit du mariage, quand ses parents et ses amis le
conduisaient à la maison nuptiale, entre deux rangs de torches, avec des
musiques, il se laissait faire, impassible, cheminant les yeux fermés,
suivant la coutume; mais un sourire de joyeuse espérance retroussait
parfois sa lèvre, que déjà un brin de moustache ombrageait.
* * * * *
Et le matin--pas très matin pourtant, car malgré ses belles promesses,
Mourad le neveu ne se pressait guère!--le matin, sous le moucharabi de
la maison d’Aïché, à jour et fleuri d’œillets rouges, devant la porte
ornée de clous dessinant des fers à cheval et des croissants, on put
voir le bon Hamouda tranquillement assis en habits de noces et qui
attendait avec ses témoins.
* * * * *
Voilà certes, avec ce décor lumineux, ces costumes originaux et le
dénouement tout trouvé, un superbe sujet d’opérette!